‹ Un socialiste pratique, Robert OwenChapitre 4 sur 9 · AVIS AU PUBLIC · texte numérisé non relu

AVIS AU PUBLIC

Echange équitable de travail, institution pour les clauses laborieuses, Grat/s Inn Road, King's Cross. =;

Agriculteurs, jardiniers, manufacturiers, négociants, facteurs, magasiniers, marchands eh gros et en détail de toutes catégories, mécaniciens et tous autres qui désire^ échanger des produits ou des marchandises. . de . la seule manière équit able, possible,. samir: travail contre travail équivalent et sans recours à Vargent ; vous êtes invités à tr^ansmettre :,.vos noms et adresses avec la description de l'objet que vous dédirez échanqer au secrétaire de Vinstitution. M, Samuel Austin, qui vous donnera tous Içis renseir qnements. désirables.

Toutes .les lettres doivent être adressées, port payé, à M. Robert Owen, .. '

,.I^: novateur avait déjà en. .1820 exposé cette idé.e dajp,a ufl.rappprtj présenté, au .comté, de Lanarl^;,u rayait enpqi:^

reproduite dans un rapport publié à Dublin en 1823, mais la chose n'avait pas eu de suite.

Le premier magasin d'échange de travail en Angleterre fut établi à Gray's inn Road, Londres. Le bâtiment dans lequel on opérait était très grand et très convenable. Le propriétaire, qui, h ce moment, n'en avait nul emploi, en avait offert gratuitement l'usage se disant entraîné par l'idée, mais dès qu'il vit le rapide succès de l'entreprise, son désintéressement s'évanouit; il en réclama un loyer exorbitant et, finalement, en reprit possession violemment espérant continuer l'affaire à son propre profit.

Les initiateurs lurent donc obligés d'abandonner le local et allèrent s'établir à Charlotte Street, Fitzroy Square.

Les opérations prirent dès le début une activité des plus encourageantes, on faisait par semaine plus de 25.000 francs d'affaires. Un exemple va nous montrer comment on opérait : Un cordonnier qui avait confectionné une paire de souliers lui coûtant 4 fr. 35 de matières premières et 7 heures de travail, portait son produit au Magasin d'échange. Le chef du Magasin recevait l'objet, en évaluait les matières premières, comptait à 60 centimes l'heure le temps employé à confectionner la chaussure, puis totalisait les sommes soit :

Matières premières 4 fr. 35

7 heures de travail à fr. 60. . 4 fr. 20

Total 8 fr. 55

la paire de chaussures ou la valeur d'environ 14 heures de travail.

En échange de la paire de souliers, l'ouvrier recevait donc quatorze billets de travail, représentant chacun la valeur d'une heure de travail, soit 60 centimes. Avec ces billets, il pouvait se procurer, dans les magasins d'échange de travail, (car il y en eût bientôt plusieurs) soit de la matière première pour continuer

sa fabrication ; soit des vêtements ou de la nourriture pour sa famille.

Les travailleurs pouvant ainsi échanger leurs produits variés, personne n'était plus condamné à rester oisif.

Les articles portaient le nom du fabricant, et étaient établis avec une supériorité qui dépassait les espérances des fondateurs. Tous les objets déposés étaient mis en vente à leur prix d'évaluation, avec adjonction distincte de 8 1/2 pour O/o pour frais de transaction.

La fraude, la falsification, l'exploitation n'avaient aucune raison apparente de se produire. Les opérations étaient simples et claires. Aussi, à mesure que le système fut compris, le peuple afiflua d'un bout à l'autre de Londres dans le Magasin d'échange; et, bientôt, neuf Magasins organisés sur le modèle du premier, s'élevèrent dans divers quartiers de la capitale. (Il s'en fonda aussi dans différentes villes.)

Au cours de ces circonstances, trois cents négociants ordinaires, excités par l'esprit de rivalité, annoncèrent bruyamment dans Londres, par affiches, qu'ils adoptaint le système inauguré par Owen et recevraient les billets de travail en échange de leurs marchandises. Se trouvant bientôt nantis de billets de travail, ces négociants se présentèrent dans les Magasins d'échange et se procurèrent, contre la remise des billets, les marchandises qu'ils jugèrent d'un écoulement facile et assuré.

On devine ce qui arriva; car, ce que faisaient là les commerçants était pratiqué aussi par d'autres acheteurs. En peu de temps, les Magasins d'échange se trouvèrent encombrés de produits de rebut ou d'un écoulement difficile. Alors les négociants de Londres refusèrent les billets de travail ou ne les acceptèrent plus qu'avec une forte dépréciation; ce qui jeta la défaveur sur le nouveau système.

Holyoake apprécie la situation en ces termes : « Déposer dans les magasins des articles quelconques, souvent

peu vendables, et recevoir en échange des billets de travail qu'on pouvait transformer sur place en articles courant et de première nécessité, est une pratique qui devait conduire inévitablement et qui conduisit à dépouiller les magasins de leurs plus précieuses denrées, et à remplacer celles-ci par des non-valeurs. »

L'engouement de la première heure diminua donc rapidement, et en peu de temps tous les Magasins d'échange de travail sombrèrent.

Nous ne pensons pas que le mouvement ait été exactement conduit selon les désirs d'Owen, ni que le système employé pour évaluer le prix de vente des objets déposés, en prenant : 1» la valeur des matières premières ; 2^ le temps à 60 centimes l'heure comme facteur de la valeur, ait été pratiquement ce qu'Owen voulait réaliser; car nous voyons qu'il recommandait toujours de prendre des hommes habiles comme directeurs de magasin et nous savons qu'au moment de la fondation du grand magasin de Birmingham, (qui eut lieu aussitôt après l'inauguration du système à Londres), Owen recommandait expressément M. Wood comme directeur de ce magasin. Or, M. Wood soutenait qu'il ne fallait pas prendre pour ces genres de travaux des hommes imbus de l'idée que compter le temps à 60 centimes l'heure était mesurer exactement la valeur, mais qu'il fallait des hommes intègres et capables d'apprécier promptement le prix d'une marchandise en raison des cours de la place. Owen était trop expérimenté pour ne pas apprécier toute Timportance de cette opinion de Wood.

Les magasins d'échange de travail n'étant considérés par Owen que comme un des moyens d'arriver au but qu'il poursuivait : l'amélioration du sort du peuple, leur échec ne ralentit en rien l'ardeur du novateur. Il attribue l'insuccès à des erreurs de méthode et se .r^mit^r^è l'œuvre avec la pleine assurance que les. EiQaux,,d/)ï^jt; la société est encombrée peuvent être vaincus: par. dos ;y,oiôS

diverses, qu'on en triomphera certainement un jour et qu'il est du devoir de tout homme de chercher sans cesse à les diminuer.

Avant de quitter les magasins d'échange de travail, signalons un trait curieux d'un magasin de ce genre ouvert à New-Harmony, Etats-Unis, par Josiah Warren.

Un grand cadran se trouvait bien en vue dans le

magasin. Quand un acheteur se présentait, l'employé préposé à la vente regardait l'heure, la signalait au client, en prenait note et les pourparlers s'engageaient pour la vente de la marchandise.

Le marché conclu, on ajoutait à la valeur de l'objet le montant du temps dépensé dans ces pourparlers. C'était une manière originale de faire entrer le temps dans les éléments qui constituent le prix de vente; et ce serait peut-être un moyen efficace, s'il était généralisé, pour se débarrasser des exigences des personnes qui, dans les grandes villes, sont la terreur des employés des grands magasins de nouveautés.

Elles y promènent, dit-on, leur oisiveté et leur curiosité, faisant déplier des piles d'étoffes, sans intention d'acheter, mais considérant leurs visites quotidiennes comme une simple partie de plaisir.

Propagande par la presse et la parole. Agitation publique en Angleterre. 1835 à 1840.

En 1835, Owen publia, à Londres, un journal intitulé Le Nouveau monde moral, où l'on trouve à chaque page le témoignage de l'activité avec laquelle était poussé le mouvement social.

Le 11 août 1835, il provoqua h Londres un meeting pour rechercher les moyens de répandre l'instruction et fournir une utile occupation à tous les individus incapables de se procurer du travail. La séance était présidée par lord Dudley Stewart; on nomma un comité d'étude, mais on ne put obtenir les fonds nécessaires ' et rien de pratique ne fut réalisé.

De 1835 à 1840, Owen donna des conférences en diverses villes; Manchester fut le centre de Tagitation socialiste. Les salles de conférences y étaient encombrées d'auditeurs; rien de pareil ne s'était vu jusque-là. Bientôt on loua pour trois ans une salle pouvant contenir 3,000 personnes. Les partisans de ces réunions s'organisèrent en une société intitulée : Association de toutes les classes et de toutes les nations, titre exprimant que la société était ouverte à tous sans distinction de croyances ni de nationalités.

Les membres de cette Association étaient généralement les meilleurs éléments de la classe ouvrière et quelques penseurs courageux appartenant aux classes moyennes et commerçantes. On ne tirait aucun avantage personnel immédiat à faire partie de cette société, au contraire, puisqu'on devait payer une cotisation hebdomadaire et concourir à des essais qui entraînaient des efforts et de la dépense.

Au bout de peu de temps, des lieux de réunions furent ouverts dans chaque ville et village; des conférences et des discussions furent organisées partout et les esprits se trouvèrent vivement entraînés dans le mouvement.

L'association s'organisait solidement; des corps de musiciens et de chanteurs furent constitués, et, pour donner aux assemblées du dimanche, un aspect en harmonie avec les coutumes du pays, on commençait par chanter un hymne, puis l'orateur prononçait son discours; la discussion avait lieu ensuite; un chant termi-

nait la réunion et rassemblée se séparait. Toute marque d'approbation ou de désapprobation était proscrite.

Les gens des districts environnants affluaient le dimaache aux assemblées de Manchester et de Salford. Pendant la semaine ces gens tenaient chez eux de petites réunions où se rendaient les orateurs de Manchester. Le résultat fut que des jeunes gens actifs et habiles trouvèrent ainsi l'occasion de concevoir, d'émettre et de propager des idées et des opinions qu'ils n'eussent jamais eues sans cela.

On protestait surtout contre l'ignorance du peuple, source de tant de vices; contre l'ivrognerie, les blasphèmes, les combats d'hommes, les combats de chiens, en un mot, contre les violences de tous genres. La réprobation était unanime contre les propriétaires des fabriques qui ne prenaient aucun souci de l'éducation du peuple. Les ministres de la religion d'Etat étaient tous blâmés de ce qu'ils ne formulaient aucune protestation au sein d'une société plongée dans un état d'ignorance et de dépravation contre lequel le premier devoir de ces ministres eut été de s'élever.

Peut-être cette année, 1836, fut-elle la plus ardente de toute la période socialiste inaugurée par Owen en 1816 et qui s'étendit jusqu'en 1846.

Comme beaucoup d'autres hommes, Owen parlait mieux qu'il n'écrivait. Sa voix puissante, son geste plein de noblesse, faisaient de lui sur la plateforme publique un acteur incomparable. Son activité était prodigieuse. Il donnait à cette époque deux séries de conférences à Manchester : la première avait lieu le matin à 11 heures, elle était destinée aux personnes ayant des loisirs; l'auditoire était généralement peu nombreux. La seconde série avait lieu à 8 heures du soir; Tauditoire était composé surtout de travailleurs ; la salle était toujours comble.

Quelques faits vont donner un exemple de cette acti-

vite. Le 10 juillet 1838, Owen, alors âgé de 67 ans, se rendit de Londres ù Wisbeach. Les trois soirées suivantes, il donna des conférences ix Lynn; les 13 et 14, il parla à Peterborough ; le 15, il parlait de nouveau à Wisbeach et le lendemain encore de nouveau à Peterborough; d'où, après une discussion qui dura jusqu'à minuit, il partit en voiture ouverte avec James Hill, l'éditeur du journal Star in the East (L'Etoile de VOrient), et n'arriva à Wisbeach qu'à 2 heures 1/2 du matin. Levé à 5 heures, il repartait pour Lynn et y prenait à 8 heures la yoiture pour Norwich, après avoir vu la députatlon de Yarmouth. 11 donna des conférences à St-Andrew's Hall le soir même et la nuit suivante, et les cinq soirées d'après il parla successivement à March, Wisbeach et Boston.

L'extrême activité d'Owen fut la principale cause du développement de l'agitation sociale en Angleterre et en Amérique. Un auteur français, (1) qu'on ne saurait accuser de partialité en faveur d'Owen, nous dit à propos de l'activité du novateur :

« Ce ne serait pas s'éloigner de la vérité que d'éva- » luer la somme des efforts tentés par lui, de 1826 à » 1837, à mille discours prononcés en public, cinq cents » adresses à diverses classes, deux mille articles de » journaux, et deux ou trois cents voyages.

» Quant il s'agissait de sa doctrine, jamais rien ne le » retenait : ni la dépense, ni le soin de sa santé, ni un » plaisir, ni une afïaire. Il fut avant tout l'homme d'une » idée; la controverse ne pouvait ni le rebuter, ni le » lasser; il écoutait tout avec patience et répondait à » tout avec douceur. »

Le mouvement considérable suscité et entretenu par Owen et ses disciples dans les districts manufacturiers

(1) Louis Reybaud. Etudes sur les réformateurs.

— lu —

du nord de l'Angleterre — inquiéta bientôt les classes dirigeantes. L'opposition s'organisa; les ministres de tous les cultes s'y employèrent activement.

Le plus redoutable des opposants fut Henry, évêque d'Exeter, membre de la Chambre des Lords. Son premier acte d'hostilité fut de présenter,^ le 24 février 1840, à la Chambre des Lords, une pétition signée de 4,000 individus : ecclésiastiques , banquiers , commerçants , manufacturiers, et autres habitants de Birmingham, faisant ressortir les maux du socialisme et demandant que des mesures fussent prises pour en arrêter les progrès. Le discours prononcé par l'évéque pour soutenir cette pétition fut long, diffus, plein de fausses allégations et de récits aussi mensongers que terrifiants.

Lord Brougham répondit à l'évéque et défendit Robert Owen. Il le fit d'après ses observations personnelles, et affirma à la Chambre n'avoir jamais jusque-là entendu le moindre mot des charges outriageantes relevées contre les socialistes, par l'évéque d'Exeter.

Les socialistes pétitionnèrent à leur tour pour obtenir une enquête sur les questions controversées, mais la Chambre ne se rendit pas à leur désir.

Robert Owen répondit aux accusations de l'évéque, par le dépôt d'un mémoire où, reprenant une à une les accusations lancées, il en releva les points erronés. Après un bref exposé de ses travaux et l'exposition de ses principes, Owen arrivant aux menaces faites contre les socialistes s'écrie : « Je suis le fondateur et le propaga- » teur de ces doctrines et seul responsable par consé- » quent des erreurs, de l'immoralité et des blasphèmes » que vous prétendez y trouver. Il n'y a donc à per- )) sécuter et à punir d'autres coupables que moi.

» Dès le début de ma carrière, quand je n'avais per- » sonne pour me soutenir, je me suis placé pour la » seule défense de la vérité en opposition avec les pré- » jugés les plus enracinés des siècles passés; j'étais dès

» lors résolu à supporter les persécutions inévitables, » les amendes, Temprisonnement, la mort même. De » telles perspectives n'arrêtent point un homme quand » il est fortement imbu du désir incessant de travailler » au bien de l'humanité.

» Au lieu de rencontrer les amendes, Temprisonne- » ment et la mort, j'ai été un des favoris de la desti- » née; j'ai vécu heureux et sans faste dans mon inté- )) rieur. A New-Lanark, en Ecosse, comme à New-Har- » mony, en Amérique, ma famille a été heureuse entre » les heureuses.

» Il est exact que j'ai toujours dépensé jusqu'au der- » nier shilling de mon superflu pour le progrès de la » grande et sainte cause du socialisme, car l'argent était » indispensable pour aider le mouvement. Mais le révé- » rend Prélat est dans une erreur complète quand il » affirme que j'ai dépensé mon bien dans les prodiga- » lités et le luxe. Jamais une seule livre sterling n'a été » ainsi dépensée pour ma satisfaction personnelle. Mes )) habitudes sont celles de la tempérance en toutes cho- » ses; je mets au défi le révérend Prélat et ses témoins )) de prouver le contraire, et m'offre à leur fournir les » moyens de contrôler mes actes pendant tout le cours » de mon existence.

)) Ceci dit, je ne m'inquiète en rien de ce qui sera » allégué à mon sujet, en dedans ou en dehors du Par- » lement. Ma vie est la meilleure réponse à toutes les )) faussetés que l'on peut lancer contre moi. Ma popu- » larité présente me pèse et quant à la gloire à venir » je la tiens pour chose vaine et bonne tout au plus à )) causer une satisfaction personnelle à mes descendants. » Je suis heureux en ce monde, je serai heureux » dans la mort, et par conséquent indépendant de notre » société vieilUe, usée, immorale et irrationnelle. »

L'opposition organisée contre les socialistes se fit sentir pendant plusieurs années; mais de son côté le

progrès des idées socialistes fut très actif dans cefle période. De vastes halls furent érigés à Manchester pour servir de lieux de conférences ; on construisit môme une espèce de cathédrale qui, depuis, a été rachetée par la ville et sert aujourd'hui de bibliothèque communale.

Quelques-unes de ces assemblées donnèrent lieu à des scènes assez graves par suite des mauvais procédés et de la violence des adversaires du socialisme.

Robert Owen et ses adeptes furent parfois assaillis à coups de pierres; on leur jeta de la boue; on menaça même de brûler les salles de réunions à Manchester ^t dans quelques autres villes, mais les socialistes demeurèrent unis, versant régulièrement leurs cotisations hebdomadaires qui permettaient de soutenir le mouvement. Leur but était de démontrer la praticabilité de leurs principes et de trouver les fonds nécessaires pour eîi tenter une expérience.

Fondation de Queen^^^ood par the Friendly Society

. Dans le sein même de « TAssociation de toutes classes et de toutes nations » dont nous avons déjà parlé, s'était constituée une autre société appelée : « Community friendly Society. » L'objet spécial de cette dernière était sur tout la réalisation de choses dont les membres plissent bénéficier. La Friendly society se préoccupait peu de propagande et de polémique. Ce fut elle qui, en 1840, loua, pour 99 ans, dans le comté de Hamps, un vaste .domaine comprenant 214 hectares répartis entre deux fermes dont une nommée Queenwood, d'où vint le nom

de l'expérience sociale tentée en cet endroit.

Les fondateurs se proposaient de voir si les travaux des champs, ceux des ateliers, ceux de renseignement pouvaient être unis et conduits scientifiquement sous une même administration, et si Ton pourrait répartir les bénéfices avec une telle équité qu'on n'eût plus à craindre, comme dans la société ordinaire, de voir côte à côte une excessive richesse et une excessive pauvreté.

Robert Owen s'élevait de toutes ses forces contre celte tentative qu'il jugeait prématurée ; mais the Friendly Society passa outre et commença une expérience qui n'eut que quelques années de durée. C'est donc à tort qu'on a essayé de rendre Owen responsable de l'échec d'une entreprise qu'il n'avait cessé de déconseiller.

Action pacificatrice d'O^Tv^en entre les gouvernements d'Angleterre et des États-Unis. 1846.

En 1846, de sérieux malentendus se produisirent entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis.

Une guerre était à craindre et Robert Owen en était d'autant plus profondément ému qu'elle menaçait d'éclafer entre les deux peuples dont l'entente lui tenait le plus eu cœur.

Il avait une profonde horreur de la guerre ; et il connaissait assez le monde pour comprendre que les hommes d'Etat, tout en protestant de leurs intentions pacifiques, font néanmoins la guerre toutes les fois qu'ils pensent en tirer quelque profit.

En Grande-Bretagne, Owen comptait des amis puissants près desquels il pouvait plaider la cause de la paix; 'mais il voulut faire de même aux Etats-Unis/ Son fils aîné, Robeft Dale Owen, étant alors membre du Parle-

ment, américain,. Robert Owen se- rendit en Amérique et,

avec le concours de son fils, employa toutes ses forces à pacifier les esprits et à trouver un moyen d'entente

entre les deux gouvernements.

Quatre lois, dans l'espace de deux ou trois ans, il traversa l'Atlantique pour mener à bonne fin ses travaux pacifiques. Les hommes d'Etat et les politiciens auxquels il s'adressait, en Angleterre comme aux Etats-Unis, l'écoutèrent avec attention. Les résultats qu'il obtint ne furent pas aussi favorables qu'il l'eût désiré ; néanmoins, la guerre n'eût pas lieu et Robert Owen jugea que ses efforts n'avaient pas été sans fruits.

Au cours de ses vo^ges en Amérique, Owen résidait à New-Harmony où sa famille s'était installée. En juin 1846, pendant qu'on discutait à Albany la nouvelle constitution pour l'Etat de New-York, Owen fut admis à pren-^ dre la parole devant la Convention qui siégeait ; il traita deux fois le sujet : Des droits et des progrès humains, 3'eflorçant d'indiquer aux législateurs leurs devoirs en P€tlte matière.

u Robert Owen. était un semeur d'idées par la plume et par. Ja parole. Mais les trait3 principaux de son caractère furent une forte conviction .et une indopiptable persé- STét^attce. qui ne l'abandonnèrent ja^iais. ; .

En 1851, alors qu'il était âgé de plus* de 80 ans^, il publiait dans son journal : « Le sol cultivable est iiïéi)-^ï)luisablei le travail est en surabondance ; la ^>uissancé ^) chimique et mécanique est -illimitée ; les produits soAt » en- excès ; les moyens de donner une bonne ^duôatiôri u à tous tes hamnïes sont conûu^ et facilement lapplica-* » l>lés ; lès principiàs- d'union des intérôts^-4es sentiments; î) dès aétiôHS sont^découverts : rien ne s'opposerait donc 8 » la constitution d'un état social qui renouvellerait- gra^ » duellement la face du monde. »

Constamment préoccupé des maux dont souffrait la multitude et croyant comprendre les moyens par lesquels

on y remédierait, il s'efforçait d'ouvrir les yeux aux hommes, aux gouvernements, aux peuples, pour les amener à mettre un terme à ces souffrances que les générations se transmettent les unes aux autres. Ces préoccupations se retrouvent, comme nous allons le voir, Jusque dans ses études spiritualistes.

Robert Owen et le spiritisme

Un fait à noter, c'est que Robert Owen, cet esprit si droit, si lumineux, qui avait toujours basé ses jugements sur des Vérités démontrées, fut, à la grande surprise de ses amis, un partisan du spiritisme. Tout le monde sait que vers 1850, en Amérique d'abord, en Europe ensuite, des personnes prétendirent entrer en rapport avec leurs amis et leurs parents défunts. Owen fut de ce nombre. Nous enregistrons simplement le fait. Il prétendit converser avec dés morts comme Jefferson, Channing, Benjamin Franklin, le duc de Kent, et recevoir d'eux des Infor* mations analogues a celles qu'on peut lire dans les livres spirites.

Dira-t-on que c'était le fait d'une intelligence affaiblie ? Il est à remarquer qu'à la mêmç époque, il rééditait ses ouvrages et publiait le préambule d'un Traité de fédéra* tion entre la Grande-Bretagne et les Etats-Unis de l'Amérique du Nord, de manière à constituer une union féd0* raie et à trouver le moyen de mettre fin à la guerre« C'était un rêve, dira-ton, mais combien le oiQnde gagnerait à ce que les hommes d'Etat rêvassent ainsi 1

Dernières apparitions publiques et derniers Jours de Robert O^vven. Ses ftanérallles. 1868.

En 1857, Robert Owen, malgré son grand âge (il avait alors 86 ans), assista au Congrès de l'Association nationale pour le progrès de la science sociale, qui se tint à Birmingham et y prononça un discours sur le gouvernement de la race ïiumaine.

La même année, il publia, en deux volumes, l'histoire de sa vie.

L'année suivante, 1858, il voulut, malgré la faiblesse

de sa santé et l'inclémence de la saison — on était alors en octobre — se rendre à Liverpool, où se tenait le deuxième Congrès .de l'Association nationale pour le progrès de la science sociale. C'est que cette Association qui faisait battre le cœur du vénérable propagandiste, était le fruit de ses efïorts et de son génie.

Il voulait y répéter encore une fois les conclusions pratiques auxquelles l'avait amené toute une vie dépensée en efïorts pour le bien du peuple. Depuis quinze ans, Owen avait répété ses enseignements à son entourage ; il les avait communiqués au public sous toutes formes et en toutes occasions. Mais le sentiment des résistances que sa parole rencontrait le faisait revenir toujours sur le point qui lui paraissait essentiel à l'évolution de la race et le premier à réaliser : savoir, l'instruction solide, profonde, pratique ; la parfaite éducation intellectuelle et morale de toute la jeunesse.

Robert Owen démontrait que cet enseignement de la jeunesse était le plus effectif moyen d'assurer le règne de la justice, des égards mutuels, en un mot le règne du

bien parmi les hommes ; et que cet enseignement était la seule base certaine de la prospérité nationale.

En arrivant à Liverpool, Owen se trouva tellement épuisé qu'il dut s'aliter. L'heure de l'assemblée venue — la dernière à laquelle il devait paraître — il demanda à M. Rigby, son secrétaire, de l'habiller. Sa jfaiblesse était telle que l'opération prit deux heures ! On l'installa ensuite dans un fauteuil et on l'emporta au lieu de la réunion. Quatre policemen le hissèrent sur la plateforme.

La vénération et l'empressement avec lesquels son vieil ami, Lord Breugham, présent à la réunion, s'élança vers lui dès qu'il l'aperçut, l'aida à quitter son fauteuil, ramena sur le devant de la scène et réclama pour lui l'attention de l'auditoire, est aujourd'hui un fait historique.

Ovsren, dans son grand style, commença à lire, encore une fois, le message qui lui était si cher, concernant la parfaite éducation de la jeunesse, comme premier moyen d'assurer le bien social.

Quand il arriva à la fin de la première, partie de son discours, l'auditoire éclata en applaudissements. Lord Brougham, effrayé de la faiblesse de son ami, s'approcha de lui en disant : « Parfait 1 Parfait 1 cela sera, M. Owen, cela sera ».

Alors les amis d'Ow^en se rassemblèrent autour de lui et, comme il lui était impossible de continuer son discours, ils l'emportèrent. Dès qu'Owén fut remis dans son lit, il s'évanouit. Une heure après, il revint à lui et appela : Rigby 1 Rigby 1

— Me voici monsieur, répondit le secrétaire.

Owen s'informa de ce qu'il avait dit au Congrès, fut satisfait d'avoir pu proclamer encore une fois les vérités qui lui semblaient si essentielles, puis, de nouveati, il perdit connaissance. .

Pendant deux semaines, Owen resta alité à Victoria-

Hôtel. Un matin, se sentant mieux, it ^'écria:

w T V », fc

— Rigby, faites les malles, nous allons partir.

— Pour aller où, Monsieur ; à Londres ?

— Pour aller à mon lieu de naissance, je veux laisser mon corps au lieu où je l'ai pris.

• On fit le nécessaire pour transporter Ôwen.

Parvenu à la frontière de l'Angleterre et du pays de Galles, il reconnut la contrée ; il y avait plus de soixantedix ans qu'il n'était venu dans cette région. Il se souleva sur les coussins de la voiture et regarda autour de lui avec bonheur. Il était encore une fois sur sa terre ïïatale ! Il exprima à Rigby combien il était sensible à la dijïérence d'atmosphère. Arrivé devant un beau domaine qu'il avait parcouru dans son enfance, il dit : « Rigby, arrêtons-nous un instant et demandez si le docteur Johns est chez lui ? » Le secrétaire, étonné, lui répondit : « Mais monsieur, il y a vingt ans que le docteur Johns est mort. »

Owen était si profondément plongé dans les souvenirs de son enfance qu'il semblait être redevenu enfant luimême. Apprenant que la maîtresse dé la maison était une fille du docteur Johns^ il dit : « Allez-la trouver, Rigby, et dites-lui que Robert Owen est à sa porte. »

Dès que cette dame eut entendu Rigby, elle accourut et, avec l'intuition féminine, reconnaissant en Robert Owen un ancien ami de son père, elle l'engagea à entrer chez elle et à se placer auprès du feu.

" — - Maintenant, monsieur Owen, lui dit-elle, vous voici de nouveau dans votre pays, parmi les vieilles habitudes de votre enfance. En quoi puis-je vous être agréable ?

La réponse du vieillard montra combien il était plongé dans ses souvenirs lointains:

— Faites-moi, lui dit- il, quelques ^wmermg^ (gâteaux faits avec du lait et de la farine). On s'empressa de satisfaire à son désir; il goûta à ces gâteaux et ce fut à peu près la seule chose qu'il mangea.

Arrivé à Newtown, son lieu de naissance, il descendit à rhôtel,'s'y reposa longuement ; puis, ayant fait un peu

de teil^tte^ il monta en voiture et ordonna d'arrêter- à deux portes de la maison où il était né. Dans celle-ci demèûf«it un papetier, M. David Thomas. Owen pria Rigby d'y aller acheter deux mains de papier et de demander ^u négociant si c'était la maison dans laquelle étaH H^ Robert Owen?

fligby-vit que le fait était connu et respecté, car le papetier se. fit un véritable plaisir de lui montrer la chambre où Robert Owen était venu au monde. En même temps, soupçonnant qui était le visiteur étranger, M. Thomas demanda au secrétaire si la personne restée dans la voiture n'était pas Robert Owen ?

Rigby, non préparé à cette demande, fit une réponse vaguç, ce qui confirma M. Thomas dans ses soupçons ; il fut pleinement convaincu, lorsque reconduisant Rigby et s'approchant de la voiture, il fut en face d'Owen. Celui-ci, en effet, prit la main du papetier et la secoua deux fois chaleureusement.

Owen partit ensuite pour Shrewbury et par chemin de fer se rendit à Liverpool. Quelque temps après, il revint de nouveau à Newtown ; on ne voit d'autres motifs de ce voyage que le désir de revoir encore une fois le lieu de sa naissance et d'y réapparaître sous son propre nom. Dans l'intervalle, il avait écrit à M. David Thomas, le priant de lui permettre d'être son hôte, afin qu'il puisse encore une fois dormir dans la chambre où il était né. Il ajoutait que pendant son séjour à Newtowh, s'il plaisait aux habitants de se réunir, lui, Owen, serait heureux de leur communiquer un important message. Une dernière fois, sans doute, il voulait redire au monde que le parfait enseignement de la jeunesse était la seule base certaine de l'évolution sociale.

M. David Thomas s/empressa de se mettre à la disposition d'Owen.

En se rendant à Newtown, Owen s'arrêta aux endroits qui lui rappelaient des scènes de sa jeunesse et en* raconta à Rigby les traits les plus intéressants.

Bien qu'il dut être l'hôte de Ma Thomas; il ne voulut pas se présenter chez celui-ci, sans être parfaitement remis : agir autrement eût été contraire à ses idée» de courtoisie. Il descendit donc à l'hôtel oix, prid'd'ùtie-bronchite provoquée par la rigueur de ia saison, il s'alita. Le docteur Slyman lui donna ses soins.

Pendant les huit Jours que dura la maladie d'Owen, deux habitants de là cité : M. Levis, relieur, et M. David Thomas furent très assidus auprès de l'illuàtre malade.

Owen avait prié Rigby d'aller voir à l'église Sainte-Marie te place exacte de la tombe de son père. Il avait aussi envoyé chercher, à Londres, son fils Robert Dale Owen.

Durant toute la semaine, il ne prit que du sucre et de l'eau, bien que, dans son état d'épuisement, des stimulants eussent pu lui être utiles.

La veille de sa mort, il dressait encore de grands plans pour la transformation de Newtown, et quand on fit entrer le Ministre, Owen se mit à discuter avec lui sur les détails de sa nouvelle idée. Il le pria même d'aller voir les magistrats et les autorités locales pour s'assurer de leur coopération.

A un moment, le Ministre demanda au malade s'il ne regrettait pas « la folle dépense de sa vie en des plans non acceptés et dans des efforts sans fruits ? » Le vieux philosophe, les yeux brillants, répondit : « Non Monsieur, ma vie n'a pas été dépensée inutilement; j'ai proclamé d'importantes vérités, et si elles n'ont pas été reçues par le monde, c'est que le monde ne les a pas comprises, comment l'en blamerais-je ? Je suis en avance de mon temps. »

A 1 heure 1/2 du matin, Owen dont les forces s'affaiblissaient de plus en plus demanda quelle heure il était? Probablement, il n'entendit pas distinctement la réponse et crut qu'on lui avait dit : 2 heures 1/2. Craignant que ceux qui l'entouraient ne fussent trop Mi- «ués, il affirma qu'il n'avait besoin de rle]R elfriaqu'op

le laissât sëuL Malgré ce désir, on se tenait très près de lui. Au bout d'une heure, il demanda de nouveau ^eure? On répondit.: 2 heures 1/2. Au bout d'unmême tempSj il s'informa encore, une fois de l'heure, et quand on lui eut répondu : 3 heures 1/2, son sens auditif s'étant affaibli, it entendit encore : 2 heures 1/2. Il dit 8dû£s* €b souriant : ce Mais, voici trpis heures qu'il est 2 heures 1/2. w II pensait qu'on, le trompait dans un but amical et il montrait par «a réflexion qu'il, était en pairfaite possesstoja da son tintelligence. Le même matin, vers 7. heuFfts„ en^préi^eni^ d'un ami et de son fll^s qui tut tenait. la. main, il expira. palsibI^ment. j

j : La lettre: de L'honorable Robert Dale Owftn,rpaEue dans les journaux quotidiens du temps, est le meill^uç récit des derniers moments de:: Robert Owen, . £

9 Newtown Moatgomeryshire » 17 novembre 1858.

» Cher Monsieur,

» C'est fini. Mon père est décédé ce matin . un quart » d;'heure avant 7 heures, aussi paii^Jiblement que s'il » entrait dans le sommeiL II n'y eut pas le moindre ^). combat, pas une contraction de membres ni de mus- » clés, pas une expression de chagrin sur soii visage ; )) sa respiration s'affaiblit lentement, lentement, et cessa ,)) si imperceptiblement que, moi, qui tenais sa main, je » pourrais à peine dire à que^l moment il cessa dp res-

j) pirer. ' ]

)) Ses dernières paroles distinctement prononcées, en- » viron vingt minutes avant sa mort, furent : Relief has » comey (le soulagement est venu.) Une demi-heure au- » paravent il avait dit : Very easy and confortable / (Très

» doux ! très agréable !),,./... t

Le corps d'Owen fut transporté dans la maison où il était né. -Son cepcueil fut /entouré d'un .flot de draperies

«t, >éiir ia| i p< i te le nom deci licmx mi s^était d'ébord èxerfeé sa bienfaisante activité, on ftxa sur le cercueil une plaque die cuivre portant, gravée, l'inscription suivante:

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