SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA
“ mais ces maisons ecclésiastiques ou religieuses elles-mêmes les contraignaient si peu, qu'ils y jouissaient à peu près des libertés que l'on accordait aux étudiants laïques en droit ou en médecine. !”
Joseph Deniau s'était placé dans une excellente famille de la ville d'Angers, celle du receveur des décimes ; et, tout en étudiant sa théologie, il exerçait auprès des enfants les fonctions de précepteur. Sa conduite était irréprochable ; il jouissait de la confiance et de l'estime de ses maitres, de ses directeurs et de tous ses amis.
M. Grandet s'intéressait spécialement à notre séminariste, parce que celui-ci était parent de l’un de ses amis, l'abbé Deniau, neveu du grand doyen de la cathédrale d'Angers, auquel il attribuait, après Dieu, la grâce de son entrée à Saint-Sulpice. * Il avait pris note, dans ses cahiers, de
l'incident qui avait brusquement interrompu la carrière ecclésiastique du.
jeune homme.
Un jour, pendant que Deniau manie imprudemment, sous prétexte de récréation, une arme à feu qu'il ne croit pas chargée, le coup part, et blesse mortellement une des bonnes de la maison.
À la vue de l’acte malheureux qu'il vient de commettre, et des ennuis que cette affaire peut lui causer, malgré toute son innocence, il se sauve furtivement, prend la fuite, et se rend à Paris. Puis une fois dans la grande capitale, où il se figure qu'il y a une espèce de droit d'asile comme dans les églises du moyen-âge, il va s'engager dans les troupes du roi.
Peu de temps après, un détachement de soldats part pour la Nouvelle-France. Le jeune conscrit sollicite la faveur d'en faire partie ; et au bout de quelques mois le voilà à Québec dans la natite armée üe Frontenac.
Frontenac savait le nom et l’histoire de chacune de ses recrues. [1 s'y connaissait en hommes, et ne mettait pas de temps à démêler les qualités et les défauts de ses subordonnés. Il ne manqua pas d'apprécier le mérite sérieux, la bonne éducation et la conduite irréprochable de Deniau.
Un jour,—c'était vers la fin de sa seconde administration, probablement dans l'automne de 1697—il voit arriver au château Saint-Louis Je vénérable M. de Bernières, supérieur du séminaire de Québec. Le séminaire, à cette époque, envoyait ses élèves en classes au collège des jésuites : il venait de décider, cependant, d'ouvrir de petites écoles pour les enfants pauvres de la ville, et M# de Saint-Vallier, qui arrivait justement d’Europe, ertrait parfaitement dans les vues du Séminaire.t Il convenait de
1 Histoire du Séminaire d'Angers, par G. Letourneau, p. 8.
2? Mémoires de Joseph Grandet, t. I, p. 160.
3 Voicicomment Bougainville exprimait cet état de choses en 1757: ‘ MM. du Séminaire de Québec, tenu par des prêtres des Missions-Etrangères, ont un pensionnat avec des répétitcars, et les jeunes gens vont au collège des Jésuites.” (Mémoire sur l’état de la Nouveile-France à l’époque de la guerre de Sept-Ans).
4 11 voulut même faire une fondation pour les petites écoles du Séminaire : ‘ Les Messieurs du séminaire de Québec m'ayant demandé de mettre chez eux les petites écoles et de les fonder, je leur ai promis par acte public de leur créer une rente sur la
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communiquer aussi le projet au gouverneur, avec lequel on était alors en excellentes relations.
Frontenac avait une sincère estime pour le séminaire de Québec, qui travaillait à créer un clergé national,' et pour ses directeurs, les Bernières, les Maizerets, les (rlandelet, M. de Latour raconte que, dans un moment de mauvaise humeur contre le clergé, il s'avisa de faire jouer le Tartuffe, d'abord au château Saint-Louis, puis au parloir des ursulines, dans la salle des pauvres de l’Hôtel-Dieu, et jusque chez les jésuites : il voulait aussi envoyer ses acteurs et ses actrices au séminaire; mais il s'arrêta devant les représentations des directeurs, et renonça à faire jouer la comédie dans leur maison?
maison de ville de Paris de quatre cents livres par année que je leur paie.” (Mémoire de M£',de Saint-Vallier au P. la Chaise, cité dans Les Jésuites et lu Nouvelle-France au xviIe siècle, par le P. de Rochemonteix, t. III, p. 558.)
Il était naturel que le séminuire voulût établir des écoles pour les enfants de la paroisse, La cure de Québec lui était unie ; il avait charge d'âmes : le soin des écoles lui appartenait, après l’évêque, de droit civil et ecclésiastique. (Voir le chapitre Des petites Ecoles dans les Mémoires du Clergé de France, Paris, 1768, t. I, pp. 969-1085.) Les jésuites tenaient déjà une petite école : M£' de Saint-Vallier jugea sans doute qu’ils avaient assez de leur collège et qu'ils devaient abandonner l’enseignement primaire au curé de la paroisse, c’est-à-dire au Séminaire. Il leur demanda donc, paraît-il, de fermer leur école en faveur de celle du Séminaire, et le P. de Rochemonteix nous apprend qu'ils refusèrent absolument d’obéir à cette ‘‘ injonction déraisonnable”. (Les Jésuites et la Nouvelle-France, t. III, p. 55€.) Tant pis! Il ne peut faire doute à personne que c’est à l’évêque, dans son diocèse, et au curé, dans sa paroisse, qu'appartient avant tout autre, le soin des écoles, leur direction, leur surveillance.
Le Séminaire ouvrit ses petites écoles ; elles furent fréquentées assiduement par un grand nombre d’enfants pauvres de la ville. Deux salles de l’établissement étaient affectées à ce service ; et lorsque le séminaire brüla en 1701, les classes furent transférées au palais épiscopal, de sorte qu’il n’y eut que très peu d'interruption dans l'enseignement scolaire. (Lettre de l’intendant Champigny au ministre, 24 novembre 1701.)
1 Voici les noms de vingt et un prêtres canadiens, nés dans le pays, avec la date
AC leur ordination, de 1665 à 1700 ; ces prêtres furent formés au séminaire de Québec :
Germain Morin, 1665; Charles-Amador Martin, 1671; Pierre de Francheville, 1676 ; Pierre-Paul Gagnon, 1677; Louis Soumande, 1677; Pierre Volant de Saint- Claude, 1678 ; Claude Volant de Saint-Claude, 1678 ; Jean Pinguet, 1680 ; Jean Guyon, 1683 ; Jean-François Buisson de Saint-Côme, 1683; Philippe Boucher, 1689; Jean- François Buisson de Saint-Cosme, 1690 ; Jean-Daniel Testu, 1693; Jacques-Alexis de Fleury-Deschambault, 1694; Nicolas-Michel Boucher, 1696 ; Ignace-Germain Hamel, 1696 ; Germain Lefebvre, 1696 ; Antoine Gaulin, 1697; Pierre Hazeur, 1700 ; Charles- Jean-Baptiste Rageot-Morin, 1700 ; Jean-Baptiste Gauthier de Varennes, 1700. A son retour de France, en 1713, Mer de Saint-Vallier trouva dix-huit jeunes ecclésiastiques canadiens que le séminaire avait préparés durant son absence pour le sacerdoce, et que le prélat ordonna les années suivantes : ‘‘ tous, à l'exception d’un seul, avaient été nourris et entretenus, de la meilleure partie, aux frais du séminaire.” Voici leurs noms: MM. de la Rue, le Prevost, Poulin, Voyer, Bizard, Auclair, Denoyer, Cloutier, Caillet, Dugast, Jorian, Arnault, Chasle, Mercier l'aîné, de la Voye, Lepage, Thaumur, et Mercier. (Archives de l’archevêché de Québec, Documents de Paris, Eglise du Canada, t. I, p. 75.)
2? Mémoires sur la vie de M. de Laval, p. 213.