‹ Un songe de nuit d'été. Version de Paul SpaakChapitre 1 sur 24 · SCÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE

Athènes. — Une salle dans le palais de Thésée.

Entrent THÉSÉE, HIPPOLYTE. PHILOSTRATE et les gens de leur suite.

THÉSÉE

Enfin, belle Hippolyte, encore quatre jours,

Quatre jours d'attente importune,

Et nous verrons sourire

Une nouvelle lune

A nos nuptiales amours !

Mais que Tancienne, hélas, est donc lente à mourir !

Elle retarde mes désirs à la façon

D'une douairière avide

Qui se plairait à laisser vide

Le gousset d'un jeune garçon.

HIPPOLYTE

Quatre jours promptement se changeront en nuits ;

Quatre nuits promptement s'épuiseront en rêves....

Telle un arc d'argent qui, là-haut, reluit,

Il suffit que se lève

Une lune nouvelle

Et nous célébrerons ces noces solennelles !

THÉSÉE

Va, Philostrate ! Excite-moi les jeunes têtes

Athéniennes! Va! Fais-les chanter folie

Et joie ! Aux jours de deuil sied la mélancolie ;

Chassons-la donc des jours de fête !

Sort PHILOSTRATE.

Hippolyte, mon bel amour, pour me saisir

De votre cœur, j'ai dû vous faire violence;

C'est cette épée et cette lance

Qui l'ont soumis à mes désirs !

Mais l'ennemi d'hier n'est plus qu'à la tendresse,

Et vous veut épouser au milieu des plaisirs.

Du triomphe et de l'allégresse !...

Entrent EGÉE. HERMIA. LYSANDRE et DÉMÉTRIUS.

EGÉE

Salut à la grandeur et la haute vertu De notre duc Thésée !

Ah, c'est toi ! Que veux-tu, Mon bon Egée ?

EGÉE

Hélas ! Seigneur, je viens me plaindre De mon enfant, ma fille Hermia !... Avancez Démétrius.... Ce jeune homme est son fiancé, Seigneur....

THÉSÉE Eh bien, parlez, vous n'avez rien à craindre.

EGÉE

Avancez, vous, Lysandre !... Et ce jeune homme-là.

Seigneur, par ses propos enjôleurs et pervers.

Prit son cœur et l'ensorcela !

Oui, oui, c'est toi, méchant, qui lui chantas des vers

Pour surprendre ses vœux

Par les nuits clandestines !

C'est toi qui séduisis sa candeur enfantine

Par des bracelets de cheveux,

Des bouquets, des bonbons, des serments, des promesses.

Tous ces appâts trompeurs à piper la jeunesse !

Une enfant indocile, au devoir infidèle,

Voilà ce que l'audace et la ruse ont fait d'elle !

Aussi, mon bon seigneur, si tantôt, devant vous,

Désobéissante et hautaine,

Elle ose encor refuser cet époux.

Je réclame l'ancien privilège d'Athènes :

Je suis son père et peux disposer de son sort,

Elle choisira donc ou cet homme ou la mort !

THÉSÉE

Qu'est-ce donc, Hermia ? Réfléchissez, ma fille !

Oubliez-vous qu'un père de famille

Doit être un Dieu pour ses enfants ?

Pareil au créateur d'une image d'argile

Il fit votre beauté charmante, mais fragile,

Car rien ne lui défend

D'en respecter la forme ou de l'anéantir !

De quoi vous plaignez-vous d'ailleurs ? Est-ce un martyre

A vous donner tant de souci Qu'épouser ce jeune homme ? Il est bien !...

HERMIA

L'autre aussi !

THÉSÉE

Lysandre est fort bien, en effet;

Tous les deux vont de pair;

Mais si Démétrius convient à votre père,

Avouez cependant qu'il est le plus parfait !

Si mon père voyait avec mes yeux....

THÉSÉE

Comment ?

C'est à vous de juger selon son jugement.

Ma fille !

HERMIA

Monseigneur, pardonnez-moi, de grâce !

J'ignore quel pouvoir me donne tant d'audace,

Et me pousse, en dépit de ma pudeur troublée,

A découvrir mon cœur devant cette assemblée ;

Mais je vous conjure, à genoux.

D'avoir la bonté de me dire

Ce qui peut m'arriver de pire

Si je refuse cet époux ?

THÉSÉE

C'est de subir la mort ou d'abjurer le monde !

Ainsi, belle Hermia, interrogez vos goûts.

Consultez votre cœur afin qu'il vous réponde

S'il est de force à supporter

Le silence et l'obscurité

Du cloître où traînera votre vie inféconde.

Croyez-vous étouffer cette flamme fébrile

Qui vous brûle le sang,

Par des hymnes chantés à la lune stérile ?

Oui, trois fois saintes sont ces femmes

Dont les vœux virginaux, purifiant les âmes,

Ont maîtrisé les sens !

Mais le bonheur terrestre est aux roses vivantes

Distillant en parfums les sèves de la terre,

Et non pas à la fleur que la vie épouvante.

Et dont la froide odeur s'évente

Dans la retraite solitaire !

HERMIA

Eh bien, soit ! Je préfère croître,

Vivre et mourir au fond d'un cloître ;

Je renonce à ma liberté.

Plutôt que de faire fléchir

Mon cœur sous un joug détesté !...

THÉSÉE

Prenez le temps de réfléchir,

Ma fille !... Au jour prochain de la lune nouvelle,

Qui doit nous réunir, mon Hippolyte et moi,

Vous nous ferez savoir si vous avez fait choix

De la mort, dont la loi punit l'enfant rebelle.

De l'amour, qu'autorise un paternel aveu,

Ou bien du saint autel où s'engagent les vœux !

DÉMÉTRIUS

Hermia ! Ma bonne, ma tendre

Hermia, laissez-vous fléchir !... Et toi, Lysandre,

Sois donc généreux en cédant

Ton titre imaginaire à mon droit évident !

LYSANDRE

Non ! N'attends pas, mon cher, que je me sacrifie !

Mais l'affaire, du moins, peut être transigée :

Puisque tu sus gagner l'afîecrion d'Egée,

Epouse donc le père et laisse-moi la fille !

EGÉE

Moqueur ! Mauvais garçon ! C'est vrai, je Taime assez Pour lui vouloir donner tout ce que je possède ! Or, ma fille est mon bien ; aussi je la lui cède !

LYSANDRE

Seigneur, le sort nous a placés

Tous les deux sur le même rang;

Nos deux familles sont également anciennes,

Ma fortune égale la sienne,

Et quant à mon amour, il est cent fois plus grand !

Le discours d'Hermia vous permet d'estimer

Que j'ai cet avantage encore d'être aimé !

Je serais fou, dès lors, d'abandonner mes droits.

Mais, puisque leur défense est ici nécessaire.

J'accuserai mon adversaire

D'avoir été, durant des mois.

Le prétendant d'Hélène, enfant du vieux Nédar !

Oui, monseigneur, il eut l'art.

Par d'habiles paroles.

D'engluer cet oiseau que l'amour éblouit.

Si bien que la pauvrette est folle

De cet amant qui la trahit !

Jugez donc mon rival d'après cette imposture !

THÉSÉE

En effet; l'on m'avait conté cette aventure;

Et j'en aurais parlé si, depuis quelques jours,

Je n'étais absorbé par mes propres amours.

C est une affaire d'importance

Qui mérite examen.

(A EGÉE et à DÉMÉTRIUS)

Suivez-moi, tous les deux !

Et vous, belle Hermia, redoutant ma sentence, Ne vous arrêtez pas trop vite A quelque parti hasardeux !...

Suivez-moi !... Venez-vous, ma charmante Hippolyte ?

EGÉE Nous suivons, monseigneur, nous suivons....

Sortent THÉSÉE, HIPPOLYTE, EGÉE, DÉMÉTRIUS et les gens de la suite.

LYSANDRE

Ma chérie, Quel est donc le tourment soudain Qui, sur ta joue endolorie.

Fane la rose de ton teint ?

HERMIA

La rose a besoin d'eau pour raviver ses charmes; Elle refleurira, mon ami.... J'ai mes larmes !...

LYSANDRE

Hélas, d'après ce que j'ai lu dans tous les livres,

Jamais l'amour vrai n'a pu suivre Un cours paisible ! Tout l'entrave ou le déçoit ! Tantôt les cœurs sont séparés par la naissance....

HERMIA O malheur! S'attacher à plus humble que soi!...

LYSANDRE Tantôt c'est aux parents qu'on doit obéissance....

O honte! Renoncer à l'amant de son choix!...

LYSANDRE Tantôt l'on veut grefîer deux âges trop divers....

HERMIA O douleur! Le printemps enchaîné par l'hiver!...

LYSANDRE

Et lorsque, par hasard, deux amours se répondent,

Alors c'est la guerre ou la mort

Ou quelque maladie amère

Qui troublent cet aimable accord,'

Et qui le rendent éphémère

Comme une ombre, un soupir, une onde,

Ou comme un éclair qui colore

Pour un instant la nuit profonde.

Et rentre dans l'abîme noir

Où les ténèbres le dévorent

A peine a-t-on pu l'entrevoir!

Ainsi tout ce qui brille en un moment s'éteint !

HERMIA

Nous obéirons donc aux arrêts du destin....

Et puisque la tristesse où l'épreuve nous plonge

Est habituelle aux amants G)mme le sont les pleurs, les désirs et les songes, Sachons la supporter !...

LYSANDRE

Tu parles sagement!

Mais nous pouvons tenter de surmonter l'épreuve.

Et j'en sais le moyen ! J'ai, non loin d'Eleusis,

Une tante, une riche veuve,

Qui me chérit autant qu'un fils,

Et dont l'obligeance est certaine

S'il s'agit de mon avenir.

Or, chez elle, Hermia, nous pourrons nous unir

Sans redouter les lois d'Athènes!

Si tu m'aimes vraiment, et comme je l'espère,

Tu quitteras demain la maison de ton père,

Et me retrouveras, sans peine.

Dans le bois, à l'endroit secret

Où je te vis, avec Hélène,

Le jour oii l'on y célébrait

La première aurore de mai.

HERMIA

Oui, cher Lysandre, j'y consens!

Crois-en ma foi jurée Par l'arc d'Eros le plus puissant,

Par sa flèche la plus dorée.

Par Vénus et par ses colombes,

Par les serments qui nous engagent

Et nous lieront jusqu'à la tombe.

Par le feu qui brûla la reine de Carthage

Quand fuyait le Troyen sous ses voiles ailées.

Par les promesses violées

Et toutes les paroles tendres

Que les amants ont fait entendre

Aux amantes qu'ils abandonnent.

Je te rejoindrai, mon Lysandre, Au rendez-vous que tu me donnes!

LYSANDRE Tiens ta promesse, amour.... Voici venir Hélène....

Entre HÉLÈNE.

HERMIA Que faites-vous ici, belle Hélène?

HÉLÈNE

Hélas, non,

Belle Hélène n'est pas le nom

Dont on m'appelle!

11 réveille toutes mes peines.

Démétrius vous trouve belle,

O bienheureuse de lui plaire!

Chère beauté, vos yeux sont deux étoiles claires,

Et votre voix ressemble à celle

De l'alouette, quand son chant -

Dont le berger s'étonne.

Vibre sur le blé vert des champs

Et l'aubépine qui boutonne.

Ah, pourquoi la beauté, pareille aux maladies,

N'est-elle pas contagieuse?

Ma voix prendrait la mélodie

De votre voix harmonieuse.

Mon œil votre regard, ma lèvre vos sourires!

Oui, si je possédais l'empire

Du monde, avec quelle gaîté

— Mon Démétrius excepté! —

J'abandonnerais tout pour être à votre place!

Hélas, dites-moi donc ce qu'il faut que je fasse

Pour émouvoir aussi son cœur?

HERMIA

Le sais-je? Il dit qu'il m'aime

Quand je lui montre même

Un visage moqueur.

HÉLÈNE Ah, que ne puis-je apprendre à montrer ce visage!.

HERMIA

Quand je suis méprisante et fière Il dit qu'il m'aime davantage.

HÉLÈNE Ah, que n'est-ce l'effet de mes pauvres prières!...

HERMIA Plus je le hais, plus il me suit!

HÉLÈNE Plus je l'aime et plus il me fuit!

HERMIA

Je ne fais donc rien, cependant, Pour encourager sa folie.

HÉLÈNE

Il vous suffit d'être jolie!

Combien j'en voudrais faire autant!

HERMIA

Consolez-vous, Hélène, et séchez vos beaux yeux !

Il ne verra plus mon visage!

Bientôt Lysandre et moi nous allons fuir ces lieux....

Où j'ai passé mon plus bel âge

Pourtant! Tel est l'amour! Comme vous j'ai souffert.

Et ma peine a changé mon ciel en un enfer!

LYSANDRE

Oui, nous vous confions nos projets sans ombrage :

A l'heure où, dès le soir tombé.

Demain Phébé

Se mirera dans la rivière

Et sèmera sur les clairières

Les perles et les diamants,

A cette heure propice au départ des amants,

Tous deux, nous avons résolu

De nous sauver furtivement....

HERMIA

Et, dans ce petit bois où souvent il nous plût

D'échanger les secrets

De nos peines légères.

Sur un lit frais

De primevères,

Nous nous retrouverons pour aller vivre au loin,

Et chercher pour témoins

D'un bonheur partagé.

Quelques amis nouveaux dans un monde étranger.

Adieu donc! Donne-nous tes vœux!

Et, pour toi, que la destinée

T'accorde l'amant que tu veux!

Tiens parole, Lysandre!... Il faut qu'une journée

Nous puissions vivre sans nous voir !

LYSANDRE Va, compte sur mon cœur! Tu connais mon espoir!

(A HÉLÈNE) Puisse Démétrius enfin répondre au vôtre!...

HERMIA et LYSANDRE sortent séparément.

HÉLÈNE

Ah, que certains mortels sont plus heureux que d'autres!

Tout le monde nous dit belles également.

Mais que m'importe, hélas, si, seul de son avis.

Fou d'aimer Hermia dont les yeux l'ont ravi,

Démétrius pense autrement!

[J'ai fait la même erreur en lui donnant mon âme.

Oui, les êtres les plus infâmes

Acquièrent des séductions

Quand l'Amour les métamorphose!

Aveugle, il aperçoit les choses

Par son imagination !

Il est ailé, ses yeux sont clos, et quand il aime

C est sans goût ni raison.

Des ailes et point d'yeux : oui, tel est bien l'emblème

De son étourderie et de ses trahisons!

Trompé dans ses choix si souvent

Qu'il mérite son nom d'enfant,

11 est pareil à ces espiègles.

Menteurs et tricheurs conscients.

Qui se moquent de toute règle

Et se parjurent en riant!] (*^

Lorsque mon bien-aimé me trouvait encor belle,

C'est pour moi qu'il multiplia

Des serments qui tombaient en grêle !

Mais aux premiers rayons des beaux yeux d'Hermia,

Quand sa tendresse s'est enfuie,

Cette grêle se fondit toute,

Et la voici dissoute

En pluie!

Je vais lui révéler qu'Hermia prend la fuite;

Et demain soir, sans aucun doute.

Il va se mettre à sa poursuite

Et la chercher parmi les bois.

Si cet avis, quoiqu'il me coûte,

Me vaut un '* merci " de sa voix,

Que j'en serais heureuse!... Et, peut-être, j'y gagne

(**) Les vers placés entre crochets peuvent êlre supprimés à la représentation.

Que, par reconnaissance, il aura la bonté

De souffrir que je l'accompagne

Et que je marche à son côté!...

Elle sort.

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