‹ Un songe de nuit d'été. Version de Paul SpaakChapitre 12 sur 24 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Une autre partie du bois. — Entre OBÉRON.

OBÉRON

La reine est-elle réveillée ?...

Je suis curieux de savoir

Quel est l'être qui s'est fait voir

A ses yeux le premier, et dont, en un moment,

Le charme la fit amoureuse, éperdûment !... Voici mon messager !...

Entre PUCK.

Quelle folle entreprise, Petit farceur, complotes-tu Dans ce bois enchanté ?

PUCK

Ma maîtresse est éprise D'un monstrueux individu !

D'un âne ! [A l'heure où la délasse Le sommeil coutumier dans ce berceau perdu.

Toute une bande de paillasses.

Artisans de la ville, échappés de boutiques.

Rustres à donner la nausée.

Sont venus répéter une œuvre dramatique

Dont ils vont divertir les noces de Thésée !

Le plus crétin d'eux tous ayant soudain quitté

La scène, j'en ai profité

Pour remplacer son crâne

Par une tête d'âne!...

Il revient pour donner la réplique à sa belle,

Mais, à peine entrevu, — comme une troupe d'oies

Sauvages, qui voient s'avancer vers elles

L'oiseleur guettant sa proie.

Ou comme la brusque échappée

Des corneilles huppées

Qui s'effarent au bruit du mousquet, et s'envolent.

Balayant le ciel de leurs ailes folles, —

Ses camarades se dispersent!...

Ils fuient, je cours.

Je les renverse!

Ils crient, ils appellent Athènes-

A leur secours !...

La terreur leur fait voir les choses incertaines

Comme autant d'ennemis menaçants qui s'approchent.

Les épines griffent leur peau,

Les ronces les accrochent ;

Celui-ci perd sa manche, un autre son chapeau....

Enfin, abandonnant cette course homérique.

Je reviens, pour chercher mon produit merveilleux ;

Et c'est à ce moment qu'un sort diabolique

Voulût que ma maîtresse ouvrit soudain les yeux.

Et devint amoureuse, hélas, d'une bourrique !]

OBÉRON

Ami, c'est mieux que je n'eusse rêvé!... Et toi? Suivant mon ordre, as-tu pressé la plante Sur cet Athénien?...

PUCK

Oui, oui !... Je l'ai trouvé Qui dormait, étendu près de l'enfant dolente Que forcément ses yeux verront en se rouvrant....

OBÉRON Chut!... Le voici qui vient!... Et la pauvre qui l'aime.

La femme est bien la même, Mais l'homme est différent !...

Entrent DÉMÉTRIUS et HERMIA.

DÉMÉTRIUS

Ah, pourquoi ce refus, ce " non " continuel?... Gardez vos cruautés pour qui vous est cruel !

HERMIA

Si pour te repousser elles m'ont pu suffire

Jusqu'à présent, je crains d'avoir à te maudire

Désormais ! Qu'as-tu fait de Lysandre ? Est-il mort ?

As-tu surpris son sommeil impuissant ?

Réponds ! Et si tes pieds sont baignés dans le sang,

Achève, et plonges-y tout entier, sans remords,

En m'assassinant à mon tour !

Le soleil n'était pas aussi fidèle au jour

Que lui, fidèle à son amie !

Jamais il n'eut quitté son amante endormie !

[Non ! Je croirais plutôt qu'on peut percer la terre

Pour ouvrir à la lune une route commode

Qui lui permît d'aller aux antipodes

Voiler en plein midi les rayons de son frère !]

Ah, je n'ai pas besoin d'un aveu de ta bouche :

Un assassin déterminé

Seul a cet air sinistre et ce regard farouche !...

DÉMÉTRIUS

J'ai Tair et le regard d'un homme assassiné!

Mais vous ne voulez pas m'entendre!

[Et, pareille à Vénus, là-haut, froide et placide.

Rien n'attendrit vos yeux coupables d'homicide!...]

HERMIA

Laisse-là tes discours! Qu'as-tu fait de Lysandre?

Oh, bon Démétrius, rends-le moi; c'est mon bien !...

DÉMÉTRIUS J'aimerais mieux donner sa carcasse à mes chiens !

HERMIA

Chien toi-même ! Va-t'en ! Car ta conduite infâme

Dépasse ce que peut souffrir

Le cœur résigné d'une femme !

Si vraiment tu l'as fait mourir

Tu n'es plus digne d'être un homme !...

Mais tu l'as donc surpris au milieu de son somme?...

Tu n'aurais pas osé le regarder en face !

Un serpent venimeux eût eu la même audace !

[Oui, je reconnais là ton courage intrépide.

Vipère ! Car jamais nul animal rampant

N'eut une langue plus perfide

Que la tienne, serpent !]

DÉMÉTRIUS

C'est votre aveuglement qui vous fait vous méprendre !

Ma main n'a pas trempé dans le sang de Lysandre,

Et je ne sache pas que ses jours soient comptés....

HERMIA Alors, je t'en conjure, il est en sûreté ?...

DÉMÉTRIUS Si je dis oui, qu'y gagnerai-je ?

HERMIA

L inestimable privilège

De ne plus jamais me revoir!

Et, cela dit, je fuis ta présence abhorrée!

Qia'il soit mort ou vivant, renonce à tout espoir!...

Elle sort

DÉMÉTRIUS

Laissons-la radoucir son humeur égarée!...

Ne suivons plus sa route!...

J'attendrai le jour en me reposant....

Le fardeau des chagrins est encor plus pesant

Quand le sommeil fait banqueroute!...

Peut-être voudra-t-il me payer un acompte

Si je le réclame à présent....

// s'étend à terre et s'endort.

OBÉRON, à PUCK.

Qu'as-tu fait, sot? N'as-tu pas honte?

Tu t'es trompé comme un balourd !

Tu verses la liqueur d'amour Sur les yeux d'un parfait amant!

Si bien qu'il adviendra de ton aveuglement Le parjure d'un cœur fidèle.

Alors que j'en voulais convertir un rebelle!...

PUCK

Eh quoi ! C'est le sort régulier!

Pour un amant sincère, il en faut des milliers Qui mentent à plaisir et parjurent leur foi !...

OBÉRON

Va! Cours comme le vent ! Découvre dans le bois

L'Athénienne, cette Hélène

Qui languit et qui traîne une pauvre âme pleine

De soupirs amoureux qui lui brûlent le sang. Conduis-la moi !... Tandis que tu seras absent, Je vais charmer, ici, les yeux de ce barbare!...

PUCK Vois! Je file, plus vif qu'une flèche tartare!

// sort OBÉRON, exprimant le suc de la fleur sur les yeux de DÉMÉTRIUS.

Suc de cette fleur pourprée

Par Cupidon déchirée,

Teins le miroir de ses yeux!

Quand il verra son amante.

Qu'elle brille, plus charmante

Que Vénus, reine des cieux!...

Ainsi, dès ton réveil, que l'amour te possède.

Et cherche en elle son remède!

Rentre PUCK.

PUCK

Chef des féeriques entreprises,

Hélène approche ! Et l'autre amant

Qui fut l'objet de ma méprise,

La suit en réclamant

Son paiement amoureux.

Nous allons voir jouer par eux

Le drame d'amour éternel!...

Seigneur, quels fous que ces mortels !

OBÉRON

Cachons-nous!... Il se peut que l'autre se réveille Au bruit qu'ils font!...

L'autre! A merveille!

Nous assisterons donc à des exploits divers, Car tous deux à la fois vont offrir leurs services! Ah, ces choses-là me ravissent Plus elles marchent de travers!...

Entrent LYSANDRE et HÉLÈNE.

LYSANDRE

Pourquoi prétendez-vous que ma tendresse est feinte? La fourbe et le mépris ne vont pas jusqu'aux plaintes!

Que la sincérité de mes vœux vous désarme. Car vous l'entendez bien dans mes pleurs et mes cris; Et jamais des serments qui sont nés dans les larmes Ont-ils pu déguiser la fourbe et le mépris?

HÉLÈNE

[Vous vous croyez rusé, mais mon cœur vous devine!

Lorsque la foi combat la foi.

C'est dans une lutte à la fois

Infernale et divine !]

Vous aimez Hermia ! Votre cœur est-il libre ?

N'êtes-vous plus à ses genoux?

Serments contre serments : les plateaux s'équilibrent !

Et si nous comparons vos promesses frivoles.

Les vœux que, tour à tour, vous avez faits pour nous

Pèsent du poids égal de leurs vaines paroles!

. LYSANDRE J*étais sans jugement quand je me suis lié!

HÉLÈNE Croyez-vous en avoir lorsque vous oubliez ?

LYSANDRE D'ailleurs Démétrius l'adore, et vous déteste!...

DÉMÉTRIUS, s 'éveillant

Hélène!... O chère Hélène!... O vision céleste!

Nymphe et Déesse ! A quoi puis-je opposer

Tes yeux?... Auprès d'eux le cristal est- trouble!

Ta bouche, appelant mes baisers.

Paraît une cerise double !

Quand tu lèves ton bras, si beau,

La neige du Taurus que le vent d'est balaie,

Dans sa blancheur vierge et gelée

Semble aussi noire qu'un corbeau!

Ah, laisse-moi baiser ta main, cette princesse

Qui tient le sceau de mon bonheur?...

HÉLÈNE

Oh, rage ! Vous avez donc commis la bassesse

De vous mettre d'accord pour railler mon honneur !

Si vous étiez polis et galants, comme il sied,

Vous ne me feriez pas d'offense aussi vilaine!

Et ne suffit-il pas que vous me haïssiez,

Sans ajouter encor le mépris à la haine ?

J'aurais été traitée en jeune dame honnête

Si vous fussiez vraiment des hommes ! Vous n'en êtes

Que l'apparence, hélas! Oui, des serments moqueurs,

Une ardeur emphatique à louer mes attraits.

Quand je sais que tous deux vous en rirez après.

Car vous me détestez du plus profond du cœur !

[Déjà rivaux d'amour pour la fille d*Égée,

On rivalise encor pour se moquer de moi !

Faire couler les pleurs d'une vierge outragée,

Quel beau talent! Quel fier exploit!]

Ah, ce n'est pas ainsi qu'un gentilhomme en use!

Car pourrait-il, sans être infâme,

Offenser une pauvre femme

Et torturer ainsi son âme

Pour la raison que ça l'amuse ?

LYSANDRE

C'est vrai, Démétrius; ce jeu te déshonore!

Tu chéris Hermia ; personne ne l'ignore;

Aussi, de grand cœur, je te cède

Les droits que j'ai sur son amour;

Mais j'exige en retour

Les droits que tu possèdes

Sur Hélène que j'aime et veux aimer toujours!

HÉLÈNE Entendit-on jamais un plus méchant colloque !

DÉMÉTRIUS

Garde ton Hermia, Lysandre; je m'en moque ! S'il est vrai qu'autrefois j'ai chéri son visage.

Cet amour est mort aujourd'hui !

Mon cœur était chez elle un hôte de passage, Mais en aimant Hélène il est rentré chez lui. Pour jamais....

LYSANDRE, à HÉLÈNE.

Il vous trompe avec témérité !

DÉMÉTRIUS

Oses-tu mettre en doute une sincérité

Que tu n*as jamais eue?... Ah, tu voudrais me nuire;

Mais tu me le paierais!... Prends garde,

11 peut t'en cuire!...

Voici ta bien-aimée!... Elle approche; regarde!...

Entre HERMIA.

[La nuit sombre qui rend les choses invisibles

Sous son voile mystérieux, ,

Fait notre oreille plus sensible

De ce qu'elle enlève à nos yeux....]

Ce ne sont pas mes yeux qui t'ont trouvé, Lysandre,

Dans cette ombre encore épaissie ;

C'est mon oreille, et je l'en remercie !

C'est elle qui m'a fait entendre Ta voix!... Mais pourquoi ce départ?

Pourquoi t'en aller sans m'attendre?...

LYSANDRE Reste-t'on, quand l'amour vous appelle autre part?

HERMIA Quel peut être l'amour qui loin de moi t'entraîne?

LYSANDRE

L'amour qui fait brûler Lysandre pour Hélène !

Hélène qui répand dans la nuit qui nous voile

Plus de feux que les yeux de toutes les étoiles !...

Pourquoi me suis-tu de la sorte ?

Ne t'ai-je pas assez prouvé

Que ce qui m'a fait me sauver

C'est la haine que je te porte ?...

C'est impossible !... Non, Lysandre, vous rêvez !...

HÉLÈNE

Elle en est donc aussi du complot outrageux !

Pour me mystifier, ils se prêtent main-forte !

Impudente Hermia ! Fille ingrate ! Serpent !

Vous vous associez aux jeux

Discourtois et cruels

De ces deux hommes

Courageux,

Pour rire à mes dépens !

Et voilà donc où nous en sommes,

Après un amour mutuel.

Des serments d'être sœurs, des secrets échangés.

Des entretiens contmuels

Que, n'était l'heure qui s'envole.

Nous eussions toujours prolongés!

Qu'est devenue, hélas, notre amitié d'école 7

Avez-vous oublié, qu'adroites jeunes filles.

Assises toutes deux sur le même coussin. Nous brodâm.es souvent de nos fines aiguilles

Les roses d'un même dessin ?

Et n'entendez-vous plus la parfaite harmonie

Des chansons que nous fredonnâmes

Comme si nos voix et nos âmes

Etaient également unies ?...

[Nous paraissions ainsi deux cerises jumelles,

Deux fruits charmants montés sur une tige unique.

Qu'un lien rattachait l'une à l'autre, comme elles;

Deux corps, mais un seul cœur; deux blasons héraldiques

Couronnés d'un même cimier !]

Or, rompant tout à coup ce bonheur coutumier,

Vous usez contre moi de leurs perfides armes,

Et vous faites couler mes larmes

Sans plus songer que vous m'aimiez !

Estimez-vous, vraiment, qu'une telle infamie

Soit le fait d'une femme honnête, et d'une amie ?

[Et bien que vous ne complotiez

Que contre la paix de mon âme.

Se peut-il que vous consentiez

A mériter le juste blâme

De notre sexe tout entier ?...]

HERMIA

J'entends de durs propos, mais n'en ai rien compris ! C'est vous qui m'outragez par votre air de mépris !...

HÉLÈNE

N'engageâtes-vous pas Lysandre à me poursuivre

De cet amour moqueur que mes charmes enivrent ?

Et votre autre galant, Démétrius, lui-même

Que tantôt j'implorais en vain,

Suit-il pas vos conseils lorsqu'il jure qu'il m'aime.

En m'appelant trésor, déesse, objet divin ?...

[Pourquoi me parle-t-il ainsi puisqu'il me hait ?

Comment l'autre, oubliant par quel ardent amour

Vous comblez ses souhaits.

Oserait-il me faire ouvertement la cour

S'il pouvait supposer que ce jeu vous déplaît ?...]

Hélas, vous possédez le charme et la fortune ;

Moi j'aime, et mon amour misérable importune

Précisément celui qui l'avait provoqué !

Vous devriez m'en plaindre et non vous en moquer !

HERMIA Vraiment, je tâche en vain....

HÉLÈNE

Oui, c'est cela ! Prenez Un air triste ! Cachez vos regards ironiques ! Faites-vous des clins d'œil quand j'ai le dos tourné !

Soutenez jusqu'au bout cette farce comique !

[Elle est digne qu'un jour on la mette en chronique !...

Ayant quelque noblesse à défaut d'amitié,

Vous m'auriez épargnée, et vous auriez pitié !]

Mais, c'est aussi ma faute; et, connaissant mes torts.

Je vais les réparer par la fuite, ou la mort !

LYSANDRE

Arrête, Hélène ! Arrête ! Ecoute mes excuses ! Hélène ! Mon amour ! Ma vie !...

HÉLÈNE

O, bien joué 1

HERMIA Ne raille pas ainsi, Lysandre !... Tu l'abuses....

DÉMÉTRIUS. à LYSANDRE.

Du moment qu'Hermia ne peut t'amadouer, Moi, du moins, par la force....

LYSANDRE

Epargne tes menaces !

Ta force et sa prière ont autant d'efficace ! J'aime Hélène ! Je n'aime qu'Hélène ! Et je jure Sur mes jours, gage du serment.

De convaincre d'imposture Ceux qui disent que je mens !

DÉMÉTRIUS, à HÉLÈNE.

Non, son amour n'égale en rien ma passion....

LYSANDRE

Si telle est ta prétention, Viens la prouver là-bas !

Et toi, prouve la tienne !

HERMIA, s' accrochant à LYSANDRE.

Qu'est-ce à dire, Lysandre ?

LYSANDRE

Arrière, Ethiopienne !

DÉMÉTRIUS

Non, non ! Ne craignez rien de grave !

Monsieur fait mine d'être brave.

Mais il ne bouge pas ! Sa bravoure est domptée !

LYSANDRE, à HERMIA.

Serpent maudit ! Chatte effrontée !

Veux-tu bien lâcher mes habits !

HERMIA

Brutal!... Grands Dieux !... Pourquoi ce changement subit. Mon amour ?...

LYSANDRE

Ton amour ! Loin de moi, Sarrasine !

Poison détesté! Médecine!...

HERMIA L'affreuse comédie, hélas! C'est un supplice....

HÉLÈNE C en est une, à coup sûr, dont vous êtes complice î

LYSANDRE Attends, Démétrius, je tiendrai mon serment!...

DÉMÉTRIUS

Parfait ! Mais j'en voudrais bien voir l'engagement

Par écrit ! Car je tiens ta promesse frivole

Tant qu'un lien si faible enchaîne ta parole !

LYSANDRE

Veux-tu donc que ma main lui porte un coup fatal ? Je la hais, mais j'hésite à lui faire du mal!

HERMIA

[Le pire de mes maux, désormais, c'est d'entendre

Que vous me haïssez ! Me haïr ! Et pourquoi 7

Suis-je plus Hermia? N'êtes-vous plus Lysandre?

Me trouvez-vous moins belle qu'autrefois }

Quoi ! Cette nuit encor votre cœur était tendre,

Et vous m'abandonnez ! Que les Dieux m'en préservent !

Me faut-il perdre tout espoir ?

LYSANDRE

Oui, je l'afnrme, sans réserve !

Etpuissé-je ne plus te voir!]

Et cela dit, si tu m'écoutes.

Bannis l'espoir ! Bannis le doute !

Sois en sûre, sois en certaine :

Je te hais! Et j'adore Hélène!...

Hélas!... Et c'est donc toi, voleuse, qui filoute

L'amour ! Toi, ver rongeur, qui vins impudemment

Me dérober, la nuit, le cœur de mon amant?

HÉLÈNE

Adorable pudeur! Exquise convenance!

Croyez-vous arracher à mes lèvres honnêtes

De pareilles impertinences ?

Hypocrite ! Marionnette !

HERMIA

Marionnette!... Ah, oui; je comprends! Je devine!

Elle aura comparé sa stature à la mienne;

Sa grandeur ridicule à ma taille moyenne !

C'est sa hauteur qui le domine !

On lui plaît donc pourvu qu'on soit démesurée!

Les petites sont trop vilaines!

Me prends-tu donc pour une naine,

Grande perche peinturlurée?...

Va! Je ne suis pas naine à ce point que mes mains

Ne t'arrachent les yeux !...

HÉLÈNE

Messieurs, calmez sa rage! Moquez-vous, mais soyez humains !

Je n'ai pas son talent à lancer les outrages;

Non, messieurs, voyez mon émoi !

Je reconnais n'avoir pas le moindre courage ;

Aussi ne croyez pas que ma force l'évite

Encore qu'elle soit

Plus petite

Que moi !

HERMIA Plus petite! Vous l'entendez!...

HÉLÈNE

Ne soyez point Menaçante, Hermia ! Cessez de m'en vouloir ! Vous ai-je jamais nui, consciemment du moins }

Mon seul tort envers vous, c'est — par amour ! — d'avoir

Dit à Démétrius que vous fuyiez ce soir!

[Aussitôt, il vous a poursuivie.... A mon tour

Je l'ai poursuivi — par amour ! —

Hélas, il m'a chassée.

Insultée et menacée;

Un pas de plus, il me frappait !

Voilà!... Permettez-moi de m'en aller en paix!]

J'abandonne votre poursuite; Laissez-moi ramener mon chagrin vers la ville.... Aura-t-on jamais vu conduite Plus innocente et plus civile?...

HERMIA Partez! Qui vous retient?

HÉLÈNE

Un amour insensé !

HERMIA Pour Lysandre?

HÉLÈNE Non, pour Démétrius!

LYSANDRE, à HÉLÈNE.

Cessez

D'avoir peur! Hermia ne vous fera pas mal !...

DÉMÉTRIUS Non, monsieur! Même si vous prenez sa défense !...

HÉLÈNE

C'est qu'elle est très méchante ! Elle avait, dès l'enfance

Déjà, l'esprit rusé d'un petit animal !

Croyez-en mon expérience douloureuse :

Quoiqu'elle soit petite, elle est très dangereuse!

HERMIA

Petite ! Encor ! Toujours ! Que c'est original !

Laissez-moi me jeter sur elle ! Mon sang bout !...

LYSANDRE. l'arrêtant.

Déguerpis, brin d'herbe insolent!

Petite naine ! Petit bout De femme! Petit gland!...

DÉMÉTRIUS, à LYSANDRE.

Vous flattez vainement quelqu'un qui vous déteste !

Laissez-la ! Car si vous l'approchiez de trop près

En faisant l'amoureux, monsieur, je vous atteste

Que vous en auriez du regret !

LYSANDRE. sétar^t débarrassé d'HEKMlA.

Me voici libre ! Allons, c'est assez discuté !

Suis-moi ; gagnons la plaine !

Nous y déciderons de nos droits sur Hélène !

DÉMÉTRIUS Te suivre ? Moi ? Jamais ! Je marche à ton côté !

Sortent LYSANDRE et DÉMÉTRIUS.

HERMIA C'est votre œuvre, madame ! Ils vont perdre la vie ! Ne vous éloignez pas !...

HÉLÈNE

C'est que je me défie

De vous plus encor que des autres !

Mais, qu'à cela ne tienne,

Si vous avez les mains plus vives que les miennes.

Mes jambes sont du moins plus longues que les vôtres!.

Elle s'enfuit.

HERMIA Je suis abasourdie et n'y comprends plus rien !...

Elle sort.

OBÉRON, à PUCK.

Voilà le résultat de ton erreur, vaurien ! A moins que ce ne soit de tes farces communes....

PUCK

Roi des Ombres, c'est une erreur ! Oui, c'en est une,

Croyez-moi! Mais de quoi me blâmez-vous, en somme?

Je devais, d'après vous, charmer les yeux d'un homme

Portant une toge de laine....

Je l'ai fait ...et bénis mon erreur innocente,

Si nous lui devons une scène

Aussi réjouissante ! . . .

OBÉRON

Ces rivaux sont allés chercher aux environs

Un terrain de combat.... Ecoute : étends le voile

D'un brouillard épaissi, plus noir que l'Achéron,

Sur ce ciel éclatant d'étoiles !

Qu'ils se cherchent partout sans pouvoir se surprendre!

Imite la voix de Lysandre

Insultant son rival; réponds-lui par le verbe

De l'autre; échange entre eux des injures acerbes;

Lasse-les; jusqu'à l'heure où, brisés, ahuris,

A bout d'efforts,

Un sommeil lourd comme la mort

Pose enfin sur leurs yeux meurtris

Ses ailes de chauve-souris!

Sur Lysandre endormi presse cette herbe, alors,

Qui, dissipant l'illusion,

Rend leur vue, à nos yeux, normale et coutumière;

Si bien que, s'éveillant tous deux à la lumière,

Ils traiteront ceci comme une vision,

Et, dans un bon accord que plus rien ne dissout,

Retourneront chez eux, bras dessus, bras dessous !...

Va donc! De mon côté j'obtiendrai de la reine

Qu'elle me cède enfin le petit prince hindou;

Puis je dissiperai sans peine

L'amour monstrueux qui l'enchaîne.

Et la paix régnera partout!

PUCK

Mon féerique seigneur, il ne faut pas qu'on traîne !

Les dragons de la nuit emportent les nuages.

Et, là-bas, l'orient qui s'éclaire, présage

Une aurore prochaine !

Déjà, pressentant son retour,

Les fantômes errants gagnent leurs cimetières.

Et les damnés, les malheureux

Qui reposent aux carrefours.

Les noyés, tous les morts sans bières,

Vont rentrer dans leur lit véreux.

Ils craignent que le jour

Baigne de sa clarté leurs fautes et leurs taches

Et préfèrent s'unir à la nuit qui les cache !

OBÉRON

Mais nous ne sommes pas de ces esprits glacés

Que le jour évapore !

Il m'est arrivé de chasser

Avec l'amoureux de l'aurore !

Dans les bois, au gré des sentiers,

J ai couru comme un forestier,

Même jusqu'au moment où, par la porte ouverte

De l'orient, Neptune, inondé de rayons,

Change en or éclatant le sel des ondes vertes !

Hâte-toi, néanmoms, car, si nous y veillons,

Nous pourrons en finir avant le jour nouveau !...

// sort.

PUCK

Par monts et vaux, par monts et vaux,

Vous allez courir, mes rivaux !

Par monts et vaux, par monts et vaux.

Je vais vous mener comme il faut !...

J'en vois un !...

Entre LYSANDRE.

LYSANDRE Où es-tu, Démétrius ? Réponds !...

PUCK Ici, manant ! L'épée en main ! Ici, capon !... Arrive!...

LYSANDRE Je te suis !

PUCK Viens donc ! Je vais t'attendre Sur un meilleur terrain !...

LYSANDRE sort, guidé par la voix.

Entre DÉMÉTRIUS.

DÉMÉTRIUS

Lysandre ! Holà, Lysandre !

Parle encore, poltron ! Tu te sauves, bravache ! Lysandre ! Dis-moi donc où ta tête se cache ?...

Tu lances tes défis aux astres ! Tu pourfends

Les buissons ! Je vais te fouetter comme un enfant !

Viens, mais gare la verge !... On est honteux, ma foi,

D'être ton adversaire !...

DÉMÉTRIUS

Es-tu là ?

PUCK

Suis ma voix !

Nous verrons ce que vaut ton courage !...

Ils sortent — Rentre LYSANDRE.

LYSANDRE

Il m'échappe !...

J'ai beau me diriger par où sa voix me frappe. Personne!... 11 a les pieds plus légers que les miens! Je me suis égaré.... Soit, laissons-le courir....

Reposons-nous....

// se couche à terre.

Et toi, reviens Jour aimable!... Eclairé par ton feu matinal. Je pourrai découvrir Et punir mon rival !...

// s'endort.

Rentrent PUCK et DÉMÉTRIUS.

PUCK Hô ! Hô ! Hô ! Hô ! Poltron ! Je t'attends!

Reste en place, Fuyard ! Tu n'oses pas me regarder en face, Car je te tuerais sans merci !...

PUCK Je suis là!... Par ici !...

DÉMÉTRIUS

Tu te moques de moi!... Mais le ciel s'éclaircit;

Gare à toi quand le jour m'aura mis sur tes traces!...

Pour le moment je suis trop las; je n'en peux plus!...

Je me sens accablé d'une telle langueur

Que je vais, sur ce lit feuillu,

Mesurer ma longueur....

Toi, dès qu'il fera jour, compte sur ma visite !...

// 5e couche à terre et s'endort.

Rentre HÉLÈNE.

HÉLÈNE

Nuit triste, interminable nuit.

Prenant pitié de mes ennuis,

Fais couler tes heures plus vite !

Soleil, éclairez-moi ces routes incertaines,

Afin que je retrouve Athènes,

Loin de ce cœur cruel qui me raille ou m évite!...

Ah ! Dormir!... Viens sommeil ! Endors ma peine extrême,

Et fais-moi m'oublier moi-même!...

Elle se couche à terre et s'endort.

PUCK

Rien que trois? Il en manque une!

Deux fois deux, il seront quatre!

La voici!... Quelle infortune!

Est-ce amour, est-ce rancune

Qui peut à ce point l'abattre?...

Rentre HERMIA.

HERMIA

Je n'ai jamais été plus triste et plus brisée!

Les ronces ont griffé mes mains;

J'ai les pieds mouillés de rosée ;

Mes jambes ne vont plus !... Si j'étais reposée,

Je retrouverais mon chemin!...

Ici, je vais un peu m'étendre....

Grands Dieux, veuillez m'entendre!

Et s'il se bat cette nuit ou demain,

Protégez mon Lysandre!...

Elle se couche àAerre et s'endort.

Tandis que, profondément.

Un sommeil lourd te possède,

Je vais poser mon remède Sur tes yeux, aimable amant....

// presse une herbe sur les yeux de LYSANDRE.

Quand le jour t'éveillera Près de ta première amante.

Ton cœur se réjouira

De la trouver si charmante.

Ainsi cet adage ancien

Qui dit: "A chacun son bien ",

S'accomplit comme il convient :

Jean reprend Jeanne,

Martin son âne.

Et tout va bien!...

// sort. Les autres aorment.

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