‹ Un songe de nuit d'été. Version de Paul SpaakChapitre 13 sur 24 · OIS · texte numérisé non relu

OIS

Entrent TITANIA et CULASSE entourés d'un cortège de Fées.

OBÉRON, derrière eux, est invisible.

HERMIA, HÉLÈNE, LYSANDRE et DÉMÉTRIUS

sont toujours endormis.

TITANIA

O, mon cœur ! O, ma joie !

Viens près de moi parmi ces fleurs, pour que je voie

Sous ces roses de mai ta beauté sans pareille,

Que j'embrasse ta joue, et caresse la soie

De tes longues oreilles !

Fleur des Pois !

CULASSE

FLEUR DES POIS Me voici !

CULASSE

Bon. Prête-moi ta patte; La tête me démange; gratte !...

Maintenant, Toile <!' Araignée !

TOILE D'ARAIGNÉE Présent !

CULASSE

Prends ta cognée, Et va m'abattre cette abeille aux cuisses rouges Qui, là-haut, sur ce chardon, bouge Et brille comme un arc-en-ciel !

Apporte-moi son sac à miel !

Mais ne t'écorche pas et ne cours pas trop fort; Et surtout ne va point le crever par mégarde : Tu serais inondé de sucre, monsignor !... Où est monsieur Grain de Moutarde ?

GRAIN DE MOUTARDE Présent !

CULASSE

Ta main, mon cher ! Je n'ai pas la manie De faire des cérémonies !...

GRAIN DE MOUTARDE Que me commandez-vous ?

CULASSE

Moi }... Rien.... Je ne sais plus.

Tiens, gratte-moi la tête; aide ce cavalier....

Il me faudra bientôt passer chez le barbier;

Mon visage devient terriblement poilu....

Et vois-tu, sans que je m'en flatte,

Je suis un âne si douillet

Que dès qu'il me démange

Il faut que je me gratte!

TITANIA Ne veux-tu pas entendre un concert, ô, mon ange ?

CULASSE

Ah, j'adore chanter quand je suis en goguette !

Et je n'ai pas l'oreille d'un profane !

Apportez donc deux baguettes

Et de la peau d'âne !

TITANIA Veux-tu qu'on t'apprête un festin ?

CULASSE

Eh, je ne dis pas non ! Quelque bon picotin,

Des chardons, du foin; une botte

De foin; rien n'est meilleur pour vous mettre en ribote.

Avec de l'avoine bien sèche....

TITANIA

Un sylphe peut, en un clin d'œil,

Chercher au nid d'un écureuil Quelques noisettes toutes fraîches !...

CULASSE

J'aime mieux les pois secs !... Pourtant,

Que personne ne se dérange !

Il est trop tard pour que je mange;

Je vais dormir quelques instants....

Je me sens une étrange

Indisposition au sommeil !...

TITANIA

Dors, mon ange !...

Mes deux bras berceront ton sommeil enfantin.... Sylphes ! Disparaissez soudain !...

Ainsi la glycine sauvage Et la glycine des jardins Enlacent leurs bras de feuillage;

Ainsi le lierre aux branches torses

Met ses anneaux aux doigts d'écorce

De l'orme fier qui le soutient....

Je t*aime follement ! Je suis à toi !... Dors bien...

Ils s'endorment.

Entre PUCK.

OBÉRON, s avançant.

Salut, mon bon Robin !... Vois, le charmant tableau !.

Je vais prendre en pitié cet amour trop docile !

Ne l'ai-je pas, tantôt, trouvée au bord de l'eau.

Qui cherchait des douceurs pour ce triple imbécile !

Je l'en ai fait rougir, d'où nouvelle dispute !

N'avait-elle pas mis, sur ces tempes hirsutes,

Sa fraîche couronne de fleurs,

Où quelques gouttes de rosée

Roulaient, comme des pleurs

Qui témoignaient de leur douleur

De se voir ainsi méprisées !...

Blâmée, elle voulut par des moyens plus doux

Me faire absoudre sa conduite.

Et j'en obtins enfin le petit page hindou

Qu'elle envoya chercher par quelqu'un de sa suite,

Pour le mener chez moi, dans mon bosquet féerique.

Maintenant que je l'ai, je vais guérir ses yeux

De leur vision chimérique.

Toi, gentil Puck, enlève à ce rustre joyeux

Sa tête de bourrique.

Afin que, réveillé comme ces endormis.

Il s'en retourne en ville auprès de ses amis,

Ne se souvenant plus du roman qu'il achève Que comme on se souvient des incidents d'un rêve !... Mais délivrons la reine !...

// touche d'une herbe les yeux de TITANIA.

Ouvre tes yeux, pour voir

Comme tu vis toujours,

Et sois ce que tu fus, si tel est le pouvoir

Que la fleur de Diane a sur la fleur d'amour !

Allons, Titania, réveillez-vous ! Je lève

L'arrêt qui vous condamne....

TITANIA, s éveillant.

Mon Obéron ! C'est toi ! Dieux, quel étrange rêve !... Je rêvais que j'étais amoureuse d'un âne !...

OBÉRON Mais voici votre amant par terre !

TITANIA

Mon amant !

Oh ! Comme il me paraît odieux !

OBÉRON

Un moment !

Toi, Puck, enlève-lui cette tête !

{A TITANIA

Appelez Votre musique î... 11 faut qu'un sommeil plus puissant Qu'un sommeil ordinaire assoupisse leurs sens !

TITANIA

A moi, musiciens !... Qu'un air assoupissant Charme leurs yeux scellés !...

PUCK, enlevant la tête d'âne à CULASSE tandis que jouent les musiciens.

Toi, dès que la lumière entrera sous tes cils, Regarde avec tes yeux naturels d'imbécile !...

OBÉRON

Chante musique !... Et vous, reine, prenez ma main !

Nous bercerons la couche où rêvent ces dormeurs !...

Nous voilà bons amis comme autrefois !... Demain,

Vers minuit, nous irons danser dans la demeure

Royale de Thésée, et pourrons y bénir

Son illustre postérité !

Là-même, ces deux couples d'amants vont s'unir»

Et chacun prendra part à leur félicité !...

PUCK

Roi des Elfes, ce chant lointain, C'est l'alouette du matin !...

OBÉRON

Partons !... Dans cette paix austère

Accompagnons la nuit mourante.

Nous pouvons encercler la terre

Plus vite que la lune errante!...

TITANIA

Viens, mon seigneur; soutiens mon vol ! Et dis-moi comment ton amie

A pu se trouver, sur le sol.

Avec des mortels, endormie ?...

Ils sortent. L'aube naît. On entend le son du cor.

Entrent THÉSÉE, HIPPOLYTE, EGÉE et leur suite.

THÉSÉE Cherchez le forestier !... Car voici terminée

La célébration des rites coutumiers;

Et je veux, pour ouvrir cette belle journée,

Que le concert de mes limiers

Soit votre aubade matinale !...

Découplez-les dans la vallée occidentale !

Allez chercher le garde !... Et nous, chère compagne,

Du sommet de cette montagne.

Cependant qu'ils détalent,

Nous entendrons rouler en grondement d'émeute.

Les cent voix de l'écho qui répond à la meute !

HIPPOLYTE Un jour, avec Hercule et Cadmus, j'ai chassé

L'ours dans les bois de Crête !

Ils avaient des limiers de Sparte, bien dressés....

Quel fier vacarme et quelle fête !

Non seulement les bois, mais le ciel et les sources,

Et le pays entier tremblaient sous la tempête

De leurs abois et de leurs courses !

THÉSÉE

Ma meute en compte aussi, d'une race pareille !

Leur lenteur est pleine de force;

Leur poil est roux, leur gueule est large; leurs oreilles

Pendent dans la rosée; ils ont les jambes torses;

Le fanon qu'on voit aux taureaux de Thessalie;

Et, tel un carillon, lorsque leurs voix s'allient

Pour fêter la curée au fond du crépuscule.

Jamais plus mâle accord

Ne répondit au cor

De Cadmus ou d'Hercule !...

Vous pourrez en juger; nous allons les entendre !...

Mais.... que vois-je ?...

EGEE, découvrant les dormeurs.

Seigneur.... c'est ma fille !... Et Lysandre 1... ^ Et c'est Démétrius!... La fille de Nédar Egalement!... Seigneur, quel étrange hasard Les réunit, tous quatre, alors que je dormais ?...

THÉSÉE

Sans doute ils sont venus ici, de compagnie.

Célébrer le rite de mai.

Avant de prendre part à nos cérémonies!...

Mais, à propos, c'est bien aujourd'hui, brave Egée,

Que ta fille s'est engagée

A nous faire connaître

L'époux qu'elle a choisi ?...

EGÉE C'est aujourd'hui, mon maître....

Bien!... Va dire aux veneurs de sonner, en hérauts, A pleins poumons!

Fanfare de cors et tapage.

DÉMÉTRIUS. LYSANDRE, HERMIA et HÉLÈNE

5e réveillent et se lèvent.

THÉSÉE

Bonjour!... Bonjour, mes tourtereaux!

N'est-ce donc qu'à présent, quand avril est fini. Que les petits oiseaux s'accouplent dans les nids?...

LYSANDRE Pardonnez-nous, seigneur!...

Tous quatre s'agenouillent devant THÉSÉE.

THÉSÉE

Levez-vous!... Mais comment

Vous trouve-t-on couchés ici, paisiblement,

Côte à côte, vous, deux rivaux ?

Deux bouillants ennemis?... Par quel accord nouveau,

Calmant soudam le feu qui courait dans vos vemes,

La haine s'endort-elle à côté de la haine ?

LYSANDRE

Monseigneur, excusez mes propos imprécis....

Je suis comme quelqu'un qui se réveille à peine....

Je ne sais pas, vraiment, comment je suis ici....

Cependant.... Oui.... Je crois.... Oui, oui, je me rappelle.

C'est avec Hermia, seigneur, c'est avec elle

Que, résolu de fuir Athènes, j'ai passé

Par ce bois....

EGÉE Bien, seigneur! Nous en savons assez!

Je demande la loi contre lui ! Je réclame La loi sévère qui punit l'enlèvement!

{A DÉMÉTRIUS

Ils voulaient fuir, vois-tu, pour te voler ta femme, Et me mettre en défaut de mes engagements!...

DÉMÉTRIUS

Seigneur, je connaissais, par Hélène, leur fuite

Et leurs projets; la colère et la haine

M'ont dicté ma conduite ;

Et je les ai suivis, cependant qu'à ma suite

L'amour poussait Hélène !

Mais, par je ne sais quel étrange sortilège,

Voici que mon amour pour Hermia, soudain

Se fond comme la neige,

Et ne touche pas plus mon cœur désabusé

Qu'un de ces jouets anodins

Qui, tout enfant, m'ont amusé!

Hélène est mon amour! Tout mon être en témoigne!

Je l'aimais bien avant de connaître Hermia ;

Puis mon cœur la répudia; Je l'écartai de moi, comme un malade éloigne

Un aliment qui lui déplaît;

Mais la santé me rend mon appétit complet.

Et je l'aime, et je la désire, et j'ai faim d'elle,

Et jusqu'à mon trépas je lui serai fidèle!...

THÉSÉE

L'affaire, beaux amants, s'est fort bien arrangée;

Nous en reparlerons!... Quant à toi, brave Egée,

N'obstine pas ta volonté.

Obéis-moi, sois souple!

Je veux que, comme nous, au temple ces deux couples

Soient unis pour l'éternité!...

Chère Hippolyte, le temps passe;

11 est trop tard pour notre chasse

A présent!... Nous allons regagner la cité!...

Trois femmes! Trois époux!... Que d'heureux mariages!...

Sortent THÉSÉE, HIPPOLYTE, EGÉE et leur suite.

DÉMÉTRIUS Tous ces événements qui tiennent du mirage. Me semblent furtifs, indistincts,

Comme ces monts lointains Qu'on prend pour des nuages....

HERMIA Moi, je vois double, ou bien un songe me trompa....

HÉLÈNE

Pour moi, Démétrius me paraît un bijou Trouvé, que l'on possède et qui n'est pas à vous....

DÉMÉTRIUS

Etes-vous bien certains que nous ne dormons pas ?

Moi, je crois sommeiller, et qu'un rêve m'enivre....

Tout à l'heure, le duc n'était-il pas ici ?...

HERMIA Oui, sans doute, et mon père aussi !...

HÉLÈNE Et la belle Hippolyte!...

LYSANDRE

11 disait de le suivre Au temple, où nous serions unis avant demain!...

DÉMÉTRIUS

Nous ne dormons donc plus! Bien! La main dans la main! En route!... Et contons-nous nos rêves en chemin!...

Ils sortent.

CULASSE, s' éveillant.

Quand viendra ma réplique, appelez-moi!... Le texte Dit: "Mon Pyrame bien-aimé"....

Ohé! Coing! L'Affamé!

Flûte!... Morbleu, sous quel prétexte Sont-ils filés, sans crier gare.

Quand je dormais?... J'ai fait un rêve bien bizarre!

Ça n'avait rien, vraiment, d'un songe habituel,

Et je crois que l'esprit le plus spirituel

Ne l'expliquerait pas!... Non, vrai, qui se propose

De l'expliquer ne peut être qu'une bourrique !...

J'étais.... Il me semblait que j'avais.... quelque chose....

Ou plutôt que j'étais.... Non! Qu'un fou vous expHque

La chose que je fus!...

Un œil n'a jamais écouté,.

Une oreille n'a jamais vu.

Une main n'a jamais goûté

Un cœur n'a jamais raconté

Un si drôle de rêve!... Il faut que Coing m'en fasse

Un chant, intitulé: "Le rêve de Culasse".

Je pourrai le chanter devant le duc... Et même,

Avant de succomber.

Pour donner à la pièce un pathétique extrême.

Je pourrai le chanter sur le corps de Thisbé!...

// sort.

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