‹ Un songe de nuit d'été. Version de Paul SpaakChapitre 5 sur 24 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

Entrent OBÉRON, d'un côté, avec sa suite et TITANIA, de l'autre, avec la sienne.

OBÉRON

Eh là ! Rencontre inopportune !

Que faites-vous ici, par ce beau clair de lune, Fière Titania ?

TITANIA, à ses Fées.

Venez !... C'est Obéron !

Suivez-moi ! Nous lui céderons La place ! J'ai juré de ne plus me soumettre....

OBÉRON Arrête, esprit d'orgueil !... Ne suis-je plus ton maître ?.

TITANIA

Traite-moi comme ton épouse

Alors !... Mais, sans être jalouse.

Je sais jusqu'à quel point l'amour te dégrada

Lorsque sous l'habit d'un berger

Tu chantas des vers mensongers

A l'amoureuse Philida !

Pourquoi, par quelle fantaisie,

Reviens-tu du fond de l'Asie ?

Serait-ce pour bénir la couche libertine

De Thésée et de TAmazone,

Ta maîtresse aux belles bottines ?...

OBÉRON

Fi donc ! Ton esprit déraisonne,

Titania ! N'es-tu pas bien osée

De regarder comme insolite

Mon amitié pour Hippolyte,

Quand je n'ignore pas ton amour pour Thésée ?

Lorsqu'il commit la félonie

D'abandonner Périgénie

Pour obéir à cet amour,

C est dans la sombre nuit dont tu l'as aveuglé,

Et n'est-ce pas pour toi qu'il trompa tour à tour

Antiope, Ariane, Eglé ?

TITANIA

Chimères d'un esprit jaloux !... Depuis longtemps

Déjà, dans les jardins, les bois, près des étangs

Bordés de joncs, et sur les plages blondes

Où les vagues se brisent.

Nous n'avons pu nous assembler

Pour y danser nos rondes

Au sifflement des brises,

Sans que tu vinsses nous troubler

Par tes querelles furibondes !

Aussi les vents lassés de leur musique vaine,

Anachant à la mer ses brumeuses haleines

Les ont réduites en averses,

[Si bien qu'on voit partout les rivières accrues]

Dont les eaux se dispersent

Et recouvrent les plaines !

[Le bœuf a promené sans profit la charrue ;

Avant que le blé vert ne fût orné d'épis

Le pauvre laboureur voyait ses champs croupis,

Et dans les prés noyés le parc est sans troupeaux,

Car le bétail malade a nourri les corbeaux.

Le mail où l'on jouait ? La fange l'a couvert !

Nos yeux, sans la trouver, cherchent la place où fut

Le sentier qui courait sous les gazons touffus.]

Les hommes ont perdu leurs saintes nuits d'hiver;

Plus d'hymnes de Noël ! Et, pâle et refroidie,

La lune, reine de la mer.

Répand partout les maladies !

Voilà ce qu'ont fait nos querelles !

Les saisons se battent entre elles !

[Le givre aux lèvres froides pose

Ses baisers sur le cœur des roses.

Et, misérable moquerie.

L'hiver grelottant a placé

Sur son crâne glacé

Des couronnes fleuries !]

Oui, l'été, le printemps et l'hiver et l'automne

Echangent leur livrée ! Et le monde s'étonne

Du désordre des éléments !

Telle est notre œuvre !..,

OBÉRON Eh bien, mettez-y fin !

TITANIA

Comment ?

OBÉRON

Pourquoi Titania nargue-t-elle Obéron ?

Car il suffit qu'elle me cède

L enfant volé qu'elle possède,

Et nous nous réconcilierons !

TITANIA

Calme ton cœur ! Plutôt que de céder l'enfant

Je donnerais tout mon royaume !

C'est ma pitié qui le défend :

Sa mère était l'une des nôtres;

Et souvent, par ces soirs où l'Inde entière embaume.

Nous nous assîmes, loin des autres.

Sur le sable rougi par le soleil couchant.

Pour regarder voguer les navires marchands.

Lorsque nous avions ri des voiles engrossées

Par le souffle fécond des vents.

Elle les imitait, gentiment balancée.

En poussant en avant

Son ventre où s'éveillait déjà mon petit page;

Puis, vaguant sur la plage.

Elle allait ramasser mille beaux petits riens

Et me les rapportait, comme lorsqu'on revient

D'un long voyage !...

Mais son fils, en naissant, rompit ses jours légers,

Car, hélas, elle était mortelle !...

Et, depuis, c'est pour l'amour d'elle

Que j'en ai fait mon protégé.

OBÉRON Combien de temps vas-tu demeurer dans ces bois ?

TITANIA

Peut-être jusqu'au jour des noces de Thésée.

Si ton humeur, parfois,

Se trouvait disposée

A fuir les débats orageux,

Et si tu souhaitais prendre part à nos jeux,

Je t'invite à la ronde !...

OBÉRON Donne-moi cet enfant !

TITANIA

Pas pour tout l'or du monde !

Adieu donc !

{Aux FÉES)

Envolons-nous toutes !...

A quoi bon disputer vainement !...

Sort TITANIA avec sa suite.

OBÉRON

Suis ta route !...

Tu ne sortiras pas du bois

Sans avoir subi ma victoire !...

Puck ! Gentil Puck ! Viens près de moi !

J'ai besoin de ton esprit fin !

Te souviens-tu qu'un jour, du haut d'un promontoire,

Je vis passer une sirène

Que portait un dauphin ?

Elle chantait d'une voix claire,

Si tendre

Et si sereine.

Que les flots, pour l'entendre.

Apaisaient leur colère.

Et que des astres d'or

Rompirent follement leurs orbes circulaires

Pour l'écouter encore !...

PUCK Oui, je me souviens.

OBÉRON

Or, au moment même.

Entre la mer sombre et la lune blême,

Je vis — toi, tu ne pus le voir ! —

Cupidon, armé de son arc d'ivoire.

Qui, choisissant pour but la plus belle vestale

" Des trônes d'Occident, Décocha vers son cœur une flèche fatale !... Mais la flèche manqua la cible.... Et cependant Que le trait s'éteignait dans les rayons de lune,

La prêtresse, évitant la blessure banale.

Passa, pure d'amour, dans sa paix virginale !...

Or, j'avais aperçu l'endroit que, par fortune.

Avait atteint la flèche.... Une fleur déchirée

S'y trouvait, autrefois blanche comme le lait,

Maintenant empourprée

Par son sang qui coulait....

Les fillettes, depuis ce jour,'

La nomment : '* Chimère d'amour ".

Tu la connais; je t'ai souvent montré ses feuilles.

Je désire que tu m'en cueilles;

Car son suc, égoutté sur les deux yeux fermés

D'une femme ou d'un homme a l'étrange pouvoir

De répandre en leur cœur un amour enflammé

Pour le premier être animé

Que le réveil leur a fait voir !

Va-t-en donc me chercher cette fleur purpurine!

Vole ! Et reviens en moins de temps

Qu'il n'en faut à Léviathan

Pour nager une lieue marine !

PUCK Je ceinture la terre en quarante minutes !...

// sort.

OBÉRON

Ce pouvoir merveilleux va terminer nos luttes;

Et j'aurai cet enfant qu'elle me dénia !...

Je vais épier son sommeil !...

Deux gouttes de ce jus vermeil

Sur tes yeux clos, Titania,

Et le premier être vivant

Que tu verras à ton réveil,

— Lion, tigre, éléphant.

Taureau, singe moqueur

N'importe ! — tu lui donneras

Follement tout ton cœur !...

Je te délivrerai du charme scélérat

— La chose m'est possible

Au moyen d'une autre herbe — après qu'un bon accord Entre nous.... Quelqu'un vient!... Chut!... Je suis invisible....

Entrent DÉMÉTRIUS puis HÉLÈNE qui le poursuit.

DÉMÉTRIUS

Non, je ne t'aime pas ! Dois-je le dire encore ?

Laisse-moi ! Je cherche Lysandre

Et sa belle Hermia !... Je veux le mettre à mort

Avant qu'elle m'ait fait descendre

Au tombeau !... Tu m'as dit qu'ils fuyaient par ce bois !

Et j'y suis dans ce bois !... J'y suis même aux abois

De ne pas rencontrer la belle et son amant !...

Non !... Je veux que vous me laissiez !...

HÉLÈNE

C'est vous qui m'attirez par votre cœur d'aimant !

Mon cœur n'est pas en fer pourtant, mais en acier,

Dur et pur comme un diamant !

Perdez votre pouvoir qui m'attire et m'enivre,

Je perdrai celui de vous suivre !

DÉMÉTRIUS

Est-ce que je te sollicite ?

Est-ce que mes propos ont manqué de franchise ?

Faut-il encor que je te dise

Que je ne t'aime pas ? Que je m'en félicite ?

HÉLÈNE

Hélas, c'est pour cela, peut-être.

Que je vous aime encore plus !

Je suis à vous Démétrius

Comme un épagneul à son maître !

Négligez-moi, repoussez-moi.

Et s'il faut que vous me frappiez,

Frappez-moi ! Je rampe à vos pieds 1

Mais, toute indigne que je sois.

Laissez mon pauvre amour, tel le chien suit son maître

En promenade....

DÉMÉTRIUS

Tais-toi ! Le dégoût me pénètre

Lorsque je te sens sur mes pas !

Quand je te vois, je suis malade !...

HÉLÈNE Et moi, quand je ne te vois pas !

DÉMÉTRIUS

Tu compromets vraiment ta pudeur à souhait !

Tu fuis la ville pour me suivre !

Comme une folle tu te livres, La nuit, à la merci d'un homme qui te hait,

Exposant le trésor de ta virginité Aux conseils tentateurs de ces lieux écartés !

HÉLÈNE

Votre honneur est ma sauvegarde !

Ce bois est-il désert si vous m'êtes le monde ?...

Parmi l'ombre profonde

Où mes pas se hasardent.

Le feu de vos yeux me protège ;

Et quelle nuit redouterais-je -

Quand le monde entier me regarde ?

[11 faudra donc que je me sauve,

Et que, te dérobant ma trace,

Je t'abandonne aux dents voraces

Des bêtes fauves !

HÉLÈNE

La plus impitoyable est meilleure que vous ! Fuyez où vous voudrez : Vous retournez la règle

Et la légende, voilà tout !

Apollon fuit Daphné ! Le pigeon chasse l'aigle !

Et la biche poursuit le loup !...

Mais fous sont leurs efforts et vaines leurs menaces

C'est la timidité qui court après l'audace !]

DÉMÉTRIUS

Assez de tes discours serviles !

Lâche-moi ! Sinon crains ma rage !

Je te jure que je t'outrage Ici-même !...

HÉLÈNE

Partout, au temple, dans la ville

Ou dans les champs, vous m'outragez !

Honte, Démétrius ! Vos cruautés offensent

Tout mon sexe !... En amour nous sommes sans défense

Au milieu des dangers !

C*est votre rôle, à vous, de nous faire la cour,

Et non le nôtre....

DÉMÉTRIUS s'enfuU.

Mais, qu'importe.

Car je suivrai ton chemin

Jusqu'au jour

D'y tomber morte

De ta main !...

HÉLÈNE s élance à sa poursuite.

OBÉRON

Adieu, nymphe !... Avant qu'il ne sorte

De ces taillis, c'est ton dédain

Qui bafouera l'aveu de son amour soudain !...

Rentre PUCK.

OBÉRON As-tu la fleur ?... Sois donc le bienvenu !...

PUCK

Voici.

OBÉRON

Donne ! Je connais près d'ici,

Dcins un coin d'ombre où poussent

Les violettes sous la mousse,

Une retraite qu'ont masquée

De leurs feuilles légères.

Les églantines, les fougères,

Et les roses musquées.

C'est là que la couleuvre abandonne sa peau

Juste assez étoffée

Pour faire le fourreau

D'une robe de fée.

Titania, parfois, y cherche le repos

D'un sommeil embaumé, bercé par la cadence

Des chansons et des danses.

Quand j'aurai sur ses yeux pressé cette liqueur.

De fantasques désirs vont affoler son cœur.

Toi, prends-en quelque peu !... Cherche, sous la futaie,

A découvrir les pas errants

D'une belle enfant rebutée

Par un jeune homme indifférent.

Que ton adresse coutumière

En humecte les yeux de ce mauvais garçon;

Mais, arrange-toi de façon

Qu'en se rouvrant à la lumière

Ce soit bien cette enfant qu'ils revoient la première !

Tu le reconnaîtras à sa toge de laine....

Va donc; et rends-le moi plus amoureux d'Hélène

Qu'elle n'est éprise de lui !...

Tu me rejoindras sous ce hêtre

Avant que l'aurore n'ait lui.

PUCK Vous serez obéi, mon maître !

Ils sortent.

Page 1