‹ Un songe de nuit d'été. Version de Paul SpaakChapitre 7 sur 24 · PREMIÈRE FÉE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE FÉE

Tout va bien! Sauvons-nous! Qu'une seule gardienne Demeure, et surveille, à l'écart!...

LES FÉES s'éloignent; TIT ANI A Jor/.

En/re OBÉRON qui presse la fleur sur les paupières JeTITANIA.

OBÉRON

Le premier sur qui ton regard

Frappera tantôt, qu'il devienne

Tout l'amour de ton cœur blessé!

Tigre, lion ou léopard,

Sanglier, au poil hérissé,

Monstre, tends- lui les bras

Comme à ton fiancé!

Je rouvrirai tes yeux dès qu'il apparaîtra!...

OBÉRON sort. Entrent LYSANDRE et HERMIA.

LYSANDRE

Cher amour, cette course vous lasse sans doute!...

Je confesse d'ailleurs que j'ai perdu ma route !... Croyez-moi, laissant là nos détours incertains, Reposons-nous un peu, jusqu'au petit matin.

HERMIA

C'est vrai, je n'en puis plus, Lysandre; reposons.... Cherchez un lit.... Pour moi, j'ai ce banc de gazon....

LYSANDRE

L'oreiller paraît large assez pour vous et moi ! Un seul cœur, un seul lit ! Deux âmes, une foi !

HERMIA

Non, Lysandre, je vous en prie; Non; respectons les convenances!...

Eloignez-vous.... Encore!... Encore!...

LYSANDRE

O, ma chérie.

Prenez ces mots dans leur amoureuse innocence !

Entendez-les sans blâme!

Je dis, tout simplement, que nous n'avons qu'une âme

Depuis que nos deux coeurs suivent leur doux penchant;

Laissez-moi donc dormir tout près de votre couche, Car ce n'est que si je vous touche Que mon amour sera touchant!...

Lysandre a de l'esprit !... Malheur à ma fierté,

Si je doutais jamais de votre loyauté !

Mais au nom de l'amour dont vous vous faites lige.

Reposez-vous plus loin.... Oui, la pudeur l'exige....

Sied-il qu'une fille ait dormi

Pendant une nuit tout entière

Avec un jeune homme auprès d'elle?...

Voilà.... Bien.... Bonsoir, mon ami.

Que jusqu'à votre heure dernière

Ce tendre amour me soit fidèle!...

LYSANDRE

Amen ! Je dis amen à ta belle prière !

Et finisse ma vie avant mon amitié !

Que le sommeil t'accorde un long rêve embaumé!...

HERMIA

Qu'il en réserve la moitié Pour les yeux de mon bien-aimé !...

Ils s'endorment.

Entre PUCK.

PUCK

Je cours le bois, je vais, je viens,

Sans rencontrer l'Athénien

Que mon maître me signala,

Sur lequel il faut que j'applique

Le jus de cette fleur magique !

Nuit et silence.... Qui va là ?...

Un homme!... Une toge de laine!...

C'est toi, monstre où rien ne palpite!...

Et voici la pauvre petite

Dont le sommeil berce la peine....

Chère âme, elle n'a pas osé

Se coucher auprès de ce traître!...

Rustre ! Bourreau ! Tu vas connaître

Les fièvres d'un cœur embrasé !

Que l'amour, à jamais, écarte

La paix de tes vœux haletants!...

// exprime quelques gouttes du suc magique sur les yeux de LYSANDRE.

Ceci fait, il faut que je parte

Car Obéron m'attend....

Réveille-toi, dans un instant!...

// sort.

Entrent, en courant, DÉMÉTRIUS et HÉLÈNE.

HÉLÈNE

Anête! Je t'en prie.... Ou donne-moi la mort! Je n'en puis plus, Démétrius!...

DÉMÉTRIUS

Je n'en ai cure !

Assez! Va-t'en!...

HÉLÈNE

Peux-tu me laisser sans remords, Dans cette nuit obscure ?

DÉMÉTRIUS Je veux m'en aller seul! Fuis, sinon je te tue!...

Il s'enfuit.

HÉLÈNE

Cette chasse amoureuse m'a toute abattue....

Plus je l'implore et moins j'obtiens!...

Bienheureuse Hermia! Partout tes yeux séduisent!

Ah, ce n'est pas du sel des larmes qu'ils reluisent,

Car mes yeux auraient la ressource

D'être plus brillants que les tiens!

Non! Je suis laide comme une ourse!

Et si même les bêtes fauves

S'enfuient lorsqu'elles me rencontrent,

Est-il donc étonnant que mon aimé se sauve

Sitôt que je me montre?...

[Dans quel miroir perfide ai-je pu comparer

Aux beaux yeux d'Hermia mes regards éplorés?...]

Mais, qu'est-ce là?... Lysandre à terre!... Dieux puissants.

Est-il mort?... Endormi?... Je ne vois pas de sang....

Lysandre!... Eveillez-vous si vous vivez encore!...

LYSANDRE, s' éveillant.

Ah!... Que les flammes me dévorent,

Si ton amour l'exige!

Lumineuse beauté! Forme humaine et divine!

La nature a fait un prodige

En me montrant ton cœur à travers ta poitrine!...

Où est Démétrius?... Est-il plus vil humain

Qui mérita jamais de périr de ma main?...

HÉLÈNE

Ne parlez pas ainsi, cher Lysandre ! Si même Démétrius me renia

Pour aimer celle qui vous aime, Hermia vous reste fidèle....

LYSANDRE

Que me fait l'amour d'Hermia!

Je déplore le temps que j'ai perdu près d'elle,

Et cet amour est dans la tombe !

Qui d'ailleurs n'échangerait pas

Un corbeau contre une colombe ?...

C'est Hélène qui me combat !

C'est pour elle que je succombe!...

Oui, tel est le devoir que la raison m'assigne. Car la raison me dit que c'est vous la plus digne !

Chaque chose qui croît mûrit en sa saison :

Mon cœur était trop jeune encor pour la raison !

Mais, plein d'expérience, aujourd'hui je me livre

A ce guide éclairé qui, dans vos yeux aimants.

Comme dans le plus beau des livres

M'enseigne le plus doux roman !

HÉLÈNE

Serai-je, hélas, toujours victime

De l'ironie et du mépris?...

N'est-ce donc pas assez de n'avoir ni l'estime

Ni l'amour de celui dont mon cœur est épris.

Sans que vous insultiez, jeune homme, à mon malheur?

Pourquoi m'outragez-vous?... Oui, vraiment, sous couleur

De courtoisie et d'amitié

Vous m'outragez!... Adieu !... J'ai cru que vous étiez

De ces chevaliers qu'on renomme

Pour de nobles vertus, qui ne sont pas les vôtres!...

Ah, faut-il que mon cœur repoussé par un homme.

Soit encor raillé par un autre!...

Elle s'éloigne.

LYSANDRE

Elle n'a pas surpris Hermia qui dormait!...

Dors bien!... Et puisses-tu n'approcher plus jamais

De moi !... Comme l'excès des choses préférées

Inspire à l'estomac un dégoût véritable,

Comme l'hérésie abjurée

Apparaît la plus détestable,

Ainsi, toi, mon excès, et toi, mon hérésie.

Par le monde, et par moi surtout, sois abhorrée !...

Et vous, mon pur amour, mes soins, ma courtoisie,

Tous les vœux dont mon âme est pleine, Ne vous consacrez plus qu'au service d'Hélène!

//su// HÉLÈNE.

HERMIA, s' éveillant.

Au secours! Au secours, Lysandre!... A l'assassin!...

Arrachez ce serpent qui rampe sur mon sein !...

Ayez pitié de moi!... Ah, quelle affreuse étreinte!...

Quel cauchemar!... Voyez, je frissonne de crainte!...

11 dévorait mon cœur et vous ne bougiez pas!...

Que dis-je ? Vous riiez de ce cruel repas,

Lysandre!... Eh bien, Lysandre?... Où êtes-vous, Lysandre?...

Pas un bruit.... Pas un mot.... Ah, si tu peux m'entendre,

Réponds-moi, je t'en prie!... Au nom de tes amours,

Lysandre!... Il est parti!... Non.... Ma raison s'échappe !

J'ai trop peur!... Il viendrait bien sûr à mon secours!...

Ah, que je te retrouve, ou que la mort me frappe!...

Elle sort.

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