‹ Un songe de nuit d'été. Version de Paul SpaakChapitre 8 sur 24 · SCÈNE I · texte numérisé non relu

SCÈNE I

Le bois — TITAN I A repose endormie.

Entrent COING, JOINT, CULASSE. FLÛTE. GROIN et L'AFFAMÉ.

CULASSE Tout le monde est bien là ?

COING

Oui.... On est au complet.

Et voici justement un endroit qui me plaît

Pour répéter!... Ici, cette pelouse lisse Fera la scène; là, ce fourré, les coulisses; Et nous allons jouer entre nous, sans témoins, Comme si nous jouions devant le duc !

CULASSE

Quoi, bruyante culasse ?...

Dis ? Coing ?

CULASSE

Il y a dans la pièce Des détails qui, pour moi, manquent de gentillesse.

Ainsi, tout à la fin, quand on verra Pyrame Se suicider.... Je crains que ça déplaise aux dames ! Qu'en dites-vous ?

GROIN C'est vrai, ma foi, ça finit mal !

L'AFFAMÉ On pourrait supprimer le suicide final....

CULASSE

Non ! Non !... Moi, j'ai trouvé le moyen d'en sortir :

Par un prologue, en vers, on peut les avertir

Que nous n'avons pas mal lorsque nous nous frappons.

Et que notre amoureux ne meurt pas pour de bon !

Et, mieux encor, pour les rassurer sur le drame,

On peut leur expliquer que moi, qui suis Pyrame

Je ne suis pas Pyrame, et que j'ai pris sa place

Bien que je sois toujours le tisserand Culasse !

COING On peut faire un sonnet, quatorze vers qui plaisent....

CULASSE N'y regardez pas tant, voyons ! Mettez-en seize !...

COING Soit, un prologue en vers.... Nous nous y rallions ?...

GROIN Et ne craignez-vous pas qu'on ait peur du lion ?

L'AFFAMÉ Pour sûr !

CULASSE Réfléchissez ! La chose est peu folâtre ! Amener un lion au milieu d'un théâtre ! Il n*y a pas d'oiseau plus terrible et plus rogue !

GROIN Nous pourrions expliquer dans un second prologue Que c'est un faux lion, hein ?

CULASSE

Je ne dis pas non....

D'ailleurs il suffira qu'on prévienne du nom

De l'acteur, qui pourrait s'y prendre de manière

Qu'on l'aperçût, un peu, à travers la crinière.

Et qui dirait, avec sa voix la plus polie :

'* Mesdames.... je vous prie...." ou.... **je vous en supplie.

" N'ayez pas peur !... J'aurais trop de désagréments

" Si je vous effrayais par mes rugissements....

" Je suis Joint !... Et pour que vous vous tranquillisiez :

" Je ne suis pas lion; non, je suis menuisier !"

Entendu !... Mais il reste encore certains points

Dont la difficulté me donne du tintoin.

C'est, d'abord, d'amener de manière opportune

Dans la chambre des deux amants, le clair de lune !

Car il fait nuit, messieurs, une nuit irisée....

JOINT

La lune luira-t-elle aux noces de Thésée ?

Il suffirait alors que le croissant planât....

CULASSE Flûte ! Un calendrier ?... Cherchez dans l'almanach I... Trouvez la lune !... Eh bien ?...

7/5 consultent le calendrier.

COING

Messieurs, bonne fortune !

Je puis vous annoncer un brillant clair de lune !

CULASSE

Parfait ! Nous laisserons grand ouvert un châssis, Et la lune entrera par là !...

COING

Je pense aussi.

D'ailleurs, que si le ciel était obscur ou terne,

11 suffirait qu'un homme avec une lanterne

Et chargé d'un fagot, s'avançât en disant :

*' C'est moi qui suis la lune !" — Autre chose à présent :

11 nous faut un grand mur; oui, le texte l'indique.

Car Pyrame et Thisbé causent, entre deux briques,

A travers une fente !...

JOINT Un mur ! Sur le théâtre !...

CULASSE

Bien, l'un de nous fera le mur !... Un peu de plâtre

Sur lui; dans ses cheveux de la chaux, des pierrailles;

11 aura tout à fait l'aspect d'une muraille;

Il se tiendra debout, avec deux doigts ouverts,

Et Pyrame et Thisbé parleront à travers !

COING

Nous avons donc vaincu ces deux difficultés !

Tout va bien !... Maintenant nous allons répéter....

Chacun son rôle !... Allons, messieurs, prenons nos places;

Asseyons-nous ! C'est vous qui commencez. Culasse !

Vous gagnez la coulisse après votre tirade, N'est-ce pas ?

CULASSE Bon !...

Entre PUCK, au fond.

PUCK

Qu'elle est donc cette mascarade

De crétins, qui font la parade

Et viennent prendre pour arène

De leurs enfantillages

Le berceau de feuillage

Où repose la reine ?

Un spectacle !... Je veux en être le témoin !...

Et même un acteur, au besoin !...

COING Allons, Pyrame !...

{A FLÛTE

Et vous, tantôt !... Moi, le souffleur....

CULASSE, jouant Pyrame.

Thisbé, les fleurs, ce soir, ont une horreur....

COING

Odeur !..

Odeur !

CULASSE Les fleurs, ce soir, ont une odeur suave Pareille à ton haleine, embaumant ton esclave! Mais, écoute!... Du bruit!... Une voix que j'entends!. Ma chérie, attends-moi; je reviens à Vinstant....

Aura-t-on vu jamais un Pyrame plus drôle ?

FLUTE Est-ce à moi ?

COING

C*est à toi. Tu comprends bien le rôle, N'est-ce pas ?... Il s'en va, mais c'est pour voir un bruit. Ensuite il reviendra.... Allons, dis ce qui suit !

FLUTE, jouant Thisbé.

Pyrame radieux dont le teint lilial

A le rose incarnat de l'églantier royal,

Toi, le plus fier seigneur, toi le plus beau des Juifs,

Aussi fidèle et doux que le cheval est vif.

J'irai te retrouver au tombeau de Nigaud

COING

Au tombeau de Ninus !... Mais d'ailleurs c'est trop tôt !

Tu réponds ça plus tard, mon ami !... Tu compliques

Tout ! Recommence !... Allons, Culasse, à la réplique !

Hors du fourré, Pyrame !... On va reprendre à Juifs !...

FLUTE, reprenant.

Aussi fidèle et doux que le cheval est vif. . . . Rentrent PUCK et CULASSE affublé d'une tête d'âne. CULASSE, récitant.

Si je suis beau, Thisbé, je veux être ton roi !...

O, monstruosité ! Prodige !... Cet endroit Est hanté !... Sauvons-nous, messieurs !... Sauve qui peut!...

Toute la bande s'enfuit.

PUCK

Je vous suis! Attendez un peu,

Mes gaillards! La chasse s'annonce

Joyeuse, à travers les ronces,

Les marais où l'on s'enfonce,

Les taillis où l'on se cogne !

En chasse ! Par mont et val,

Tour à tour, limier, cheval.

Ours, cochon et feu follet,

Je cours, je rugis, je grogne

Et je brûle! En chasse, ivrognes!

Je vais mordre vos mollets!...

// s'élance à leur suite.

CULASSE Ils s'enfuient!... C'est pour me faire peur!... Que c'est drôle!.

Rentre GROIN.

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