Un souvenir du congrès préhistorique à Lisbonne
Je vous dédie cet opuscule; il a pour but, quand sera venu le moment où nous ne pourrons plus courir le monde ensemble, de vous rappeler ainsi qu’à moi, ce dernier voyage semé de quelques difficultés, mais rempli de si bons souvenirs.
Si par hasard ce récit tombe entre les mains de quelque indifférent, il pourra le trouver rempli de détails puérils et sans intérêt ; qu’il laisse ces pages écrites pour quelques amis seulement ; quant à eux, s’ils en trouvent le style peu soigné et la ponctuation défectueuse, qu’ils veuillent bien remarquer que nous sommes au moment du passage des bécasses, et que je ne saurais employer mon temps à corriger mon griffonnage; ceux d’entre eux qui sont chasseurs me comprendront.
Dieulefit, 31 octobre 1880.
Adolphe MOI! IN.
Bayonne, 15 Septembre.
Le 14 septembre, à 5 heures 45 du soir, nous quittions Lyon, mes compagnons de voyage et moi, munis de billets circulaires n° 38. — Le 15, à 7 heures du soir, nous étions à Bayonne.
Ce n’est pas sans un certain regret que nous passons devant Luchon, sans pouvoir faire une excursion dans cette belle contrée qui nous est inconnue; bien volontiers aussi aurions-nous consacré quelques heures à visiter Lourdes, situé dans une vallée charmante et dont il faut se contenter de voir de loin la célèbre grotte brillamment illuminée; Pau, son château et ses belles résidences auraient bien mérité aussi une halte de quelques heures, sinon de quelques jours ; mais le Congrès s’ouvre le 19 et nous avons tout juste le temps d’arriver, sans nous amuser en route, presque sans nous coucher.
Pourtant nous nous promettions une bonne nuit à Bayonne et sommes fort ennuyés de ne pas trouver de place à l’hôtel du Panier fleuri. On nous envoie dans la succursale, — au fond d’une ruelle borgne, dans une maison qui ne parait pas moins borgne, et où toutefois nous trouvons des lits propres et un bon sommeil.
Burgos, 16 Septembre.
Levés de bonne heure et après avoir absorbé une tasse de chocolat (vrai Bayonne), d’ailleurs excellent, nous prenons le premier train pour Biarritz, où sont en résidence nos parents et amis, M. et Henry Péreire. Nous les trouvons au saut du lit et avons grand’peine à résister à leurs instances pour passer la journée avec eux ; mais il faut se contenter d’une courte visite, d’un coup d’œil sur le golfe de Biscaye, splendide à la suite de l’orage de la nuit dernière, et reprendre au galop le train pour Bayonne. — Fermer les valises, déjeuner et partir pour Iran, tout cela se fait en grande hâte.
A Iran, où nous rejoint le train venant de Bordeaux, nous avons le plaisir de rencontrer bon nombre de membres des Congrès de 1874 et 1876 : l’aimable abbé Bordé, — M. de Baye qui, depuis notre dernière rencontre, a fait une découverte autrement précieuse que celles dont il enrichissait jusqu’ici ses rares collections, je veux parler de sa jeune et charmante femme appelée cà représenter dignement la France au Congrès de Lisbonne, — M. Schaaffhausen, accompagné de ses quatre tilles, — un nouveau collègue M. Küster et sa jeune femme : décidément nous aurons un joli Congrès.
Pour le moment, tout ce monde est fort agité : il s’agit pour chacun de faire reconnaître ses titres à obtenir la réduction de 50 °/° promise par les chemins de fer espagnols et portugais, — produire sa carte, la lettre de légitimation, etc. — Le pauvre
chef de gare en est ahuri, et, peur ne pas compliquer la situation, nous nous abstenons de lui exhiber la lettre de recommandation reçue à Bayonne. — Tout s’arrange enfin et l’on part.
La contrée traversée, après comme avant Irun, est superbe : ce sont les Pyrénées, non les grandes cimes et les pics élevés, mais de charmants coteaux admirablement boisés. — Quel beau pays pour la bécasse ! disent les chasseurs d’entre nous.
A Alsasua, — 20 minutes d’arrêt, buffet. — On se met à la mesa rotonda, autrement dit à la table d’hôte, mais on n’a pas servi le rôti que voici l’appel des voyageurs, et il reste juste le temps de pay elles 14 réaux demandés. — Ce qui aggrave la situation, c’est que le rôti non mangé se composait d’une pyramide de perdreaux rouges des plus appétissants. J’en connais qui, bien avisés, en ont fourré un entre deux tranches de pain et ont confortablement terminé le diner dans le wagon.
Nous entrons bientôt en Castille. — Le pays devient plat, peu accidenté. — La nuit arrive et l’on s’endort jusqu’à Burgos.
Nous trouvons de bonnes chambres à l’hôtel du Nord (il parait qu’il y en a dans ledit hôtel qui sont trop habitées), — et nous nous empressons de dormir pendant que des familles espagnoles, arrivées en même temps que nous, se font servir du chocolat et des gâteaux et vont commencer leur soirée ; — chacun son goût.
Burc.os, 17 Septembre.
Cette première journée en Espagne nous a laissés froids. Dès l’aube, selon la coutume des vrais touristes, nous grimpons au plus haut de la ville, c’est-à-dire au semblant de forteresse qui la domine. La ville est petite et les environs absolument nus ; on ne voit de végétation que sur les bords de la rivière et celle-ci n’a guère d'eau.
Nous descendons à la cathédrale ; M. de Àmicis, dans son livre IJEspagne, traduit par Mmo Colomb, en parle comme suit :
<; La cathédrale de Burgos est un des plus vastes, des « plus beaux et des plus riches monuments de la chrétienté
« (p. 69) . Elle vous soulève et vous écrase à la fois,
« comme une promesse et une menace, comme un éhlouis-
« sement du soleil et comme un coup de foudre (p. 70) .
« Il vous vient tout à coup un découragement, une tristesse « infinie, de ce que vous n’avez pas assez de temps pour « regarder, pas assez d’intelligence pour comprendre, pas « assez de mémoire pour retenir les innombrables mer- « veilles que vous entrevoyez de toutes parts, pressées, « amoncelées, éblouissantes: si bien qu’on a peine à croire « qu elles soient l'œuvre de l’homme, et qu’on les dirait « plutôt sorties, comme une seconde création, de la main « de Dieu (p. 71). »
Mais voici le résultat des choses trop vantées... Nous parcourons sans enthousiasme les chapelles de/ Condestable, de Santa- Ana, etc. (voir le Guide). Il n’en csl pas ainsi d’un vieux couple descendu sans doute de quelque village écarté et qui voit pour la
première fois ces merveilles. — Ces deux paysans sont éhaliis ; on ne saurait dire quel est le sentiment qui domine en eux : l’admiration pour tant de richesses, ou la dévotion pour tant d’objets sacrés. Mais à chaque chapelle, à chaque autel ils tombent en extase, et nous ne cessons de les suivre sans qu’ils accordent la moindre attention à ces Inglese qui doivent leur paraître bien indifférents. Pour moi, j’aurai depuis longtemps oublié la cathédrale de Burgos que j’aurai encore devant les yeux ces deux vieux Castillans et leur pittoresque tenue.
Nous montons au clocher. — C’est de tradition. — En haut réside le sonneur de cloches et sa nombreuse lignée. — 11 y a là deux ou trois Ninas de 10 à 12 ans, qui dans quelques années seront de belles filles à coup sùr. — Dans les recoins du clocher on voit quelques artisans, — un cordonnier, un bourrelier, etc. Ces gens-là doivent avoir des idées à part, vivant ainsi loin des humains et au-dessus d’eux. On se rend compte de l’importance de l’eau dans cette contrée : sur les bords de l’Arlanzon une belle végétation, les promenades de l’Espolon, des Cubos, de l’Isla, plantées de beaux arbres soigneusement arrosés ; mais au-delà de la zone arrosée un sol nu et aride, presque sans végétation.
Descendant de la cathédrale, nous visituns l’Hôtel de Ville où une belle dame vêtue de noir nous montre les os du Cid (?) de Chimène (?) et le siège des juges de Castille, trisaïeuls du Cid, — une chaise en bois des plus primitives où les juges ne risquaient lias de s’endormir dans la mollesse.
Après déjeuner, nous allons visiter la Chartreuse de Miraflores (4 kilom.), que montre un Chartreux français venu de quelque part de l’Ariège et qui explique qu’on va y rétablir la communauté. Au
retour, nous traversons le champ de foire rempli de bêtes à cornes assez chétives et de paysans sans grande originalité de costume.
Il nous reste deux ou trois heures avant le départ. Nous revenons à la cathédrale, dont nous revoyons avec intérêt les détails, entre autres la porte du cloitre, un chef-d’œuvre de sculpture, puis un Christ en croix, si effrayant de vérité que, comme quelqu’un le disait à côté de nous, un vrai cadavre cloué sur la croix ne ferait pas plus d’horreur.
On est tout heureux de se retrouver au grand air en sortant de là.
Madrid, 18 Septembre.
Nous avons quitté Burgos hier au coucher du soleil. — A ce moment-là les hautes tours de la cathédrale, splendidement éclairées, se détachent vigoureusement sur le ciel et à distance laissent mieux juger de leur importance et de leur finesse que lorsqu’on est à leur pied. — Cet aspect sera notre meilleur souvenir de Burgos.
Le chef de station, à qui nous avons exhibé notre lettre de recommandation, nous donne un compartiment réservé, déjà presque rempli par un officier de gendarmerie accompagné d’une douzaine de paniers de fruits, de linge, etc. ; mais il doit descendre à Valladolid, et à partir de là nous serons seuls.
Comme notre officier ne sait pas un mot de français, la conversation ne saurait s’établir; chacun dans son coin regarde ou dort.
Diner à Venta de Banos. A Valladolid, nous déposons notre gendarme et ses paniers et nous ne nous réveillons qu’à 6 heures du matin pour voir de loin l’Escurial.
A 7 heures et demie, nous entrons dans Madrid et parvenons, non sans peine, à retirer nos bagages. — Ce service- là se fait en Espagne de façon à nous rendre fiers d’être Français et à nous convertir au dire (assez vrai quoiqu’un peu paradoxal) de notre ami Guimet « que pour faire le tour du monde il ne « faut avoir qu’une valise qu’on puisse porter à la « main, — tout autre bagage est une entrave qui
« peut vous occasionner des ennuis et des retards « infiniment préjudiciables. »
A 9 heures, nous débarquons à l’hôtel de Madrid, à l’angle de la calle Major et de la place Puerta del Sol, c’est-à-dire au cœur même de la ville.
Notre première sortie est pour la recherche d’un ami, M. Briistlein, Alsacien, depuis peu établi à Madrid. — Nous lui laissons notre adresse et il ne tarde pas à venir nous trouver pour ne plus nous quitter.
Après déjeuner, visite à l’Armeria, dont nous ne dirons qu’un mot. C’est sans contredit la plus riche collection de ce genre qui puisse se voir et fort bien arrangée dans une seule salle, — l’effet en est saisissant.
De là, au Musée dont nous ne dirons rien non plus : il faut l’avoir vu pour se rendre compte de cette accumulation de chefs-d’œuvre : Velasquez, Murillo, Rubens, etc., puis l’Ecole flamande, puis la salle de Goya, etc., etc.
C’est au plus fort de notre admiration que voici une rencontre des plus inattendues : nos amis, M. et Mm° Waslier, de Bruxelles, que nous ne croyions rencontrer qu’à Lisbonne. — Je vous laisse à penser la joie !
M. Waslier, déjà Madrilène depuis huit jours, nous donne son programme : ce soir, à 5 heures, aller à l’église d’Atocha, pour voir le roi qui vient y entendre le service ; demain, grande corrida de toros avec les trois fameuses espadas, Lagartijo, Ciccos
et . ; mais comment concilier cette course
de demain à Madrid avec l’ouverture du Congrès après-demain à Lisbonne ? Tant pis pour le Congrès, on Couvrira sans nous.
M. Washer, on sa qualité d’ami du ministre des affaires étrangères de Belgique, s’est assuré pour demain soir un compartiment réservé, — précaution assez sage pour un trajet non interrompu de trentesix heures ; — nous essayons bien de faire de même, mais n’ayant pas l’honneur d’être députés ni amis d’aucun ministre, nous revenons bredouilles de cette tentative.
L’église d’Atocha étant déjà remplie de curieux, nous nous portons à l’entrée pour voir passer le roi, et notre groupe ne laisse pas que d’inquiéter un peu un monsieur fort bien mis, — qui doit être employé de l’Àndrieux de Madrid et qui ne nous perd pas de vue.
Le roi arrive avec ses sœurs. — C’est un beau garçon, plein d’aménité, qui salue à droite et à gauche, mais que les officiers d’ordonnance, galoppant à la portière, couvrent de près de leur corps. (On ne sait pas ce qui peut arriver.)
Après dîner, nous allons flâner au Prado, mais le temps est froid (Madrid est à G75 mètres au-dessus du niveau de la mer), et cette promenade si fréquentée en été est vide ce soir.
Nous revenons à la Puerta del Sol, plus animée et nous allons dormir.
Madrid, 19 Septembre.
La matinée se passe en flânerie, au marché d’abord, fort animé et assez sale d’ailleurs, à la recherche d’un établissement de bains, chose fort rare ici, et d’un Guide en Espagne, que nous finissons par trouver chez un photographe.
Après nous être assuré des billets pour la course des taureaux par l’entremise de Tomasa, la seule personne de l’hôtel qui comprenne le français, nous déjeunons et nous nous dirigeons vers le Buen Retiro, sous la conduite de notre ami M. Brüstlein.
La grille est fermée et il nous explique que la saison d’été est finie, — que le théâtre et le jardin restent clos pendant l’hiver ; nous avons peine à comprendre que ce beau jardin, ces splendides allées soient interdites : nous en avons l’explication plus tard.
Nous avons à disposer de deux heures avant l’heure de la course; comment les employer mieux qu’à une seconde visite au Musée? — On pourrait y consacrer huit jours avant d’avoir tout vu.
A 2 heures, nous rejoignons au Café de Paris MM. , jeunes Alsaciens établis
depuis quelques années à Madrid et devenus amateurs passionnés des taureaux ; ils nous initieront à tous les détails. Nous arrivons des premiers, — les gradins sont aux trois-quarts vides ; l'arène est remplie de dilettanti qui discutent sans doute sur les combats à venir ou sur ceux qui sont passés.
Vers 4 heures, le roi Alphonse fait son entrée
dans la tribune royale, accompagné de sa mère et de ses sœurs ; — on fait vider l’enceinte et les gradins se remplissent en un instant. — C’est un magnifique spectacle que de voir ces 15 à 18,000 personnes frémissant d’avance à l’idée de la lutte qui va s’engager.
La porte du Toril s’ouvre et le cortège s’avance. — Matadores, banderillos, picadores, mules richement caparaçonnées et chargées de grelots : on se croirait loin de notre siècle.
Pour savoir ce qu’est une corrida, lisez de Amicis, pages 143 à 160. — C’est brillamment décrit et fort exact, même dans l’impression mélangée d’horreur et d’enthousiasme que cela vous laisse.
Le banderillo plantant ses deux dards sur les épaules du taureau, forcé pour cela de se placer une seconde devant ses cornes, sachant les éviter si lestement qu’on ne voit pas comment il a pu le faire ; le matador (l’Espada), jouant avec sa cape rouge et son épée devant le taureau furieux jusqu’au paroxysme et choisissant le moment favorable pour lui plonger l’épée dans la nuque jusqu’au cœur, tout cela est merveilleux de courage et d’adresse, mais n’a pu nous faire surmonter l'horreur et la répugnance que nous ont laissées ces pauvres chevaux qu’on mène les yeux bandés à la boucherie et qu’on voit traîner leur agonie, dans l’arène. — Nous nous abstenons d’appeler les choses par leur nom ; ceux qui ont assisté à pareil spectacle savent ce que je dissimule sous le mot d’agonie.
Aussi, après nous être fait violence pour rester jusqu’au troisième taureau, nous laissons nos amis qui veulent voir jusqu’à la lin, — et nous sortons, heureux de nous éloigner de tout ce sang.
La route qui vient de la ville au cirque est pleine de gens qui n’ayant pu payer l’entrée veulent voir la sortie. — Elle est bordée de guinguettes où l’on boit et l’on mange. — Beaucoup de gens ne pouvant s’y attabler y achètent un plat et vont le manger, non sur les gazons complètement absents, mais sur les tas de pierre ou de sable qui abondent.
— Des musiciens en plein vent viennent jouer quelques airs, et aussitôt fillettes et garçons de danser, y compris une grosse matrone qui a bien la cinquantaine et qui fait gravement vis-à-vis à sa fille, et tourne avec elle jusqu’à complet .épuisement.
Nous arrivons devant une grille fermant de belles allées, où l’on voit quelques rares promeneurs,
— sans doute une propriété particulière, — puis la grille et les allées continuent, les promeneurs deviennent une légion, — décidément ce doit être un lieu public. — Nous profitons de la première porte pour entrer et nous nous trouvons dans le Buen Retire, — le vrai, — celui de ce matin n’étaù qu’une petite annexe où il y a théâtre l’été et qui se ferme l’hiver. — Mais le grand, le beau, le splendide Buen Retiro est toujours ouvert et ses allées d’arbres magnifiques sont aujourd’hui remplies d’une immense foule. — Pour obtenir de si beaux arbres sous le soleil de Madrid, il faut des arrosages fréquents, abondants; il y a, à cet effet, au sommet du jardin, un bassin, un petit lac de 2 à 300 mètres de long sur 100 mètres de large dont un petit bateau à vapeur fait le tour en quelques minutes, et procure aux Madrilènes, moyennant quelques sous, un semblant de navigation.
Après une promenade charmante autour du bassin, nous rejoignons la porte d’Alcala pour voir le retour de la corrida, assez semblable d’ailleurs au
retour de toutes les courses de Paris ou de Londres. — De beaux équipages et bon nombre d’omnibus, attelés de mules qui font grand bruit, accusent fortement la couleur locale.
Arrivés à la Puerta del Sol (la nuit est venue), voici des torches, de la musique et un grand attroupement. C’est une procession dont chaque participant (et ils sont nombreux tant hommes que femmes) porte un cierge allumé. Ce spectacle non annoncé nous intéresse fort.
Il faut maintenant rentrer, dîner , régler et prendre le chemin de la station; Tomasa, chargée de retenir une voiture, nous a commandé un grand omnibus de famille avec quatre mules, — gare le quart d’heure de Rabelais! En effet, le conducteur nous réclame 8 pesatas, le tarif lui en octroie 4, nous lui en donnons 6 et le laissons enchanté.
A la gare, voici tous les congressistes qui, comme nous, se sont laissés mettre en retard pour voir la course, puis, bon nombre de pèlerins (curés, sœurs, nièces et gouvernantes desdits) qui vont à St-Jacques-de-Compostelle. — Les wagons de première classe sont remplis tout autrement qu’à l’ordinaire. On se case comme on peut et l’on part.
Lisbonne, 21 Septembre, 8 heures.
Deux nuits et un jour en chemin de fer sont en tout temps et en tout lieu chose peu récréative; lorsqu’il s’agit de le faire en Espagne et en septembre, les circonstances sont aggravantes; aussi sommesnous arrivés quelque peu moulus et poussiéreux au plus haut degré.
Les wagons en Espagne ne sont pas des plus confortables ; en outre, la compagnie, prise un peu au dépourvu par ce concours inusité d’archéologues et de pèlerins, manque de voitures de première classe, ou hésite à en ajouter. — Bref, nous avons quitté Madrid assez serrés. M. et Mme W. nous ont bien offert avec insistance de prendre place dans leur compartiment réservé, mais ils y sont si bien installés qu’il serait malséant d’y rien déranger. Il fait un clair de lune superbe et si la contrée était plus belle, on resterait volontiers à la portière pour en jouir, mais l’aspect général reste morne et nous dormons pour étouffer nos regrets de passer devant Aranjuez et Tolède sans les visiter.
Au matin, nous arrivons à Ciudad-Real. — Le pays s’anime et devient plus accidenté. — Nous voyons à droite la chaîne de la Sierra Morena et dans la plaine, — toujours aussi aride pourtant, — de grands troupeaux de chevaux, de vaches et de moutons, — puis des collines qui nous rappellent la Corse, étant couvertes de broussailles, exactement semblables à celles des maquis de cette contrée.
Il fait très-chaud et grande poussière; aussi,
à chaque station achète-t-on avec bonheur de l’eau, des melons, ou des raisins beaux et bons dont nous faisons grande consommation.
Nous longeons la Gruadiana, belle rivière, fort agréable à voir après tant de sécheresse et passons devant Mérida, cette ville si belle du temps des Romains et si délaissée aujourd’hui. On peut juger de sa splendeur d’autrefois par les restes de l’aqueduc que traverse la voie.
A Badajoz, arrêt pour la douane portugaise, — peu sévère pour nous en qui elle ne saurait voir des contrebandiers. — On y dîne et on s’endort jusqu’à « i’entroncamento, » où nous quittent les pèlerins pour prendre la route de Porto.
Nous arrivons à Lisbonne à 5 heures 35 du matin, et nous avons le plaisir de trouver à la gare M. Krauss, délégué du Congrès littéraire, qui n’en est pas moins prévenant pour les membres du Congrès archéologique et qui nous facilite fort l’arrivée à l’hôtel de l’Alliance, où nous allons pouvoir nous laver.
Lisbonne, 21 Septembre.
La journée sera forcément commencée par un bain. On en donne dans tous les hôtels; dans le nôtre ils sont médiocrement confortables et coûtent 500 reis, heureusement que le reis ne vaut pas grand’chose (demi-centime environ), mais malgré l’insuffisance de l’installation, comme on y est bien !
Notre première sortie est pour la poste aux lettres. Nous y trouvons de bonnes nouvelles de tous ceux laissés au logis. — Quel bon moment vous font passer ces petites feuilles de papier !
Nous arrivons donc un peu tard à la séance du Congrès, où nous retrouvons avec bonheur les visages connus : M. Hildebrand, de Stockolm, qui, il y a six ans, nous avait rendu si facile et si agréable notre séjour en Suède; M. l’abbé Romer, qui n’avait pas moins fait pour nous à Buda-Pest, M. et Mm,! Evans, — qui depuis le dernier Congrès ont perdu une de leurs tilles (rassurez-vous, c’est en la mariant il y a quelques mois), mais ils l’ont remplacée par une parente dont la jeunesse resplendit au milieu de tous ces archéologues. — Puis le groupe des savants italiens, MM. Cappellini, Pigorini et Bellueci, et enfin nos compatriotes et amis MM. E. Chantre, Cazalis de Fondouce, comte d’Espous, E. Guimet, docteur Magitot, etc., etc. Nous aurions dû nommer en première ligne Mrae la comtesse de Beausacq et Mmo la comtesse Danneman, membres assidus des Congrès, et aussi MM. de Quatrefages, Cotteau, Henri Martin, Alglave, etc.
On nous fait des reproches d’avoir manqué la séance d’inauguration, qui a été fort intéressante, ouverte par le roi en personne et par son père le roi don Fernando, — grand amateur et connaisseur de toutes choses d’art et de goût.
Ce qu’on a discuté dans cette matinée, je ne saurais le dire; tout occupé que j’étais de voir les amis présents et de causer avec eux, j’ai tout à fait négligé l’homme préhistorique ; que M. Hildebrand me le pardonne !
Nous allons déjeuner pour revenir en séance à 2 heures, mais il y a peu de sujets à l’ordre du jour, et on va en corps voir le Musée d’archéologie situé au-dessus de la salle des séances. Malheureusement on nous a dit que ceux qui ne sont pas inscrits ne peuvent faire partie de l’excursion de demain à Otta ; et comme nos amis W. sont dans ce cas, nous laissons le Musée pour aller les prévenir. — C’est peine perdue, ils y ont renoncé d’avance, fatigués de ces deux nuits en chemin de fer.
Comme nous le sommes aussi quelque peu, nous nous couchons de bonne heure, d’autant plus qu’il s’agit de se lever demain à 4 heures du matin.
Lisbonne, 22 Septembre.
La journée a été rude. — Levés à 4 heures, nous prenons à 6 heures le train spécial qui doit nous conduire à la station de X ... .
Le Congrès est au grand complet ; il ne manque pas un des membres étrangers au Portugal.
A la station, nous attendent vingt- cinq à trente voitures, calèches, omnibus, etc., attelés pour la plupart de trois mules qui nous transportent au grand trot h travers un pays bien cultivé ; vignes et oliviers se succèdent et promettent une belle récolte.
On arrive à Alenquer, petite ville industrielle au fond d’un vallon, et dont les maisons s’étagent pittoresquement sur le coteau jusqu’au fort qui en couronne la crête. — Nous regrettons de ne pouvoir y faire une station, surtout à cause d’une famille de nos compatriotes dont le chef y dirige une fabrique de drap : nous le verrons plus tard à Lisbonne.
A Otta, les voitures s’arrêtent : c’est pour recevoir chacune un renfort de deux ou trois mules. Le chemin devient fort accidenté. Bien que depuis quelques jours on l’ait arrangé cà notre intention, il reste en médiocre état, et nos six mules ont souvent de la peine à nous tirer des ornières et du sable. — D’ailleurs on ne se gêne guère, quand le chemin est trop mauvais, pour passer à côté dans le maquis, absolument comme en Algérie, et les bêtes y sont fort habituées.
Nous arrivons à l’endroit des fouilles : le ter-
rain tertiaire s’y trouve, mais non l’homme tertiaire, et c’est infructueusement que nous en cherchons les vestiges : les botanistes sont plus heureux et découvrent, sur ces collines une foule d’arbustes et de plantes rares. — C’est le chêne nain qui y domine portant des glands gros comme des noix, et des noix de galle de la grosseur d’une petite orange.
Il fait très-chaud, très-sec et très-faim. — Aussi voit-on petit à petit les savants et les ignorants se diriger vers une immense tente dressée sur un mamelon à 1 intention du déjeuner, et qui se détache dans le ciel de façon à attirer les regards et les convoitises.
Un déjeuner somptueux y est servi et chacun en prend sa part avec grand plaisir. — Le champagne coule à flots et les toasts vont leur train; on en a compté jusqu’à vingt-huit. — Ce chiffre nous dispense d’en donner le détail. — Les populations voisines sont venues voir le Congrès ; la plupart des hommes à cheval portent le fusil ou le grand bâton qui a dù être à l’origine la houlette de berger et qui sert aujourd’hui de cravache et d’instrument de chasse ; quelques-uns de ces bâtons renferment des cavités pour les munitions. Les fusils ne sont pas rares, aussi le gibier l’est— il, nous dit-on.
On s’arrêterait volontiers à causer si on savait le portugais, — mais — .... D’ailleurs il s’agit de repartir pour revoir les terrains tertiaires où M. Bellucci a la chance de trouver un silex qui semble taillé ; — il fera l’objet d'une discussion sérieuse dans l’une des prochaines séances.
Pendant ce temps-là, les intrépides Misses Evans et Abbot escaladent une cime fort élevée, aidées de nos plus jeunes et courageux archéologues, MM. Cartailhac et Roman, et en redescendent avec des joues
d’un rose accentué. — Nous admirons leur énergie sans avoir envie de les imiter.
Les premières voitures sont reparties et les dernières demandent à les suivre ; mais dans un endroit où le chemin est fort encaissé, voici une voiture qui barre le passage. — Qu’est-ce donc? Elle attend M. de Quatrefages, qu’on a vu entrer dans un repli de terrain et qui n’en est pas ressorti. On se dit pourtant qu’un aussi grand homme que M. de Quatrefages père, et un homme aussi grand que son iils ne sauraient se complaire dans un si petit trou, qu’ils ont du en ressortir sans être vus ; mais leurs compagnons s’obstinent à les attendre et toute la queue murmure. — On aboutit à une transaction qui consiste à jeter la voiture dans le maquis à côté de la route où elle attend encore peut-être MM. de Quatrefages.
A Otta, on quitte la route du matin pour aller fouiller encore à Azambuja, il fait chaud et on avale de la poussière en quantité ; aussi est-ce un bonheur de trouver une petite source connue des cochers, mais où il y a si peu d’eau qu’il faut des prodiges d’adresse pour en recueillir quelques gouttes.
Arrivés à Azambuja, la première personne en vue estM. de Quatrefages, qui n’avait point séjourné dans la cavité comme le croyaient ses amis.
Les premiers arrivés ont fait l’ascension d’une colline où il se pourrait qu’il y eût des vestiges de l’homme tertiaire ; mais il fait si chaud, que la plupart des nouveaux arrivants s’étendent à l’ombre des pins pour les attendre. — Ceux-ci sont des pins à pignons d’une belle venue. — Les chercheurs reviennent sans avoir trouvé grand’chose et on reprend la route du retour.
Voici sur le chemin une maisonnette et devant
la maisonnette une treille de gros raisins dorés, des grappes du pays de Chanaan de 30 centimètres de hauteur. On dévalise la treille et on laisse à la propriétaire quelques milliers de reis en échange. — A Otta on laisse les bêtes de renfort et comme la route descend, on arrive lestement à la gare de. ... , où nous attend le train spécial.
Il va partir lorsqu’on voit un savant se précipiter vers le chef de la station. — « Monsieur .
Monsieur . Veuillez attendre un instant .
une dame . une senora est là . elle va
venir. . . — un instant s’il vous plaît. . . » Le chef de station sourit avec complaisance, il a compris — et la senora arrive enfin.
Nous rentrons à 8 heures à l’hôtel, où l’on nous refuse toute nourriture, l’heure de dîner étant passée depuis longtemps. — On nous indique un restaurant où nous faisons un excellent souper, en compagnie de M. Bellucci, le héros de la journée. Il y a entre autres choses un melon dont nous gardons un bon souvenir, — bien que nous en ayons rencontré de non moins bons par la suite.
Lisbonne, 23 Septembre.
Ce matin, nous avons été réveillés par le bruit du canon. — C’est la Hotte française qui vient mouiller devant Lisbonne pour quelques jours et dont nous aurons occasion de reparler.
On arrive tard à la séance, quelque peu fatigués de la journée d’hier. — On est bien d’accord pour reconnaître la cordialité et la munificence de l’accueil qui nous a été fait sous la tente à Otta, on est d’accord aussi sur le médiocre état des routes et sur la surabondance de poussière avalée, mais on ne l’est pas du tout sur la grande question de l’homme tertiaire. — En a-t-on trouvé des vestiges certains dans les fouilles d’hier ? Les uns disent oui, les autres non. Un savant propose de nommer une commission composée de MM. X., — Y., — Z. et luimême. — Tout le monde sourit, mais personne ne rit carrément, ce qui prouve que nous sommes des gens sérieux.
Bref, la discussion est ajournée à samedi. A la séance de l’après-midi, chacun cherche des informations sur la course de demain à Santarem. Il est difficile de les obtenir précises. — Sur quoi nous nous décidons à aller voir la tour de Belem et prenons le tramway. — Ceux de Lisbonne ont cet avantage qu’ils ne sont jamais complets quelque remplis qu’ils soient; on peut toujours y monter, quitte à rester sur le marchepied ou sur les genoux des premiers occupants. — C’est peut-être ennuyeux pour ceux-ci, mais c’est fort agréable pour les gens
pressés qui sont ainsi assurés d’avoir toujours une place.
Une autre particularité de Lisbonne, c’est que la ville et les faubourgs s’étendent le long du fleuve, formant une série de creux, de mamelons, et que pour franchir ceux-ci, on attelle à chaque montée des mules supplémentaires qu’on dételle au sommet, et tout cela se fait si rapidement que le voyageur ne s’en aperçoit presque pas.
Nous quittons le tramway devant le portail de l’église de Belem, — une merveille de sculpture bien autrement frappante que la rosace si vantée de la cathédrale de Burgos. Puis nous sonnons à la porte du couvent. Un jeune homme de 17 à 18 ans vient nous ouvrir et nous sert de cicerone ; — il parle fort bien le français. — Nous montons un escalier et débouchons au premier étage dans un cloître d’une conservation parfaite et d’une architecture mauresque merveilleuse. — Dans la cour, et sous les arcades du rez-de-chaussée, s’ébattent les 300 orphelins que renferme le couvent, ainsi transformé en un asile des plus utiles.
Notre cicerone est lui-même un orphelin élevé dans la maison, — il vient de passer ses examens et va la quitter non sans regret, dit-il ; il y a vécu heureux et ignore ce que l’avenir lui réserve. — Nous le gratifions de beaucoup de reis.
Le vrai concierge qui vient de quitter nos collègues allemands du Congrès reprend ses fonctions habituelles : il ouvre une petite porte donnant accès dans la tribune de l’église et nous éprouvons là une sensation d’admiration des plus intenses : l’église au-dessous de nous est dans l’ombre et le bas des piliers noyé dans l’obscurité, — le haut des piliers, éclairé obliquement par le soleil couchant, sè
trouve comme illuminé par la lumière qui traverse les vitraux ; c’est d’un effet saisissant. Après avoir donné un coup d’œil aux stalles du chœur, trèsfinement sculptées et avec beaucoup de fantaisie, nous revenons à ce premier spectacle dont -on a peine à se détacher.
On visite les dortoirs admirablement tenus, puis la salle à manger, dont les parois sont recouvertes de faïences anciennes du plus bel effet, et, après avoir fait le tour du cloître, où nous admirons l’air de bonne santé et d’intelligence de tous les orphelins, nous quittons le couvent émerveillés de tout ce qu’il renferme.
Il est presque nuit, nous renonçons à voir la Tour et prenons le bateau à vapeur qui nous ramène à Lisbonne en quinze minutes. — Cette petite navigation est charmante à cette heure. — Le ciel, du côté de la mer, est encore marbré des teintes chaudes du soleil couchant et une grande animation règne dans le port où l’escadre française tient une large place ; un canot d’amateur vogue à côté de nous ; sous les efforts inouis de six vigoureux rameurs, il nous tient tête assez longtemps et à la fin nous dépasse. — La lutte a été superbe.
Après dîner, nous nous rendons au Grand Hôtel central, où M. et Mmc Washer nous ont offert le café et le cigare de l’amitié. Café et cigares sont exquis, mais précédés de gâteaux, vin de champagne, etc., et au lieu d’être là en famille comme nous le supposions, nous voyons arriver successivement toute la colonie française du Congrès : MM. de Quatrefages père et fils, Henri Martin, Mmo la comtesse de Beaussacq, docteur Magitot, Cazalis de Fondouce, comte d’Espous, Alglave, etc. Mme Washer fait les honneurs de son salon avec une si aimable cordialité qu’on
prolongerait la soirée bien avant dans la nuit, mais il faut se préparer pour la course de demain dont le programme a enfin paru :
Départ à 6 heures précises de la gare.
Arrivée à 8 heures à Santarem.
Traversée du Tage, etc.
Bon nombre de membres du Congrès qui ont encore le souvenir des routes poudreuses d’hier, déclarent s’abstenir de la course de demain. Mes deux amis sont du nombre ; je leur prédis qu’ils auront à le regretter.
Lisbonne, 24 Septembre.
Il est bien près de 5 heures et demie lorsque le professeur Bellucci vient frapper à ma porte. — Nous sommes en grand retard pour partir de la gare à 6 heures. — Essayons pourtant : cinq minutes pour s’habiller, cinq minutes pour descendre au galop au Grand Hôtel central où les omnibus s’ébranlent pour le départ. — Nous y grimpons lestement et arrivons tout juste à temps.
Le train arrive vers 8 heures à Santarem, la gare est toute pavoisée, la musique nous envoie ses fanfares et les pétards éclatent de tous côtés. — Le préfet du district nous adresse un discours de bienvenue et on se met en marche vers le pont à travers les rangs pressés de la population. — La ville de Santarem, qui domine la station, a toutes ses terrasses garnies de monde, sans compter ceux qui occupent les talus.
Le pont qui traverse le Tage, à une hauteur de 30 à 40 mètres, forme un superbe ouvrage de 200 mètres de longueur environ. — On découvre une vue splendide sur toute la contrée. La rive opposée à Santarem, basse et couverte d’oseraies, est remplie du mouvement des voitures venues pour nous emmener et des populations venues pour nous voir.
Le Tage, assez large encore, quoique à 75 kilomètres de son embouchure, est pourtant guéable et on voit les bêtes de somme le traverser non sans peine avec leurs conducteurs qui se dévêtissent à la manière arabe. — Cela nous rappelle le passage du
Chabet-el-Akra en 1868, lors de la construction du pont sur le Oued-el-Agrioun.
Chacun se case de son mieux, — la route forme une belle chaussée, entourée de deux rangées de peupliers, qui ne ressemble en rien aux chemins d’avant-hier.
De chaque côté des vignes chargées de raisins.
Nous arrivons ainsi à Almérim, où nous attendent de nouveaux drapeaux, de nouveaux pétards, une nouvelle musique et une nouvelle harangue dont les premières voitures sont seules à profiter.
A partir de là, la chaussée s'arrête et la route s’élargit encore en ce sens qu’elle cesse d’être bien déterminée. On passe à droite ou à gauche quand les ornières remplies de sable offrent de trop grands creux.
Nous longeons encore des vignes non vendangées et dont chacune a son garde, fusil à l’épaule.
Ailleurs, on vendange : vendangeurs et vendangeuses accourent pour voir défiler ; notre cocher à qui j’ai dit à l’oreille qu’il conduisait, en la personne de M. Henri Martin, un des principaux membres du Congrès, leur traduit ceci par : « Le roi du Congrès , » et les vivats, les salutations s’échangent à mesure que défilent les voitures.
Ici, c’est la grille d’une belle avenue où nous saluons les dames du château, — Mm<! la comtesse de Cinto et sa famille. — On nous dit que c’est elle qui était venue à notre rencontre en voiture attelée de quatre bœufs. — Elle a du revenir par un chemin plus court.
Depuis Almérim, et même avant, nous ne cessons d’être rejoints à chaque carrefour de chemin par de nombreux cavaliers de toute sorte, quelquesuns montés sur de beaux chevaux arabes, la plu-
part sur des chevaux de ferme et bon nombre sur des ânes. — Tous se piquent de nous suivre ou de nous devancer, et c’est au milieu d’une troupe échelonnée de 4 à 500 cavaliers que nous arrivons à un dernier village où sont dressés des arcs de triomphe. — Est-ce Mugem ? Est-ce le Cabeço d’Arruda *? Nous n’avons jamais pu le savoir.
Quoiqu’il en soit, c’est près de là qu’est le Kjœkkenmœdding qui doit nous être montré ce jourlà et qui nous offre le spectacle le plus intéressant que puisse rencontrer un archéologue. Ici je crois devoir ouvrir une parenthèse pour expliquer à mes lecteurs peu familiers avec l’archéologie préhistorique, la signification de ce mot barbare qui nous est venu de la Scandinavie : il signifie littéralement débris de cuisine et désigne des monticules qu’on rencontre fréquemment en Danemark et en Suède ; ils ont été formés par des amoncellements de débris de coquilles ou d’ossements, reliefs de festins que venaient faire en certains lieux consacrés les peuplades de ces époques primitives et recouvrent toujours des sépultures : celles-ci se sont ainsi trouvées protégées contre toute détérioration.
Dans celui-ci, après avoir enlevé la couche de terre végétale et une couche de plus d’un mètre de débris de coquilles, on a mis à découvert, une douzaine de squelettes, qui, avec le plus grand soin et le plus grand respect, ont été laissés à la place exacte qu’ils occupaient et sur lesquels nos savants peuvent faire les observations les plus exactes et les plus sérieuses.
Honneur à celui ou à ceux qui ont dirigé ces travaux. — Honneur aussi à la population très-nombreuse de cette contrée qui se presse autour des fouilles, plus curieuse sans doute de voir « el Cou-
gresso » que les ossements, mais qui n’en devient point importune comme il en serait en d’autres pays.
Pendant que les savants fouillent avec ardeur dans les débris de coquilles pour y retrouver soit des traces de cuisson (il y en a de nombreuses), soit des os de quadrupèdes (il y en a aussi), soit d’autres vestiges de l’homme, les moins zélés se dirigent vers la tente où est servi un lunch des plus appétissants. Mais c’est en présence de ces préparatifs d’une luxueuse abondance, que nous regrettons l’absence d’un tiers peut-être des nôtres.
On boit d’autant plus pour se consoler, on boit à M. le Préfet du district, qui nous reçoit si somptueusement ; à la ville de Santarem, à celle de Mugem, puis on repart pour visiter un second Kjœkkenmœdding.
Je n’en dirai rien, ne l’ayant pas vu, — j’en fais l’aveu. — Mais ce n’est point par paresse ; je suis resté à me promener autour de la tente, c’est-à-dire sous les chênes verts de superbe venue qui couronnent le monticule et dont chacun ombrageait une ou deux familles, leurs charrettes, chevaux, ânes, etc., et leur déjeuner; il y aurait eu là bien des tableaux de genre à copier.
Le retour s’opère par le même chemin, mais avec moins d’animation. — Les premières voitures sont déjà loin lorsque les dernières, revenant de la seconde exploration, se mettent en mouvement. — Nos 4 à 500 cavaliers d’escorte sont aussi disséminés soit en avant soit en arrière et les villages environnants, quoiqu’encore pavoisés, sont rentrés dans un calme relatif.
Il est près de 7 heures quand tout le monde est réuni à la gare, où nous prenons congé de nos hôtes
de la journée, bien reconnaissants de leur accueil si cordial, très-satisfaits au point de vue archéologique. Neuf heures sonnent quand nous rentrons en ville et chez nous.
Lisbonne, 25 Septembre.
La séance promet d’être intéressante. — Voici l’ordre du jour :
Discussion de la question de l’homme tertiaire en Portugal, etc.
Aussi, à peine est-elle ouverte, que voici venir le roi don Fernando, puis peu après le roi don Luis lui-même.
M. de Mortillet ouvre la discussion par un historique de la question. Il rappelle la découverte (en 1867) de l’abbé Bourgeois qui présenta des silex taillés d’une époque antérieure au terrain quaternaire; de M. Itibeiro, apportant au Congrès de Bruxelles des silex taillés et plus tard, à l’Exposition de Paris (1878), des pièces reconnues incontestables. Aujourd’hui, M. Itibeiro présente des silex où peuvent se reconnaître tous les indices de la pierre taillée : la surface de percussion, le point de frappe, le bulbe de percussion. — Il ne saurait y avoir de doute.
Mettant sans cesse en avant le nom de M. ltibeiro, dont tous les membres du Congrès ont tant eu à se louer, M. de Mortillet se ménage des applaudissements que nous pensons s’adresser cà M. Itibeiro lui-même plutôt qu’à ses théories.
M. Thomas Evans prend la parole; il parlera moins bien, dit-il, et moins longuement. (Applaudissements. ) Il constate que M. de Mortillet a raconté la découverte de M. Ribeiro d’une manière assez juste, mais quant à lui il estime que les silex
trouvés par M. Bellucci ne sont pas une preuve probante et que si le bulbe existe, il pourrait bien être le produit du hasard. Il termine en disant que si, d’une part, il est tout prêt à être fier de l’antiquité de l’homme, il veut que cette antiquité ait d’autres titres d’authenticité qu’un bulbe de percussion, surtout lorsque ce bulbe est lui-même mis en doute. (Applaudissements. )
M. Capellini n’est pas comme St Thomas (M. Evans se nomme Thomas); il est tout à fait convaincu.
M. Villanova dit que — si M. Evans doute un peu parce qu’il sait beaucoup, — lui, Villanova, doute beaucoup parce qu’il ne sait que peu. (Applaudissements.)
M. Bellucci, auteur de la découverte du fameux silex, pense qu’il ne saurait y avoir doute.
M. Cotteau admet comme prouvée la taille du silex, mais il fait des réserves.
Bref, après beaucoup de dites et redites, on décide qne rien n’est décidé et qu’on reporte la question à un autre Congrès (ce qui est très-sage selon moi).
Pendant la séance, un secrétaire a apporté à notre ami Johannot une invitation à dîner pour demain chez le roi. — On dit que tous en auront une et que les nôtres viendront en leur temps : ainsi soit-il.
A la séance de l’après-midi, M. le Président Corvo nous annonce qu’il y a, de la part de la municipalité de Lisbonne, une invitation générale (sans cartes personnelles) pour tous les membres du Congrus à dîner lundi à l’Arsenal ; — qu’il y a ce soir représentation spéciale et gratuite pour lesdits membres au théâtre de Los Recreios, — et demain di-
manche, un concert, toujours à notre intention, à je ne sais quel endroit. — Puis la séance s’ouvre.
M. le docteur Oliveira Feijao présente au Congrès une femme microcéphale, qui vraiment ressemble plus à une femelle de singe qu’à une créature humaine : certains anthropologistes semblent en conclure qu’elle tient le milieu entre les deux et qu’elle prouve que l’une descend de l’autre ; pomma part je n’en crois rien et serais peu flatté de trouver une microcéphale pareille parmi mes ancêtres.
Malgré l’intérêt que tout cela nous inspire, nous partons, les uns pour Belem et moi pour Almada, où mes compagnons sont allés hier pendant notre excursion à Santarem.
Almada est un petit village vis-à-vis de Lisbonne, sur la rive gauche du Tage. — La traversée se fait en dix minutes par bateau à vapeur. — On trouve en abordant des ânes tout sellés pour faire l’ascension du coteau, ascension, d’ailleurs, facile aux piétons.
Au sommet du village, une forteresse d’ou l’on découvre une admirable vue sur la ville et la rade de Lisbonne, Belem et sa tour, l’embouchure du
Tage, la pointe de . ; au midi des terres
bien cultivées, et par-delà de beaux bois de pins. — Nous avons vu tant de pays dénudés, que ces montagnes boisées nous plaisent infiniment.
Par dessus tout cela un coucher de soleil de la couleur la plus chaude et un retour en bateau trèsintéressant.
Après dîner, — presque sans le vouloir, — nous nous trouvons à l’entrée de Los Recreios, vaste jardin rempli de musiques, de jeux de toute sorte et de promeneurs ; — en haut le théâtre, où un cé-
lèbre acteur devenu aveugle, « José Carlos des Santos, » vient nous souhaiter la « bienvenue » : tel est le titre d’une poésie charmante de M. Mendes Léal, ministre du Portugal à Paris : on applaudit chaudement la poésie et celui qui l’a récitée.
Après, commence un drame : YAmor. — Nous assistons au premier acte où un beau jeune premier fort bien ganté vient faire une déclaration à une jeune ingénue qui semble l’accueillir avec bonheur non moins que les père et mère. — Quand tout à coup apparaît une femme moins ingénue (accompagnée d’un monsieur fort raide) qui semble vouloir se mettre en travers de cette idylle, — sur quoi la toile tombe. Connue nous ne saurions nous intéresser beaucoup à la lutte qui va s’établir en portugais, nous allons nous coucher.
Lisbonne, 26 Septembre.
Le programme du jour est chargé : à 9 heures, visite au musée del Garmo, dont le conservateur M . nous fait les honneurs avec une char¬
mante affabilité, — puis à l’église Saint-Roch où la chapelle pontificale renferme trois superbes tableaux en mosaïque exécutés sur les dessins de Michel-Ange, — Guido, — et Raphaël Urbino. — De là à l’Ecole Polytechnique, dont nous visitons les belles collections, les salles d’étude, le laboratoire, etc. M. de Andrade Corvo et tous les professeurs s’empressent, à l’envi, à nous en montrer tous les détails et la bonne organisation.
Nous saisissons le moment où M. le Président Corvo est seul pour lui faire savoir que nous sommes encore deux à ne pas avoir d’invitation pour le diner royal, tandis que tous les autres en ont reçu, plusieurs même à double exemplaire. — M. Corvo a l’obligeance d’envoyer séance tenante un messager au palais pour signaler l’omission et nous partons tranquillisés. En rentrant pour déjeuner, nous trouvons à l’hôtel nos compatriotes dauphinois qui demeurent à Alenquer et sommes heureux du bonheur qu’ils éprouvent à déjeuner avec des gens de leur endroit et à causer avec eux de leurs parents et amis, qu’ils ne reverront peut-être plus.
Après déjeuner, visite à Las Necessitados, palais du roi don Fernando. — Il nous reçoit au milieu de ses splendides collections et nous présente à la comtesse de . sa seconde femme, —
puis ces deux Altesses nous font les honneurs de leurs richesses artistiques avec une grâce charmante et une affabilité que nous ne pourrons jamais oublier. — Notre ami Guimet, grand connaisseur en pareilles matières, se trouve là dans son élément et il apprécie, discute et juge tout aussi à l’aise que s’il était chez un ami.
C’est à regret que nous abrégeons cette intéressante visite ; mais il faut se trouver à quatre heures sur le port, où les canots du Colbert doivent venir nous prendre pour visiter le navire.
Dire que nous y sommes bien reçus par MM. les officiers serait superflu, car leur réputation d’exquise urbanité est proverbiale et bien méritée. — Pendant près de deux heures, nous visitons sous la conduite d’un officier supérieur tous ces engins de destruction, si admirablement organisés que c’est, affligeant, — surtout pour un membre de la Ligue de la Paix comme moi.
Nous rentrons à l’hôtel à 6 heures. — Aucune invitation n’est arrivée pour nous. — Nous en prenons notre parti philosophiquement et allons dîner à table d’hôte comme de simples mortels. — Nous achevons le potage quand survient le maitre-d’hôtel : « Voici deux plis qu’apporte une estafette du palais avec la mention : Urgence. Ce sont nos invitations. — Nous quittons la table, prenons l’habit noir et la cravate blanche et en route pour le palais d’Ajuda.
Le dîner royal est somptueux, cela va sans dire. — Le roi don Luis porte la santé du Congrès dans un discours fort bien tourné ; le roi don Fernando semble recevoir des amis intimes. — On boit du champagne à Ilots, on fume d’excellents cigares et à minuit chacun se retire fort satisfait.
Lisbonne, 27 Septembre.
Journée sérieuse, tout entière consacrée à la science et peu incidentée.
A la séance du matin, nous entendons des rapports de M. Ad. Cœllio, de MM. de Baye, G. Pedroso, etc., pour lesquels nous vous renvoyons au compte-rendu à venir du Congrès. Pendant ce temps, E. Roman, qui en partant pour l’Espagne n’avait pas supposé qu’il pouvait y avoir froid et qui en a souffert aux environs de Burgos, cherche à acheter une couverture de voyage : après de nombreuses péripéties et quelques aventures, il finit par trouver une charmanta, sorte de châle fort souple mais qui nous parait n’avoir d’espagnol que le nom et qui sort bien probablement des fabriques de Leeds ou de Grlascow.
Après le déjeuner, nous rassemblons le Conseil des Trois pour délibérer sur la question suivante : Irons-nous après la clôture du Congrès faire la dernière excursion à Citania et à Porto, — ou la sacrifierons-nous pour consacrer ces deux ou trois jours à voir Cordoue et Séville? — La majorité vote pour l’Andalousie, et on se livre à de profonds calculs pour combiner un voyage rapide, chose assez difficile sur des lignes qui n’ont qu’un train par jour.
A la séance de l’après-midi, M. le docteur Magitot expose d’une façon fort intéressante toutes les mutilations ethniques pratiquées par le genre humain sur lui-même en tout temps et en tout lieu.
M. Villanova, par un rapport sur lage du cui-
vre et du bronze en Espagne, donne lieu à une discussion serrée à laquelle prennent part MM. E. Chantre, de Mortilliet, Hildebrand, etc. (On en trouvera le détail au compte-rendu officiel du Congrès.)
Nous flânons un peu dans les rues basses de la ville où sont les beaux magasins : toutes les autres qui montent des quais vers les hauts quartiers ont des pentes vraiment inconnues dans nos grandes villes, et c’est merveille de voir la solidité des chevaux, — soit de maîtres, soit de fiacres, — qui les montent ou les descendent au grand trot.
A 7 heures, nous nous rendons à l’Arsenal, où la municipalité de Lisbonne donne à dîner aux Membres des deux Congrès Archéologique et Littéraire.
Parmi ces derniers, nous avons remarqué un littérateur qui, enivré de joie ou de champagne, ne peut écouter en silence le toast porté par M. de Quatrefages : « Ce sont, » dit-il à ses voisins, « des rabâchages, des lieux communs, etc. » — Ses amis cherchent à le calmer et une des notabilités du Congrès littéraire nous avoue qu’ils ont beaucoup souffert de son intempérance de langue; mais il est
délégué du Gouvernement . Tant pis pour les
gouvernements qui choisissent de pareils délégués.
Cascaes, 28 Septembre.
Dès 6 heures, les canots de Y Africa nous emmènent à bord de ce joli navire, bâtiment de guerre, mais où les engins de destruction tiennent bien moins de place que sur le Colbert. — Les officiers portugais ne sont pas moins aimables que les nôtres, et nous prodiguent leurs attentions. — La traversée est des plus agréables. — Nous passons devant la tour de Belem, puis à l'embouchure du Tage et nous trouvons la flotte française qui est venue pendant la nuit mouiller devant Cascaes en l’honneur de la fête du Prince héritier.
On débarque à Cascaes pour visiter des grottes qui furent très-riches en débris archéologiques, mais elles ont été sans doute explorées à fond, car nous n’y trouvons que quelques débris de Bos et de poteries sans importance.
On retourne à bord pour le déjeuner, composé d’énormes pyramides de beefsteaks, d’œufs brouillés et d’une tasse de thé pour dessert ; puis on monte de nouveau en canot pour descendre à terre.
De nombreuses calèches et omnibus attelés de quatre à cinq mulets ou chevaux nous attendent pour nous mener à Cintra. A ce moment, un bruit sinistre se répand : M. Henri Martin a été pris de malaises. On parle d’insolation. C’est un grand émoi parmi nous. Heureusement, il est de courte durée, et le malade lui-même vient nous rassurer et nous permettre de partir tranquillisés.
On traverse une contrée assez aride, pierreuse.
La route est bordée d’agaves qui semblent être là
tout à fait dans leur élément soleilleux. À .
on s’arrête au pied d’une colline boisée, qu’il faudra sans doute escalader à pied; — pas du tout, il s’agit seulement de changer de voitures, et de nouveaux équipages attelés de frais, nous hissent dans les contours d’un parc admirablement boisé grâce à un arrosage fort bien entendu. — Près du sommet, on met pied à terre. C’est, pour visiter une immense serre remplie de fontaines, de grottes, de toutes sortes de plantes des plus rares, telles que l’on en voit dans les serres des grands jardins botaniques : seulement ici tout en est en plein air et une portion tout entière du parc forme la serre chaude. — C’est vraiment princier et nous sommes fort surpris d’apprendre que nous ne sommes point chez le roi don Fernando, mais chez un riche banquier de Lisbonne qui, pour créer toutes ces merveilles, a dû faire apporter la terre sur un roc inculte à peu près nu.
— C’est une véritable création.
Au sortir de ce parc, nous entrons dans un autre qui est cette fois celui du château de la Penha.
— On aperçoit à travers les arbres, sur la cime d’une roche, le château qui nous semble bien haut, car il est 3 heures et il fait chaud. — Mais les sentiers serpentent à travers de si merveilleuses plantations qu’on ne s’aperçoit du chemin que pour regretter qu’il soit si court et qu’on soit si pressé. Il nous faut traverser à la hâte je ne sais combien de serres — toujours en plein air, — pareilles à celle
de M . plus haut décrite. A un endroit
donné, voici une cinquantaine d’ânes mis à notre disposition par l’aimahle propriétaire du château, quoiqu’il n’y ait plus que 4 à 500 mètres de montée.
— Comme elle est raide, chacun enfourche volon-
tiers un quadrupède et le Congrès arrive ainsi à âne devant la porte du château de la Penha.
Cette porte est un bijou d'architecture, comme d’ailleurs tous les détails de ce château fantaisiste, où sont conservés beaucoup de vestiges de l’occupation des Maures et où tout le neuf a été construit en accord avec le vieux ; c’est d’un goût exquis.
Je me déclare incompétent pour le décrire, mais ce que je puis dire c’est l’exquise urbanité avec laquelle le roi don Fernando et Mme la comtesse .
nous en ont fait les honneurs. — L’intérieur est rempli de curiosités : meubles, porcelaines, armes, livres, etc., encore un vrai musée. Si les propriétaires se trouvaient de simples particuliers, nous ne saurions assez louer leur aimable hospitalité et leui prévenance : serait-ce un motif de les moins apprécier parce que le propriétaire est un roi, père de roi?
La vue des fenêtres et des terrasses du château est admirable. — Perché sur un rocher à 300 mètres de hauteur, il domine toute la contrée environnante admirablement cultivée et semée de villes et de villages. Au nord et à l’est, des collines, des montagnes bien boisées, chose assez rare pour ceux qui viennent de la Castille; — à l’ouest, la mer; — au midi, Cascaes et sa baie remplie aujourd’hui par l’escadre française et de nombreux navires portugais. — Pour mettre le comble à notre admiration, voici tout à coup des nuées de brouillards qui enveloppent toute la colline et se dissipent de temps à autre pour laisser des échappées de l’effet le plus saisissant.
Quel dommage d’être pressé I Mais il est dit que toute cette journée sera ainsi et que partout il faudra s’écrier : « Quel dommage de s’en aller ! »
A la fin de la visite un lunch nous est offert. — Comme le déjeuner à bord a été quelque peu précipité, on profite largement des gâteaux, fruits, vins de toutes espèces et cigares exquis.
Au départ, nous avons perdu nos chapeaux qui ont été transportés dans une autre pièce que celle de l’entrée. — Une jeune personne, nièce nous a-ton dit de Mme la comtesse, nous aide à les retrouver, mais c’est tomber de Charybde en Scylla, car en
leur faisant retrouver leurs chapeaux, Mlle .
risque bien de faire perdre la tête à nos jeunes archéologues.
Les ânes sont restés à la porte, mais comme il ne s’agit plus que de descendre, on en use peu. D’ailleurs, voici un peu plus loin les voitures qui, après un grand détour, sont venues nous attendre et qui nous emmènent au grand trot sur des pentes effrayantes (10 % au moins) jusqu’à la ville de Cintra.
Ici tout est en fête. — La cour de l’hôtel Victor est remplie par la brillante société actuellement en villégiature à Cintra. — La terrasse a été agrandie tout exprès pour former une salle à manger qui est littéralement remplie de fleurs. — La table en est couverte, les parois en sont tapissées de haut en bas, et il en descend du plafond sous toutes les formes ; c’est une véritable avalanche.
Les plus jolies sont encore les fleurs animées, c’est-à-dire les dames et demoiselles de Cintra, qui, après avoir tout fait pour honorer et émerveiller le Congrès, veulent le voir ; et c’est au milieu de cette ravissante guirlande humaine qu’on se met à table, non sans être tenté d’y céder sa place et de voir au lieu d’être vu.
En de telles circonstances, le repas ne pouvait
manquer d’être gai. — On porte des toasts publics et particuliers, et quand il faut se lever de table, c’est avec de bien grands regrets. — Si le devoir ne nous eût appelés au bal de la Cour à Cascaes, il y aurait eu ce soir-là à Cintra le bal le plus réussi qui puisse se donner. — Mais Congrès oblige. — A peine le café servi, il faut se précipiter dans une grande salle commune où chacun procède à sa toilette de bal. — Habits noirs, cravates blanches sont endossés et on monte en voiture en grande toilette.
En approchant de Cascaes, voici des éblouissements qui nous arrivent de la mer. Ce sont les illuminations des deux flottes avec des feux électriques qui inondent l’horizon de clartés intenses. — Nous regrettons de n’en voir que la fin, car ce beau spectacle a commencé vers 9 heures, et il en est 10. Mais les bateaux restent illuminés, et notre Africa, couverte de lanternes de la cime du grand mât jusque dans ses sabords, est resplendissante.
En arrivant à Cascaes, les voitures nous laissent dans la ville. Il s’agit de monter à la forteresse où est le bal. Il est 10 heures. Les portefaix manquent absolument. — Chacun doit prendre sa valise. — Il fallait voir tous ces grands savants dont la plupart décorés de tous les ordres possibles, grimper la colline en habit noir, valise d’une main et couverture de l’autre.
Le bal de la Cour clôt dignement cette journée.
— Les femmes couvertes de diamants, les hommes couverts de cordons et de brochettes, tous les officiers de l’escadre française, font un ensemble des plus éblouissants. — Mme la baronne de Baye y représente dignement la France ; Mlles Schaaffhausen, non moins dignement l’Allemagne. — Nous regrettons que la Belgique ne le soit pas par Mme Washer,
— qui a quitté Lisbonne dès aujourd’hui.
Au milieu de toutes ces splendeurs, M. Capellini a été chargé par Sa Majesté de recueillir dans un album les signatures des membres du Congrès. — Il s’agit de lui aider à le faire ; mais cette chasse à la signature est difficile : l’un cause avec le roi, un autre avec le roi don Fernand, un autre avec le Prince héritier, d’autres dansent; pourtant à la fin de la soirée, l’album a dù être rempli.
Même pour ceux qui ne dansent pas, le temps a été si bien employé, que la lassitude vient vite et l’on regagne l’un après l’autre le bord de Y Africa, où chacun s’arrange de son mieux pour dormir et rêver de cette belle journée.
Et pourtant elle nous laisse un regret, celui de ne pas avoir connu les noms de nos aimables hôtesses de la fête de Cintra : qu’il nous soit permis de les remercier toutes en la personne de M“e G. de Vasconcellos Abreu, l’une d’elles, et qui fait d’ailleurs partie du Congrès : remercions par la même occasion son mari, qui a été l’un des principaux organisateurs de la journée et sera par conséquent un de nos botes portugais que nous n’oublierons pas.
Lisbonne, 29 Septembre.
C’est à bord de Y Africa que nous avons commencé la journée, et ceux qui ont eu la chance de ne pas dormir au lever du soleil ont joui d’un beau coup d’œil sur l’embouchure du fleuve et sur ses rives. — Il fait pourtant un peu froid sur le pont, surtout pour gens en tenue de bal et ayant peu dormi.
Vers 8 heures, nous arrivons en vue de l’Arsenal. — Voici par derrière une épaisse fumée. — Serait-ce un de ces incendies qu’on dit si fréquents à Lisbonne? A mesure que nous approchons, les doutes font place à la certitude, c’est bien un in cendie. — Il nous semble devoir tenir le quartier de l'hotel Gibraltar. On juge de l’impression de ceux d’entre nous qui y sont logés!
Il s’agit, en effet, d’un immense incendie qui a commencé vers 3 heures du matin et qu’on n’a point encore réussi à éteindre. La circulation est interdite dans les rues adjacentes. MM. Ch. Read et Eschnauer parviennent pourtant à rompre la consigne et arrivent tout juste à temps pour sauver leurs bagages et les laisser entre les mains des pompiers. — Ils viennent chercher un refuge à notre hôtel.
La séance du jour est chargée ; il y a encore une foule de rapports à lire, et, comme c’est la dernière, le Président est obligé de limiter à dix minutes le temps accordé à chacun. — Du reste, le public est restreint, beaucoup se reposent de la nuit passée au bal ou sur mer.
On entend M. Chantre sur les Nécropoles de l’âge de fer dans le Caucase, contenant des crânes microcéphales; M. A. Ccellio sur le même sujet; M. Pawinski sur les cimetières de l’âge de fer en Pologne, etc., etc.
Après déjeuner, M. Ribeiro lit un rapport trèsintéressant sur les Kjoekenmœddings des bords du Tage, disséminés sur une longueur de 20 kilomètres en remontant le fleuve, et dont nous avons visité deux spécimens il y a quelques jours. — On y a trouvé jusqu’ici des amoncellements de coquilles, des morceaux de charbon, des morceaux de quartzite évidemment taillés par l’homme, mais aucun débris de poterie quelconque, aucune hache en silex ou en serpentine, à plus forte raison aucun métal. — Ce rapport est suivi de vifs applaudissements qui s’adressent à son auteur plus encore qu’au sujet traité.
Enfin M. Oppert nous prouve, chiffres en mains, que les années dont parle la Bible, comme distance chronologique entre le premier homme et la naissance de J.-C., sont des années de plusieurs centaines de siècles, d’après les documents incontestables recueillis à Babylone et chez les Assyriens. — Cela nous paraît ingénieux, et en tout cas il serait difficile de prouver le contraire. — Ce que personne ne tente. — Pour établir ses chiffres, M. Oppert a effacé sur le tableau noir le programme de la course à Citania, qui doit se faire après la clôture du Congrès et qui est fort tentante. — Visite à Coïmbre, à Braga, à Citania. — Réception dans les divers endroits. — Visite à Porto. — Fête au Palais de Cristal, etc. Il faut de la vertu pour rester sourd à cet appel, et nous le regretterons plus tard, mais les jours sont comptés et nous voulons voir Séville, ce qui nous prendra encore trois jours. — Donc nous nous bou-
chons les yeux et les oreilles pour ne pas voir et entendre les merveilles qui sont promises à ceux qui suivront le programme jusqu’au bout.
M. Gorvo prend la parole pour dire que le Comité permanent sera chargé de choisir le lieu du prochain Congrès. — 11 propose de voter des remerciements pour le roi (Applaudissements), pour le roi Don Fernando (Nouvelle salve), pour la reine Marie-Pie (Applaudissements prolongés). — M. Capellini prend la parole au nom du Congrès pour remercier la municipalité de Lisbonne (Applaudissements), les diverses municipalités qui nous ont fêtés, M. de Andrade Corvo qui s’est donné tant de peine, M. Ribeiro et enfin le marquis de .
On se rend en masse sur la Terrasse pour poser en corps devant un photographe, et comme M. Oppert se détache du groupe pour voir l’instrument : « Oppert lui-même, » s’écrie un facétieux archéologue, et le Congrès se sépare sur cette plaisanterie.
Il nous reste juste le temps de dîner, régler et partir. — La gare est encombrée, car il y a juste deux trains par jour. — L’express que nous prenons ayant des voitures de toutes classes emporte avec nous des masses de travailleurs qui vont sans doute aux mines de Belmez ou Almaden.
On se case comme on peut et on dort si possible.
Cordoue, 30 Septembre.
Après une nuit pénible et chaude, la journée n’a été ni moins pénible, ni moins chaude. Les wagons déjà pleins au départ le deviennent encore plus après la station de Entrocamento, où nous rejoignent divers pèlerins de Saint-J acques-de-Compostelle avec qui nous avons déjà fait route en venant. — Nous sommes pourtant pleins d’entrain à l’idée de voir Cordoue et Séville. Cette addition fantaisiste au voyage scientifique a toute la saveur d’une escapade.
A Almorchon, nous quittons la grande ligne pour prendre celle de Belmez, qui nous amène à Cordoue à 1 1 heures du soir.
Juchés sur l’impériale de l’omnibus de l’Hôtel Suisse, nous admirons en passant le « Paseo del Gi'ctn Capitan » planté de beaux orangers et entouré de cafés très-brillants. — Aussi, à peine nos chambres retenues, revenons-nous sur nos pas pour revoir cette belle promenade sur laquelle il ne reste d’ailleurs plus personne.
Séville, 1er Octobre.
N’ayant destiné que quelques heures à visiter Cordoue, nous nous levons de grand matin et, sous la conduite d’un jeune cicerone, tout endormi encore, nous visitons : le pont, le marché (où nous absorbons force raisins et figues de Barbarie) et après, la Mosquée dont je m’abstiens de décrire les merveilles (voir le Guide en Espagne ), bien qu’elle ait excité toute notre admiration, ainsi que les orangers de la Cour, qui sont ici de vrais arbres de plus d’un mètre de circonférence. Nous ne manquons pas de monter à la tour pour voir la contrée assez verte et baignée par le Guadalquivir. — Au nord et cà l’ouest , on voit les riches versants de la Sierra Morena.
En redescendant dans la Mosquée, nous retrouvons nos amis Washer, qui avaient pris les devants dès le 28 septembre, mais qui ont été retenus ici pour attendre des amis qui ne viennent pas.
C’est en leur compagnie que nous déjeunons à la hâte pour prendre le train de Séville. — Toute la colonie allemande, arrivée la veille comme nous, en repart le matin avec nous et le pauvre maître d’hôtel ne sait où donner de la tête pour régler avec chacun. — Nous en connaissons qui sont partis sans payer, laissant à la vérité leurs malles, qu’ils doivent reprendre plus tard. — Le maître d’hôtel iie risque pas de perdre avec eux ; eux sont-ils bien sûrs de retrouver leurs malles intactes. Chi lo sa?
De Cordoue à Séville (130 kil.) trois heures de
chemin de fer. La contrée, couverte de chardons et d’agaves, est assez jolie, sans qu’elle ait rien de bien remarquable. — Nous arrivons à Séville, hôtel de Paris, à 2 heures ; vite un cicerone pour ne pas perdre de temps. — En général, nous avons l’habitude de nous en passer, mais, pressés comme nous le sommes, il est nécessaire d’en avoir un ; nous tombons sur un homme sérieux, connaissant bien les choses et pas obséquieux.
Nous allons droit à la cathédrale qui nous a frappés bien plus que celle de Burgos, mais dont je me dispense de parler ( renvoyant de nouveau les curieux au Guide en Espagne ), puis faisons l’ascension de la Giralda, d’où là vue est splendide au coucher du soleil. — Ne regardons pas trop le Guadalquivir, qui s’en va tout droit à Cadix, ce qui risquerait de nous donner des désirs irréalisables.
Nous revenons à la nuit tombante à travers les rues pleines de mouvement, — la plupart étant trop étroites pour la circulation facile des voitures , celle-ci s’y trouve absolument interdite et la rue tout entière forme un vaste trottoir plein d’animation et de vie. C’est ici qu’on voit, bien plus qu’à Madrid, la vraie Espagnole, avec éventail, mantille, etc., et le caballero avec son éternelle cigarette; en un mot, une population qui évidemment ne fait que se promener.
Chaque maison a son patio. — Pour décrire un patio je ne saurai mieux faire que de copier de Amicis déjà cité : « Ce n’est pas une cour, ce
« n’est pas un jardin, ce n’est pas une salle : ce
« sont les trois choses à la fois. Entre le patio
« et la rue, il y a un vestibule. Aux quatre
« côtés du patio, s’élèvent de légères colonnes qui
« soutiennent à la hauteur du premier étage une « espèce de galerie fermée par de grandes vitres ;
« sur la galerie s’étend une toile qui ombrage la « cour. Le vestibule est pavé de marbre, la porte « flanquée de colonnes, surmontée de bas-reliefs,
« fermée par une légère grille d’un dessin char- « niant. Au fond du patio, droit devant la porte, se « dresse une statue ; au milieu, une fontaine ; tout « autour des sièges, des tables à ouvrage, des ta- « bleaux, des vases de fleurs. » (P. 247).
« Les patios de toutes les maisons étaient éclai- « rés, ceux des maisons modestes n’avaient qu’une « demi-clarté qui ajoutait à leur grâce la beauté « du mystère ; ceux des palais, pleins de lumières « qui faisaient resplendir les miroirs et scintiller « les jets d’eau des fontaines comme s’ils eussent « été de vif argent et briller de mille couleurs, les « marbres des vestibules, les mosaïques des mu- « railles des vestibules, les cristaux des appliques. « On apercevait à l’intérieur une fourmilière de « dames, on entendait partout un bruit de rires, de « voix, de musique, il semblait qu’on passait au « milieu d’autant de salles de bal ; de chaque porte « sortait un flot de lumière, de parfums et d’har- « monie ; les rues étaient pleines de foule ; entre « les ombres des places, sous les porches, au fond « des ruelles, sur les balcons, partout on voyait « des jupes blanches onduler, disparaître et repart raître dans l’ombre. Des têtes ornées de fleurs « souriaient aux fenêtres, des groupes de jeunes « gens traversaient la foule en jetant des cris « joyeux ; les gens se saluaient et causaient, « de la fenêtre à la rue, c’était partout un mouve- « ment, un bruit de voix, une gaieté digne du car- « naval. Séville n’était plus qu’un immense jardin
« où folâtrait un peuple tout frémissant de jeunesse « et d’amour. »
Les impressions ainsi éprouvées et décrites par de Amicis ont été si semblables aux nôtres, que je n’ai su résister à les transcrire ici; mais nous cessons absolument d’être d’accord avec lui quand il continue ainsi :
« Pour un étranger, ces moments-là sont fort « tristes. Je me rappelle que j’aurais volontiers « donné de la tête contre le mur. J’errais, ca et là, « à moitié hébété, la tête basse, le cœur serré « comme si tous ces gens-là l’eussent fait exprès de « se divertir pour insulter à ma solitude et à ma « mélancolie. »
En ce qui nous concerne, n’étant point en solitude et point en mélancolie, nous jouissons pleinement de ce spectacle et nous allons, sous la conduite de notre cicerone, achever la soirée au « Salon Filarmonico », où l’on chante et où l’on danse. — Bien que la salle et les spectateurs aient de nombreux points de ressemblance avec nos cafés chantants du Midi de la France, nous entendons ici des chants d’une certaine originalité locale et les danses ont assez de caractère oriental pour nous rappeler celles des cafés de Biskra.
Parmi les spectateurs, un certain nombre de toreros aussi enflés de leur importance que leurs pantalons le sont peu, de telle sorte que nous ne sommes point tentés de leur ressembler.
Les rafraîchissements circulent d’une façon
assez originale pour être relatée : ce sont trente à quarante verres fort étroits alignés sur un plateau et renfermant un liquide qu’on nous a dit plus tard être la mansanilla. Nous avons eu le tort de 11e pas en goûter ; on nous a dit aussi plus tard que chaque
consommation se compose d’une demi-douzaine de ces verres; aussi voyons-nous spectateurs, chanteuses et danseuses se faire des politesses à l’infini. — Sur ce nous regagnons nos lits.
Séville, 2 Octobre.
A peine levés, nous décidons qu’il nous reste beaucoup trop de choses à voir pour repartir dans la journée et que nous nous accorderons vingtquatre heures de plus à Séville. — On verra que ce n’est pas de trop.
Nous commençons la journée par quelques emplettes de navajas, de castagnettes, — puis sous la conduite de notre guide et en compagnie des W. , nous visitons avant le déjeuner la maison Pilate, l’Àlcazar, qu’on nous permettra de ne pas décrire. (Voir encore le premier guide venu.)
Au déjeuner, M. W. nous présente à une famille francaise'dont il a fait la connaissance : « MM., Mmc‘, MUes Biedermann. — M. Morin, de Dieulefit! » — « Vous êtes de Dieulefit? Vous êtes donc parent de M. Morin, mon collègue au Conseil central de l’Eglise réformée? » — « C’est mon beau-frère. » — « Alors, reprend MUe Biedermann, vous êtes parent de M. Théodore Morin avec qui nous dansons souvent à Paris ?» — « C’est mon neveu ! » Avec de tels traits-d’union, la connaissance est bien vite faite et bien faite pour durer.
Après déjeuner, visite à la manufacture des Tabacs qui occupe parfois 5,000 ouvriers, actuellement 3,000, et c’est déjà bien assez. Dans de vastes salles, plusieurs centaines d’ouvrières sont occupées à préparer le tabac, enlever les tiges, rouler les feuilles, en faire un cigare, le rouler dans son enveloppe, amincir et coller le bout, le recouper, etc., etc.,
tout cela eu moins de temps que je n’en mets à le décrire. — Ailleurs ce sont des cigarettes, ici des paquets de tabacs et au milieu de toute cette activité, des enfants qui circulent (car il y a des mères de famille), d’autres qu’on berce et enfin beaucoup de chiens dont nous ne comprenons pas l’utilité.
Toutes ces femmes ou jeunes filles sont vêtues à la légère, toutes coquettement coiffées, la plupart avec des fleurs dans les cheveux et des yeux qu’on pourrait dire effrontés, sans vouloir prendre le mot en mauvaise part. — C’est d’ailleurs un spectacle unique en son genre et qui nous laisse une impression fort espagnole. ;
De là au palais du duc de Montpensier, qui n’offre rien de remarquable que quelques belles toiles; — il y a là le St Augustin et Ste Monique d’Ary Scheffer. — Nous avions vu cette admirable toile à Paris, dans l’exposition générale qui fut faite des œuvres de cet artiste. — Est-il besoin de dire le plaisir que nous éprouvons à la revoir? Il y a aussi deux petits tableaux d’Alfred Johannot qui attirent notre attention et surtout celle de mon compagnon Johannot, son parent.
Ce que nous admirons plus que le palais luimême, c’est la luxuriante végétation de ses jardins.
— De magnifiques arbres qu’on croirait séculaires n’ont été plantés, dit-on, que depuis trente ou quarante ans.
Nous traversons las Delicias, promenade de la ville, peu fréquentée à cette heure-là, et prenons un bateau pour aborder sur la rive droite du Guadalquivir, au faubourg de Triana, assez animé, mais moins rempli de gitanas que ne le dit notre guide.
— Elles sont au nombre de quelques mille à la manufacture et ne sauraient être partout.
Nous entrons dans un dépôt de faïences où nous attendent de nombreuses tentations. On y achète pour 2 ou 3 pesetas des faïences pleines de cachet dont on donnerait bien trois ou quatre fois plus après être rentré en France, mais faut-il s’embarrasser de caisses outre son bagage ordinaire ? — La raison et la douane s’accordent pour dire « non. » Nous nous contentons de quelques spécimens assez petits pour entrer dans nos valises.
La famille Biedermann, plus avisée, se fait faire des caisses et en sera bien heureuse à son retour à Paris.
A dîner on fête l’heureuse rencontre par quelques verres de champagne et nous finissons la soirée au bal, où des danseuses de tout âge, depuis 10 jusqu’à 20 ans et même plus, nous donnent toutes les danses espagnoles connues. En voici la liste : Seguidillas, Boléro, Manchegcis, Mollares, Boleras de Saleo, Ole, Ole de la Curra, Saleo de Jerez, la Malaguena y el Torero, Boleras Bobadas, Boleras con Cachucha, Sota Valenciana, Galleganda, etc.
Tout notre hôtel s’y trouve, y compris les deux demoiselles du pèlerinage qui auront à s’en confesser. — L’hôtel de Madrid y a envoyé ses hôtes, c’està-dire : M. Schaaffausen et ses filles, M. et Mmc Küster, et ce sont ces messieurs qui avec notre ami Joliannot ont la faveur de recevoir le mouchoir. — Gela leur coûtera quelques douros ou quelques pesetas de gratifications.
Nous rentrons à 11 heures fort enchantés de la journée.
— Gl
Valence, 4 Octobre.
Hier matin, avant le départ, nouvelle visite au faubourg de Triana, où nous repassons devant les magasins de poteries sans y entrer pour éviter la tentation. — Il y a quelque foire ou reste de foire dans quelque quartier et une grande animation partout, — y compris les ânes portant d’immenses paniers de ces bons raisins espagnols auxquels nous allons dire adieu.
Nous réglons notre cicerone et l’hôtel et partons à 10 heures. — Un aimable Sévillan nous donne chemin faisant toute sorte de renseignements sur la contrée, qu’il habite depuis trente ans, et où il n’a vu de la neige que deux fois; par contre, il a subi souvent des températures de 45 degrés ; l’ordinaire pendant l’été est de 40 à 42. Nous déjeunons à Cordoue. Après Cordoue, le pays change un peu d’aspect. Nous montons beaucoup. Les cactus, les grenadiers disparaissent et font place à des arbustes de pays plus froids.
Entre temps, notre ami Johannot, qui pense au retour et à l’arrivée, consulte son indicateur et nous déclare avec terreur que nous allons manquer la correspondance à Alcazar et qu’en raison de la rareté des trains (deux par jour), nous risquons d’y séjourner quelque chose comme douze heures. Cette perspective n’a rien d’attrayant, mais qu’y faire? et puis il faut être philosophe. Qui sait si ces douze heures à Alcazar ne nous offriront pas quelque chose d’inattendu et par cela même d’autant plus intéressant ?
Les sites sont très-variés. — Nous traversons plusieurs tunnels. — Vignes et oliviers se succèdent dans cette région. — A Alcazar, où nous arrivons à minuit, nous ne manquons pas le train correspondant et même Johannot découvre que nous arriverons à Valence beaucoup plus tôt que nous ne le pensions : tout est bien qui finit bien.
Alcazar est situé à 648 mètres au-dessus de la mer, il y fait froid : pardessus, couvertures sont de mise. — Aussi sommes-nous tout réjouis de retrouver le soleil à Almansa, où nous arrivons à 8 heures du matin. — A la Encina, nous changeons de train et prenons la ligne de Valence et entrons bientôt dans ces belles campagnes du royaume de Valence où les rizières alternent avec les champs d’oliviers et les vignes.
A Jativa, voici de superbes grenades à 1 réal pièce. — Ce n’est pas cher car c’est magnifique ; nous en prenons quelques-unes en attendant de compléter la provision à Valence. — A partir de là, c’est un véritable jardin : palmiers, caroubiers, grenadiers et orangers bordent la voie. On pourrait cueillir des fruits en tendant le bras. On aperçoit à droite le lac d’Albuféra, si plein de ressources pour la chasse et la pêche.
A midi, arrivée à Valence. — Après un nettoyage à fond, bien nécessaire après ces vingt-quatre heures de chemin de fer, nous déjeunons et allons à la poste. — La poste est fermée dès 3 heures, — pourtant un obligeant receveur nous donne les lettres impatiemment attendues.
De là chez notre parent et ami M. Raoul Duseigneur, qui habite un des faubourgs de Valenée, où il a une usine à soie et un jardin superbe. — L’usine est fermée, mais le jardin est splendide. Les bain-
bous, qui ailleurs ont des pousses de deux mètres par an, y font des jets de cinq à six mètres, et la même différence existe dans la grosseur des tiges.
Notre parent est tout heureux de nous voir, bien qu’il ne nous attendît que le lendemain. — Il a ce soir à dîner M. le Consul de France. Le dîner de deux sera-t-il suffisant pour cinq? Nous verrons bien (plus tard) qu’il l’est.
En attendant le dîner, nous allons parcourir la ville — assez intéressante, mais froide à côté de Séville. Une des principales particularités est le fiacre de ville (en espagnol tartana), qui ressemble à une boîte oblongue fermée de tous côtés, sauf par le derrière qui y donne accès. — Le cocher est assis devant sur le brancard et conduit de là. — Cette boite est suspendue sur l’essieu et c’est d’un dur ! — Tous les services de la banlieue se font ainsi, et on voit les paysans des environs s’empiler dans ces tartanes, où l’entassement des gens et des paquets doit amortir les cahots et les rendre plus supportables.
Le dîner est excellent, — potage et poisson exquis, — mais court, comme on nous l’a dit d’avance. — Quant au rôti, il se compose d’une vingtaine de palmipèdes tués la veille par notre ampliytrion, et qui à eux seuls constitueraient un excellent repas. — Nous allons achever la soirée à la Brasserie allemande, qui n’en a que le nom et où on ne trouve que des Français et une bière excellente.
Barcelone, 5 Octobre.
Nous passons la matinée an marché de Valence, cherchant vainement à retrouver les belles grenades de Jativa. — Il y en a ; mais quelle différence ! En revanche, nous trouvons des éventails de toute espèce et des faïences.
Nous visitons la manufacture des tabacs, dont la fabrication est semblable à celle de Séville, mais quelle différence aussi dans les deux populations ! — Comme celle-ci est terne en comparaison de l’autre !
A déjeuner, on nous sert (sur demande) la fameuse Pailla Valenciana. C’est un plat de riz dans lequel il y a de tout : poulets, poisson, escargots, saucisses et sept ou huit légumes, sans compter l’ail et le safran. — Ce qui donne du cachet à la chose, c’est qu’on apporte sur la table le poêlon dans lequel a cuit le mélange (c’est de là que vient le nom, nous dit M. Duseigneur).
Le contenant ou le contenu attire l’attention d’une jeune personne madrilène, qui déjeune à côté de nous, et le père nous fait demander si nous voudrions bien le laisser goûter à sa fille. — C’est à qui de nos jeunes gens s’empressera d’aller l’offrir luimême, car la jeune gourmande est fort bien. — Le plat est d’ailleurs excellent, et nous en mangeons largement. — La famille madrilène nous envoie, en remercîment, un vin du pays non moins bon.
Nous partons à midi et demi. La huerta de Valence est aussi belle au départ qu’à l’arrivée. Les plantations de grenadiers et d’orangers se succèdent sans interruption.
Nous passons sous les murs de Murviedeo, c’està-dire de l’ancienne Sagonte, dont il reste de nombreux vestiges, entr’autres le théâtre fort bien conservé. — Le chemin de fer côtoie la mer pendant un certain temps, puis s’enfonce dans la région montagneuse, fort bien cultivée et couverte de vignes et d’oliviers.
A Tarragone, la nuit est venue et force nous est de dormir jusqu’à Barcelone, où nous arrivons vers minuit et trouvons un bon gîte à l’hôtel des Quatre- Nations.
Cette, 6 Octobre.
La matinée à Barcelone se passe à visiter d’abord le marché, suivant notre habitude, puis le Paseo de Gracia et la rue Fernando, où nous cherchons en vain des objets espagnols dans les magasins. — Tout vient de Paris, ou s’efforce d’en avoir l’air. — Vers midi, nous reprenons pour tout de bon la route de France.
La contrée est fort intéressante quoique d’un autre aspect que la veille. Ce ne sont plus les orangers et les caroubiers, mais des vignes et des oliviers.
— Sur les coteaux, des vestiges de châteaux forts. Ils ont dû jadis être habités par de puissants seigneurs rançonnait les voyageurs qui passaient à leur portée : aujourd’hui les seigneurs ont disparu, mais non les bandits, car il leur arrive de temps à autre d’arrêter un train et de le piller, sans aucun dommage d’ailleurs pour la personne des voyageurs : c’est sans doute à leur intention que toutes les stations du railway sont crénelées et percées de meurtrières, de façon à former de véritables redoutes. — A la nuit tombante, nous passons devant Girone avec le regret de ne pas nous arrêter, comme nous l’avions déjà éprouvé dans un précédent voyage il y a quelques années. — A Cerbère, douanes et diner.
— Nos amis qui ont de beaux cartons de dentelles achetées à Séville, sont forcés de les laisser en douane. — On les leur enverra à Paris.
A 11 heures, nous arrivons à Narbonne. La ville est loin. Il n’y a qu’un hacre déjà retenu qui
va revenir nous chercher. — Il revient en effet et nous mène à l’hôtel, — puis à un autre, - pas de place. Il faudra donc aller coucher à Cette, ce qui ne nous déplait pas, car nous pourrons nous lever à 8 heures au lieu de 4.
Dieulefit, 7 Ogtobre.
A Cette, au lieu de visiter la ville, peu intéressante et d’ailleurs connue, nous allons au bain, chose toujours délicieuse après les jours et les nuits de chaleur et de poussière.
Nous prenons à 9 heures 50 le train express qui nous amène au logis le soir même, bien heureux de tout ce que nous avons fait et vu pendant ces trois semaines d’absence.
Aucune de nos journées ne nous laisse une mauvaise impression ; presque toutes grossissent cette collection de souvenirs dont on sent d’autant plus le prix, à mesure qu’on avance dans la vie et que celle-ci tend à se composer du passé plus que de l’avenir.
La plus belle est comme toujours et sans contredit celle où nous rejoignons les nôtres : quel bonheur de se retrouver quand Dieu permet que tous soient en bonne santé et qu’il n’y ait point d’ombre au tableau !