ACTE n, SCÈNE III
BELCOLORE.
Prétends-tu me prouver que j'aie un cœur de pierre ?
FRANK
Et ce que jeté dis ne te le lève pas!
BELCOLORE.
Je hais les mots grossiers , — ce n'est pas ma manière. Mais quand il n'en faut qu'un , je n'en dis jamais deux. Frank, tu ne m'aimes plus.
FRANK
Qui? moi ? Je vous adore.
J'ai lu , je ne sais où , ma chère Belcolore , Que les plus doux instans pour deux amans heureux , Ce sont les entretiens d'une nuit d'insomnie , Pendant l'enivrement qui succède au plaisir. Quand les sens apaisés sont morts pour le désir ; Quand , la main à la main , et l'ame à l'ame unie , On ne fait plus qu'un être, et qu'on sent s'élever Ce parfum du bonheur qui fait long-temps rêver. Quand l'amie, en prenant la place de l'amante, Laisse son ])ien-aimé regarder dans son cœur. Comme une fraîche source, où l'onde est confiante. Laisse sa pureté trahir sa profondeur.
C'est alors qu'on connaît le prix de ce qu'on aime ! Que du choix qu'on a fait on s'estime soi-même ,
Et que dans un doux songe on peut fermer les yeux ! N'est-ce pas, Belcolor? N'est-ce pas, mon amie?
BELCOLORE.
Laisse-moi.
FRANK
N'est-ce pas que nous sommes heureux ? — Mais, j'y pense ! — il est temps de régler notre vie. Comme on ne peut compter sur les jeux de hasard , Nous piperons d'abord quelque honnête vieillard , Çui fournira le vin , les meubles et la table. Il gardera la nuit , et moi j'aurai le jour. Tu pourras bien parfois lui jouer quelque tour. J'entends quelque bon tour , adroit et profitable. Il aui-a des amis que nous pourrons griser , Tu seras le chasseur , et moi le lévrier. Avant tout , pour la chambre une fille discrète , Capable de huiler une porte secrète, Mais nous la paierons bienj aujourd'hui tout se vend. Quant à moi je serai le cavalier servant. Nous ferons à nous deux la perle des ménages.
BELCOLOflE.
Ou tu vas en finir avec tes persiflages, Ou je vais tout à l'heure en finir avec toi. Veux-tu faire la paix? Je ne suis pas boudeuse , Voyons , viens m'embrasser.