SCENE PREMIERE
Le jardin. ( Il est nuit.)
Le duc LAERTE en robe de chambre, SILVIO enveloppé d'un manteau.
LAERTE
Lorsque cette lueur , que vous voyez là-bas , Après avoir erré de fenêtre en fenêtre , Tournera vers ce coin pour ne plus reparaître, II sera temps d'agir. — Elle y marche à grands pas.
SILVIO
Je vous lai dit, seigneur, cela ne me plait pas.
154 A QBOI RfeVE-VT LES JEUNES FILLES.
LAERTE
Eh bien ! moi, tout cela m'amuse à la folie.
Je ne fais pas la guerre à la mélancolie.
Après l'oisiveté , c'est le meilleur des maux.
En général d'ailleurs, c'est ma pierre de touche;
Elle ne pousse pas , cette plante farouche,
Sur la majestueuse obésité des sots.
Mais la gaîté , Silvio , sied mieux à la vieillesse.
Nous voulons la beauté pour aimer la tristesse.
Il faut bien mettre un peu de rouge à soixante ans.
C'est le métier des vieux de dérider le temps.
On fait de la vieillesse une chose honteuse ;
C'est tout simple : ici-bas, chez les trois quarts des gens
Quand elle n'est pas prude , elle est entremetteuse.
Cassandre est la terreur des vieillards indulgens.
Croyez-vous cependant, mon cher, que la nature,
Laisse ainsi par oubli vivre sa créature?
Qu'elle nous ait donné trente ans pour exister,
Et le reste pour geindre ou bien pour tricoter?
Figurez-vous, Silvio, que j'ai, la nuit dernière.
Chanté fort joliment pendant une heure entière.
C'était pour intriguer mes filles j mais ma foi,
Je crois, en vérité, que j'ai chanté pour moi.
SILVIO
Aussi , dans tout cela , cher duc , c'est vous que j'aime.