ACTE II , SCÈNE VI
Je vous écouterais de toutes mes oreilles , Si vous ne mentiez pas avec ces mots si doux.
SILVIO
Je vous aime. Ninon , je vous aime à genoux.
MNON.
On relit un billet, monsieur, quand on l'envoie.
Quand on le recopie, on jette le brouillon.
Ce n'est pas malaisé de bien écrire un nom.
Mais comment voulez-vous , Silvio, que je vous croie !
Vous ne répondez rien.
SILVIO
Je vous aime, Ninon.
MNON.
Lorsqu'on n'est pas coupable on sait bien se défendre. Quand vous chantiez hier de cette voix si tendre, Vous saviez bien mon nom, je l'ai bien entendu. Et ce baiser du parc que ma sœur a reçu , Aviez-vous oublié d'y mettre aussi l'adresse ? Regardez donc, monsieur, quelle scélératesse! Chanter sous mon balcon en embrassant ma sœur.
SILVIO
Je vous aime, Ninon, comme voilà mon cœur.
Vos veux sont de cristal , — vos lèvres sont vermeilles
Comme ce ciel de pourpre autour de l'occident. Je vous trompais hier , vous m'aimiez cependant.
NINON
Que voulez-vous qu'on dise à des raisons pareilles ?
SILVIO
Votre taille flexible est comme un palmier vert ; Vos cheveux sont légers comme la cendre fine Qui voltige au soleil autour d'un feu d'hiver. Ils frémissent au vent comme la balsamine ; Sur votre front d'ivoire ils courent en glissant , Comme une huile craintive au bord d'un lac d'argent. Vos yeux sont transparens comme l'ambre fluide Au bord du Niémen ;— leur regard est limpide Comme une goutte d'eau sur la grenade en fleurs.
NINON
Les vôtres, mon ami , sont inondés de pleurs.
Le son de votre voix est comme un bon génie Qui porte dans ses mains un vase plein de miel. Toute votre nature est comme une harmonie ; Le bonheur vient de vous, comme il vous vient du ciel. Laissez-moi seulement baiser votre chaussure ; Laissez-moi me repaître et m'ouvrir ma blessure. Ne vous détournez pas , laissez-moi vos beaux yeux.