‹ Un spectacle dans un fauteuilChapitre 76 sur 82 · NAMOUNA · texte numérisé non relu

NAMOUNA

Le sofa sur lequel Hassan était couché ,

Etait dans son espèce une admirable chose.

Il était de peau d'ours, — mais d'un ours bien léché:

Moelleux comme une chatte, et frais comme une rose.

Hassan avait d'ailleurs une très-noble pause ,

Il était nu comme Eve à son premier péché.

Quoi ! tout nu ! dira-t-on, — n'avait-il pas de honte? Nu , dés le second mot ! — que sera-ce à la fin ? — Monsieur , excusez-moi , — je commence ce conte Juste quand mon héros vient de sortir du bain. Je demande pour lui l'indulgence, et j'y compte. Hassan était donc nu , — mais nu comme la main , —

Nu comme un plat d'argent, — nu comme un mur d'église,

Nu comme le discours d'un académicien.

Ma lectrice rougit , et je la scandalise.

Mais comment se fait-il, madame, que l'on dise

Que vous avez la jambe et la poitrine bien ?

Comment le dirait-on, si l'on n'en savait rien ?

Madame alléguera qu'elle monte en berline j Qu'elle a passé les ponts quand il faisait du venl; Que lorsqu'on voit le pied , la jambe se devine ; Et tout le monde sait qu'elle a le pied charmant. Mais moi qui ne suis pas du monde, j'imagine Qu'elle aura trop aimé quelque indiscret amant.

Et quel crime est-ce donc de se mettre à son aise, Quand on est tendrement aimée, — et qu'ilfait chaud? On est si bien tout nu, dans une large cha>"se! Croyez-m'en , belle dame , et ne vous en déplaise , Si vous m'apparteniez, vous y seriez bientôt. Vous en crieriez sans doute un peu, — mais pas bien haut.

Dans un objet aimé, qu'est-ce donc que Ion aime?

Est-ce du taffetas , ou du papier gommé ?

Est-ce un bracelet d'or, un peigne parfumé?

Non : — ce qu'on aime en vous, madame, c'est vous-même.

La parure est une arme, et le bonheur suprême

Après qu'on a vaincu , c'est d'avoir désarmé.

Tout est nu sur la terre , hormis l'hypocrisie ; —

Tout est nu dans les cieux, tout est nu dans la vie ,

Les tomlvcaux, les enfans et les divinités.

Tous les cœurs vraimentbeaux laissent voir leurs beautés.

Ainsi donc le héros de cette comédie,

Restera nu , madame , — et vous y consentez.

Un silence parfait règne dans cette histoire ,

Sur les bras du jeune homme et sur ses pieds d'ivoire .

La naïade aux yeux verts pleurait en le quittant.

On entendait à peine au fond de la baignoire

Glisser Teau fugitive , et d'instant en instant

Les robinets d'airain chanter en s'égouttant.

Le soleil se couchait ; — on était en septembre :

Un triste mois chez nous , — mais un mois sans pareil

Chez ces peuples dorés qu'a bénis le soleil.

Hassan poussa du pied la porte de la chambre.

Heureux homme ! — il fumait de l'opium dans de l'ambre,

Et vivant sans remords , il aimait le sommeil.

Bien qu'il ne s'élevât qu'à quelques pieds de terre Hassan était peut-être un homme à caractère ; II ne le montrait pas , n'en ayant pas besoin. Sa petite médaille annonçait un bon coin. Il était très-bien pris : — on eût dit que sa mère L'avait fait tout petit pour le faire avec soin.

Il était indolent , et très-opiniâtre ;

Bien cambré , bien lavé, — le visage olivâtre.

Des mains de patricien , — l'aspect fier et nerveux.

La barbe etles sourcils très-noirs, — uncorpsd'albâtre.

Ce qu'il avait de beau surtout, cétait les yeux.

Je ne vous dirai pas un mot de ses cheveux ;

C'est une vanité qu'on rase en Tartarie. Ce pays-là pourtant n'était pas sa patrie. Il était renégat, — Français de nation; — Riche aujourd'hui , jadis chevalier d'industrie. Il avait dans la mer jeté comme un haillon Son titre , sa famille et sa religion.

Il était très-joyeux , et pourtant très-maussade. Détestable voisin , — excellent camarade. Extrêmement futile, — et pourtant très-posé. Indignement naïf, — et pourtant très-l)lasé. Horriblement sincère, — et pourtant très-rusé. Vous souvient-il , lecteur , de cette sérénade

Que don Juan déguisé chante sous un balcon ? — Une mélancolique et piteuse chanson , Invoquant la douleur , l'amour et la tristesse. Mais raccompagnemenl parle d'un autre ton. Comme il est vif, joyeux ! avec quelle prestesse Il sautille ! ^ On dirait que la chanson caresse

Et couvre de langueur le perfide instrument j

Tandis que l'air moqueur de l'accompagnement

Tourne en dérision la chanson elle-même,

Et semble la railler d'aller si tristement.

Tout cela cependant fait un plaisir extrême. —

C'est que tout en est vrai, — c'est qu'on trompe et quon aime :

C'est qu'oïl pleure en riant ; — c'est qu'on est innocent Et coupable à la fois ; — c'est qu'on se croit parjure Lorsqu'on n'est qu'abusé ; — c'est qu'on verse le sang Avec des mains sans tache , et que notre nature A de mal et de bien pétri sa créature ; Tel est le monde, hélas! et tel était Hassan.

C'était un bon enfant , dans la force du terme j Très-bon — et très-enfant ; — mais quand il avait dit : « Je veux que cela soit , » il était comme un terme. Il changeait de dessein comme on change d'habit; Mais il fallait toujours que le dernier se fit. C'était un océan devenu terre-ferme.

Bizarrerie étrange , avec ses goûts changeans , Il ne pouvait souffrir rien d'extraordinaire. Il n'aurait pas marché sur une mouche à terre. Mais s'il l'avait trouvée à dîner dans son verre . Il aurait assommé quatre ou cinq de ses gens. Parlez après cela des bons et des médians !

Venez après cela crier d'un ton de maître ,

Que c'est le cœur humain qu'un auteur doit connaître !

Toujours le cœur humain pour modèle e\ pour loi.

Le cœur humain de qui? le cœur humain de quoi?

Celui de mon voisin a sa manière d'être.

Mais, morbleu, comme lui, j'ai mon cœurhumain, moi.

Cette vie est à tous , et celle que je mène ,

Quanti le diable y serait, est une vie humaine.

« Alors , me dira-t-on , c'est vous que vous peignez j

» Vous êtes le héros , vous vous mettez en scène. »

— Moi, — pas du tout, — lecteur, — je prends à l'un le nez.

A l'autre, le talon , — à l'autre, devinez.

o En ce cas vous créez un monstre , une chimère ; » Vous faites un enfant qui n'aura point de père. >• • — Point de père, grand Dieu! quand, commeTrissotin, J'en suis chez mon libraire accouché ce matin ! D'ailleurs ispaler estquem nuptiœ , j'espère Que vous m'épargnerez de vous parler latin.

Consultez les experts , le moderne et l'antique ; On est, dit Bridoison , toujours fils de quelqu'un. Que Ton fasse après tout un enfant blond ou brun . Pulnionique ou bossu , borgne ou paralytique , C'est déjà très-joli quand on en a fait un. — Et le mien a pour lui qu'il n'est point historique.

Considérez aussi que je n'ai rien volé

A la bibliothèque ; — et bien que celle histoire

Se passe en Orient , je n'en ai point parlé.

Il est vrai que, pour moi , je n'y suis point allé.

Mais c'est si grand , si loin ! — Avec de la mémoire

On se lire de tout : — allez voir pour y croire.

Si d'un coup de pinceau je vous avais bâti Quelque \illeaux toits i/e«^^quelque bla?iche mosquée, Quelque tirade en vers , d'or et d'argent plaquée , Quelque description de minarets flanquée, Avec 1 horizon rouge et le ciel assorti , M'auriez-vous répondu : Vous en avez menti ?

Je vous dis tout cela , lecteur , pour qu'en échange

Vous me fassiez aussi quelque concession.

J'ai peur que mon héros ne vous paraisse étrange :

Car l'étrange, à vrai dire, était sa passion.

« Mais , madame, après tout , je ne suis pas un ange.

Et qui l'est ici-bas? — Tartufe a bien raison.

Hassan était un être impossible à décrire. C'est en vain qu'avec lui je voudrais vous lier. Son cœur est un logis qui n'a pas d'escalier. Ses intimes amis ne savaient trop qu'en dire. Parler est trop facile , et c'est trop long d'écrire ; Ses secrets sentimens restaient sur l'oreiller.

Il n'avait ni parens, ni guenon , ni maîtresse. Rien d'ordinaire en lui , — rien qui le rattachât Au commun des martyrs, — pas un chien, pas un chaL Il faut cependant bien que je vous intéresse A mon pauvre héros. — Dire qu'il est pacha. C'est un moyen usé, c'est une maladresse.

Dire qu'il est grognon , sombre et mystérieux, Ce n'est pas vrai d'abord , et c'est encor plus vieux. Dire qu'il me plait fort , cela n'importe guère. C'est tout simple d'ailleurs , puisque je suis son père. Dire qu'il est gentil comme un cœur, c'est vulgaire. J'ai déjà dit là-haut qu'il avait de beaux yeux.

Dire qu'il n'avait peur ni de Dieu ni du diable , C'est chanceux d'une part , et de l'autre immoral. Dire qu'il vous plaira , ce n'est pas vraisemblable ; Ne rien dire du tout , cela vous est égal. Je me contente donc du seul terme passable Qui puisse l'excuser : — « C'est un original., »

Plût à Dieu , qui peut tout , que cela pût suffire A le justifier de ce que j'en vais dire ! Il le faut cependant, — le vrai seul est ma loi. Au fait , s'il agit mal, ou pourrait rêver pire. — Bla foi , tartt pis pour lui : — je ne vois pas pourquoi Les sottises d'Hassan retomberaient sur moi.

D'ailleurs ou verra bien, si peu qu'on me connaisse;

Que mon béros de moi diffère entièrement.

J'ai des prétentions à la délicatesse j

Quand il m'est arrivé d'avoir luie maîtresse ,

Je me suis comporté très-paciliquement.

En bouneur devant Dieu , je ne sais pas comment

J'ai pu , tel que je suis , entamer cette histoire , Pleine , telle qu'elle est, d'une atrocité noire. C'est au point maintenant que je me sens tenté De l'abandonner là pour ma plus grande gloire , Et que je brûlerais mon œuvre , en vérité , Si ce n'était respect pour la postérité.

Je disais donc qu'Hassan était natif de France. Mais je ne disais pas par quelle extravagance Il en était venu jusqu'à croire, à vingt ans, Ou une femme ici-bas n'était qu'un passe-temps. (^)uand il en rencontrait une à sa convenance , S'il la gardait huit jours, c'était déjà long-temps.

On sent l'absurdité d'un semblable système ; Puisqu'il est avéré que lorsqu'on dit qu'on aime On dit en même temps qu'on aimera toujours, - Et qu'on n'a jamais vu ni rois ni troubadours Jurer à leurs beautés de les aimer huit jours. Mais cet enfant gâté ne vivait que de crème.

Je sais bien, disait-il un jour qu'on en parlait, Que les trois quarts du temps ma crème a le goùtd'aigre . Nous avons sur ce point un siècle de vinaigre , Où c'est déjà beaucoup que de trouver du lait. Mais toute servitude en amour me déplait ; J'aimerais mieux , je crois , être le chien d'un nègre,

Et mourir sous le fouet comme un cheval rétif, Oue de craindre une jupe, et d'avoir pour maîtresse Un de ces beaux geôliers , au regard attentif. Qui d'un pas mesuré marchant sur la souplesse , Du haut de leurs yeux bleus vous promènent en lesse. Un bâton de noyer, au moins, c'est positif.

On connaît son affaire , — on sait à quoi s'attendre 5

On so frotte le dos , — on s'y fait par degré.

3Iais vivre ensorcelé sous un ruban doré !

Boire du lait sucré dans un maillot vert tendre !

N'avoir à son cachot cpi'un mur si délabré

Qu'on ne s'y saurait même accrocher pour s'y pendre!

Ajoutez à cela que , pour comble d'horreur , La femme la plus sèche et la moins malhonnête Au bout de mes huit jours trouvera dans sa tête . Ou dans quelque recoin oublié de son cœur , Un amant qui jadis lui faisait plus d'honneur , Un cœur plus expansif , une jambe mieux faite,

Plus de douceur dans l'ame, ou de nerf dans les bras.

— Je rappelle au lecteur qu'ici comme là-bas

C'est mon héros qui parle , et je mourrais de honte

S'il croyait un instant que ce que je raconte ,

Ici plus que jamais , ne me révolte pas.

— Or donc, disait Hassan, plus la rupture est prompte,

Plus mes petits talens gardent de leur fraîcheur. C est la satiété qui calcule et qui pense. 'J'ant qu'un grain d'amitié reste dans la balance , Le souvenir souffrant s'attache à l'espérance, Comme un enfant malade aux lèvres de sa sœur. L'esprit n'y voit pas clair avec les yeux du cœur.

Le dégoût , c"est la haine : — et quel motif de haine Pourrais-je soulever? — pourquoi m'en voudrait-on i Une femme dira qu'elle pleure : — et moi donc ! Je pleure horriblement; — je me soutiens à peine; Hue dis-je , malheureux ! il faut qu'on me soutienne. Je n'ose même pas demander mon pardon.

Je me prive du corps, mais je conserve l'ame.

Il est vrai , dira-t-on , qu'il est plus d'une femme

Près de qui l'on ne fait , avec un tel moyen ,

Que se priver de tout et ne conserver rien.

Mais c'est un pur mensonge, un calemLourg infâme,

Qui ne mordra jamais sur un homme de bien.

Voilà ce que disait Hassan pour sa défense. Bien entendu qu'alors tout se passait en France , Du temps que sur l'oreille il avait ce bonnet Qui fit à son départ une si belle danse Par-dessus les moulins. Du reste , s'il tenait A son raisonnement, c'est qu'il le comprenait.

Bien qu'il traitât ramoiir d'api'ès un catéchisme Et qu'il mît tous ses soins à dorer son sophisme , Hassan avait des nerfs qu'il ne pouvait railler. Chez lui la jouissance était un paroxisme. Vraiment inconcevable , et fait pour effrayer : Non pas qu'on l'entendît ni pleurer ni crier. —

Un léger tremblement , — une pâleur extrême , Une convulsion de la gorge, — uu blasphème, — Quelques mots sans raison balbutiés tout bas , C'est tout ce qu'on voyait ; — sa maîtresse elle-même N'en sentait rien , sinon qu'il restait dans ses bras Sans haleine et sans force, et ne répondait pas.

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