LU
Comme ce vieux visii- qui gardait sa sultane , La lame de son sabre entre une femme et lui ! Heureux l'autel impur qui n'a pas de profane ! Ileureux Ihomme indolent pour qui tout est fini Quand le plaisir sémousse, et que la courtisane N'a jamais vu pleurer après qu'il avait ri !
Lin.
Ah ! l'abîme est si grand ! la pente est si glissante ! Une maîtresse aimée est si près d'une sœur ! Elle vient si souvent , plaintive et caressante , Poser , en chuchotant , son cœur sur votre cœur ! L'homme est si faible alors ! la femme est si puissante ! Le chemin est si doux du plaisir au bonheur !
Pauvres gens que nous tous ! — Et celui qui se livi
De ce qu'il aura fait doit tôt ou tard gémir!
La coupe est là, brûlante, — et celui qui s'enivre
Doit rire de pitié s'il ne veut pas frémir !
Voilà le train du monde , et ceux qui savent vivre
Vous diront à cela qu'il valait mieux dormir.
Oui , dormir — et rêver ! — Ah ! que la vie est belle , Quand un rêve divin fait sur sa nudité Pleuvoir les rayons d'or de son prisme enchanté ! Frais comme la rosée , et fils du ciel comme elle ! Jeune oiseau de la nuit, qui , sans mouiller son aile, Voltige sur les mers de la réalité !
Ah ! si la rêverie était toujours possible ! Et si le somnambule, en étendant la main, Ne trouvait pas toujours la nature inflexible Qui lui heurte le front contre un pilier d'airain ! Si Ion pouvait se faire une armure insensible ! Si Ton rassasiait l'amour comme la faim !
LVU.
Pourquoi Manon Lescaut, dès la première scène. Est-elle si vivante , et si vraiment humaine , Qu'il semble qu'on l'a vue, et que c'est un portrait? Et pourquoi l'IIéloïse est-elle une ombre vaine Qu'on aime sans y croire, et que nul ne connaît? Ah ! rêveurs, ah ! rêveurs , que vous a vous- nous fait?
Pourquoi promenez-vous ces spectres de lumière Devant le rideau noir de nos nuits sans sommeil? Puisqu'il faut qu ici-bas tout songe ait son réveil , Et puisque le désir se sent cloué sur terre , Comme ini aigle blessé qui meurt dans la poussière L'aile ouverte, et les yeux fixés sur le soleil !
Manon! sphynx étonnant! véritable syrène,
Cœur trois fois féminin , Cléopàtre en paniers !
Quoi qu'on dise ou qu'on fasse, et bien qu'à Sainte-Hélène
On ait trouvé ton livre écrit pour des portiers,
Tu n'en es pas moins vraie, infâme, et Cléomène '
N'est pas digne à mon sens de te baiser les pieds.
' Sculiilcur gvfic à qui on aUi'i)>iic la Vénus.
Tu m'amuses autant que Tiberge m'ennuie. Comme je crois en toi ! que je t'aime et te hais Quelle perversité ! quelle ardeur inouïe Pour l'or et le plaisir ! Comme toute la vie Est dans tes moindres mots ! Ah ! folle que ^u t Comme je t'aimerais demain si tu vivais !
En vérité , lecteur, je crois que je radote. Si tout ce que je dis vient à propos de botte , Comment goùteras-tu ce que je dis de bon ? J'ai fait un hiatus indigne de pardon ; Je compte là-dessus rédiger une note.
J'en suis donc à te dire Où diable en" suis-je donc?
Lxir.
M'y voilà. — Je disais qu'Hassan, près d'une femme, Etait très-expansif , — il voulait tout ou rien. Je confesse , pour moi , que je ne sais pas bien Comment on peut donner le corps sans donner l'ame : L'une étant la fumée , et l'autre étant la flamme. Je ne sais pas non plus s'il était bon chrétien j
Je ne sais même pas quelle était sa croyance ,
Ni quel secret si tendre il avait confié ,
]\i de quelle façon, (|uand il était en France ,
Ses maîtresses d'un jour lavaient mystifié ,
Ni ce qu'il eu pensait, — ni quelle extravagance
Jv'avait fait blasphémer lamour et 1 amitié.
3Iais enfin , certain soir qu'il ne savait que faire, Se trouvant mal en train, vis-à-vis de son verre, Pour tuer un quart d'heure il prit monsieur Galland. Dieu voulut qu'il y vît comme quoi le sultan Envoyait tous les jours une sultane en terre. Et ce fut là-dessus qu'il se fit musulman.
Tous les premiers du mois , un juif aux mains crochues Amenait chez Hassan deux jeunes filles nues. Tous les quinze du mois on leur donnait un bain , Un déjeuner, un voile, im sequin dans la main , Et puis on les priait d'aller courir les rues. Système assurément rpii n'a rien d'inhumain.
C'était ainsi qii'Hassan , quatre fois par semaine , Abandonnait son ame au doux plaisir d'aimer. Ne sachant pas le turc , il se livrait sans peine : A son aise en français il pouvait se pâmer. Le lendemain , bonsoir. — Une vieille Egyptienne Venait ouvrir la porte au maître , et la fermer.
Ceci pourra sembler fort extraordinaire , Et j'en sais qui riront d'un système pareil. Mais il paraît qu'Hassan se croyait au contraire L'homme le plus heureux qui fût sous le soleil. Ainsi donc pour l'instant , lecteur , laissons-le faije. Le voilà, tel qu'il est, attendant le sommeil.
Le sommeil ne vint pas , — mais cette douce ivresse Qui semble être sa sœur, ou plutôt sa maîtresse ; Qui, sans fermer les yeux, ouvre l'ame à l'oubli; Cette ivresse du cœur, si douce à la paresse Que , lorsqu'elle vous quitte, on croit qu'on a dormi. Pâle comme Morphée . et plus belle que lui ;
C'est le sommeil de l'ame, et non du corps. — On fume. On se remue, on bâille , et cependant on dort. On se sent très-bien vivre, et pourtant on est mort. On ne parlerait pas d'amour, mais je présume Que Ion serait capable avec un peu d'effort... Je crois qu'une sottise est au bout de ma plume.
Avez-vous jamais vu , dans le creux d'un ravin , Un bon gros vieux faisan , qui se frotte le ventre , S'arrondir au soleil , et ronfler comme un chantre? Tous les points de sa boule aspirent vers le centre. On dirait qu'il rumine, et qu'il cuve du vin. Enfin , quoi qu'il eu soit, c'est un état divin.
Lecteur, si tu t'en vas jamais en Terre-Sainte.
Regarde sous tes pieds; tu verras des heureux.
Ce sont de vieux fumeurs qui dorment dans l'enceinte
Où s'élevait jadis la cité des Hél)reux.
Ces gens-là savent seuls vivre et mourir sans plainte :
Ce sont des mendians qu'on prendrait pour des dieux.
Ils parlent rarement . — ils sont assis par terre , Nus , ou déguenillés , le front sur une pierre , N'ayant ni sou ni poche , et ne pensant à rien. Ne les réveille pas; ils t'appelleraient chien. Ne les écrase pas ; ils te laisseraient faire. Ne les méprise pas ; car ils te valent bien.
C'est le point capital du mahométanisme
De mettre le bonheur dans la stupidité.
Que n'en est-il ainsi dans le christianisme !
J'en citerais plus d'un qui l'aïuait mérité ,
Et qui mourrait heureux sans s'en être douté !
Dialjle! j ai <hi malheur , — encore un barbarisme.
On dit mahométisme , et j'en suis bien fâché. Il fallait me lever pour prendre un dictionnaire , Et j'avais fait mon vers avant d'avoir cherché. Je me suis retourné , — ma plume était par terre. J'avais marché dessus , — j'ai souillé de colère Ma bougie et ma verve , et je me suis couché.
Tu vois , ami lecteur , jusqu'où va ma franchise. Mon héros est tout nu, — moi, je suis en chemise. Je pousse la candeur jusqu'à t'entretenir D'un chagrin domestique. — Où voulais-je en venir: Je ne sais vraiment pas comment je vais finir. Je suis comme Enéas portant son père Anchise.
Énéas s'essoufflait, et marchait à grands pas. Sa femme à chaque instant demeurait en arrière. « Créuze , disait-il , pourquoi ne viens-tu pas ? » Créuze répondait : « Je mets ma jarretière. — Mets-la donc , et suis-nous , répondait Enéas. Je vais, si tu ne viens, laisser tomber mon père.
Lecteur, nous allons voir si tu comprends ceci. Anchise , c'est mon poème ; et ma femme Créuze , Qui va toujours traînant en chemin , c'est ma muse. Elle s'en va là-bas quand je la crois ici. Une pierrp l'arrête , un papillon l'amuse. Quand arriverons-nous si nous marchons ainsi ?
Énéas , d'une part, a besoin de sa femme. Sans elle, à dire vrai, ce n'est qu'un corps sansame. Anchise, d'autre part, est horriblement lourd. Le troisième péril , c'est que Troie est en flamme. Mais , dès qu' Anchise grogne ou que sa femme court, Enéas est forcé de s'arrêter tout court.
CHAMT DEUXIEME.
Qu'est-ce que l'amour? L'échange de deux fantaisies , et le contact de deux épidermes. — Champfort. —
Eh bien ! en vérité , les sots auront beau dire , Quand on n'a pas d'argent , c'est amusant d'écrire. Si c'est un passe-temps pour se désennuyer, Il vaut bien la bouillotte j et si c'est un métier , Peut-être qu'après tout ce n'en est pas un pire Que fille entretenue , avocat ou portier.
J'aime surtout les vers , — cette langue immortelle. C'est peut-être un blasphème , et je le dis tout bas ; Mais je l'aime à la rage. Elle a cela pour elle Que les sots d'aucun temps n'en ont pu faire cas , Qu'elle nous vient de Dieu, — qu'elle est limpide et belle, Que le monde l'entend, et ne la parle pas.
Eh bien ! sachez-le donc , vous qui voulez sans cesse Mettre votre scalpel dans un couteau de bois ; Vous qui cherchez l'auteur à de certains endroits , Comme un amant heureux cherche , dans son ivresse, Sur lui billet d'arnour les pleurs de sa maîtresse , Et rêve , en le lisant, au doux son de sa voix.
Sachez-le, — c'est le cœur qui parle et qui soupire Lorsque la main écrit , — c'est le cœur qui se fond j C'est le cœur qui s'étend , se découvre et respire , Comme un gai pèlerin sur le sommet d'un mont. Et puissiez-vous trouver , quand vous en voudrez rire , A dépecer nos vers le plaisir qu'ils nous font.
Qu'importe leur valeur? La muse est toujours belle, Même pour l'insensé , même pour l'impuissant ; Car sa beauté pour nous , c'est notre amour pour elle. Mordez et croassez , corbeaux , battez de l'aile. Le poète est au ciel ; et lorsqu'en vous poussant Il vous y fait monter, c'est qu'il en redescend.
Allez, — exercez-vous, — débrouillez la quenouille. Essoulïlez-vous à faire un bœuf d'une grenouille. Avant de lire lui livre , et de dire : « J'y crois ! » Analysez la plaie , et fourrez~y les doigts ; Il faudra de tout temps que l'incrédule y fouille , Pour savoir si son Christ est monté sur la croix.
Eh ! depuis qxiand un livre est-il donc autre chose Que le rêve d'un jour qu'on raconte un instant ; Un oiseau qui gazouille et s'envole, — une rose Qu'on respire et qu'on jette, et qui meurt en tombant; - Un ami qu'on aborde, avec lequel on cause, Moitié lui répondant, et moitié l'écoutant?
Aujourd'hui, par exemple, il plait à ma cervelle De rimer en sixains le conte que voici. Va-t-on le maltraiter et lui chercher querelle ? Est-ce sa faute à lui si je l'écris ainsi ? Byron, me direz-vous, m'a servi de modèle. Vous ne savez donc pas qu'il imitait Pulci?
Lisez les Italiens , vous verrez s'il les vole. Rien n'appartient à rien, tout appartient à tous. Il faut être ignorant comme un maître d'école Pour se flatter de dire une seule parole Que personne ici-bas n'ait pu dire avant vous. C'est imiter quelqu'un que de planter des choux.
Ah ! pauvre Laforêt ' qui ne savais pas lire, Quels vigoureux soufflets ton nom seul a donnés Au peuple travailleur des discuteurs damnés ! Molière t'écoutait lorsqu'il venait d'écrire. Quel mépris des humains, dans le simple et gros rire . Dont tu lui baptisais ses hardis nouveau-nés !
Il ne te lisait pas, dit-on, les vers d'Alcestc j Si je les avais faits, je te les aurais lus. L'esprit et les bons mots auraient été perdus. Mais les meilleurs accords de linstruraent céleste Seraient allés au cœur comme ils en sont venus. J'aurais dit aux bavards du siècle : « A vous le reste.
' Servautc Je Moliôic.
XH.
Pourquoi donc les amans veillent-ils nuit et jour ? Pourquoi donc le poète aime-t-il sa souffrance? Que demandent-ils donc tous les deux en retour? Une larme, ô mon Dieu, voilà leur récompense; Voilà pour eux le ciel , la gloire et l'éloquence . Et par-là le génie est semblable à l'amour.
Mon premier cbant est fait. — Je viens de le relire.
J'ai bien mal expliqué ce que je voulais dire;
Je n'ai pas dit un mot de ce que j'aurais dit
Si j'avais fait un plan une heure avant d'écrire;
Je crève de dégoût , de rage et de dépit.
Je crois en vérité que j'ai fait de l'esprit.
Deux sortes de roués existent sur la terre : L'un, beau comme Satan , froid comme la vipère Hautain , audacieux , plein d'imitation , Ne laissant palpiter , sur son cœur solitaire , Que l'écorce d'im homme , et de la passion Faisant un manteau d'or à son ambition ;
Corrompant sans plaisir , amoureux de lui-même , Et pour s'aimer toujours voulant toujours qu'on l'aime, Regardant au soleil son ombre se mouvoir ; Dès qu'une source est pure , et que l'on peut s'y voir. Venant comme Narcisse y pencher son front blême . Et cherchant la douleur pour s'en faire un miroir.
Son idéal , c'est lui. — Quoi qu'il dise ou qu'il fasse ,
Il se regarde vivre et s'écoute parler.
Car il faut que demain on dise , quand il passe :
Cet homme que voilà , c'est Robert Lovelace .
Autour de ce mot-là le monde peut rouler;
Il est l'axe du monde , et lui permet d'aller.
Avec lui ni procès , ni crainte , ni scandale. Il jette un drap mouillé sur son père qui râle ; Il rôde, en chuchotant , sur la pointe du pied. Un amant plus sincère , à la main plus loyale , Peut serrer une main trop fort pt l'effrayer; Mais lui , n'ayez pas peur de lui , c'est son métier.
Qui pourrait se vanter d'avoir surpris son ame ? L'étude de sa vie est d'en cacher le fond.. On en parle, — on en pleure, — on en rit, — qu'en voit-on? Quelques duels oubliés , quelques soupirs de femme , Quelque joyau de prix sur une épaule infâme. Quelque croix de bois noir sur un tombeau sans nom.
Mais comme tout se tait dès qu'il vient à paraître !
Clarisse l'aperçoit, et commence à souffrir.
Comme ilest beau! brillant! comme ils'annonceenmaître!
Si Clarisse s'indigne et tarde à consentir,
II dira qu'il se tue , — il se tuera peut-être ; —
Mais Clarisse aime mieux le sauver, et mourir.
Cest le roué sans cœur , le spectre à double face , A la patte de tigre , aux serres de vautour ; Le roué sérieux qui n'eut jamais d'amour. Méprisant la douleur comme la populace , Disant au genre humain de lui laisser son jour , — Et qui serait César, s'il n" était Lovelace.
Ne lui demandez pas s'il est heureux ou non ; Il n'en sait rien lui-même ; il est ce qu'il doit être. Il meurt silencieux , tel que Dieu l'a fait naître. L'antilope aux yeux bleus est plus tendre peut-être Que le roi des forêts ; mais le lion répond Ouil n'est pas antilope , et qu'il a nom : lion.
Voilà l'homme d'un siècle , et l'étoile polaire Sur qui les écoliers fixent leurs yeux ardens ; L'homme dont Robertson fera le commentaire , Qui donnera sa vie à lire à nos enfans. Ses crimes noirciront un large bréviaire Qui brûlera les mains et les cœurs de vingt ans.
Quant au roué français , au don Juan ordinaire , Ivre , riche, joyeux, raillant l'homme de pierre , Ne demandant partout qu'à ti'ouver le vin bon , Bernant monsieur Dimanche , et disant à son père Qu'il serait mieux assis pour lui faire un sermon , C'est l'ombre d'un roué qui ne vaut pas Valmont.
Il en est un plus grand, plus beau, plus poétique . Que personne n'a fait , que Mozart a rêvé , Qu'Hoffmann a tu passer au son de sa musique , Sous un éclair divin de sa nuit fantastique , Admirable portrait qu'il n'a point achevé, Et que de notre temps Shakspeare aurait trouvé.
Un jeune homme est assis au bord d'une prairie, Pensif comme l'amour, beau comme le géniej Sa maîtresse enivrée est prête à s'endormir. Il vient d'avoir vingt ans; son cœur vient de s'ouvrir j Rameau tremblant encor de l'arbre de la vie , Tombé , comme le Christ , pour aimer et souffrir.
Le voilà , se noyant dans des larmes de femme , Devant cette nature aussi belle que lui , Pressant le monde entier sur son cœur qui se pâme Faible , et , comme le lierre , ayant besoin d'autrui , Et ne le cachant pas , et suspendant son ame , Comme un luth éolien , aux lèvres de la nuit.
Le voilà demandant pourquoi son cœur soupire , Jurant , les yeux en pleurs, qu'il ne désire rien , Caressant sa maîtresse , et des sons de sa lyre Lui dorant son sommeil comme un divin gardien , Tendant sa coupe d'or à ceux qu'il voit sourire, Voulant voir leur bonheur pour y chercher le sien.
Le voilà, jeune et beau, sous le ciel de la France. Déjà riche à vingt ans comme un enfouisseur , Portant sur la nature un cœur plein d'espérance , Aimant, aimé de tous , ouvert comme une fleur , Si candide et si frais que l'ange d'innocence Baiserait sur son front la beauté de son cœur.
Le voilà , regardez , devinez-lui sa vie.
Quel sort peut-on prédire à cet enfant du ciel?
L'amour en l'approchant jure d'être éternel ;
Le hasard pense à lui, — la sainte poésie
Retourne en souriant sa coupe d'ambroisie
Sui' ses cheveux plus doux et plus blonds que le miel.
Ce palais , c'est le sien ; — le serf et la campagne
Sont à lui j — la forêt, le fleuve et la montagne
Ont retenu son nom en écoutant l'écho.
C'est à lui le village et le pâle troupeau
Des moines. — Quanti il passe et traverse un hameau .
Le bon ange du lieu se lève et l'accompagne.
Quatre filles de prince ont demandé sa main. Sachez que s'il voulait la reine pour maîtresse , Et trois palais de plus , il les aurait demain; Qu'un juif deviendrait chauve à compter sa richesse, Et qu'il pourrait jeter, sans que rien en paraisse. Les blés de ses moissons aux oiseaux du chemin.
Eh bien! cet homme-là vivra dans les tavernes, Entre deux charbonniers autour d'un poêle assis; La poudre noircira sa barbe et ses sourcils ; Yous le verrez un jour , tremblant et les yeux ternes, Venir dans son manteau dormir sous les lanternes , La face ensanglantée et les coudes noircis.
Vous le verrez sauter sur 1 échelle dorée ,
Pour courir dans un Ijouge au sortir d'un boudoir,
Portant sa lèvre ardente à la prostituée.
Avant qu'à son balcon donc Elvire éplorée ,
Dans la profonde nuit croyant encor le voir ,
Ait cessé d agiter sa lampe et son mouchoir.
Vous le verrez , laquais pour une chambrière , Cachant sous ses habits son valet grelottant ; Vous le verrez , tranquille et froid comme une pierre, Pousser dans les ruisseaux le cadavre d'un père , Et laisser le vieillard traîner ses mains de sang Sur des murs chauds encor du viol de son enfant.
Que direz-vous alors? Ah ! vous croirez peut-être Que le monde a blessé ce cœur vaste et hautain , Que c'est quelque Lara qui se sent méconnaître, Que l'homme a mal jugé, qui sait ce qu'il peut être Et qui , s'apei'cevant qu'il le serait en vain , Rend haine contre haine , et dédain pour dédain.
Eh bien! vous vous trompez. — Jamais personne au monde iS'a pensé moins que lui qu'il était oublié. Jamais il n'a frappé sans qu'on ne lui réponde 5 Jamais il n'a senti l'inconstance de l'onde , Et jamais il n'a vu se dresser sous son pié Le vivace serpent de la fausse amitié.
Que dis-je? tel cpi il est, le monde l'aime encore; Il n"a perdu chez lui ni ses biens, ni son rang. Devant Uieu , devant tous, il s'asseoit à son banc. Ce qu'il a fait de mal, personne ne 1 ignore ; On connaît son génie, on Tadmire, on l'honore. — — Seulement, voyez-vous, cet homme, c'est don Juai
Oui , don Juan. Le voilà ce nom que tout répète, Ce nom mystérieux que tout l'univers prend , Dont chacun vient parler , et que nul ne comprend : Si vaste et si puissant qu'il n'est pas de poète Qui ne l'ait soulevé dans son cœur et sa tête , Et pour l'avoir tenté ne soit resté plus grand.
Insensé que je suis ! que fals-je ici moi-même ? Etait-ce donc mon tour de leur parler de toi , Grande ombre, et d'où viens-tu pour tomber jusqu'à moi? C'est qu'avec leurs horreurs, leur doute et leur blasphème, Pas un d'eux ne t'aimait, don Juan ; et moi je t'aime, Comme le vieux Blondel aimait son pauvre roi.
( )h ! qui me jettera sur ton coursier rapide !
Uh ! qui me prêtera le manteau voyageur ',
l'our te suivre en pleurant, candide corrupteur!
Oui me déroulera cette liste homicide,
Cette liste d'amour si remplie et si vide ,
Et que ta main peuplait des oublis de ton cœur !
Trois mille noms charmans! troismillenomsdefemme!
Pas un qu'avec des pleurs tu nais balbutié !
Et ce foyer d'amour qui dévorait ton ame ,
Qui , lorsque tu mourus , de tes veines de flamme
Remonta dans le ciel comme un ange oublié ,
De ces trois raille amours pas un qui Tait noyé !
' Méphistophélès et Faust voyagent dans un matiteau magiqnc. Voyez Faust, i" partie.
Elles t'aimaient pourtant , ces filles insensées Que sur ton cœur de fer tu pressas tour à tour j Le vent qui t'emportait les avait traversées ; Elles t'aimaient , don Juan , ces pauvres délaissées Qui couvraient de baisers l'ombre de ton amour , Qui te donnaient leur vie , et qui n'avaient qu'un jour!
Mais toi , spectre énervé , toi , que faisais-tu d'elles Ah ! massacre et malheur ! tu les aimais aussi. Toi , croyant toujours voir sur tes amours nouvelles Se lever le soleil de tes nuits éternelles, Te disant cliaque soir : peut-être le voici , Et l'attendant toujours , et vieillissant ainsi !
Demandant aux forêts, à la mer. à la plaine , Aux l)rises du matin , à toute heure, à tout lieu , La femme de ton ame ef de ton premier vœu ! Prenant pour fiancée uïi rêve , une ombre vaine , Et fouillant dans le cœtir d'une hécatombe humaine , Prêtre désespéré , pour y chercher ton dieu.
Et que voulais-tu donc? — Voilà ce que le monde Au bout de trois cents ans demande encor tout bas. Le sphinx aux yeux perçans attend qu'on lui réponde. Ils savent compter l'heure, et que leur terre est ronde, Ils marchent dans leur ciel sur le bout d'un compas ,• Mais ce que tu voulais, ils ne le savent pas.
Quelle est donc, disent-ils, cette femme inconnue, Qui seule eût mis la main au frein de son coursier? Qu'il appelait toujours et qui n'est pas venue ? Où lavait-il trouvée ? Où l'avait-il perdue ? Et quel nœud si puissant avait su les lier , Que, n'ayant pu venir, il n'ait pu l'oublier?»