‹ Un spectacle dans un fauteuilChapitre 81 sur 82 · LUI · texte numérisé non relu

LUI

Tu mourus plein d'espoir dans ta route in6nie , Et te souciant peu de laisser ici-bas Des larmes et du sang aux traces de tes pas. Plus vaste que le ciel et plus grand que la vie , Tu perdis ta beauté , ta gloire et ton génie, Pour un être impossible , et qui n'existait pas.

Et le jour que parut le convive de pierre , Tu vins à sa rencontre , et lui tendis la main ; Tu tombas foudroyé sur ton dernier festin : Symbole merveilleux de Ihomme sur la terre, Cherchant de ta main gauche à soulever ton verre, Abandonnant ta droite à celle du destin !

Maintenant , c'est à toi , lecteur , de reconnaître Dans quel gouffre sans fond peut descendre ici-bas Le rêveur insensé qui voudrait d'un tel maître. Je ne dirai qu'un mot, et tu le comprendras : Ce que don Juan aimait, Hassan l'aimait peut-être; Ce que don Juan cherchait, Hassan n'y croyait pas.

CHAIVÏ TROISIEME,

Ou vais-je ? — oùsuis-je?

— Classiques Français.

Je jure devant Dieu que mon unique envie

Etait de raconter une histoire suivie.

Le sujet de ce conte avait quelque douceur ,

Et mon héros peut-être eût su plaire au lecteur.

J'ai laissé s'envoler ma plume avec sa vie,

En voulant prendre au vol les rêves de son cœur,

Je reconnais bien là ma tactique admirable. Dans tout ce que je fais j'ai la triple vertu D'être à la fois trop court, trop long , et décousu. Le poème et le plan , les héros et la fable , Tout s'en va de travers , comme sur une table Un plat cuit d'un côté , pendant que l'autre est cru.

Le théâtre à coup sur n'était pas jnon affaire. Je vous demande un peu quel métier j"y ferais , Et de quelle façon je m'y hasarderais , Quand j'y vois trébucher ceux qui dans la carrière Debout depuis vingt ans sur leur pensée altière , Du pied de leurs coursiers ne doutèrent jamais.

Mes amis à présent me conseillent d'en rire, De couper sous l'archet les cordes de ma lyre, Et de remettre au vert Hassan et Namouna. Mais j'ai dit que l'histoire existait , — la voilà. Puisqu'en son temps et lieu je n'ai pas pu l'écrire, Je vais la raconter ; l'écrira qui voudra.

Un jeune musulman avait donc la manie D'acheter aux bazars deux esclaves par mois. L'une et l'autre à son lit ne touchait que trois fois. Le q\iatrième jour, l'une et l'autre bannie, Libre de toute chahie, et la bourse garnie Laissait la porte ouverte à quelque nouveau choix.

Il se trouva du nombre une petite fille Enlevée à Cadix chez un riche marchand. Un vieux pirate grec Favait trouvé gentille , Et comme il connaissait quelqu'un de sa famille . La voyant au logis toute seule en passant , Il l'avait à son brick emportée en causant.

Hassan toute sa vie aima les Espagnoles. Celle-ci l'enchanta , — si bien qu'en la quittant Il lui donna lui-même un sac plein de pistoles, Par-dessus le marché quelques douces paroles , Et voulut la conduire à bord d'un bâtiment Qui , pour son cher pays , partait par un bon vent.

Mais la pauvre Espagnole au cœur était blessée. Elle le laissait faire, et n'y comprenait rien, Sinon rpielle était belle, et quelle laimaitbien. Elle lui répondit : « Pourquoi m'as-ta chassée? Si je te déplaisais, que ne ra'as-tu laissée? N'as-tu rien dans le cœur de m'avoir pris le mien?

Elle sen fut au port , et s'assit en silence Tenant son petit sac , et n'osant murmurer. Mais quand elle sentit sur cette mer immense Le vaisseau s'émouvoir et les vents soupirer, Le cœur lui défaillit , et perdant lespérance, Elle baissa son voile et se prit à pleurer.

Il arriva qu'alors six jeunes Africaines

Entraient dans un bazar les bras chargés de chaînes.

Sur les tapis de soie un vieux juif étalait

Ces beaux poissons dorés pris d'un coup de filet.

La foule trépignait, — les cages étaient pleines,

Et la chair marchandée au soleil se tordait.

Par un double hasard Hassan vint à paraître j Namouna se leva , s'en fut trouver le vieux : « Je suis blonde , dit-elle , et je pourrais peut-être Me vendre un peu plus cher avec de faux cheveux. Mais je ne voudrais pas qu'on put me reconnaître. Peignez-moi les sourcils, le visage et les yeux.

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