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Un Spiritualisme sans Dieu

Il est des vérités si bien liées entre elles, qu'il paraît impossible d'en rejeter une seule sans abandonner par là même toutes les autres. Telles sont, par exemple, la spiritualité de l'àme, le caractère absolu de la vérité, du bien, du devoir, et par-dessus tout l'existence de Dieu. Il semble qu'en révoquant en doute cette dernière vérité, vjers laquelle toutes les autres convergent, on doive hésiter également sur toutes les vérités fondamentales en métaphysique, en morale, en psychologie. Car si Dieu n'existe pas, si l'Etre des êtres, l'absolu par essence, n'est qu'une idée éphémère de notre esprit, ou tout au plus une réalité vague et inconsciente qui prend toutes les formes dans la nature, comment les concepts du vrai, du beau, du bien moral et, par là même, du devoir, répondraient-ils à un objet absolu ? Oté le vrai subsistant, que devient la vérité dont s'éclaire notre

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intelligence : Oté le bien subsistant, que devient celui qui attire sans cesse notre volonté ? Il n'}' a pas de loi morale sans un législateur suprême, et le devoir ne se conçoit pas sans un premier droit vivant.

Les vérités psychologiques ne sont pas moins compromises que les vérités métaphysiques et morales. Car, si l'absolu disparaît du champ de nos spéculations, s'il ne nous est plus permis de l'atteindre, même aux heures trop rares où notre esprit croit s'élever au-dessus de tout ce qui est sensible et contempler ce qui ne passe pas, quelle raison nous reste-t-il de supposer en nous une faculté distincte des sens ? Si Tabsolu n'est pas, pourquoi aurions-nous la l'acuité de le découvrir, de l'atteindre, de le connaître? Or, cette faculté, c'est précisément l'intelligence ou la raison, qui distingue l'homme.

L'existence de Dieu nous apparaît donc comme une vérité centrale, importante entre toutes : la ps3xhologie, la morale, la métaph3^sique sont menacées dans leurs principes, si cette existence est positivement révoquée en doute. Il est vrai qu'on peut faire abstraction de l'existence de Dieu en traitant de ces sciences ; mais on ne peut la nier ni rien construire de solide sur cette négation. Toutes les sciences philosophiques supposent Dieu ou le démontrent de quelque manière, sous peine de ne pas conclure.

Mais telle n'est point la manière de voir de beaucoup de philosophes de ce temps. On s'efforce aujourd'hui de séparer la cause de Dieu et de la religion de celle de la science. Les mieux intentionnés, parmi ceux qui poursuivent ce dessein, nous affirment que la religion et la science ont tout à gagner dans cette séparation, qui s'imposerait de plus en plus. Que la religion, que la théologie qui est son organe se désintéresse donc de la psychologie, de la métaphysique et de la morale scientifique, car elle ne peut que les compromettre ou se compromettre elle-même. Elle sera compromise, si elle s'implique dans des théories de métaphysique et de psychologie ; car il n'est rien de plus contesté aujourd'hui que la métaphysique, et, d'autre part, la ps}^chologie est une science à refaire, elle vient à peine de

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découvrir sa méthode. A son tour la théologie compromettrait la morale, en voulant se la subordonner ; car la morale est la plus incontestée des sciences : la théologie, au contraire, n'est pas moins discutée que les religions.

Cependant, nous n'hésiterons pas à soutenir que toutes les sciences philosophiques et religieuses doivent s'allier ensemble et s'éclairer mutuellement. S'il n'est pas permis, ni même possible aujourd'hui, de les confondre, il n'est pas permis non plus de les séparer. Aucune d'elles ne peut se désintéresser impunément des autres. Tout se tient, tout s'enchaîne dans les connaissances, aussi bien que dans la nature. L'union est même d'autant plus étroite que les connaissances sont plus élevées, et qu'elles ont pour objet ce qu'il y a de plus profond dans la réalité. Ce n'est pas en se rapprochant du centre qu'on doit moins céder à l'attrait de l'unité : ce n'est pas en généralisant ses vues qu'on doit borner et rétrécir ses intentions. Les savants devraient moins s'ignorer les uns les autres ; ils ne peuvent sans danger se désintéresser des principes et des conclusions qui ne leur appartiennent pas directement. Viendra le moment où ces principes et ces conclusions seront tournés contre eux, et ils seront condamnés avant d'avoir été entendus. Aucune science philosophique en particulier, la morale peut-être moins que les autres, ne peut se désintéresser de la théodicée. Il n'en est pas une qui puisse se flatter de résister victorieusement à toutes les attaques, si elle n'invoque ou ne suppose tôt ou tard l'existence de Dieu. Mous nous proposons aujourd'hui de le constater particulièrement pour la psychologie.

Le spiritualisme peut-il s'affranchir de la théodicée ou dénaturer cette science ? Peut-il aboutir impunément à la négation d'un Dieu réel et personnel, pour ne retenir et ne proposer au culte de l'âme qu'un Dieu idéal, ou du moins indéterminé et inconscient ? Nous ne le croyons pas. Le spiritualisme, c'est-à-dire cette doctrine psychologique qui élève la raison au-dessus des sens et lui promet la même immortalité qu'à son objet qui est immuable, implique nécessairement l'existence d'un Dieu digne de ce nom. Il

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n'v a pas d esprit sans le Père des esprits. Ainsi Tavait compris Victor Cousin : « Notre vraie doctrine, écrivait-il, notre vrai drapeau est le spiritualisme... Elle enseigne la spiritualité de Tàme, la liberté et la responsabilité des actions humaines, l'obligation morale, la vertu désintéressée, la dignité de la justice, la beauté de la charité, et, par delà les limites de ce monde, elle montre un Dieu auteur et type de l'humanité, qui, après Tavoir faite évidemment pour une fin excellente, ne l'abandonnera pas dans le développement mystérieux de sa destinée, 'i; »

Telle n'estpas Topinion de M.Vacherot, d'ailleurs si fidèle, sous d'autres rapports, à l'esprit de l'école éclectique [2]. Ses

(i) i5 juin i853. Avant-propos du TVj/, du Beau et du Bien.

(2) M. Vacherot est né à Langres en 1800. Il entra à rÉcolc normale en 1827, professa quelque temps la philosophie en province, fut reçu agrégé en i833, docteur en i836, et choisi par Cousin, l'année suivante, comme directeur des études à l'Ecole normale II remplit en même temps les fonctions de maître des conférences de philosophie et suppléa Cousin, en 1839, dans sa chaire de la Sorbonne. Son ouvrage principal, Histoire critique de l'école d'Alexandrie., 3 vol. in-8°, fut publié de 1846 à i85i. Ses opinions philosophiques furent vivement combattues par l'abbé Gratry, aumônier de l'École, qui donna sa démission. Le directeur lui-même fut mis en disponibilité en i85i, et, l'année suivante, avant refusé le serment à l'Empire, il fut déclaré démissionnaire. Ses opinions politiques ont été exposées notamment dans La Démocratie (1859), ouvrage qui eut un grand retentissement et valut à son auteur une sévère condamnation et la privation de ses droits politiques, maintenue jusqu'en 1870. En 1868, ^I. Vacherot a remplacé Cousin à l'Académie des sciences morales et politiques. Maire du V*^ arrondissement de Paris pendant le siège, il fut élu représentant de la Seine à l'Assemblée nationale, où il siégea au centre gauche. Il soutint la loi de la liberté de l'enseignement supérieur. — Outre les deux ouvrages signalés plus haut, on a encore de lui : Théorie des premiers principes suivant Aristote, et De rationis auctoritate (i836), thèses ; la rédaction de deux volumes du Cours d'histoire de la philosophie au xviii« siècle, professé par Cousin en 1819 et 1820; École sensualiste (1839) et Ecole écossaise [i^^o] \ une Introduction au cours d'histoire de la philosophie morale au xix« siècle, du même professeur (1841) ; une Lettre à M. l'abbé Gratry, en réponse à VEtude sur la sophistique contemporaine [l'èli] ; la Métaphysique et la Science (i858), 2 vol.; Essais de philosophie critique (1864); \di Religion (18681 : la Science et la Conscience (1870); divers articles dans \e Dictionnaire des sciences philosophiques, ô.e M. Franck, dans la Revue des D^ux-Mondes, etc, ; enfin le Nouveau Spiritualisme (1884^, qui fait l'objet principal de cette étude.

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opinions philosophiques ne datent pas délier. Après une longue et laborieuse carrière consacrée tout entière à la philosophie, il peut avoir la satisfaction, bien triste à certains égards, de se dire qu'il n'a pas change : (c J'étais libre penseur, écrit-il, quand le nom était plus iK)blement porté. Je garde ce nom, dont pouvaient s'honorer les sincères amis de la liberté, alors qu'il y avait pour eux quelques risques à courir. » Mais M. Vacherot n'est pas seulement un libre penseur. Son rationalisme, qui lui est commun aujourd'hui avec tant d'autres philosophes, n'a pu s'arrêter même au déisme. Tandis que Cousin et la plupart de ses successeurs établissaient l'existence d'un Dieu réel et personnel, M. Vacherot s'est refusé obstinément à partager leur théodicée. Nous dirons pourquoi, dans la suite de cette étude. Toutefois, en se séparant des philosophes de son école sur ce point capital, il n'en est pas moins resté un partisan décidé du spiritualisme et de la morale du devoir, un défenseur déclaré de la métaphysique contre le mépris et les entreprises du positivisme. Dans le Noin>eau Spiritualisme^ qui vient de sortir de sa plume, et que l'on peut regarder comme son testament philosophique, il s'est appliqué à résumer et à justifier toutes les idées principales auxquelles il a consacré sa vie et ses nombreux écrits.

On ne peut, à la lecture de cet ouvrage où l'auteur a con- * dense le fruit de ses meilleures réflexions, se défendre de deux sentiments bien distincts : l'un, de sympathie et même d'admiration ; l'autre, de regret. Ce noble esprit qui, depuis si longtemps, s'est privé de la foi chrétienne, lui rend parfois les hommages les plus désintéressés et les plus éclatants. N'ayant guère vu le christianisme que par le dehors, il en a deviné de quelque manière le dedans, ou plutôt il s'est souvenu des impressions de sa jeunesse. Au lieu de les effacer comme un remords importun, il les a recueillies pour les goûter avec réflexion ; il les a exprimées avec une sorte de complaisance et d'amertume résignée qui fait songer à cette âme naturellement chrétienne , vivante dans chaque homme et soupirant toujours, quoi qu'il fasse, après le Verbe venu pour nous délivrer tous. M.A\acherot nous rap-

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pelle Joullroy qui, dans un âge bien différent, mais avec la même maturité d'esprit et le même coup d'œil philosophique, appréciait si bien quelquefois le christianisme, sans avoir pourtant assez de courage pour y rentrer. Nos lecteurs nous sauront gré sans doute, avant d'entreprendre cette étude sur la philosophie de Tun des penseurs les plus remarquables de ce temps, de mettre sous leurs yeux quelques-uns de ces aveux qui honorent toujours celui qui les fait, quelles que soient d'ailleurs les restrictions qu'il y apporte.

M. A'acherot a fort bien compris la force de la religion et l'empire bienfaisant qu'elle exerce sur les âmes, comme aussi l'impuissance de !a philosophie. Il sent bien que la raison ne suffit pas à l'homme et qu'il lui faut en outre une croyance. Mais si la cro3^ance est nécessaire, pourquoi supposer que la foi, même la mieux motivée, est une illusion ? « Quelque opinion, dit-il, qu'on ait sur la vérité objective du mystère, on ne peut en nier la vertu psychologique. Toute cro3'ance sincère, fut-elle une illusion, a une puissance d'action qui lui est propre. Elle a lait et fera toujours, tant qu'elle restera dans le cœur de l'homme, des miracles de charité, d'héroïsme, de sacrifice, non pas seulement chez les individus comme la science et la philosophie peuvent en faire, mais encore chez les peuples. Voilà ce qui doit faire réfléchir le philosophe dont le prosélytisme serait tenté de gagner les foules à ses doctrines. )> Puis il ajoute cette parole profonde : « Quand la foi en sort, sait-on bien quelle vertu y entre? » Il cite ensuite ces paroles de Michelet qu'il s'approprie : « Faisons les fiers tant que nous voudrons, philosophes et raisonneurs que nous sommes aujourd'hui. Mais qui de nous, parmi les agitations du mouvement moderne, ou dans les captivités volontaires de l'étude, entend sans émotion le bruit de ces belles fêtes chrétiennes, la voix touchante des cloches, et comme leur doux reproche maternel ? L'esprit reste ferme, mais l'âme est bien triste. Le croyant de l'avenir, qui n'en tient pas moins de cœur au passé, pose alors la plume et ferme le livre ; il ne peut s'empêcher de dire : Ah ! que ne suis-je

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avec eux, un des leurs, et le plus simple, le moindre de ces enfants ! »

On ne peut mieux exprimer cette désolation secrète, cette douleur calme et poignante d'une âme qui s'est privée du Dieu de son enfance, mais qui est trop bien faite pour se consoler jamais de l'avoir perdu. Une réflexion se présente naturellement à l'esprit du chrétien qui lit ces aveux navrants. Pourquoi se montrer si cruel envers soi-même et imposer à son âme le poids de l'incrédulité de l'esprit? Si l'incrédulité était juste, elle ne serait pas si difficile à porter. Les vérités supérieures nous délivrent au lieu de nous enchaîner, et surtout elles n'attristent pas. L'incrédulité n'entraîne avec elle cette tristesse, ce deuil, que parce qu'elle manque à la vérité. Les âmes qui ne croient plus, mais qui en gémissent, devraient se le dire; elles devraient soumettre leur incrédulité à un examen sévère et plus impartial que celui que leur jeunesse se permit prématurément et qui fut la ruine de leur foi.

Sans doute M. Vacherot n'a pas soumis son incrédulité à la critique, comme il avait autrefois soumis sa croyance. Il le pourrait cependant mieux que bien d'autres, car il n'ignore pas la religion dont il s'est séparé. Il a très bien compris, par exemple, que le mystère central du christianisme, celui qui explique toute sa force, c'est le m3^stère d'un Dieu fait homme et crucifié par amour. « Si l'homme- Dieu n'est plus que l'homme divin, dit-il, quelle sera sa puissance sur l'âme chrétienne? Quel maître de morale vaudra jamais celui dont le croyant peut dire : Ce n'est pas un fils de Dieu, c'est Dieu lui-même qui m'instruit par sa parole, sa vie et sa mort. « En eflet, si Jésus-Christ n'est qu'un sage ou un prophète, le christianisme change de caractère. Et même comment pourrait-il, après dix-huit siècles, vivre encore de l'esprit que lui laissa son auteur? Il n'y a qu'un Dieu qui puisse agir de la sorte dans tous les temps, sur toutes les âmes et sur chacune en particulier; il n'\^ a qu'un Dieu qui puisse toucher les cœurs et entraîner les peuples.

La seule religion qui ait donné parfaitement Dieu à

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riionmic, sans abaisser la Divinité et sans abuser l'homme sur sa vraie nature et sur ses infirmités, c'est assurément le christianisme. 11 a du même coup fondé la vertu d'humilité, qui n'existait pas auparavant, et élevé la nature humaine à une dignité que le paganisme et la philosophie n'avaient pas espérée. Le commerce de la Divinité avec l'humanité est devenu intime, journalier, populaire, et Dieu n'en a pas été diminué, et l'homme n'a été que plus fortifié et mieux secouru. Jésus-Christ, homme et Dieu tout ensemble, crucifié pour ses frères et ses créatures, est le médiateur de cette alliance incomparable qui unit la Divinité miséricordieuse à l'humanité soutirante. De là un amour pour la Divinité que nous ne trouvons dans aucune autre religion. Le chrétien est épris de Dieu, il l'aime passionnément, il Taime jusqu'au martyre. Car le martyre n'est pas seulement un acte suprême de foi, c'est avant tout un acte héroïque de souffrance et d'amour. A cet amour qui s'élève sans cesse vers Dieu du cœur de l'humanité, répondent des consolations célestes, qui ne cessent de descendre sur toutes les souffrances chrétiennement supportées, unies aux souffrances de Jésus-Christ. Aucune religion n'a consolé les âmes affligées comme le fait le christianisme : c'est qu'il est la religion de l'amour. M. Vacherotl'a bien compris. Ici nous ne pouvons mieux faire que de le citer longuement : c( Le plus grand miracle de la religion, celui que nulle science, nulle philosophie, nulle raison ne peut faire comme elle, c'est la consolation des cœurs blessés. En enseignant son Dieu aux sages, aux forts, aux vaillants de ce monde, la philosophie peut leur dire : « Contemplez, admirez, oubliez vos misères devant le sublime spectacle de l'ordre universel. )) A la religion seule du Dieu fait homme appartient la vertu de consoler les faibles et les affligés, en leur montrant le Calvaire. Qui console le mieux la mère pleurant aux pieds du Crucifié l'enfant arraché de ses bras par la marâtre Nature? Est-ce la vision mystique de cet enfant emporté au ciel sur les ailes des anges, si douce qu'elle soit au cœur d'une mère? N'est-ce pas le dialogue muet et intime entre le Dieu qui a porté sa croix et la pauvre âme qui,

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elle aussi, a souffert sa passion : « Seigneur, je succombe à ma douleur. « — ■ « Je pensais à toi dans mon agonie; j'ai versé telles gouttes de sang pour toi. » C'est Pascal qui parle. On ne console de telles tristesses que par l'amour. L'espe'rance elle-même des félicités célestes pour les chers êtres perdus n y suffit pas. Autre dialogue entre la sœur de charité et son Dieu : « Seigneur, je porte un bien lourd fardeau de misères, w — « Ma fille, au jardin des Oliviers, j'ai porté le poids des iniquités de l'Humanité entière. )> Autre dialogue encore entre la femme qui tombe et le maître qui la relève : « Seigneur, ne suis-je pas indigne de votre pitié?» — (( Que celui qui est sans péché te jette -la première pierre. ))

(( Sainte Thérèse et Pascal le sentaient bien : le seul Dieu consolateur est celui qu'on peut aimer. Toute âme religieuse qui n'a point connu le mystère de la Croix peut craindre, respecter, adorer l'Eternel, se résigner et se soumettre à ses volontés, comme Job sur son fumier, dans les épreuves qu'il lui inflige. Devant sa grandeur et sa puissance, elle ne peut se consoler. Si la raison va jusqu'à Dieu le Père, le cœur ne se repose qu'en Dieu le Fils. »

C'est dans les harmonies du christianisme avec le cœur humain que gît principalement le secret de sa force. Ne voir dans le christianisme qu'un système de vérités religieuses rigoureusement déduites les unes des autres, et opposant aux attaques de l'hérésie et de l'incrédulité une résistance invincible, ce ne serait le connaître que par le dehors. L'Eglise sans doute ne s'est jamais désintéressée d'aucun de ses dogmes ni de la manière dont ils étaient défendus ; elle sait très bien qu'ellç ne peut sacrifier aucune vérité spéculative sans compromettre son existence ou quelque chose de son action sur les âmes : elle ne peut continuer son œuvre de salut et de sanctification qu'à la condition d'être reconnue pour vraie par les esprits, et d'autant mieux qu'ils sont plus affranchis de tout préjugé et plus instruits. Cependant ce qui fait sa principale force et sa vie, c'est quelque chose de plus intime que la vérité, c'est l'amour; la foi n'est que la préparation et la sauvegarde

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de la charitci ; ses docteurs ne lui feront jamais oublier ses martyrs : la doctrine est pour la sainteté. M. Vacherot l'a bien senti et il Texprime en des termes tels que nous ne saurions rien y changer. Mais ce qu'il n'a pas compris aussi bien, c'est que la Ibree morale du christianisme dérive de sa vérité : une foi qui ne serait qu'une pieuse illusion, n'aurait point cette efficacité merveilleuse ; les consolations profondes et durables ne s'appuient que sur des certitudes. Si l'Eglise seule a pu consoler l'humanité et lui inspirer cet amour sans pareil, c'est que seule elle a pu l'instruire et mériter toute créance.

Il ne nous suffit donc pas que nos adversaires, et parmi eux des esprits d'élite, comme M. Vacherot, conviennent, en des termes qui nous toochent, que le christianisme est une religion admirable, q^ui seule peut consoler les cœurs, leur faire aimer la Divinité et moraliser les peuples : tout ce qu'ils nous accordent n'est rien encore à nos yeux, s'ils refusent de reconnaître que le christianisme est autre chose qu'une généreuse et bienfaisante illusion. Le christianisme, pris dans son fond, c'est la vérité philosophique et religieuse : il mérite l'adhésion des philosophes et des critiques aussi bien que l'assentiment et le respect des peuples.

Mais ici nous sommes en complet désaccord avec M. Vacherot.Sa philosophie n'est point la nôtre : malgré de nombreux points de contact, elles sont en contrwdiction l'une avec l'autre sur des parties essentielles, a Je pense aujourd'hui, dit-il, tout ce que j'ai pensé dans ma jeunesse philosophique, sur la religion, sur la philosophie, sur Dieu, sur la Providence, sur le monde, sur l'âme humaine, sur la liberté, sur la loi morale. » Or, quelles sont les doctrines de M. Vacherot sur ces grands objets de la pensée ? S'il défend avec nous la cause du spiritualisme et de la métaphysique, il refuse d'autre part d'admettre l'ordre surnaturel. Et non seulement il est rationaliste; mais il sacrifie encore, sinon l'existence, du moins la personnalité de Dieu, tout en espérant se garder néanmoins de l'athéisme et du panthéisme. Quelque intenable que soit en elle-même la position de défense qu'il s'est choisie, il a su la fortifier avec art, il a mis

à profit toutes les ressources d'un esprit subtil et d'un savoir très étendu.

Parmi les ve'rite's particulières qu'il établit, il en est qu'il a mieux comprises peut-être qu'aucun philosophe de son école. Grâce à une critique sévère, qui sait tenir compte de tous les progrès accomplis dans les sciences, il a sacrifié certaines théories particulières à l'école de Cousin, et qui compromettent la cause du spiritualisme au lieu de lui apporter un vrai secours. Sa philosophie est donc préférable, sous certains rapports, au rationalisme et au déisme de certains philosophes contemporains. Et alors même qu'il abandonne les vérités essentielles de la théodicée, il a soin de tournei' contre ses adversaires les objections les plus redoutables que soulève l'existence d'un Dieu à la fois nécessaire en lui-même et libre, infini et personnel, que rien ne limite, et cependant créateur d'un monde qui se distingue de lui. Il se flatte que sa métaphysique seule lui permettra d'éviter ces objections sans tomber dans aucune absurdité.

Nous devons le suivre dans l'exposé de cette doctrine, résumer sa pensée, en saisir les principaux traits, montrer ce qu'elle contient de conforme à la philosophie chrétienne et signaler les concessions injustes faites à nos communs adversaires, en un mot relever tout ce qui nous paraîtra faux ou incomplet. Nous suivrons à cet effet le même ordre général que l'auteur. Nous apprécierons avec lui les tentatives qui ont été renouvelées depuis Kant, pour constituer une métaphysique et avec elle le spiritualisme. Nous discuterons ensuite les méthodes employées et les doctrines principales concernant la matière, l'âme et Dieu. Enfin nous tirerons nos conclusions, et nous nous prononcerons à notre tour sur cette évoliition présentée aujourd'hui comme le dernier mot de toute philosophie et qu'il est possible d'entendre de manières si différentes. Nous serons obligé, au cours de cette étude et de ces discussions, de toucher à des objets bien nombreux et bien divers; mais nous ne perdrons pas de vue notre principal but : faire connaître la métaphysique et le spiritualisme de M. Vacherot, et en montrer l'insuffisance.

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