LA GENÈSE DES ÉLÉMENTS CHIMIQUES
$S 13. Il nous reste à considérer les actes chimiques en nous piäçant à un autre r int de vue, celui de la formation des éléments chimiques aux dépens d’une matière première, homogène, comme le veut Lorenz Oken (!).
Le premier degré dans le développement entologique est la cosmogonie ou la formation des corps célestes aux dépens de la matière antérieure; il est suivi par la genèse des éléments chimiques, ses premiers phénomènes sont les corps célestes ; ils forment l’objet de la Cosmogonie. Ceux-ci se développent davantage et se
(1) Notons à ce propos le passage suivant, extrait de la Physiophilosophie, d'Oken, traduite par Tulk, publiée par la Ray Society de Londres, en 1847, avec une préface due à Oken lui-même : « La Physio-philosophie se divise en trois parties. La première est la doctrine du Tout, ou de l’Universel (de Toto) —Mathésiologie; la seconde est celle des Etres, (de Entibus) — Ontologie ; la troisième est celle de l’Universel dans les Etres singuliers (de Toto in Entibus) — Biologie.
» La science de Universel elle-même se divise en deux parties, celle du Tout immatériel, la Pneumatogénie, et celle du Tout matériel, l’'Hylogénie. L'Ontologie nous fait connaitre les phénomènes de la matière. »
divisent en éléments chimiques: la Séoichiogenèse. Leur développement ultérieur donne lieu à des espèces minérales: la minéralogie. Ces minéraux peuvent être considérés collectivement : on a alors la géogenèse. Le Tout dans les êtres singuliers est la vie ou le monde organique: il comprend, à son tour, les plantes et les animaux. » Son étude forme l'objet de la Biologie et de ses subdivisions ou la Stoïchiogenèse. »
$ 14. L'idée de la genèse des éléments a pris une forme précise à la suite de l'étude des équivalents chimiques et de celle des lois numériques que les propriétés des corps hydro-carbonés ont permis de découvrir. Nous avons écrit ce qui suit, sur ce sujet, en 1874, dans un essai intitulé : ” Cent Ars de Progrès dans la Chimie théorique (12). ”
” Déjà en 1829, Dobereiner appelait l’attention sur les triades de corps, comme le lithium, le sodium et le potassium, dans lesquelles l'équivalent du terme moyen est la moyenne des équivalents des extrêmes. Pettenkofer et Dumas reprirent l'étude de cette question en 1851, à peu près en même temps, et sans aucun doute à l'insu l’un de l’autre; ils firent remarquer que les relations numériques de ces corps, ainsi que de beaucoup d’autres radicaux inorganiques,
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n L'idée de Dumas paraît, à la vérité, inadmissible, si, comme les nombres de Berzelius semblent le prouver, il n’y a aucune relation simple entre les poids atomiques; mais si, au contraire, comme le suppose Prout, il existe un rapport simple de cette nature, il ne serait pas impossible que les idées sur l’unité de la matière puissent être vraies.
n Dumas fit connaître, en 1859, le résultat de ses longues et laborieuses recherches sur les poids équivalents d’un grand nombre de corps; il en tira la conclusion que la loi de Prout était exacte et que les poids atomiques étaient multiples d’une grandeur égale au quart de l’atome d'hydrogène... Ces résultats venant à l'appui des analogies de propriétés reconnues entre les
corps organiques et les corps inorganiques (!), engagèrent Dumas à considérer de nouveau les radicaux inorganiques comme de vrais corps composés bien que, dans l'état actuel de nos moyens d'analyse, nous ne puissions les décomposer (12). »
$ 15. Le développement ultérieur de la stoichiogenèse se trouve ensuite exprimé dans notre discours de 1867.
L'histoire de cette doctrine ainsi que de certaines idées énoncées à la même époque par Brodie d'Oxford et par nous-même, idées que nous avons développées par la suite, ont été reproduites 2% extenso dans notre essai sur La chimie céleste depuis l'époque de Newton (15), de la façon suivante :
n Dans la première partie de son Calcul des opérations chimiques, lue devant la Royal Soctety de Londres, le 3 mai 1866 et publiée dans les PAilosophical Transactions de cette année, Brodie fut amené à admettre l'existence de certains éléments idéaux ou hypothétiques.
n Bien que, dit-il, les propriétés numériques des équations chimiques nous montrent ces éléments comme n’ayant pas une existence indivi-
(*) Ces analogies ont été étudiées surtout, à cette époque, avec grand soin, par J.-P. Cooke.
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duelle et explicite, il est possible, cependant, que, dans le passé, il en ait été autrement et qu'ils aient existé, ou qu'ils puissent un jour se présenter, à l’état libre et indépendant. » Peu après la publication de ce travail, au printemps de 1867, nous avons passé plusieurs jours, à Paris, chez feu Henri Sainte-Claire Deville. Là, nous avons répété, avec cet éminent chimiste, quelques-unes de ses remarquables expériences sur la dissociation chimique, puis nous avons discuté la théorie de ces phénomènes dans ses rapports avec l’hypothèse de Faye sur la constitution du soleil. Au mois de mai, nous nous rendimes à Oxford, chez Brodie, où nous pûmes lire, pour la première fois, et discuter avec lui son Calcul des opérations chimiques. Il nous vint alors, bien naturellement, la pensée que les éléments hypothétiques de Brodie pourraient se trouver isolés dans les régions les plus chaudes du soleil et qu’il serait possible d’en constater la présence à l’aide du spectroscope.
S 15 bis. Nous avions reçu, à cette époque, l'invitation de faire à la Royal Znstitution, le 31 mai 1807, une lecture sur la chimie de la terre primitive (11). Le compte rendu sténographié de cette lecture, revu par l’auteur, fut publié dans le Chemical News, du 21 juin 1867,
ainsi que dansles Proceedings of the Royal Institution. Nous traitâmes de la chimie des nébuleuses, de celle du soleil et des étoiles, telle qu'elle se trouvait élucidée alors par l'analyse spectrale et par les recherches de Deville sur la dissociation ; nous conclûmes par cette généralisation que la dissociation des éléments sous l'influence d’une chaleur intense est un principe d'application universelle ; en conséquence, on doit supposer que tous les éléments composant le soleil ou la terre, demeureraient à l’état simple, ou non combiné, s’ils étaient à une température assez élevée pour se trouver dans l’état gazeux que toute matière peut prendre; en un mot, ils existeraient l’un au contact de l’autre, à l'état d'éléments chimiques. Une dissociation de ces derniers dans les astres, ou dans les nébuleuses, peut même amener la matière à un état plus simple que celui qu’il nous est possible d'atteindre dans nos expériences de laboratoire. Celles-ci nous permettent seulement de faire des conjectures sur la nature composée des espèces passant pour élémentaires (11).
$ 16. Plus tard, en 1881, Lockyer a bien montré l'importance de cette idée pour la spectroscopie et la chimie stellaire, dans ses
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conférences sur la physique solaire (!); toutefois il la présente comme ayant été émise pour la première fois, par Brodie, en 1867. Lockyer cite aussi Clerk-Maxwel comme ayant exprimé une idée analogue. En effet, le 6 juin 1867, une semaine après notre propre conférence déjà citée,t Brodie fit, à la Société chimique de Londres, une lecture sur la chimie idéale (?), dans laquelle il dit, relativement à ses éléments hypothétiques : » Nous pouvons admettre qu’à des époques reculées, la température de la matière devait avoir été bien plus élevée que de nos jours et que les éléments hypothétiques existaient à l'état de gaz parfaits isolés les uns des autres, c’est-à-dire non combinés chimiquement. » Il ajoute ensuite que l’analyse spectrale nous révèlera probablement un jour l'existence de ces éléments dans le soleil ou dans les astres.
Pendant les mois de juin et de juillet 1867, nous n’étions pas en Angleterre, aussi cette lecture nous resta-t-elle totalement inconnue jusqu’à ce que son auteur en eut donné une nouvelle édition en 1880. Dans la préface de celle-ci, Brodie indique qu'il a parlé de l'état de liberté probable de ses éléments
() Nature, t. XXIV, p. 398, année 1881. (?) Chemical News, n° du 14 juin 1867.
idéaux dans le soleil; il se rapporte, en même temps, à son travail de 1866 où il exprime seulement l'opinion, ainsi que nous l’avons déjà fait remarquer, que ses éléments hypothétiques pourraient exister à l’état libre quelque part, dans le temps ou dans l’espace.
Nous avons cru devoir entrer dans ces détails afin d'expliquer pourquoi nous n'avons pas cité sir Benjamin Brodie lorsque, de 1867 à ce jour, nous avons répété et développé nos idées sur l'importance de l'hypothèse de la dissociation céleste qui peut donner naissance à des espèces de matières plus élémentaires que celles de notre chimie.
Cette idée, exprimée ainsi sous des formes assez semblables, à la fois par Brodie et par nous, découlait presqu’inévitablement de nos spéculations ; chacun de nous pouvait la traiter et la développer comme lui appartenant en propre.
Ce n'est donc pas poussé par le désir de faire une revendication de priorité que nous écrivons aujourd’hui ; mais pour prévenir le reproche que l'on pourrait nous adresser d’avoir émis et développé nos idées, en maintes occasions, pendant ces quinze dernières années, sans citer le nom de Benjamin Brodie, dont la seule
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publication sur ce sujet a été, à notre connaissance du moins, sa conférence de 1867, qui nous était restée inconnue jusqu’à son édition nouvelle de 1880.
$ 17. Ce fut sur la tombe de Priestley, en 1874, que nous traitâmes pour la seconde fois, la doctrine de la dissociation céleste. Nous débutâmes par une notice sur l'hypothèse que F. W. Clarke, de Cincinnati (!), avait faite en janvier 1873 pour expliquer la complication croissante du spectre qu'on observe en comparant des étoiles blanches, jaunes et rouges.
Il y voyait la preuve d’une évolution progressive des espèces chimiques, depuis les formes les plus élémentaires de la matière, par une stoïchiogenèse. Nous passâmes ensuite au développement donné par Lockyer à cette manière de voir, dans la communication qu’il fit à l'Académie des Sciences de Paris, au mois de novembre de la même année, et dans laquelle il rattache l'apparition successive, dans les corps célestes, d'espèces chimiques ayant des densités de vapeur de plus en plus élevées, aux spéculations de Dumas et de Pettenkofer sur la nature
(*) CLARKE, Evolution and the Spectroscope. Popular Scienc Monthly, New-York, volume IT, page 32.
des éléments chimiques (‘). Nous répétâmes alors ce que nous avions déjà énoncé en 1867, savoir que la dissociation provoquée dans les astres par une chaleur extrême pouvait réduire la matière à des formes plus élémentaires que celles qui nous sont connues ici.
Nous avons aussi émis l'opinion que la raie verte du spectre de la couronne solaire, — qu'on a déjà supposée produite par une substance encore inconnue, pourrait être due à une matière qui, bien qu’invisible dans les nébuleuses, serait mise en liberté par l'action de la chaleur intense du soleil. Eile correspondrait, peut-être, à la matière primitive de Dumas (?), dont le poids atomique serait le quart de celui de l'hydrogène (12). Par sa position dans l’enveloppe solaire, relativement à l’hydrogène, cette matière doit être moins dense que ce gaz, d’après G. J. Stoney.
L'idée de Lavoisier, d'après laquelle l'hydrogène, l'azote et l'oxygène, ainsi que la chaleur
(*) LocKkYER Comptes rendus, 3 novembre 1873.
(2) Dans notre discours de 1874 se trouvait encore ceci : « Il convient aussi de faire mention des éléments inconnus dont Huyghens admet l’existence dans quelques nébuleuses. Cette idée d'une matière primordiale a été aussi défendue par Hinrichs, qui trouve un argument en sa faveur dans une étude sur les longueurs des ondes dans les raies du spectre de divers élémen!
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