PRÉFACE DU TRADUCTEUR
M. T. Sterry Hunt a émis, à maintes reprises, dans ses nombreux et importants travaux sur la chimie organique, la chimie minérale et la chimie géologique, des idées nouvelles et fécondes sur les points les plus délicats des théories chimiques. On peut le dire, le charme des travaux de ce savant est dû, en grande partie, aux réflexions que provoque sa façon originale d'envisager les phénomènes naturels.
Mais ces travaux, parus à des époques diverses et dispersés dans des publications nombreuses depuis quarante ans, ne sont pas d’un accès facile ; ils nécessitent même une étude longue et peu commode de la part de ceux qui désirent poursuivre leur développement au milieu des progrès réalisés dans la science chimique.
M. Sterry Hunt a heureusement fait disparaître aujourd'hui ce désagrément. Il a résumé, en un petit volume, en langue anglaise, la manière dont il conçoit les opérations chimiques,
XIV Préface du traducteur.
tout en rappelant, aussi fidèlement que possible, les idées de ses écrits antérieurs.
Le succès n'a pas manqué à cet ouvrage, bien spécial cependant, puisque, dans l’espace d’une année environ, une première édition s’est trouvée épuisée. C’est que les points traités sont véritablement de ceux qui font l’objet des méditations non seulement des chimistes, mais plus généralement de tous ceux qui ont la tournure d'esprit dite pAr#/osophique.
M. Sterry Hunt fait une tentative pour élever l'édifice de la chimie en dehors de l'hypothèse atomique telle que Dalton nous l’a transmise : hypothèse insuffisante d’ailleurs pour l’explication de plus d’un fait.
Pour lui, un corps composé ne serait pas le résultat de la juxtaposition d’ultimates de matière dans lesquels se trouverait localisé, en quelque sorte, l’ensemble des propriétés qu'évoque en nous le mot de watière; mais il serait plutôt dû à une zn{erpénétration de matière, une sdentification ou une condensation en proportion définie, à la suite de laquelle les propriétés des corps composants seraient comme perdues dans celles du corps nouveau. Nous croyons que la pensée de l'auteur peut être rendue assez exactement en assimilant un corps
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composé à une résultante de deux ou de plusieurs forces ou vitesses. Dans le cas général, en effet, la résultante aura des qualités propres qui, si elles dérivent à la vérité des vitesses composantes dans une proportion définie, n’en seront pas nécessairement la somme, si ce n’est dans un seul cas particulier.
Lorsque l'identification ou la condensation de la matière ne s’accomplit pas aux dépens d'’espèces déjà chimiquement différentes, mais qu’elle s'exerce dans une seule et même espèce, il se produit aussi une suite d'espèces nouvelles, seulement celles-ci ne sont pas désignées sous le nom de corps composés, mais sous le titre de corps allotropes. Les divers états physiques
ou chimiques que peut prendre un corps donné,
y compris les états d'agrégation gazeux, liquide ou solide, se rattachent, d'ordinaire, aux divers degrés de condensation d’une espèce normale.
Cependant, comme l'indique l’auteur, il y a des changements dans la constitution ou dans la forme essentielle des corps, qui ne se trahissent pas par des différences de poids spécifiques. D'après cela, à mesure que la condensation augmente, la dureté de la matière s'accroît, mutatis mutandis. Par conséquent, l’aptitude réactionnelle des corps, ou leur faculté chi-
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mique, ira en diminuant avec les progrès de la condensation. C’est un fait d'observation constante.
On le verra sans doute, les idées de M. Sterry Hunt coïncident assez bien avec celles qui nous ont guidé dans les quelques recherches que nous avons entreprises, depuis une dizaine d'années déjà, sur la combinaison des corps sous l'influence de la pression. Il nous sera permis de rappeler, à ce propos, un passage publié en 1883, dans lequel nous avons résumé provisoirement notre pensée (!).
"n. La combinaison d’un élément avec “ lui-même, c'est-à-dire la polymérisation d'un “ corps, a réellement pour effet d'éteindre son ‘1 énergie, de le rendre inapte à remplir certaines “ fonctions. La chimie du phosphore rouge, plus “ simple que celie du phosphore blanc, peut “ être considérée comme la chimie d’un corps “ amorti....Onarrive à une conclusion semblable “ et plus complète encore pour la nature du
“ carbone... Le carbone cristallisé, ou même le
* carbone libre, amorphe, sont sans activité chi- “ mique à la température ordinaire, en d’autres
(*) Formation de sulfures métalliques sous l’action de la pression. Bulletin de l'Académie de Belgique, (5), t. V, n° 4, 1883, p. 492,
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Préface du traducteur. XVII
rès de M , termes, ils ne sont pas justiciables de la chimic vation L sous cet état, mais quand, par suite d’une élé- ; vation de la température, ils prennent un autre Sterry M état, ils se transforment en un carbone nouveau, inous {| constituant vraiment un quatrième état alloenous tropique et doué alors d’une prodigieuse capainnées À cité de combinaison. Cette légion de corps s l'in- % que l'étude des dérivés du carbone nous a fait nis de 3 connaître, est un témoignage surprenant de la lié en diversité infinie de combinaisons que le nouovisoi- 1 veau carbone peut former.
4 “ Si ces conclusions sont fondées, on peut avec Ë faire un pas de plus encore, et se demander si n d'un À le carbone qui entre dans la composition, non re son plus des corps organiques, mais bien des corps taines organisés, ne serait pas un carbone d’un autre e, plus : état allotropique encore. Celui-ci pourrait être » peut : caractérisé par l'apparition de propriétés ou de À COTPS : formes de combinaisons nouvelles qui trouveblable M raient leur expression dans les phénomènes re du vitaux.
ême le k n En d’autres termes, un dérivé du carbo:e, té chi- 1 pour faire partie d’un corps organisé, devrait ‘autres È subir au préalable, dans ses atomes, une 4 transformation semblable à celle qui permet Fe ne au carbone amorphe d'entrer dans la compo- 1 sition des corps organiques. Dans cet ordre
XVIII Préface du traducteur.
” d'idées, la chimie organique ne serait qu’une “ première forme amortie du carbone de la “ chimie biologique, comme le carbone élémen- ” taire ne serait que le cadavre de la chimie ” Organique.
Si nous avons reproduit ce passage un peu long, ce n’est certes pas pour ajouter un complément aux vues de l’auteur et encore moins pour leur donner un appui, car, é‘ant donnée la haute position scientifique de l’auteur, il eût été puéril de notre part d'agir de la sorte. Mais nous avons tenu à démontrer que l'ouvrage de M. Sterry Hunt a éveillé en nous plus qu’un intérêt de curiosité scientifique et que la pensée d'en faciliter la lecture aux chimistes français ne devait pas nous rester étrangère.
Nous nous sommes astreint à respecter scrupuleusement le texte anglais, car c’est surtout en matière de dissertations philosophiques que l'adageitalien #raduttore traditore est applicable. Au surplus, M. Sterry Hunt a bien voulu revoir le manuscrit et s’assurer que sa pensée n'avait pas subi de trop profondes altérations par son expression dans une autre langue. Il a même tenu à faire quelques additions au texte, qui ne se trouvent pas dans la deuxième édition
américaine.
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Préface du traducteur. XIX
Il nous sera permis de lui réitérer publiquement, ici, nos remerciements pour la peine qu'il a bien voulu prendre.
Un mot encore. M. Sterry Hunt reprend, au cours de son ouvrage, l’hypothèse de l'unité de la matière, tout en la modifiant d'après Îles progrès réalisés en chimie et en physique depurs Prout ; il suppose que les divers éléments pourraient bien être des produits de polymérisation, à des degrés divers, d’une matière primordiale, plus simple que l'hydrogène, qui ne serait probablement rien autre chose que la substance subtile, donnant la raie 1474 dans le spectre de la couronne solaire.
L'on doit remarquer, cependant, que l'auteur n'émet cette idée qu’à titre d’hypothèse probable, et que, comme il a soin de le dire à la fin du chapitre III, sa philosophie chimique en est entièrement indépendante.
Pour éviter un malentendu en ce qui nous concerne, nous demandons la permission de faire nos réserves au sujet de cette hypothèse et de dire qu'ici nos idées commencent à différer
“ de celles de l’auteur.
D'autre part, tout en nous ralliant à l'auteur quand il reproche à l'hypothèse de Dalton son insuffisance pour expliquer tous les faits connus
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aujourd'hui, nous ne pensons cependant pas qu'une combinaison soit due à une » interpénétration » de substances différentes au point d'absorber complètement les propriétés des composants. S'il en était véritablement ainsi, on concevrait difficilement qu’un corps composé reproduit toujours, quel que soit le procédé de décomposition, les mêmes éléments. 1] nous paraît plutôt qu'une partie du caractère des composants persiste d'une manière quelconque dans le corps composé; mais nous admettons volontiers que la manière dont l'hypothèse atomique a essayé de tenir compte de cette nécessité, a le défaut d’être trop simple. Nous nous proposons d'ailleurs de revenir un jour sur ce sujet.