NATIONALISATION DU SOL
Nous avons prouvé tout à l'heure, on s'en souvient sans doute, que l'homme recherche instinctivement l'Égalité sociale ou la Liberté, choses qui sont parfaitement identiques.
Or, l'homme qui a faim n'est point libre. L'idée d'indépendance implique nécessairement celle d'extinction de la misère.
Ce qui est vrai pour l'individu l'est pour la masse. Une Nation, dont chaque membre n'a pas le pain quotidien assuré, est esclave. Le riche se trouve sous le joug de la peur, comme le pauvre sous celui du besoin. Une pareille Nation qui se suppose souveraine ressemble au moribond qui se croit en santé.
Il n'y a ni liberté individuelle, ni, par conséquent, Souveraineté nationale, Ik où il n'y a pas sûreté universelle d'existence.
Dans l'état actuel de la civilisation et sous l'empire des lois qui régissent encore tous les corps sociaux,
l'intelligence humaine n'étant point parvenue k remplacer les bras par les machines, l'existence ne peut être assurée que par le travail.
La garantie du travail est donc provisoirement Tassise de la liberté individuelle et de la souveraineté nsitionale.
Mais» la garantie du travail ne peut être donnée par l'individu k l'individu ; il y aurait domination et caprice d'une part, dépendance et crainte de l'autre, partant absence de liberté.
L'Etat peut donc, seul, donâ^la garantie du travail. Mais, alors même que cette garantie du tra?ail se trouverait consignée dans le pacte social, comment l'Etat, exécuteur de ce pacte, pourrait-il donner réellement cette garantie, sans être propriétaire ?
Dans la position présente de notre société, les ressources de l'Etat, malgré le nombre et la gravité des impôts, ne suffisent qu'à grand peine k sa propre existence. Comment l'Etat pourrait-il, dès lors, garantir celle des travailleurs qui sont la partie la plus nombreuse du corps social ?
Pour garantir l'existence, c'est-k-dire le travail permanent, l'Etat doit donc forcément devenir propriétaire.
Mais l'Etat, alors que c'est pour lui une obligation de devenir propriétaire, a-t-il néanmoms le droit de le devenir ?
Oui, l'Etat a le droit de se faire propriétaire, car il est k la société ce qu'est le père k la famille ; et, k ce ti^e, il doit k chacun des membres qui composent le corps social les mêmes moyens d'existence,^d'éduca-?
tiûp et 4^ travail, c-est-à-dire d'exploitation de luimène.
0F| poi^ être k méma de fournir ces moyens uniformi^s qui cpqstituent, cofinnie on sait, TÉgalité sociale, ne faut-il pas qu'il les ait a sa disposition ? Et, poi|P les ^vqlf* k s^ disposition, ne faut-il pas qu'il pQssède?
$i ui)e partie des meoibres du corps social possède tout, ne paie k rjSlat que la part d'impôt qu'il lui doit, ou méipe évite fort ^ouyept de la payer par des moyens adroits qu§ la législation ne peut atteindre ; si l'autre partiôi l^iep plus considérable des co-sociétaires, qui ne po^ède rien, ou qui ne possède qu'une part insufQsante k la faire ^Wre, et (X)inine salaire de sa production, est pé9P0)pinc| celle qui entretient le budget, et demeure ainsi, non-seulement toujours pauvre, toujours ignor rpitp, toujours affamée, mais encore inenacée par le jmmim de travail, c'est k l'Etat k rétablir l'équilibre, k r^lacer ]^ conditions sur de$ bases justes, c'est-k-dire égalas, fi) un lupt, k faire cesser d'un côté le privilège et le ffiipnopQle » et k éteindre de l'autre la misère et rexplpitaiipp. I^'Etat ne doit point souffrir de monstrueux epntr$ste^. Il est tenu de voir tous les citoyens du m^iue œil , et de reconnaître k tous des droits égaux et des ipoyeus égaux de fournir leur carrière. Pour atteindre ce but, dont il est impossible de nier la justice, l'Etat a donc le droit de se rendre propriétaire.
Mais, comment l'État, alors qu'il a le droit incontestable de se rendre propriétaire, et qu'il se trouve dans l'obligation de le devenir, peut-il parvenir k se faire propriétaire ?
L'Etat peut se faire propriétaire de trois manières :
\^ Par la violence, et sans aucune espèce d'indemnité, en déclarant que le sol, tous les immeubles qu'il supporte et tous les objets d*industrie dont ce sol a fourni les matières premières, appartiennent désormais au corps social tout entier ; que renvahissement antérieur des possesseurs actuels n'est point un titre autre qu'un titre d'usurpation ; que les classes de citoyens qui ne possèdent point ne doivent pas être condamnées k rester toujours souffrantes, par suite de cette occupation antérieure, alors surtout que ce sont elles qui ont contribué à fonder, entretenir et accroître ces fortunes de privilège ; que les aines ne doivent point empêcher les puinés de vivre ; qu'enQn les générations héritent les unes des autres avec bien plus de droit que l'individu de l'individu ;
2^ Par l'expropriation forcée, en déclarant Futilité publique pour toutes sortes de propriétés, comme il est fait quelquefois pour certaines ; en servant au propriétaire la rente de son capital évalué jusqu'à parfait remboursement; ou en lui soldant, en papier-monnaie, ce capital entier, dès Tinstant de l'expropriation ;
3<* Enfin, par l'abolition de l'hérédité qui, du reste, devrait être également prononcée dans les deux cas précédents , sous peine de voir l'aristocratie se reconstituer bientôt. L'emploi de ce dernier moyen permettrait aux propriétaires et>h leurs descendants actuellement vivants de maintenir leurs conditions, dans toute leur intéprilc, l'Etat ne devant s'emparer du sol et de toutes les propriétés qui en découlent qu'au fur et h mesure des décès. •
Laissons de côté le premier moyen ! quoique juste à h rigueur, il ne faut point l'admettre comme devant entraîner trop de résistance et trop de désastres.
Ne nous occupons pas non plus du second, qui est pourtant reconnu légitime aujourd'hui, puisqu'on a recours k l'expropriation pour cause d'utilité publique dans certaines circonstances! Il est vrai que ce droit d'expropriation reconnu à l'Etat n'est exercé que contre quel«ques particuliers, et pour exécution de travaux publics. Mais un droit exercé contre un individu ne peut-il pas l'être contre tous ? Et quelle meilleure cause d'utilité publique peut-on faire valoir que celle de l'existence de tons les membres du corps social ? N'importe, néanmoins! malgré les compensations accordées aux propriétaires par ce deuxième mode, il faut le récuser également. Il soulèverait peut-éti*e trop de haines, et annihilerait trop de volontés. D'ailleurs, l'excellente raison qui
méfait repousser ces deux moyens qu'a l'Etat de devenir propriétaire, .c'est qu'il lui en reste un troisième, contre lequel il ne peut être élevé, je crois, aucune objection sérieuse, et qui devrait, en outre, s'il n'était employé seul^ se joindre à celui des deux autres qui serait adopté, pour en rendre l'effet durable.
Toutefois, avant de parler de l'abolition de l'hérédité, j'ai besoin de faire encore sur le droit de propriété quelques réflexions qui ne seront peut-être pas inutiles.
Chaque individu a certainement le droit de soutenir une vie qu'il n'a pu ni demander ni refuser. Par cela seul qu'il est né, il est autorisé k vivre. Si l'homme ignore la raison pour laquelle il vit, du moins est-il bien assuré que c'est pour vivre qu'il est né. Il ne sau-
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mt ioterpréter différemment sa création. Quel autre but plus certain pourrait-il lui donner ? Il est venu à l'existence pour exister; c'est une cbos^ incontestable. Ia vie est la première loi k laquelle il est somnîs, comme la mort la dernière. Or, puisque la vie est un^ loi pour lui, il doit s'y soumettre ; et tous |^ moyens pour cela lui doivent être bons. Il lui est cpmiMn()é de conserver ses jours, à quelque prix que ce m% ; et ni difficultés, ni embarras, ni entraves, pi misère, pe doivent le décourager et le porter au désespoir* {^ suicidelpi est défendu. Cet acte violent est une dé&Q)>éissanee k la loi de 1^ vie. Ia même fatalité qui Fa fuit naître à telle époque s'e^t chargée du soin de le faire mourir ^ telle autre. En se donnant la mort, l'homme arrête dope S9 destinée ; il la tronque, et fait avorter en même ten^ps les projets de la puissance créatrice, qui ne voulait opérer que plus tard sa désorganisation. Il manque k Ifi pâture sa ipère ; il fait plus, il la calomnie. 11 Taç^ cusé de lui avoir dopné Têtre, sans lui avoir laissé l(^s moyens de l'entretenir. Or, trouve-^t-on nulle part sur la terre l'e^eipple d'une pareille monstruosité ? YiHp jam^i^ la plante et l'anima) qui naissent p^r ordre ai'* rect de la nature, mourir faute d'aliments ? Non, sans dou^ : tout ce qpi ^ reçu l'existence est enyiroppé des objets pécessairejs à sa conservation ; la f^m n'est pas Tagent que la natiïre emploie pour détruire.
Mais, en adoptant un semblable principe, dira-t-on sans doute, l'homme qui fait partie d'une société, qui n'a aucune ressource acquise, qui manque d'industrie ou de travail, et qui refuse de recourir à la charité d$ ses co*sociétaires, serait donc autorisé K devenir voleur?
A cette interrogation il faut répondre par upe autre. Pourquoi y a-t-il dans les sociétés des hommes qpi ne possèdent rien, qui n'ont pas un genre quelconque d'industrie, ou qui, s'ils en ont un, manquent des moyens de l'exercer ? Le vol ne pourrait pas se concevoir dans up corps social bien organisé, c'est-à-dire dont chaque membre aurait son existence garantie. Le crime se trouverait détruit d'avance, par cela même qu'il ne serait pas nécessaire, et c'est toujours aux mauvaises législations qu'on -doit s'en prendre des souillures de la race humaine. Ce n'est pas contre la loi de la nature qui commande k chaque individu de garder, en dépit de tous les obstacles, la viequ'elle lui a confiée, qu'il f^ut s'élever : les décrets de la nature sont immuables ; i) n'est pas au pouvoir de faibles mortels de les changer ; ce sont les lois sociales qu'il s'agit de refaire, si elles ne s'accordent pas avec ces décrets qui doivent toujours leur servir de base.
(Qu'on ne me soupçonne pas, du reste, de plaider la cause du vol dans l'état actuel de là société! A Dieu ne plaise que j'en aie la pensée! )
Ce n'est point le corps social, il est vrai, qui sévit aujourd'hui contre les voleurs, puisque le corps social, c'est-k-dire la totalité des membres d'une même assemblée, n'est point propriétaire et n'a pas de quoi être volé. C'est l'aristocratie qui possède et qui fait les lois, en s'arrogeant ainsi le droit de représenter la société entière, qui frappe les envahisseurs de la propriété, et Top conçoit aisément pour quel motif.
Mais, parce qu'il est barbare de la part des monopoleurs, qui pourraient anéantir le vol au moyen d'une juste
et ÎDtelligente répartition, et qui le rendent, au contraire, indispensable par leur égoïsme, de poursuivre et de tourmenter le voleur, ce dernier n'en est pas moins coupable et digne de son sort à mes yeux.
Tant qu'on n'est pas assez fort pour réformer les mauvaises institutions d'un corps social , il faut se résigner à les subir, mais on doit constamment travailler k les détruire, et par rapport à soi, et par rapport au perfectionnement de l'humanité en généi^al, auquel chacun est tenu de concourir selon lâes facultés. Celui qui, au lieu de réserver ses efforts pour le renversesement d'un ordre social qui écrase la majorité, s*amuse k dépenser sa force et sa subtilité k faire une petite guerre d*homme à homme, n'est pas seulement un imbécile qui se plaît k s'exposer inutilement, ou du moins pour une réussite accidentelle qui n'améliorera ni* sa destinée future, ni celle de ses enfants, -mais il est encore tm misérable maraudeur qui, poussé par le désir de satisfaire particulièrement sa paresse et les penchants vicieux qu'elle engridre, s'éloigne du cercle des opprimes pour vivre plus k Taise, et sans vouloir attendre une époque favorable où le corps entier'des malheureux auxquels il refuse sa coopération et qu'il n'épargne pas même dans ses rapines, pourra se mettre debout et crier k la réforme. C'est un lâche qui s'isole, se .cache, attaque k rimproviste des gens désarmés, et qui n'ose pas travailler k amener un jour de bataille décisive. En outre des dangers qu'il court et de l'individualisme quil étale, le voleur, qui se, plaint de la répartition des biens dans le corps social, ne devient-il pas lui-même monopoleur? Qui lui garantit la justesse de sa part,
quand c'est lui qui se l'adjuge? Ne dépasse-t-il pas ce qui devrait lui revenir d'un partage exact et général ?
Ceux qui soutiennent les voleurs, et vont même jusqu'à faire leur éloge, ne sont sûrement pas des réformistes. Ils éveillent de bien tristes suppositions sur leur compte. Ils font naître cette idée, que c'est peutêtre par vanité personnelle qu'ils les proclament les politiques les plus avancés du corps social.
Il n'existe aucune espèce de rapport entre ces deux natures d'homme. Au contraire, le voleur est, aussi bien que l'aristocrate, un ennemi essentiel de l'amélioration sociale. Entièrement absorbé par son égoïsme, il oublie parfaitement les maux de la société, dont il ne tient k faire partie qu'afin de l'exploiter ; et, loin de travailler pour le progrès général, il ne s'occupe que de lui. Il ne voit que sa passion et la loi, la réussite et le bourreau. Manquant de toutes les vertus du citoyen, comment pourrait-il avoir celle du dévouement? S'il fait pari de ses rapines, ce n'est que parce qu'il a peur des misérables de sa bande, ou, tout au moins, par espoir de réciprocité. Le réformiste, au contraire, toujours noble dans ses actions ainsi que dans ses sentiments, attaque les mauvaises lois et non les individus qui en profitent ; c'est a la charte qu'il en veut et non pas k la bourse. Il oublie jusqu'à sa personnalité pour se dévouer au bien-être des masses de l'époque présente et de l'avenir, pour améliorer le sort du voleur lui-même qui rit de tant de grandeur d'âme, sans pouvoir la comprendre. Bref, l'un a besoin de l'ombre et du silence, tandis que l'autre cherche le grand soleil et le bruit du canon. L'un est sans contredit le premier chaînon de l'immense chaîne
humanitaire, et l^autre mérite k peine d^en être considéré comme le dernier.
Mais, après ce long écart qui répond d'une manière suffisante, je crois, aux absurdes imputations d* amour pour le pillage que, malgré les témoignages contraires qu'ils ont olTerts dans tous tes moments de désordre et de crise, on continue parfois encore k lancer contre les partisans de TEgalité sociale, je reviens k ma question*
L*homme, par cela seul qu'il est né sur la terre, et qu*il lui est impossible d'en sortir, pour aller se procurer ailleurs tout ce que nécessite son existence, a le droit de se considérer comme propriétaire du sol et de tout ce qu'il rapporte. C'est ce sol qui a été chargé du soin de tenir les engagements de la nature envers toutes ses créations. Mais ce droit de {propriété, incontestable pendant la vie, ne peut pas raisonnablement s'étendre au-delk de cette dernière. Si, d'un côté, l'homme est maître, durant sa carrière, de disposer a son gré de la part qu'il exploite, d'un autre, la terre se prête k lui pour un temps donné et ne se vend pas pour toujours. N'est-il pas ridicule et pitoyable tout ensemble de voir un être entièrement k la disposition de cette terre, soit avant sa naissance, soit pendant sa vie, soit après sa mort, car c'est elle qui le fait éclore, qui l'alimente et l'entretient, et qui lui retire ensuite ses substances élémentaires quand il lui plaît, s'arroger néanmoins l'orgueilleux pouvoir de disposer au contraire d'elle-même, après être rentré dans ses entrailles? Ne devrait-il pas, s'il n'était aveuglé sur sa petitesse et la bouffonnerie de ses prétentions, s'en considérer bien plutôt le fermier que le propriétaire? Quelle injustice, d'ailleurs, ne fait pas
CMftfiteltré }k cette terre tiôiirritiière ThidlViâtt qui, mm $*iût}utétër dé ^11 éotiseùtenléât, là livre ainsi en des-* ptHe ànt ôbjéid survivants de ses aiTeclions ! Il la eoiitràint dû privilège, k traiter les uns mieux que les autïeSy & faite àeè favoris, à jouer enfiik le rôle de marâtre, elle qtd est la mère commune et qui doit disposer également ses faveurs !
^ Ainsi donc, Thomme qui arrive k là vie porte uA brevet d'exploitation àvi^ son extrait de naissance. Il le fait Valoir tout le temps qu^il lui est permis de conserteif cette vie. Mais n'est-il pas absurde de vouloir qu'il puisse, lorsqu*il meurt, donner ce qui ne lui appartiail pA d^abord, et puis le donner & un être anssi flngihi que lui, qui, se trouvant tout 11 fait k la merci de Tobjel qu'on lui lègue, expire quelquefois p»r s(m ordre ausii^ tôt après le testateur f Non, encore un coup, Thomme n'a pas plus le pouvoir de transmettre, à l'heure de son déi^, les droits provisoires que la terre lui donna sur elle pendant sa vie, qu'il n'a celui de disposer, avant sâ désorganisation , de ses avantages physiques où de ses facultés morales qui, sans contredit, étaient cèpen^ dant ses propriétés le moins contestables. Toutes ces choses lui sont prêtées momentanément. Il est libre d'en jotii'r tant qUe dure son existence, comme aussi de faire usage dé tout ce qui peut aider et améliorer cette 4er» nièréj; maïs avec lui expirent tous ses droits : la terre alors a retnpii ses engagements . Elle ne lui doit plus rien j; au contraire, elle revendique ses frais, et s'emparts des dépouilles qui restent comme compensation.
Vôiis parlez constamment de la terre, me dira-t-on, comme %*i\ n'êiislàit pas des propriétés d'une «utre M-
ture» et comme si elle élait le seul legs k faire. Cependanty la forUme réside très-souvent ailleurs que dans le sol et les immeubles qu*il supporte. Combien d*objets dif* férents de richesse ne produit point l'industrie humaine! Oui, sans doute, c'est toujours de la terre que je m'occupe ; et c'est pour m'éviter la peine d'entrer dans d'innombrables et inutiles détails. N'est*ce pas elle, en effet, qui est le principe de tout? Et saurait-on traiter de l'entier, sans traiter en même temps de ses diverses parties? Si les sciences, les arts et les métiers ont la pensée pour moteur commun, leurs résultats palpables peuvent-ils jamais provenir d'autre part que du sol? N'est-ce pas Ik l'immense et inépuisable arsenal où chacun trouve et exploite la matière de son choix? Encore une fois, tout, absolument tout, .depuis la pierre , et le brin d'herbe jusques au chef des êtres inclusivement, vient de la terre, lui appartient, et s'en retourne k elle, après avoir rempli une sorte d'existence isolée plus ou moins étendue. Or, pour que l'honune, qui se trouve dépendant de cette éternelle tranformation, eût le droit de disposer de quelque chose k sa mort, ne faudrait-il pas qu'il en fût véritablement propriétaire ? Et comment saurait-il posséder un objet quelconque qui ne dût son origine k la terre ? On en serait réduit a supposer qu'il le tient de quelque autre planète.
C'est donc avec juste raison que je voudrais que le sol, au lieu d'être comme aujourd'hui la propriété de quelques membres du corps social, devint la propriété de tous.
Mais, ce n est point par une loi qui enlevât brusquement a chacun le droit de propriété que je croirais con-
venablô de nationaliser le sol. Une telle manière de procéder serait en même temps imprudente et barbare.
Quelle résistance, en effet, ne présenteraient pas d*abord les grands et moyens propriétaires, s'ils Ise vayaient attaqués aifmi. directement et tous k la fois? Leur influence est puissante; et certainement, ils ne manqueraient pas de s'en servir pour soulever contre une réforme qui leur serait si fatale, et qu'ils auraient soin de représenter comme une simple spoliation, la foule des malheureux qui les environne. Et ceux-ci, entièrement dépourvus d'instruction, et, par conséquent, hors d'état de comprendre que c'est leur propre sort qu'il s'agit d'améliorer; et que c'est contre eux-mêmes qu'on les excite k se révolter, n'hésiteraient pas à croire leurs maîtres et k l'^ur obéir, accoutumés qu'ils sont, de père en fils, k exécuter aveuglément les ordres de l'homme k la merci duquel les place constamment leur misère.
Mais, ensuite, quelle opposition bien plus terrible ne rencontrerait-on pas chez tous ces petits propriétaires qui, sans posséder suffisamment de quoi vivre, même après les plus rudes labeurs, sont néanmoins si fortement attachés k leur misérable lopin de terre qu'ils consentiraient mille fois k mourir avant que de s'en séparer? Ne pouvant avoir aucune confiance dans un nouveau système organisateur, dont leur esprit k peu près inculte ne saurait concevoir théoriquement, c'cstk-dire par avance, ni la générosité, ni les garanties, et n'en voulant pas toutefois risquer l'application qui, seule, pourrait les convaincre de son excellence, ils préféreraient rester constamment pauvres, en continuant
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k bêcher leur stérile chdixap exposé en outre h toute espèce de sinistres, plutôt que de s*en dessaisir, pour passer spontanément dans un état de bien-être insoKte, dont ils seraient portés à considérer la promesse comme un moyen d'escroquerie, ou tout au moins comme une fable. Le menu propriétaire est de l'avis du sentencieux Sancho, qui prétendait qu*un bon tiens vaut mieux que cent tu l'auras.
11 est à présumer sans doute qu'en dernière analyse les masses prolétaires , supérieures en nombre et en forces, resteraient maîtresses du champ de bataille, et pourraient, par conséquent, dicter la loi, conune elies l'entendraient. J'avoue même que la justice de leurs projets viendrait sanctionner le droit que leur donneraient et leur majorité et leur position victorieuse. Mais, pourquoi ne pas épargner des chances si cruelles, des luttes si sanglantes, des scènes si abominables de guerre civile, s'il existe un moyen de tout concilier, et d'amener pourtant le résultat proposé?
En admettant même que l'intimidation dât empêcher la résistance, et, partant, prévenir tant de malheurs, ne serait-il donc pas bien affligeant de songer qu'une partie considérable delà génération, contrainte violemment par l'autre d'abandonner tout-à-coup ses mœurs et ses habitudes, gémit sous un nouveau genre de vie, auquel ni son éducation ni son âge ne lui permettraient de se façonner? La présence de ces infortunés, devenus parias k leur tour, par une réduction, légitime sans doute, mais trop rapide, ne troublerait-elle pas la félicité générale ? Et pour eux, et pour le corps social tQut entier, il eut mieux valu peut-être, il eut été moins cruel de leur en--
lever Texistence, qiie de le^ priver des moyens de contiimer k la passer ainsi qu'ils l'avaient fait jusqu'alors.
C'est d'après ces principales considérations , que je croirais d'une part téméraire, et de Taulre înhumsdn de tenter ta nationafisai^n du sol par une loi qui, ne reconnaissant d'autres intérêts qtïé ceul des vainqueurs qui Fatiraienf fabriquée, devint d'une obligation soudaine pour les vaincus. .
Âuissi, est-ce moû opinion que ce serait au contraire par une me^n*ede transition qui, en améliorant progressivement la condition des masses prolétaires, ne détruisit pas: àe prime ^ord et de fond en comble celte des véritables privilégiés existant, et de ceux qui ont la simplicité de se régardW comme tels, quoique l'exiguité dé Ibur propriété dût les faire se ranger bien plutôt parmi lés^ victimes que parmi les favoris de la fortune, qu'il faudrait accomplir cette partie si épineuse de là réforme, indispensable d^dlleurs pour arriver au but de l'Egalité sociale. Je veux parler de l'abolition de l'hérédité.
Déjh, quelques atteintes plus ou moins directes ont été portées h l'hérédité; et, lorsqu'en 1851 particulièrement celle de la pairie reçut son coup de gr&ce, toutes les autres en furent ébranlées. En laissant subsister le droit de succession k là couronne, ainsi que celui de famille, onconunitune de ces anomalies qui prouvent ou que Fésprit humain est trop borné pour pouvoir embrasser k là fois toutes les conséquences, ou que, s'il a la faculté de les apercevoir de loin, il n'ose les aborder que graduellement.
En effet, la couronne et la fortune ne sont pas des objets qui puissent être plus légitimement transmis que le
litre et le manteau de pair, la couronne surtout qui n'appartient pas h celui qui la donne. Ou bien il fallait abolir toutes les sortes de successions, ou bien il fallait les épargner toutes; c'eut été plus rationnel.
Je pense donc qu'on serait en droit de nationaliser la propriété, et qu'on y réussirait, sinon d'une manière aussi prompte, du moins d'une façon et plus sfure et plus humaine, par une loi k effet progressif, qui déclarerait, par exeniple, que tout individu naissant après telle ou telle époque (et, pour ne pas perdre de temps, on pourrait fixer cette ^époque au jour même de la promulgation dans toutes les localités du territoire) ne serait plus apte k hériter.
Ainsi, la Nation, devenant insensiblement propriétaire par le décès des jouisseurs actuels et de leurs successeurs maintenant vivants, pourrait commencer d'améliorer la condition des masses prolétaires, sans bouleyerser celle des premiers, et en attendant l'époque où les générations actuellement existantes ayant entièrement disparu, c'est-k-dire dans un demi-siècle k peu près, elle se trouverait alors unique propriétaire et pourrait faire de plus justes et de plus larges répartitions.
Par un semblable mode, il n'y aurait ni trouble , ni changement pour les intéressés au statu quo. D'un côté, on ne frapperait personne, puisqu'on ne frapperait que des êtres qui ne vivraient pas encore, qui, par conséquent, n'auraient pas été accoutumés k l'hérédité et dont l'existence se trouverait d'ailleurs garantie aussitôt après la naissance; d'un autre côté, la classe propriétaire actuelle et celle des héritiers vivants continueraient k jouir jusqu'à la mort.
Mais, en voulant détruire le droit si antique de Théredite, vous ne songez donc pas, s'écriera-t-on de tous les points, aux conséquences terribles d'un pareil acte. Vous ne réfléchissez pas qu'avec lui disparaîtraient k l'instant l'activité et l'émulation de Thomme, qui ne se fatigue d'ordinaire que pour préparer un sort à sa fitmille ; que, par conséquent, vous porteriez atteinte au lien sacré du mariage, et affaibliriez enûn le sentiment sublime de la paternité.
Il n'est pas difficile de réfuter ces objections qui ne sont graves qu'en apparence : je répondrai d'abord a la première : Que Tabolilion de l'hérédité n'empêcherait point l'homme de devenir propriétaire de certains objets, comme on le verra tout k l'heure, mais qu'elle l'empêcherait seulement de se trouver possesseur en naissant, par tradition, d'une part supérieure \ celle de ses co-sociétaires, et de rester paresseux ou de devenir aristocrate.
Or, l'homme ayant alors comme aujourd'hui la faculté de devenir propriétaire de tout, excepté du sol, au moyen de son intelligence et de son travail, il y a toute apparence qu'on le verrait aussi actif et aussi ambitieux qu'il l'est à présent, si ce n'est davantage. Car c'est une erreur de croire que c'est uniquement pour laisser une fortune à ses fils qu'il se donne, de nos jours, tant de peine; la plupart des avares sont célibataires. Le besoin inné de l'occupation, sans laquelle l'existence ne serait qu'un long ennui, le désir insatiable du mieux être personnel, et l'amour-propre de prouver jusqu'à quel point il pouvait tirer parti, plus que les autres, de son intelligence, de son adresse, entrent pour beaucoup dans «es
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UaTaw, s'ils n'en sont les principaos mobiles. Au lieu de doter sa famille» il pourrait doter la société entière ; et certes, \yonT la satisfaction obscure qu'il aurait éprou^ yée en laissant le résultat de sa laborieuse carrière à des héritiers, la plupart du temps ingrats et dissipateurs» il aurait la gloire impérissable d'ayoir mené la vie d'un grand citoyen, en exerçant péniblement ses talents dans U seul but d'en faire profiter le corps social. Certainement il s'estimerait par là bien amplement dédommagé de la triste douceur que goûte maintenant le moribond en testant pour d'avides héritiers qui comptent avec impatience les minutes qui lui restent encore à vivre et les séparent du trésor, et qui laisseront périr sa mémoire sans lui avoir la moindre reconnaissance de ce qu^îL aura fait pour eux, comme s'ils jugeaient que ce fût une chose d'obligation. Ne faisant plus d'ingrats, de paresseux ni de débauchés, car la fortune qui arrive par succession dispense du travail, et engendre ordinairement l'aristocratie d'une part, et la domesticité par opposition de Fautre, son décès amènerait deux heureux résultats à la fois, le premier de ne plus concourir k maintenir et k propager les vices, le second de présaiter une Mance d'amélioration à la société.
Ces motifs suffiraient sans doute k lui donner de rémulation, quand bien même sa nature et son intérêt individuel n'y pourvoiraient pas ; et l'idée que ses enfants ne profiteraient pas particulièrement du fruit de ses iravaux ne l'engagerait pas, j*imagine, à les négliger, surtout lorsqu'il réfléchirait que le corps social qui en profiterait leur assure déjà l'existence, l'éducatipn et tous les moyens d'exercer leur industrie, et, qu'en der-
nière analyse, il leur en reviendra toujours quelque chose, ne fût-ce que Texemple d'une carrière bien fournie. Je ne dis rien de Tappàt séduisant qu'offrent k toutes, les âmes ridée d'une statue dans l'avenir, la perspective d'un laurier qui semble prendre la fonne d'une couronne, l'odeur anticipée d'un grain d'encens brûlé sur une tombe, le bruit lointain d'un char de triomphe qui se dirige vers le temple de la Bienfaisance, où un nom peut être gravé sur des tables immortelles; et, cependant, combien d'hommes trouveraient Ik seulement des motifs suffisants d'activité et d'émulation !
En résumé, chacun, devant avoir son existence strictement garantie, mais étant libre et possédant tous les moyens d'augmenter indéfiniment son bien-être, ne devrait-il pas recourir au travail , afin d'y parvenir? Et , pour tirer plus de profit de ce travail, ne faudrait-il pas nécessairement qu'il s'évertuât k le distinguer par le fini de Inexécution?
L'abolition de l'hérédité ne nuirait donc en rien k Tactivité et k l'émulation humaines.
j'avoue quHl n'en serait pas ainsi k l'égard du mariage ; mais quel grand mal y aurait-il donc k voir ce joug rompu? Qu'est-ce, après tout, que le mariage? Une institution que la société, trop mal organisée pour pouvoir suffire aux besoins de chacun de ses membres, a fondée dans l'unique intention de garantir l'existence des enfants. Et c'est la responsabilité qui pèse sur les pères qui devient presque toujours chez eux la cause des vices et des passions basses auxquels sont en proie la plupart des hommes mariés, t^ls que Tégoismct, la fourberie, l'in* dâicatesse, en un mot, l'envie déréglée de la propriété.
Mais dans un corps social bien régi, qui assurerait l'existence, non-seulement aux enfants, mais aux parents eux-mêmes , le mariage, environne de tant de respect aujourd'hui, et avec juste raison, puisqu'il est Tunique sauve-garde des familles, ne deviendrait-il pas un lien au moins inutile, s'il n'était tyrannique? Au reste, comme tous les rites et toutes les cérémonies seraient tolérés, et qu'on ne ferait rien pour les détruire, les partisans fidèles du mariage seraient libres de recourir k son contrat méconnu de la loi ; mais que tout le monde y renonçât ou non, le corps social n'en recevrait pas la plus légère influence.
Quant a la troisième objection, c'est-k-dire à l'atteinte que l'abolition de l'hérédité porterait au sentiment précieux de la paternité, elle me semble entièrement dépourvue de fondement.
On n'a pas besoin d'être propriétaire et marié devant l'officier civil et le prêtre pour avoir des entrailles de père. Ce n'est ni l'acte de la mairie ni les simagrées de l'église qui enseignent l'amour de famille : c'est la nature seule qui fait parler le sang. Or, le sentiment de la paternité, qui resterait par conséquent inattaquable, i^treint à se manifester pendant la vie seulement , puisque la loi ne lui permettrait plus aucun témoignage de sa sincérité après la mort, n'eu deviendrait que beaucoup plus vif. En outre, l'intéjêtdes vivants, toute idée de piété, quelque louable qu'elle soit d'ailleurs, mise k part, ne doit-il pas l'emporter sur la volonté despotique des morts? Enfin, si quelques pères injustes expiraient avec la ridicule douleur de ne pas laisser du superflu, et par cela même des vices k leurs
enfants, des millions d'autres ne trépasseraient plus avec le désespoir d'abandonner les leurs privés du nécessaire.
La non-hérédité, réunissant aux avantages de rendre la Nation, insensiblement et pour toujours unique propriétaire du sol , c'est-à-dire d'assurer l'avenir des générations postérieures sans déplacer aucune condition actuelle, sans blesser aucun intérêt présent, sans froisser aucun des nobles sentiments humains, ceux d'apporter de prompts soulagements aux classes prolétaires du moment , d'égaliser presque entièrement les fortunes au bout d'un demi-siècle, de leur conserver ensuite, k peu de chose près, leur niveau, et d'empêcher , enfin à jamais le retour de l'aristocratie une fois éteinte, (car il importerait peu que tel homme amoncelât des millions durant sa carrière, puisque la Nation devrait en hériter, et que le fils, au lieu de recevoir une destinée toute prête des mains de ses pères, serait obligé de se la faire à son tour) , la non-hérédité, dis-je, me semblerait donc le plus doux comme le plus infaillible moyen d'opérer la na^tionalisation du sol , cette condition si essentielle de la réforme, que sans elle, ainsi que je l'ai déjà observé, l'Égalité sociale resterait con--^ stamment un vain mot.
Mais, en attendant cette époque fortunée où, par l'effet de l'abolition de l'hérédité, la Nation serait devenue unique propriétaire du sol, je voudrais qu'une loi provisoire lui décernât spontanément et d'une manière exclusive la jouisi^ance et Texploitition de toutes les écoles, de tous les monuments, de toutes les fabriques, de toutes les manufactures, de tous les ateliers^, ^