‹ Un système d'organisation socialeChapitre 3 sur 75 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Plus on médite sur la eause première des maux que régoîsme ou rigoorance prétendent inhérents à certaines classes de l'humanité, plus on demeure convaincu que c'est dans le plan vicieux, dans l'organisation manquée des corps sociaux, qu'elle réside.

Ouï, ces deux éléments opposés de bonheur et de mi- «ère, c'est-h-dire de richesse et de pauvreté, qui forment ici-bas les conditions, et les tiennent constamment séparées, proviennent de l'inopportunité des institutions fondamentales, que les Peuples, encore trop peu avancés sur la route du perfectionnement, n'ont pas ^u la sagesse de se créer telles qu'il les leur fallait, et non de ce hasard, de cette fatalité que le malheureux ne cesse dé maudire, parce qu'il ne sait h qui s'en prendre de ses douleurs.

La différence dans les destinées n*émane point d*an arrêt des cieui : elle résulte uniquement de Fincapacité humaine.

Oui, si les honames scmfTrenty c'est ptrce quMIs n*ont pas été jusqu'à présent assez habiles pour écarter leurs souffrances. Ils n^ont d^aulre génie du mal k subir, ou plutôt a combattre, que celui de leur propre impéritie. Le sort actuel des masses dépend de leur cécité intellectuelle.

Mais, il est une raison suffisante pour que ces masses, s'améliorant avec les années, et remédiant graduellement aux fautes qu'elles ont été contraintes de commettre depuis Torigine inconnue des sociétés, réus-* sissent enfin à chasser entièrement le malheur de la terre, ou , ce qui revient au même, h fonder un nouveau pacte social, par lequel se trouveront k jamais détruites les inégalités d'éducation , de fortune et de rang, qu'il faut considérer comme les véritables agents des maux innombrables qui assiègent ce pauvre petit globe.

En effet , si riiistoire affligeante de tous les Peuples qui ont successivement fait tête k la civilisation, autorise k supposer que rbumanité, parvenue a un certain degré de perfectionnement qu'il ne lui est pas permis de dépasser avant telle ou telle époque, doit, par une cause désastreuse quelconque, chuter périodiquement de toute sa hauteur, et passer par un état de barbarie et de mort, pour renaître et recommencer k parcourir les divers âges d'une nouvelle existence, on ne peut toutefois nier que, depuis le moment de son espèce de résurrection jusqu'à celui de quelque autre crise fatale, cette humanité ne soit soumise k une loi constante d'amélioration,

Le tableau gradué de sa condition à chaque siècle eif est une preuve irrécusable. Il est même a présumer que ces révolutions gigantesques qui ont, tour h tour, abîmé et élevé les empires, et que les dénégateurs intéressés de la perfectibilité humaine prétendent revenir k des temps fixes, exprès pour maintenir l'homme en dedans de la ligne posée par la nature comme barrière h ses empiétements, en détruisant soudain presque toute sa race, en submergeant ou en incendiant tous les résultats de ses labeurs traditionnels, ainsi que tous les moyens d'investigation qu'il avait su se créer, en replaçant enfin ce chef des êtres, devenu puissant par l'expérience et l'association, dans un état d'enfance et d'isolement, ne font que ralentir sa marche, mais ne l'empêchent pas d'être continue.

Conume le progrès se manifeste, non seulement par Taugmentation du bien-être moral, intellectuel et physique produit par les sciences, les lettres et les arts, maïs encore par sa répartition plus égale entre les hommes, on est porté k croire, lorsqu'on étudie les époques, et lorsqu'on balance k la fois la somme relative des biens que possédait chacune d'elle, et le nombre proportionnel des individus appelés a en jouir, qu'il y a gradation d'un cataclysme humanitaire a un autre. On est amené k penser que les générations postérieures au dernier bouleversement, par exemple, après avoir atteint le mieux auquel s'étaient élevées, mais avaient été forcées de s'arrêter les générations antérieures, ont déjk poussé, ou pousseront, un jour, ce mieux, plus avant que celles-ci ; non pas peut-être sous le rapport de telle ou telle spécialité, au dessous de laquelle il se

pourrait même qu'elles demeurassent eonstamment, mais, en général, sous le rapport du développement et de Texercice de toutes les facultés humaines.

Au reste, je laisserai de côté, comme inutile k traiter ici, cette partie grandiose de la question. Ce que je me propose de constater maintenant est moins le progrès de rhumanité, dans toute l'étendue de sa carrière, dont les termes sont ignorés, que le progrès indispensable des institutions fondamentales, par suite de celui de rhomme individu, envisagé comme chiffre d'un corps social, -et enGn la tendance naturelle et générale des

Peuples vers l'Egalité, dernier but qu'ils veulent atteindre.

Tous les hommes sont nés avec l'instinct d'un mieux progressif et illimité : c'est un fait incontestable. Pas un d'eux n'est pleinement satisfait de son sort présent, quel qu'il soit. C'est toujours dans l'avenir que chacun place l'accomplissement de sa félicité; Le lendemain lui apparaît sans cesse plus brillant et plus riche de bonheur que le jour où il vit; et l'espérance, cette éternelle berceuse du genre humain, qui s'empare de l'être, dès l'instant (»ù sa pensée se développe, pour ne plus le quitter qu'à la tombe, n*a pas plus tôt touché le but qu'elle fixait d'abord qu'aussitôt elle reprend son vol vers un nouveau. Ce penchant vers l'amélioration, qui, du reste, est fort heureux, puisque c'est à lui que tout, en ce monde, doit ' son perfectionnement, se fait si bien sentir que ceux-là même qui sont parvenus au bout supérieur de l'échelle sociale, et qui se trouvent, par conséquent, environnés de tout ce qui est susceptible d'ajouter quelque douceur à l'existence, rêvent encore une augmentation de bien-

être, en delk de la ligne des jouissances qu'a inventées l'esprit fécond du luxe et de la paresse. N'ayant rien à envier à leurs inférieurs, du côté matériel , s'entend , puisqu'ils possèdent tous les moyens de les dépasser et de planer au-dessus d'eux, ils se lancent néanmoins dans des suppositions et des essais extravagants , inventent des plaisirs et des émotions fantastiques, poursuivent avec fureur des chimères, emploient enfin leur vie à délirer, et meurent très-souvent malheureux au comble des félicités terrestres. Nous avons, chaque jour, sous les yeux des exemples frappants de cette espèce de désordre frénétique qui s'empare parfois des hommes le plus éminemment placés , et des égarements immoraux auxquels ils peuvent se livrer, cherchant h ajouter des sensations nouvelles à un bonheur déjà trop complet.

Mais, puisque les hommes, arrivés au faute des grandeurs et des voluptés, ne sauraient s'y maintenir paisibles ; puisque la pensée d'un mieux dont ils semblent pourtant avoir atteint la dernière limite, et qu'ils n'apprécient plus, par cela seul qu'ils le possèdent, les tourmente encore au point de risquer gratuitement de se perdre, est-il dès lors étonnant que ce qu'on appelle aujourd'hui le Peuple chez nous, c'est-k-dire la réunion des classes le plus arriérées sur le chemin de la civilisation, soit avide, sinon d'un renversement d'ordre politique qui ne saurait guère lui être profitable , du moins d'une réforme sociale dont l'Egalité devienne la première base? En recherchant celte Egalité si flatteuse au moment actuel, le Peuple ne fait que suivre son instinct progressif; et c'est bion moins ellQ,

après tOQt, qa'il amlMtioiiDe qae raméfioratîoD en général*

Les masses ne dé^renl, en effet, FÉgalité que parce qu'elles se troaTent placées an-dessoos da nun; et, quand elles exécntenl une réTolntion, ee n*esC pas, li coop sâr, une sabstimtion de gomremement, un rrarersèment de personnes et de systèmes particoliers d'administration, on mieox d'exploitation , qu'elles ont en Tuè, puisqu'elles sont trop ignorantes pour être à même de joger de l'inopportunité des uns et des autres. Une augmentation de bien-être, une amélioratiim de sort : Toilà tout simplement ce qu'elles se proposent. IMais comme il est dans la nature humaine de se montrer insatiable ou plutôt progessive, il anÎTe que le Peuple, après avoir fait un pas, en veut essayer un second, puis un troisième, ainsi de suite, jusqu'à ce qu'il soit enfin parvenu au point de niveau du petit nombre de privilégiés qui le dominent, et qu'il veut naturellement imiter jusqu'au bout.

Il est donc évident, pour tout homme qui réQécbit, que c'est une réforme sociale qui amène avec elle un régime d'Egalité que le Peuple recherche graduellement, sans s'en rendre raison, sans s'en douter lui-même. Voilà pourquoi le jour où sa cause devra être plaidée en dernier ressort, bien moins avec l'institution monarchique, comme le croient encore certains politiques à vue basse, qui prêtent aux classes inférieures plus d'esprit qu'ils n'en ont eux-mêmes , qu'avec l'aristocratie en général , le nombre des insurgés se trouvera si considérable! Cest que tous ceux qui sont actuellement rangés sous un drapeau quelconque d'opposition populaire veulent

an changement matériel aussi bien que moral dans leur position, une amélioration physique aussi bien qu'intellectuelle,, en un mot, un progrès sensible, un mieux positif, plutôt qu'une royauté, ou qu'une république, cil que tout autre gouvernement nouveau , dont ils sont loin de soupçonner l'organisalion. S'ils né s'attendaient pas k récolter quelques bons fruits de leurs efforts^ on ne les verrait pas travailler avec tant d'ardeur et de constance au renversement des pouvoirs successifs. Cet espoir seul les soutient; et, sans lui, peu leur importerait par quelles mains leur seraient imposées leurs chaînes. Les masses ne peuvent être ni monarchiques ni républicaines. Elles prendront une opinion, sans doute, par la suite , c'est-k-dire avec l'instruction ; mais , aujourd'hui, si ce n'était le sot préjugé qui pèse encore sur l'indigence dans notre corps social, ce serait le titre de pauvres qu'elles devraient adopter.

Eh ! qu'importent, en effet, au pauvre tel homme, tel principe, tel nom de gouvernement? Ce n'est point là ce qui l'intéresse. Le pauvre demande du pain, des vêtements, un toit ; et tout système administratif qui ne lui donne pas ces objets de première nécessité, ou qui ne les lui accorde que provisoirement, et sans les lui assurer pour la suite, est, k ses yeux, bon k renverser. A force de roueries, le petit groupe des monopoleurs peut bien parvenir k l'apaiser pendant un certain temps, h lui faire même oublier sa misère, en lui jetant quelques bribes comme k un chien, en lui donnant de quoi s'étourdir sur son sort durant quelques heures, en cherchant enfin k l'abrutir encore davantage par le refus d'instruction et par l'augmentation des charges; mais, ainsi

que je Tai déjh dit, il existe une raison suffisante pour que les deux divisions qui composent actuellement toutes les sociétés humaines, et que Tastuce, Tignorance et le besoin font vivre encore assez paisiblement ensemble. Tune heureuse et puissante par les sueurs de Tautre, cellerci misérable et faible par les deniers de la première, cessent de se trouver dans un état aussi monstrueux. La lumière se propage, en dépit de tous les obstacles; on a beau chercher a Téteindre ; ses rayons divins ont commencé k traverser les haillons ; et , quand ils auront enfin pu s'étendre indistinctement sur chacun des membres du corps social, il adviendra certainement un jour d'équilibre, un jour de véritable justice. Déjà, le pauvre n*est plus ce qu'il était, il y a soixante ans. Il a, depuis, entendu des mots, qu'il a étudiés, et qu'il a fini par comprendre. Il reporte, aujourd'hui, ses yeux sur lui-même, s'examine , s'interroge, se juge et se reconnaît. Déjà , il toise le riche, se compare à lui, envie, non seulement sa fortune , mais encore son instruction , et jusques à ses manières. Il pense que, sous un autre contrat social, plus favorable aux classes prolétaires, son fils deviendrait peut-être riche et lettré à son tour ; et cette seule idée lointaine de progrès, qui procure k son cœur des battements de joie, suffit pour lui faire attendre avec impatience le son terrible du tocsin. Et voilk pourquoi les sociétés actuelles, comme le furent auparavant les anciennes, sont dans un état de défiance et d'alarmes perpétuel!

C'est, encore une fois, une Égalité sociale, par suite d'une réforme dans les inslitutions premières, que les masses recherchent, en général, et sans s'en rendre

compte. Cestlh ce que désire particulièrement la Francel Cest Ih ce qu*il lui faut! Elle le sent par instinct; et les mouvements convulsifs qui l'agitent, presque a chaque renouvellement de génération, ne doivent pas avoir d'autre principe aux yeux de celui qui sait lire Thistoire.

En effet, la révolution de 1789 ne devait pas avoir seulement pour but de déraciner du cœur de la Nation, les privilèges monstrueux que l'aristocratie de la noblesse et du clergé s*y était implantés, et d'étouffer, d'un seul coup, toutes les idées avilissantes de la féodalité : Elle devait se proposer aussi nécessairement de changer la constitution de la France ; et la preuve en est en ce qu'elle avait déjà jeté les premiers fondements de la Démocratie sur les ruines de l'État monarchique. Mais, alors, apparut sur la scène un soldat qui, profitant du désordre des circonstances, de l'incapacité ou de la mauvaise foi des hommes culminants, et surtout de l'ignorance des masses et du miraculeux ascendant qu'elle lui donnait, fit faire halte k la pensée libératrice, osa même bientôt la refouler jusqu'au point d'où elle était partie, s'installa chef d'un corps social qui n'en voulait plus avoir, et, couvrant enfin ses actions du prestige de la gloire, reconstruisit, sans que personne songeât à l'en détourner, le gouvernement despotique dans toute sa hideuse énergie. Ce fut sans doute un grand malheur pour la cause de l'indépendance que cet épisode brillant et rapide d'un soldat; et, sans l'éclat inouï dont il a fait resplendir les pages de notre histoire, les regrets devraient être encore bien plus vifs. En effet, si la réforme, déjà commencée, par des moyens insuffisants, il est vrai, eut pu continuer sa marche, peut-être qu'après bien des

fautes inévitables dans tous les commencehfientd, et dont auraient été victimes ces mêmes hommes qui moururent pour l'empire, et qui, par conséquent, ne furent pas moins sacrifiés , serait-elle enfin arrivée jusqu'à nous forte, imposante et facile, telle, en un mot, que tous les cœurs généreux la désirent, et telle qu'on prétend son existence impossible. Sans contredit, ce fut Ik le principal et secret mobile de la révolution de i 789. L'extinction de la féodalité ne devait être qu'un de ses résultats.

L'esprit tacite qui fit éclater celle de 1830 était absolument le même. Il est impossible de ne pas le reconnaître, lorsqu'on embrasse d'im coup d'œil rapide la marche générale des choses, et lorsqu'on ne se laisse pas égarer et perdre dans les détails, dont le propre est toujours de détourner l'esprit du but, en l'occupant sur la route qui y conduit.

Le soldat qui avait tout surpris , tout fixé , tout comprimé, tout paralysé, n'était plus. L'aigle au regard superbe , au vol rapide , aux puissantes serres , était k la fin tombé sur un roc sauvage, au milieu des meri^, frappé par les flèches anglaises. L'homme qui, non-seulement avait arrêté la liberté dans sa course, mais qui avait anéanti toutes les idées d*affranchissement ; qui avait tantôt'enivré, tantôt effrayé son pays du chant de ses victoires ; qui avait séduit même les plus chauds partisans de l'indépendance, jusqu'au point de les rendre les instruments de son despotisme privé ; qui avait enfin halluciné l'Europe par l'éclat de ses armes, et qui prétendait river les fers du monde entier; cet homme, dis-je, avait disparu pour la dernière fois. Fatigués par une trop longue tension, les esprits étaient

(Tâbord tombés dans une sorte d'engourdissement. La France, haletante, épuisée, couverte de blessures, s'endormit ; et ce fut pendant ce sommeil de douleur que sapera la honteuse Restaura lion. Mais, la France se réveilla bientôt; elle vit avec effroi les chaînes que des mains étrangères lui avaient imposées ; elle reconnut ses fautes ; elle comprit qu'elle avait été sous la fascination, sous le magnétisme du génie militaire ; elle déplora les scènes terribles qui naguère occupaient le continent; elle travailla îi cicatriser ses plaies, h réparer ses pertes; et, remontant la route sanglante qu'elle venait de parcourir, reprit en main l'œuvre de transformation qu'elle avait abandonnée depuis quinze ans. Au bout d'un pareil nombre d'années de travail, elle pensa que l'heure de la produire de nouveau pouvait être sonnée ; et la Révolution de 1850, sœur de celle de 4789, éclata brillante et pure, comme les jours qui lui prêtèrent leur soleil.

Mais, quelle révolution peut réussir tant que les masses restent plongées dans l'ignorance !

Bientôt, en effet; le vertige de quelques hommes et la fourberie de quelques autres détournèrent une deuxième fois la Nation de l'idée qu'elle avait poursuivie aveuglément avec tant de persistance. Des bateleurs la contraignirent par leurs prières, leurs promesses, leurs serments et leurs mensonges k accepter, avant même qu'elle eût eu le temps de réfléchir, un gouvernement d'individualisme si éhonté qu'il finit par tomber, à son tour, sous le poids du mépris général.

La Révolution de 1848, suite et conséquence des deux précédentes , manifesta encore plus haut que ses aînées la pensée motrice. On ne sait malheureuse-

menl que trop combien cette pensée identique de réforme radicale a été promptement tralûe ! Et tous nos efforts, depuis la Bastille, à bien prendie la chose dans sa réalité, n'ont eu d'autre résultat que celui de substituer le capitaliste au marquis.

Or, ceci soit dit en passant, est-il une aristocratie plus dégoûtante que Taristocratie d'argent? Mieux valait encore, pour ainsi dire, celle de noblesse, avec son clinquant et ses fanfaronnades. Il y avait au moins chez elle ({uelque chose de bon parfois, chevalerie, courage, loyauté, largesse surtout. Mais, dans celle de bourse, que trouve-t-on ? Mépris profond et bien visible pour tout ce qui n*est pas riche ; ignorance épaisse de tout ce qui n'est pas fniauce ; rapacité de vautour à Tégard du prolétaire qu'elle dévore ; avarice sordide, car elle se voit toujours au moment de tout perdre, et a toujours peur de manquer de tout; enfin, cruauté de tigre, ou, si on Taime mieux de loup-cervier, envers le pauvre diable qui s'avise de raisonner sur sa propre position» et de la comparer k celle du riche. La crainte de se voir attaqués dans leurs heureux loisirs, dont ils sentent tous intérieurement l'injustice, rend ces hommes qui possèdent des animaux farouches, des bétes vraiment féroces. Ils aperçoivent un ennemi dans tout individu qui n'est pas opulent comme eux; souvent même, jettent-ils des regai^ds effrayés sur leurs propres rangs. Le prolétaire est, à leurs yeux, un voleur, un incendiaire, un as^sin; et cette affreuse conviction, qu'ils ne devraient pourtant pas avoir conservée, après tant d'occasions qui leur ont fourni des preuves du contraire, les fait entretenir (les fusils toujours prêts h répondre aux plaintes que la :

raison et Inhumanité leur adressent. Ne pouvant détruire logiquement Tobjection, ils tuent Targumentaleur. Que ne se tenait-il k sa place, disent-ils ensuite, sans vouloir . avouer que cette place n*était pas tenable!

Mais, revenons!

Il est donc bien démontré k tout homme qui raisonne que c'est une réforme sociale, qui amène TEgalité, que le Peuple poursuit k son insu, et par instinct naturel ; et que, s'il n'a pas encore réussi clans ses efforts, c'est précisément parce qu'il n'est pas capable d'analyser ses vœux.

Si le riche, comme je le disais tout a Theure, rêve encore des chimères, quoique au sein des félicités terres- Ires,- esl-il, dès lors, surprenant que le pauvre ambitionne les mieux que celui-lk dédaigne? Ce qui doit étonner, c'est de voir les hommes parvenus au faite de la civilisation, c'est-k-dire du bonheur de ce monde, refouler, au lieu de les appeler vers eux, ces mêmes masses qui, par leurs efforts généreux, les ont aidés k y parvenir. L'ingratitude de ces privilégiés est telle qu'on voit arriver avec une sorte de plaisir ces jours de terrible vengeance où le Peuple, dans un de ces bonds que la rage lui fait faire parfois, les saisit de sa main calleuse sur leur position élevée, les précipite sous ses pieds, les écrase, et se sert de leurs cadavres pour se grandir d'un échelon.

Le Peuple, lui, n'est blasé que sur la misère; et il y a sous ses yeux le spectacle de toutes les commodités de la vie : il en est même l'auteur. Aussi , est-ce Ik ce qu'il désire, n'étant pas encore assez avancé pour pouvoir ambitionner plus que des avantages physiques. Ses

vœux sont bornés à ce qu il voit et comprend. Des aliments, des habits, des maisons, ainsi que je Tai dit plus haut ; voilk les premiers objets dont son âme convoite la possession ! Et ces objets ne sont point chimériques, comme ceux que poursuit Timagination vaga-" bonde et déréglée du riche insatiable. Il peut les acquérir tous; car ils sont tous bien réels et palpables.

L'instruction, qui devait être le premier but de ses recherches, en est le dernier, parce que son prix ne lui est pas assez connu. Peu lui importent les fonctions, les honneurs ! Il n'en est point encore Ih. Il faut, pour qu'il y arrive, qu'il ait parcouru toute la chaîne de progrès qui constitue l'état actuel de la civilisation ; et ses vœux marchent graduellement, comme sa condition. Le Peuple fait malheureusement son éducation k Tenvers. S'il pouvait commencer par cultiver son moral, avant de songer aux amélioratipns matérielles, il finirait nécessairement par obtenir celles-ci, et par les conserver, car l'instruction lui en donnerait les moyens; tandis qu'il ne ressent le besoin de cette dernière qu'au fur et à mesure des éclairs de lumière qui viennent frapper son cerveau ; et les légères concessions qu'il obtient par la force brutale, et qui lui coûtent toujours si cher, lui sont quelquefois enlevées de nouveau par la ruse, sans que son ignorance lui ait permis de s'en apercevoir. Mais, par le vice même des institutions sociales, la partie souffrante de l'humanité, c'est-k-dire l'humanité presque entière, se trouve dans cet état- forcé d'ignorance. L'aristocratie, qui l'exploite, a pour elle l'avantage de l'organisation ; et elle s'oppose à ^ce que la lumière, qui lui sert à pressurer les masses, se répande sur elles; car Yin^

struction de ces masses deviendrait infailliblement sa propre ruine. Aussi, le Peuple ne connaît-il guère que le besoin matériel lui-même, et ne cberche-t-il qu*im moyen de le satisfaire, sans se douter de celui qui, seul , pourrait Tapaiser pour jamais. Et, dès lors, il se précipite en aveugle sur tout ce qui parait devoir le calmer provisoirement, ne s'embarrassant pas de l'avenir qui le replongera, sans nul doute, dans la situation dont il sort momentanément par violence.

Le Peuple voit qu'il bâtit des palais, des cliâleaux, des hôtels, des maisons splendides; et qu'il habite, lui, dans des caves, des galetas, des granges, des écuries, des cabanes, s'il ne couche tout k fait en plein air. Le Peuple voit qu'il défriche la terre, l'ensemence, lui fait rapporter d'abondantes moissons! Qu'il élève des troupeaux nombreux , et qu'il manque souvent de pain ! Qu'il tisse de magnifiques étoffes, et qu'il n'a que de mauvais haillons pour se couvrir! Qu'il fabrique des carrosses somptueux, pour s'en faire écraser, lui, qui peut k peine avoir des sabots ! Enfin, le Peuple voit qu'il se barrasse, s'épuise, se tue, pour une poignée d'heureux ingrats qui vivent séparés de lui par des gardes, refusent de le reconnaître, et se rient de sa fertile abjection.

Voilà ce qui frappe les yeux du Peuple, ce qui allume, de temps en temps, sa colère ! voila ce à quoi il cherche ' a remédier dans ses révolutions! Mais, n'ayant pas assez de lumière dans l'esprit pour trouver juste l'endroit où il faudrait frapper le mal, il se jette en aveugle furieux sur tout ce qui le blesse, assouvit un instant sa colère, adopte tous les systèmes absurdes que lui proposent des hommes qui, sans être caj^bles de le diriger^ le domi-*

nent néanmoins par la véhémence du style, si ce n^est l)ar la hauteur de la pensée, se trompe, s'aperçoit de ses erreurs, et, fatigué de l'incerlitude de ses efforts, redevient calme, et rentre insensiblement dans l'ornière d'où il était sorti. Cest Ik sa marche habituelle. On a vu comment il s'est conduit depuis 1789. Après trois luttes sanglantes et trois victoires incontestables, il a présenté ses robustes poignets aux chaînes de nouveaux maîtres, semblable au lion qui rentre lui-même dans sa loge, au sortir du combat, et sur lequel la main débile d'un cornac se hâte de faire retomber la grille de fer.

Ce sont là des faits irrécusables, et qui devraient lui servir d'enseignement pour le temps à venir. Que ferat-il, en effet, quand il aura terrassé une fois de plus ses ennemis, dans la lutte prochaine? Par quels moyens parviendra-t-il a s'assurer son indépendance et son mieux ^tre? Hélas! un nouveau chef, ou tout au moins de nouveaux aristocrates, s'il ne fait que toucher a la forme et au personnel de son gouvernement, sont Ih qui épient déjà la fin de la bataille, et se préparent à duper le vainqueur, a leur tour , avec de belles promesses, de superbes discours, des serments a' faire trembler les parjures. Car, le Peuple, qui, de tout temps, a été exploité par les aristocrates, ne les connaît pourtant pas encore. Parce qu'il est impatient de liberté, et cherche a briser son joug, il se figure que tout individu qui se jette dans ses rangs et feint de vouloir lui prêter main-forte, est essentiellement un ami, un philanthrope qui se sacrifie pour le bonlieur des masses. Il ne s'informe point si ce généreux auxiliaire a des motifs particuliers qui le font agir et crier quelquefois plus haut que lui-même. Il ne

Toit que la manifestation hostile du moment contre le système qu'il abhorre^ l'opposition à ce qu'il cherche à détruire. Son œil n'est pas assez ei^ercé pour darder ses regards jusqu'au plus profond des âmes. Il ne consulte point l'expérience : il n'a point de mémoire ; et son occupation du moment l'empêche de rien prévoir. Sa passion l'absorbe. Il ne voit pas que ceux qui feignent de vouloir le délivrer lui préparent en secret de nouveaux fers. 11 n'aperçoit que le bras qui s'avance comme libérateur ^ sans songer que bientôt il pourra devenir tyran. Plein de confiance dans son courage et dans sa force, trop loyal, d'ailleurs, pour supposer la basse et noire trahison, il s'abandonne franchement et sans réserve à quiconque semble combattre pour sa cause.

Et constamment le Peuple sera donc le jouet des fourbes les plus impudents, des menteurs les plus audacieux!

Non, il n'en peut être ainsi désormais. Les filets qui sont tendus k son ignorance par l'aristocratie, de quelque nature qu'elle soit, sous quelque forme, sous quelque habit qu'elle se présente, de quelque nom qu'elles'affuble, doivent être k la fin rompus.

Il est temps qu'il se montre de ces hommes qui, n'étant conduits dans leurs travaux pénibles et dangereux que par pur sentiment de philanthropie, par envie de concourir au bonheur de la race humaine, en aidant la justice k établir enfin son règne sur la terre; qui, n'ambitionnant, en un mot, que la gloire d'avoir aidé la civilisation dans sa marche , et celle d'avoir fait faire un pas au perfectionnement, déchirent de leurs mains hardies l'épais bandeau qui couvre les yeux du Peuple, et

indiquent k ce Peuple les moyens d'atteindre le bul qu'il se propose, après lui avoir appris a le connaître.

Il est temps que ces hommes, qui doivent se déclarer hautement Peuple comme lui, se dire de la même chair, du même sang, des mêmes os, se montrer prêts à répondre plus tard des conseils qu'ils lui auront donnés, et k sacrifier leur vie, s'il le faut, pour sa cause, en bravant la vengeance de toutes les aristocraties, Téclairent sur ses intérêts, et lui préparent, en lui dévoilant les moyens d'exécution , un meilleur et plus noble avenir.

Quant k moi, c*est une mission de ce genre que je me suis imposée; et je ne suppose pas que mon dévouement puisse paraître coupable aux yeux de quiconque n'est pas ennemi déclaié du genre humain.

CHAl>ITflE II

Tant que le droit de suffrage n'est pas universel, et même tant que ce droit, étant universel, se trouve exercé par des populations ignorantes, les gouvernements, h quelque elasse de citoyens qu'ils appartiennent et quelque dénomination trompeuse qu'ils adoptent, n'en demeurât pas moins aristocratiques.

Or, les pouvoirs de cette nature sont essentiellement ennemis des Nations.

Formés constamment d'hommes qui, par droit de succession, par monopole industriel, ou même par charges administratives, possèdent de quoi fournir leur carrière avec superflu, avec aisance, ou, du moins, avec économie, de semblables gouvernements peuvent-ils, en effet, désirer autre chose que la durée du présent, bon ou mauvais, puisqu'il est toujours bon pour eux ? Chacun n'apforte-t-il pas, d'ailleurs, avec lui son sys-

tème d'exploitation ? Chaque système n*e6t-il pas représenté par un certain nombre d'individus ? Et ces individus ne sont-ils pas intéressés à maintenir le statu quo, pour se maintenir eux-mêmes? Car, s'il survenait un changement dans le système, ne devrait-il pas y en avoir un aussi dans le personnel qui en est la traduction vivante? Par le fait seul de leurs emplois, tous les hommes qui composent les gouvernements aristocratiques sont donc ennemis mortels d'un mieux quelconque. Ces privilégiés, possesseurs de ce qu'on appelle une position sociale, entièrement dominés par l'égoïsme, sont ouyertement opposés k toute marche de l'humanité, sinon rétrograde, du moins progressive. Le mouvement est leur épouvantail. Peu leur importe le bonheur dp tout ce qui n'est pas eux-mêmes. Comme l'amélioration exige le changement, et comme ce deraier attaque nécessairement, à son tour, les positions individuelles, ils ont en horreur toutes les idées novatrices. Le mot révolution leur crispe les nerfs. N'ayant pour opinion que la volonté fixe de conserver leur bien-être, ils pâlissent au moindre choc des partis politiques, et se tiennent, du reste, toujours prêts k saluer le vainqueur, quel qu'il soit, s'ils doivent succomber dans la lutte, pourvu que celui-ci les prenne sous sa sauvegarde, eux et leurs biens. Us ne s'embarrassent aucunement de ce qu'on nomme honneur national. Les cris de faim qui s'échap- , pent des rangs inférieurs ne peuvent arriver jusques à leurs oreilles, ou sont, du moins, incapables de les émouvoir. Pour eux, le passé n'est rien ; l'avenir n'est qa'un mot ; c'est le présent qui est tout. Ainsi que les minéraux et les végétaux, ils ont la stabilité pour pre-

mîère loi. Le statu quo, Toilk leur devise! La paix est leur idole. Le repos est leur âme. En ud mot , ils possèdent et veulent jouir paresseusement. La plus belle des révolutions, c*est-k-dire celle qui rendrait heureux chaque membre du corps social, serait, h leurs yeux, un abominable fléau ; car ils exècrent l'Égalité, qui ne peut s'établir qu'au détriment du privilège.

Qu'importent les intérêts et les vœux de l'humanité aux gouvernements constitués de la sorte? Leur affaire première et exclusive n'est-elle pas leur conservation ? Et tous les moyens, pour se conserver, ne leur sont-ils pas bons? Jedistous, jusqu'à l'assassinat inclusivement. Il n'y a que l'abâtardissement de possible avec eux.

L'idée de changement, que le progrès entraine nécessairement avec lui, est toujours coupable envers le pouvoir du moment qui ne vit et ne peut vivre que de stabilité. Et il n'y a pas aujourd'hui dans nos lois et dans nos mœurs une seule petite amélioration, dont la criminalité n'eût, à coup sûr, été bien vite reconnue, au» siècles passés, si l'adoption eût pu en être proposée devant une cour, ou même devant un jury, dont malheureusement l'institution n'existait pas encore. Croit-on, par exemple, que si un écrivain avait osé dire, sous le règne de ce hautain , pieux et débauché Louis XIV, qui dévorait la France, entendait chaque jour la messe, couchait chaque nuit avec des concubines , et poussait (n'en déplaise k ses louangeurs!) la simplicité de roi et le zèle de chrétien jusqu'à lancer la révocation fanatique et ruineuse du fameux édit de Nantes ; croit-on , dis-je, que, si quelque publiciste énergique eût osé proclamer h cette cour de vampires et d'oripeaux, qu'il fallait enfin

que le catholicisme cessât d'être religion de TÉtat, une bonne lettre de cachet, ou mieux encore peut-être, car alors aussi le pouvoir avait des assommeurs k ses gages, ne lui eût promptement appris k se taire ? Cependant, le malheureux n'aurait fait qu'avancer une proposition qui, pour exciter la fureur des honunes de son époque, n'en était pas moins destinée k être adoptée quelques générations plus tard.

Il ne serait [donc pas étonnant que les théories de réforme sociale , même les plus sublimes et les plus positives, n'eussent pas un meilleur accueil de nos jours. Encore une fois, toutes les idées d'amélioration sont considérées comme des crimes dans le principe, par ce qu'il est de l'intérêt du pouvoir qui existe et qui veut naturellement se conserver, de les attaquer et de les détruire, sitôt qu'elles surgissent. Aussi les philosophes de tous les siècles, c'est-à-dire les éclaireurs des masses, fprent-ils constamment persécutés, pour avoir voulu semer des idées de progrès sur leur route.

Les aristocrates, ou, pour parler plus exactement, les privilégiés de tous les ordres, emploient leurs continuels efforts k sacrifier l'avenir de l'humanité k la conservation de leur propre présent.

Oui, je ne crains pas de le poser comme axiome politique : Pour rester debout, tous les gouvernements entachés d'aristocratie (et il n'y en a pas eu d'autres jusqu'k ce jour), conspirent, tour k tour, contre les Nations. Leur travail principal, si ce n'est unique, consiste k mettre des entraves au perfectionnement humain. ^ Il est vrai que ceux qu'on nomme constitutionnels ou républicains, se prétendant, jusqu'k l'heure où ilscrou-

— salent sous ta réprobation unanime, les élus et les porteurs de la volonté nationale, rie manquent pas de s'abriter • ainsi sous la plus menteuse des fictions. Mais, en réalité, ne savons-nous pas bien ce qui en est? En France, par exemple, cette Nation, derrière la volonté présumée de laquelle ces pouvoirs ont successivement masqué et barricadé avec tant d'impudence leur despotisme, a-t-elle jamais exprimé, librement et sciemment, sa volonté? N'est-ce pas sous Tinfluence de l'homme riche, et, par cela même, intéressé au maintien du présent, quel qu'il soit ; n'est-ce pas sous l'action du fonctionnaire publier esclave forcé du gouvernement dont il est, d'ailleurs, paiiie intégrante ; n'est-ce pas sous la menace du prêtre, qui se fait et se fera perpétuellement le souteneur de tous les systèmes amis des ténèbres, qui lui accorderont sa part au budgeT; n'est-ce pas, enfin, sous la pression des exploiteurs de toute nature et de tout rang, qu'ont eu constamment lieu ces prétendues manifestations de vœu populaire? Et si, une fois, par exception, les masses ont, comme on a soin de le répéter avec tant d'éclat, exprimé, d'elles-mêmes, leur sentiment, ce sentiment de faux enthousiasme, dégénéré bientôt en repentir, a-t-il pu être autre chose que le produit d'une similitude de nom, d'une erreur de chronologie?

Avouons-le, du reste ! 11 n'y a jamais eu que quelques privilégiés audacieux, se disant la Nation, qui, dans les circonstances solennelles, l'ont fait penser, parler, et, malheureusement, voter k leur caprice. Dans le fait, la véritable Nation, qui ne se laisse entraîner à leurs menées que parce qu'elle en ignore le but secret, est loin, lorsque le calme est rétabli, de se reconnaître dans ces

cbétives réunions de bateleurs qui se sontarrogé le mandat de la représenter» afin de la mieux décevoir et de la compromettre.

Ce sont, en effet, ces millions de muets qui restent, pour ainsi dire, en dehors des sociétés, dont ils ne connaissent que rimpôt, la conscription et Timplacable justice, qui forment Timmense majorité des Nations. Ce sont ces malheureux qui, ne possédant rien par droit de succession, et qui, placés par leur ignorance ou leur pauvreté native, dans l'impossibilité de pourvoir k leur existence, soit au moyen d'un trafic industriel, soit au moyen d'un emploi gouvernemental, n'ont, pour toute ressource, que la vente de leurs forces physiques ou de leurs facultés intellectuelles, c'est-k-dire la résignation au monopole d'autrui, sans réussir k se procurer suffisamment de quoi vivre, qui constituent presque en entier les grands corps sociaux.

Et voyez si ceux-lk sont d'accord avec leurs gouvernements aristocratiques ! Tout-k-fait opposés d'intérêt avec les privilégiés dont j'ai parlé plus haut, ces infortunés ne soupirent qu'après une amélioration, c'est-kdire un changement de sort. Le calme, qui permet aux autresde jouir, les assassine. Le mouvement peut, seul, remédier k leur élat de gène. Aussi, sont-ils prêts pour toutes les révolutions. Le bouleversement est leur dieu, et le repos leur démon.

Admirez, encore un coup, l'incompatibilité qui existe entre cette foule de parias et leurs pouvoirs aristocratiques, quels qu'ils soient! Entre cette fourmilière de citoyens exploités et les groupes si chétifs des privilégiais exploiteurs!

Les Nations ont besoin de progrès; les gouvernements ne soupirent qu'après la stagnation.

Les Nations demandent de l'instruction ; les gouvernements organisent partout Tabrutissenient.

Les Nations veulent de Tallégement dans les charges; les gouvernements protègent ouvertement le monopole et la dilapidation.

Les Nations cherchent, dans leur intérieur, a accroître la dignité civique et l'indépendance individuelle; les gouvernements érigent la corruption en système, n'honorent et ne récompensent que le plat servilisme.

Les Nations, enfin, souhaitent n'employer, au dehors, que des procédés de franchise, d'honneur et de fraternité ; les gouvernements se jettent dans le dédale de la diplomatie, ne consultent, dans leurs protocoles, que l'intérêt de leur conservation particulière, et entretiennent un levain perpétuel d'hostilité entre les Peuples.

Ce n*est donc pas un changement de gouvernement, c*est-à-dire une révolution superficielle, que demandent instinctivement les masses : C'est une réforme de société; c'est un remaniement profond et radical; c'est, en un mot, une révolution tout-k-fait nouvelle qu'elles réclament. Tel est le vœu formel de notre époque ! On ne peut s*y méprendre. Et, jusqu'à ce qu'on en vienne là, il y aura toujours guerre. L'histoire ne fait-elle pas assez voir que les révolutions de gouvernements ne sont absolument rien pour les Peuples ; que les gouvernements, quels qu'ils soient, resteront leurs ennemis, tant qu'ils continueront à être formés par une minorité aristocratique; et qu'il ne peut en exister qu'un seul bon, celui

quMls concourront, et en connaissance de cause, h composer eux-mêmes?

Quel a été, dans le fait, le résultat de toutes les révolutions qui ont eu déjà lieu, et qui mériteraient le nom de renversements gouvernementaux, plutôt^ que celui trop pompeux qu'elles portent? Les malheureux qui les ont exécutées, dans Tespoir d'y gagner quelque soulagement pour l'avenir, n'ont pas encore su en opérer une telle qu'il la faudrait pour que leurs souhaits légitimes se trouvassent accomplis. Les dynasties ont été culbutées, les cours renouvelées, les administrations balayées, enfin, les gouvernements changés ; mais, après tous ces désordres, le calme est revenu ; et, k fort peu de chose près, les positions des exploiteurs et des exploités sont restées les mêmes. L'orage passé, les contents et les mécontents se sont retrouvés en présence.

Jusqu'à présent, les révolutions n'ont rien produit à ceux qui en attendaient le plus, précisément parce qu'ils n'ont pas su les rendre radicales, et parce qu'ils ont, en outre, suivi les perfldeè conseils de gens intéressés à paralyser leurs effets.

Jusqu'à présent, les révolutions ont été constamment arrêtées, juste au point où les intérêts de la minorité se sont trouvés garantis. Il n'a jamais été question des intérêts des masses; et sauf quelques pertes, ou, mieux encore, quelques disgrâces d'une part , et quelques milliers de victimes de l'autre , la destinée de chacun a repris insensiblement son cours accoutumé. Les couleurs du drapeau et les noms des gouvernants ont été les seules choses changées, après de si sanglantes luttes.

Ce n'est donc pas une mutation de pouvoir que les

masses doivent avoir pour biit, dans leurs soulèvements. Peu importent pour elles les noms et les personnes ! La question de leur sort demeurerait k jamais insoluble, si elles n'en arrivaient a une révolution de société, k une réforme d'institutions premières. Sans cela, les alarmes et les combats se renouvelleront sans cesse; et le passage rapide des générations sera toujours marqué par le sang.

Il faut qu'avant de se battre ces masses se rendent bien compte des motifs qui leur font mettre le fer k la main, et qu'elles ne soient pas ensuite si promptes k le rejeter sur le champ de bataille, sans être assurées, par l'expérience, qu'elles tiennent enfin ce qu'elles ont cherché k conquérir k si haut prix. Il est urgent qu'avant de passer au fait matériel de la révolution qu'elles seront toujours en mesure d'opérer, puisque le nombre, la force et le courage résident en elles, ces masses étudient et comprennent les moyens de tourner k leur avantage cette révolution qu'elles méditent, de telle manière qu'elles puissent désormais améliorer, en même temps, leur condition morale, intellectuelle et physique, et n'être plus forcées k revenir au point de départ, comme elles l'ont fait par le passé.

Les Peuples doivent se convaincre de cette vérité : Que ce n'est pas tout d'être brave; qu'il faut savoir, de plus, exploiter la victoire; et que celui qui se bat en aveugle est un fou qui ne mérite pas de vaincre. Ils doivent, premièrement, apprendre comment il faut remplacer l'ignorance et le fanatisme par la lumière et la vérité; la misère et l'abjection par l'aisance laborieuse et la dignité civique; le mensonge, la lâcheté et l'intrigue par la fran-

chise, le courage et la droiture; le dévergondage et la rapine par la pudeur et la probité; Tindividualisme et Tindifférence politique par un lien fraternel et un dévouement sincère àThumanité^ le despotisme et le monopole par la clémence et l'Egalité ; en un mot, les crimes par les bienfaits ; les vices par les vertus; c'est-k-dire les mauvaises lois par les bonnes ; ou les constitutions encore lépreuses des corps sociaux par une organisation éclatante de justice, de morale et d'amour.

Quel bien peut, en effet, procurer aux Nations un simple changement politique? Les gouvernements ne demeurent-ils pas toujours leurs ennemis les plus acharnés? Que de fois, par exemple, celui de 1850, puisqu'il faut, pour mieux convaincre de la vérité de celte proposition générale, en venir à une application, n'avait-il pas trahi le pays, depuis sa frauduleuse origine jusques k son scandaleux suicide? Rappelons, en quelques lignes, son histoire! Elle n'est pas longue, si elle est compliquée. On concevra pourquoi je ne prends pas le gouvernement actuel pour exemple. L'intelligence du lecteur établira ellemême les rapprochements , et découvrira les points de coupable similitude. Ce travail ne sera pas, du reste, bien difficile : les dates sont toutes fraîches.

Après avoir fait tomber ses premiers coups sur les héros qui l'avaient élevé, le gouvernement de 1830, ce gouvernement de corruption, dont la France avorta après trois jours de convulsions douloureuses, laissa lâchement égorger leurs amis des frontières. Il fit ensuite remplir indistinctement les prisons de l'Etat de tous les hommes généreux qui osaient lui rappeler ses promesses ; et quand ces prisons regorgèrent, il s'em-

pressa d*en foire construire de nouvelles, considérant les cachots comme des cases d'exploitation où il fallait travailler sur la liberté et les forces morales et physiques des citoyens, au profit de sa propre existence, et sous le prétexte spécieux de l'ordre et du repos publics. Il avait promis la liberté de la presse, et tous les écrivains indépendants furent successivement traînés dans les fers ; et toutes les feuilles dites de l'opposition corn» parurent devant les assises; et les amendes les plus exorbitantes accomplirent leur ruine; et la Tribune, particulièrement, se vit périr après son cent vingtième procès, je crois ; et, grâce aux lois du 9 septembre 1835, chaque jour eurent lieu de nouvelles funérailles. Le théàbre devint bègue; la caricature elle-même, Tépi-gramme et le couplet furent proscrits ; les chefs-d'œuvre des plus grands philosophes dont la Nation ait k s'enorgueillir furent condamnés au pilon pour complaire k un jésuite; la loi sur les crieurs publics parut; enfin, un préfet de police et un tribunat de censure visèrent le droit de propager la pensée, qu'ils s'efforcèrent, par conséquent, de cloîtrer et de cadenasser ; et la monarchie sourit un instant, en songeant que les masses , ainsi gouvernées, demeuraient encore dans un état d'ignorance qui permettrait de les traiter comme un véritable bétail; que le chef de l'Etat pourrait ainsi, transformant le pays en un vaste bagne, adopter un bâton pour sceptre, des galériens pour gardes-du-corps, et diviser la population la plus noble et la plus intelligente du monde en bandes de bourreaux et en troupeaux de victimes.

Il avait promis l'affranchissement et l'extension de l'enseignement; et le fisc continua de le pressurer et de

le garrotter ; et les écoles demeurèrent rares et coûteuses, et les méthodes toujours absurdes, niaises, infructueuses, et partant anti-sociales; et la férule, sous }e règne d'un Cartésien, retourna insensiblement aux mains des hommes noirs, sans qu'il faille, du reste, en être surpris; car les prêtres sont essentiellement les alliés, sinon les amis«des gouvernements aristocratiques. Ces deux puissances abrutissantes, quoique se détestant entre elles, comme toutes les puissances rivales, combinent néanmoins leurs efforts pour nuire a Thumanité.

Il avait promis que chaque citoyen serait libre; et la liberté individuelle ne fut , sous ce gouvernement du capital, qu'un vain mot. Les accusés d'avril 1854, subissant une (nrévention de deux années entières, en fournirent, pour leur part, une assez belle preuve. Et jamais, depuis les temps les plus reculés, chez aucun Peuple, ni sous aucun des plus fameux tyrans dont l'horrible mémoire soit passée jusqu'à nous, on ne vit tant de condamnations arbitraires, tant de préventions monstrueuses, tant de condamnations purement systématiques, tant de perquisitions domiciliaires, tant de violations de secrets, tant de conspirations et d'attentats supposés, tant d'émeutes policières, tant de barricades, tant de massacres, tant de tentatives de guerre civile! Et la loi sur les associations, et la loi sur le port d'armes furent promulguées!

Il avait promis que le principe de la souveraineté populaire serait reconnu et respecté en Europe ; et l'Italie, lâchement abandonnée, continua son râle sous le cauchemar de l'Autriche! Et l'Espagne, après les [Aus généreux efforts pour s'affranchir du jot^ aristeerati-

qae et monacal, fut livrée tantôt aux mains de quelque adepte doctrinaire, tantôt à celles de quelque farouche partisan de l'absolutisme » tantôt enfin aux caprices d'une jeune fille, d'une enfant, conseillée par une Messaline ! Et la malbem euse Pologne périt le jour même ou, par la plus impudente et la plus barbare des ironies, on ne rougissait pas de proclamer son triomphe au Champ-de-Mars! Et la pauvre Helvclie, en proie à la rage assassine des congrégations loyolistes, versa le plus pur de son sang sous le couteau du fanatisme !

U avait promis que la dignité nationale resterait vierge ; et il se prosterna, se coucha k plat ventre devant toutes les puissances monarchiques absolues ! Le pape lui-même le vit baisant sa pantouffle k Ancône !

U avait promis le licenciement de l'armée ; et plus de quatre cent mille hommes demeurèrent constamment sous les drapeaux, dévorant le tiers du trésor annuel de la France, au lieu de l'enrichir par leurs puissants travaux ; ne faisant que des campagnes de parade, uniquement destinées k tenir les esprits occupés ; n'essayant guère la pointe de leurs baïonnettes que dans leurs propres cités, contre les poitrines de leurs frères ; ne servant, en un mot, qu'k étayer un pouvoir toujours moribond ! Et les gardes citoyennes furent seules dissoutes et désarmées !

 force de poltronnes tergiversations, d'actes d'humilité profonde, de temporisations perfides, de conces- . sions couardes, de traités onéreux et ridicules par la faiblesse et l'absurdité ; k force de lâchetés vraiment fabuleuses au-dehors, et d'implacables et outrageantes rigueurs au-dedans ; k force, surtout, de honteuses et

sales dilapidations^ et de crimes commis dans les régions supérieures, ce gouvernement d'égoisme finit par lasser et par dégoûter tous, les cœurs généreux^ par anéantir tous les élans sublimes. Fierté, courage, loyauté, dignité civique, ce pouvoir cholérique attaqua tout, dénatura tout, empoisonna tout.

Enfin, après avoir exploité, tour k tour, la confiance de ses amis, la crédulité de ses prosélytes, la terreur des bourgeois ; après avoir employé, tantôt les chants patriotiques, les très-humbles salutations, les poignées de main, les discours de remerciement, les promesses solennelles, les serments imposteurs, les airs de désintéressement, les hauts sentiments patriotiques; après avoir mis en jeu la police avec ses émeutes et ses assommades, la troupe a^ée ses mitraillades et ses pétards, ce gouvernement modèle» ee gouvernement par excel- . lence,s elon le dire de tous les partisans de la Conservation, sentant néanmoins sa fin approcher, n*eut-il pas Taudace de faire construire les forts détachés, comme devant être sa dernière garantie d'existence, comme un affreux Viatique à administrer le jour où la Nation voudrait divorcer avec lui? Heureusement, ses calculs avaient été dressés sur une fausse appréciation de Tespril de Tannée. Le moment venu, celle-ci ne les approuva point.

Il est positif pour quiconque veut peser lés actes de cet inconcevable gouvernement, qu'il n'agit jamais que dans son propre intérêt, au mépris de toute pudeur et de toute morale, toujours en opposition avec le bien de la France. Il est incontestable que, non-seulement il chercha h subsister par des voies tantôt ignobles de bas-

sesse, tantôt atroces de férocité, mais qu'il ne cessa pas une seule minute, depuis sa fatale origine, de conspirer contre la Nation.

Eh bien! tous les gouvernements connus jusqu'à ce jour ressemblèrent ou ressemblent k celui-lk, s'ils ne furent ou s'ils ne sont encore pires. Je n'en excepte point, comme on l'imagine, celui sous lequel nous vivons, et que chacun est à même d'apprécier.

Comprendrçiit-on, dès lors, l'absurdité qu'il y aurait de la part des Peuples k s'obstiner, pour mettre fin aux maux dont ils sont assaillis , k faire des révolutions simplement politiques, c'est-à-dire à ne changer que leurs gouvernements?

Pour accomplir leur destinée progressive, pour atteindre le but tant recherché de l'Egalité sociale, les Peuples doivent donc en arriver a un travail plus essentiel et plus fécond .

€ Mais, disent aux apôtres de la science nouvelle les

> champions entêtés du vieux privilège, qui, ne pouvant

> discuter sur la légitimité de leur position, veulent, du

> moins, dans leur frayeur, tenter de fourvoyer et

> d'entraîner vers eux les masses par quelque raisonne-

> ment aussi faux que jésuitique : Si ce n'est pas une

> révolution politique que vous conseillez aux peuples

> d'opérer; si c'est, au contraire, une révolution so-

> ciale, vos efforts sont donc dirigés, d'après votre

> propre aveu, contre la société tout entière. Et dans

> quel dessein vous faites-vous si criminels? Pour

> mettre, sans doute, à exécution quelque misérable

> utopie, quelque rêve de gouvernement Platonique. > Il est certain que ce n'est pas un simple renverse-

rûeùt de personnes ou de principes partîctllïéfô 4^ê ^6ià ct*oyons devoir conseiller atix Peuples, coïbih'e iàô^ëii d'affranchissement : nous ne sommes pas àSseî MtIflHgk pour cela. Mais, il faut ajouter aussi que c'est uiiiq\iement contre l'ordre social âclùel, et ûDû contre la td»ciété elle-même, que nous désirons voir engager îa lutte ; et Ton va se convaincre à l'înstânt si c'est ii tort que nous étendons nos vœux jusque-là. Quant %, l'erreur dans laquelle on a intérêt a faire croire que ïious sommes bercés, nous examinerons tout k l'heure s'il est bien vrai que nous soyons des visiojanaires.

Jetez d'abord les yeux sur la société française, telle qu'elle se présente de nos jours ! Visitez avec soin chacune des diverses classes dont se compose sa population, après quinze cents ans de gouveriiement aristocratique ! Et vous tomberez en admiration devant l'audace frénétique des unes, et la patience presque surnaturelle des autres ; et vous serez contraints d'avouer qu'il a fallu nécessairement du prodige pour tenir si longtemps en alliance les agneaux et les loups!

Voyez d'abord dispersées dans les champs ces espèces de quadrupèdes, comme osait dire autrefois à sa cour le philosophe Labruyère, en parlant de ces pauvres paysans que l'habitude d'un travail pénible fait courber vers le sol avant l'âge ! Suivez, dans leur carrière obscure , ces malheureux colons qui , ne participant h aucun dés bienfaits de la société, n'en connaissant au contraire que les charges, sont entièrement sacrifiés pour elle! Destinée pitoyable que la leur! A peine si on se sent le courage d'en tracer le tableau.

Les voilà presque nus dans toutes les saisons ; àtta-

<;hé6, fionr aiàsi dire, ii une terre qui ne leuir appartient pas, et de laquelle il» ne posséderont jamais que l'espace étroit il^Me tombe ; la défrichant de leurs mains, l'arrosant ^ leurs sueurs, finissant par l'engraisser de leurs cadavres! Ils semblent n'être venus au jour qu'afin de partager la vie des végétaux qu'ils cultivent. Comme eux, ils sont, en quelque sorte, réduits à pousser et à ii*eiitretenir par la seule vertu de cette sève nutritive iùùt la nature a pourvu tous les corps organisés ; car la savair des fruits qu'ils récoltent, et la chair des animaux qu'ils élèvent, sont trop délicates ou trop coûteuses pour leur lK)Uche. C'est l'homme de la cité qui doit en faire la consommation. Quant à eux, ne sont-ils pas literes de brouter l'herbe, h l'instar des bêtes qu'ils fréquentent? ^dépossédant, pour tout abri, que des cabanes mal construites, et par cela même insalubres, ils exposent constamment aux pluies, aux neiges et aux .vents, leurs membres fatigués, les paralysent de douleurs, les vieillissent an mordant de Tair, et les dessèchent aux feux du sdeil. Ils n'ont d'autre propriété dans le monde que celle de leur misère, d'autres distractions dans la solitude que celles des intempéries du ciel , d'autres douceurs dans la vie que celles de l'accouplement, d'autres lumières dans l'esprit que celles de la raisoû primitive. Ne s'étant jamais écartés du point topographique où un funeste hasard opéra leur création, k moins toutefois qu'ils n'aient été appelés k faire l'étape du soldat, le sac au dos , le fusil sur l'épaule , pour aller figurer au champ de bataille, ils n'ont pas la moindre idée de l'influence qu'est capable d'exercer l'éducation. Ils ignoreût parfaitement toutes les inventions auxquelles s'est

élevé le génie de la race humaine. Réduits, en un mot, au rôle muet et passif de machines; n'ayant pas un seul instant de loisir pour songer k leur dignité d'hommes ; ne se doutant pas même qu'ils font partie d'un corps social ; obéissant avec respect à tous les caprices de leurs, maîtres; baissant craintivement la tête sous des lois qu'il leur est impossible de comprendre, et tremblants sans cesse devant un Dieu dont on se plait k leur faire peur, ces infortunés demeurent dans l'état i^auvage de la famille, au sein même du pays qui passe pour faire tête k la civilisation ; et l'on est en droit de dire d'eux, au dernier jour de leur existence toute matérielle , qu'ils naquirent et moururent esclaves de l'homme propriétaire dont ils fouillèrent le champ.

Pénétrez maintenant dans les villes, et observez cet jssaim immense de prolétaires nouveaux, serfs d'un autre nature, ouvriers de toutes les professions, depuis le chiffonnier jusqu'à l'imprimeur! Certes, il en faut faire l'aveu, ces infortunés ne manquent ni de franc hie ni de loyauté, ni de bonnes intentions, ni d'intelligence, ni d'industrie, ni de courage. Et cependant, quelle éducation, depuis l'empereur Chàriemagne, le fameux instituteur des lettres chez nous, est venue faire éclore et fructifier des. germes si précieux? Où sont ces écoles gratuites qui devraient dispenser k chacun une instruction relative, et faire un bon citoyen, en même temps qu'un artisan habile? Hélas! tout le savoir de ces infortunés se borne k reconnaître leur ignorance, et l'injustice de leur cruelle positioi. Trop heureux encore, s'ils pouvaient tous en être bien pénétrés!

Après des journées entières de la plus rude occupa-

tioD, le salaire que perçoit l'ouvrier peut à peine suffire à ses besoins matériels. Obligé, pour pouvoir faire usage de son industrie, d'emprunter a des mains usurières, paresseuses et maladroites, les moyens d'acquérir la matière première qu'il sait seul exploiter, il a la douleur de voir retenir, k titre d'intérêts et .de commission, la meilleure part du bénéfice qu'a rapporté son œuvre. Si, révoltédu monopole scandaleux qu'on fait de ses talents, il croise ses bras, et feint de vouloir rester dans l'inaction, bien loin d'effrayer le monopoleur, il ne fait que lui prêter a rire. Ce dernier est certain de conserver sa domination; car, c'est cbez lui que se trouve cette valeur représentative avec laquelle on aclièle tout ce qu'il faut pour manger, se vêtir et s'abriter ; et, dès lors, il considère cet acte de désespoir comme une colère d'enfant. Ce n'est k ses yeux qu'une bouderie qui porte un certain préjudice a sa caisse, il est vrai, puisqu'elle interrompt momentanément ses bénéfices habituels, mais qui aura son terme, quand la faim viendra parler k l'estomac du pauvre insurgé. Et, dans le fait, ce refus, qui pourrait avoir des conséquences si graves, si le prolétaire était a même de le soutenir jusqu'à l'époque où tout ce qu'il a produit et livré k la consommation aurait disparu (car, alors, il faudrait que chacun songeât a pourvoir luimême a ses nombreux besoins, et parlant la société se trouverait dissoute si le monopoleur, amolli par la paresse et convaincu de son inhabileté, ne se hàfait d'acquiescer aux conditions nouvelles qui pourraient lui être faites); eh bien! ce refus, dis-je, devient sans aucune importance pour le capitaliste, dès qu'il est prévenu que le prolétaire radouci sera bientôt contraint de re-

prendre son œuvre, au même prix qui , par sa modicité^ la lui avait fait quitter. Dans l'impossibilité de songer à la moindre économie , puisqu'il satisfait tout au plus aux exigences du présent, le malheureux ouvrier reste sans nul espoir d'avenir; bien plus, il abrège cet àtcriîr ; il diminue la somme présumable de ses jours , afin d'en soutenir une fraction. Son sort est pitoyable, mais que gagne-t-il à s'en plaindre? Ne le voyez-vous pas brusqué, dès qu'il ose faire entendre sa voix, tnia aux prises avec la faim, s'il suspend son travail, en un mot emprisonné, mitraillé, écrasé, si, convaincu de l'inutilité de ses représentations et de ses prières, il tente, dans un accès de désespoir, de détourner, pair une secousse violente, la destinée de mal qui pèse sur sa tête. Tournez maintenant vos regards vers cette foule au moins aussi intéressante de prolétaires k éducation, portant l'épée, la toque ou la férule! Modernes Bias, ils ont tout avec eux; et c'est de leurs ressources intellectuelles qu'ils doivent vivre, tout aussi bien que les ouvriers le font de l'adresse de leurs doigts. Lés trésors de la pensée sont les seuls k leur disposition ; et c'est avec des valeurs idéales qu'ils sont obligés de s'en créer de positives. Mais, hélas! par l'absurde et coupable direction que le gouvernement a fait donner a leurs travaux classiques, ces infortunés, en entrant dans le monde, n'en sauraient tirer le moindre parti . Leurs lumières ne sont pas de nature k les aider k se créer un bien-être ; et l'instruction stérile qu'ils reçurent est souvent pour eux le plus funeste des présents et le plus lourd des fardeaux. Au lieu de leur enseigner k vivre selon leur époque, on n'afait, pendant les pénibles et précieuses années de l'en-

£mce, que les entretenir dans Tivresse des belles choses ^u passé. Sans songer qu il fallait, avant tout, les rendre citoyens de leur propre pays, on ne leur a parlé que d'Athènes et de Rome, comme si ces deux antiques maîtresses du mon(]|e étaient ^core debout, et comme s'ils eussent été destinés a vivre sous des Périclès ou des A^g^ste. Ils ne possèdent la plupart que du grec et du ktin, mauvaise marchandise, s'il en fut, qui commence heureusement auprès des hommes éclairés k n'avoir plus de cours, cédée constamment avec dégoût, et constamment acquise h contre-cœur, d'un si bas prix, d'ailleurs, que , avant la révolution de Février, le propriétaire du fonds le plus riche n'inspirait pas encore assez de confiance chez nous pour figurer sur la liste des électeurs de petit collège. Réduits , par la nature bornée de leurs connaissances, à choisir entre un fort petit nombre de carrières, ils s'y précipitent par milliers, les encombrent, et puis y languissent dans l'inaction, le dépit et la misère, sans qu'il en puisse être autrement. Séparés de la foule par l'éducation, éloignés des rangs supérieurs par le défaut de fortune^ éarasés dans leur sphère intermédiaire par de trop nombreuses rivalités, et contraints, malgré tout, de se montrer sous les dehors de l'aisance, par respect de leurs nobles professions , ces malheureux , plus a plaindre cent foîft que ce corps d'ouvriers lyonnais qui, du moins, avaient osé, dans leur désespoir, arborer l'étendard de la faim, n'ont, pour éviter l'aumône ou le suicide, que le ch^in périlleux des révolutions. Mais, que leur importent les dangers? Que leur fait la mort? Ne doiventils pas préférer se trouver face h face avec elle, en s'ef-

forçant de renverser un ordre gouvernemental qui, non content de les avoir trompés, les abandonne encore à leur infortune, et semble ne pas faire plus de cas d'eux que s'ils étaient des ilotes , plutôt que de périr oisifs au milieu des travaux de la multitude? Comment, d'ailleurs, paraître incapables d'y participer?

Passez enfin au contraste ! et, venant de contempler ces malheureux parias de notre population, dont le sort vous aura sans doute touché le cœur, observez avec calme, s'il vous est possible, ce groupe de mortels privilégiés dont la seule occupation dans la vie est celle de la prolonger et de l'embellir! Hommes de titres, hommes de finances , hommes de places , hommes de robe , hommes de terroirs, hommes de manufactures, hommes de magasins, les voila tous sous leurs riches costumes^ disposant , k leur gré , de l'argent , des lumières , des honneurs, des séductions, des privilèges, de la force armée , en un mot , de tout ce que renferme notre société , hormis de la vertu ! Soit parce qu ils sont arrivés avant les autres , soit parce qu'ils ont hérité de leur position , soit , enfin , parce qu'étant doués de plus d'adresse ils se la sont créée eux-mêmes , ils ont maintenant tout en partage. Aussi, sont-ils contents de l'état actuel des choses, et ne veulent-ils point laisser faire un seul pas au progrès, de peur que ce pas ne les entraîne au précipice. Que de douceurs, en effet, dans l'existence du capitaliste! car on peut, par ce nom collectif, désigner ces diverses classes de favoris. Pour lui, point de travail! Occuper, jouir, consommer, s'enrichir encore, voilk son état! Il n'a point d'industrie; mais, en a-t-il besoin? Ne possède-t-il pas

d'ailleurs celle de vivre aux dépens du prolétaire? Celuici n'est, à ses yeux, qu'une machine productive qui doit s'user a son service, sans jamais faire entendre de grincement dans les rouages, car les oreilles du mal* tre, formées aux douces harmonies, en seraient importunées. Personnage tout-k-fait inutile dans la société, s'il n*y jouait le rôle négatif de consommateur, puisqu^il ne produit absolument rien par iui-même , n'a pour tout mérite que celui de prêter a usure quelque argent monnaie , pour tout savoir que celui de se placer en intermédiaire entre le véritable fabricant et le consommateur, afin de les pressurer chacun k leur tour, le capitaliste est certain, néanmoins, de fournir une carrière heureuse, sans avoir besoin de s'inquiéter des menaces que peuvent lui faire ses victimes. D'un côté, l'argent qu'il a dans ses coffres, et d'un autre, la force armée qu'il tient à ses ordres, doivent le rassurer. Ea un mot, sans avoir droit k rien, par sa valeur personnelle, le capitaliste se trouve, par le vice même de sa position, avoir droit k tout. Il est électeur, éligible, député, fonctionnaire, ministre. Il coopère k la fabrication des lois, s'it ne les fait lui-même; et dès lors, il est aisé de concevoir la cause pour laquelle toutes sont en sa faveur, et toutes au détriment du prolétaire. Que s'il s'élève parfois de généreux défenseurs de la multitude, qui veuillent réclamer pour elle, le corps attentif des privilégiés s'empresse aussitôt autour d'eux, met en jeu toutes les séductions imaginables pour acheter leur silence, les bâillonne même de force, s'il a la douleur de les trouver^ incorruptibles et s'il découvre un moyen de leur susciter qu^que grief, on bien, en dernière ana-

lyse, s'a88emble pour statuer sur la validité des réclamations, mais purement par grimace, car tous les juges sont intéressés dans la cause. « S*il eiiste d*ailleurs quelque légère dissidence dans les opinions, le budget, qu*a eu soin de remplir cette même classe honteuse de prolétaires qui ose impudemment se redresser, met promptement les consciences d'accord; et le noipbre des boules que viennent jeter dans Turne des mains salariées prouve que, malgré tous les symptômes contraires, la majorité néanmoins est heureuse.

Et voilk ce qu*ont pu produire sur la société française quinze cents ans de gouvernement aristocratique! On ne saurait, toutefois, accuser cette société de manque^* d'aptitude au progrès, car la rapidité de sa marche, depuis un demi-siècle, témoigne assez qu'elle est éminemment perfectible. Or> si dans* ce court espace de temps, elle a fhit tant de pas vers le mieux, combien n'en eût-elle pas fait, sans doute, si tes soixante-onie rois qui Tont successivement gouvernée n'avaient, au lieu de lui aplanir la route, employé tous leurs efforts à la seiner d'iobstacles? Mais, le trône et l'autel servirent, dans tous les temps, de barricades au despotisme contre la civilisation ; et jamais les peuples ne purent rien obtenir de leurs chefs qu'en se révoltant.

Enfin, voilk Tétat déplorable dans lequel se trouve encore aujourd'hui notre population! Elle peut être considérée comme formant deux camps^ ennemis composés l'un de travailleurs, l'autre de paresseux ; l'un de prodttcteui^, l'autre de cœisoumiateurs ; l'un de maîtres, l'autre d'esclaves. Dans le premier f^urent tous ces hommes qu'on appelle vulgairement tristocrates, c'est-

à-dire les grands propriétaires et tous les gens de financeSy les hauts fonctionnaires publics, militaires o« civils» les négociants, les bourgeois ou petits proprié»^ taires, et les exploiteurs de tous les étages. Dans le sen omé sont entassés tous ces hommes parias, qu'on nomme indistinctement prolétaires, patriotes, répuldieains, mendiants, vagabonds, démagogues , socialistes , rouges , communistes , et que j'appelle , moi , pau« vres Ou mécontentsJUs renferment dans leur caste tous les citoyens dont les professions n'exigent point de capi*taux, qui ne sont point salariés par le gouvernement » et qui ne possèdent, k leur début, que" leurs talents pour vivre, c'est-k-dire une grande partie des avocats, des médecins, des chirurgiens, des hommes de lettres, des professeurs, des artistes, et la totalité des ouvriers, des cultivateurs, des soldats et des domestiques. Aux uns appartiennent les droits, les honneurs, les sinécures, les profits, tout ce qui peut prolonger l'existence et la rendre agréable, les habitations et les ameublements commodes, les tables abondantes et délicates, les bons vêtements , les valets , les chevaux, les femmes, les divertissements, les jeux ; aux autres, les fatigues, la corvée, la conscription et le spectacle insolent des heureux que font et qu'entretiennent chaque jour leurs sueurs.

Les apôtres de l'Egalité sont-ils donc si coupables quand ils veulent changer l'ordre actuel d'un corps social dont les membres sont sil)ien divisés par les mœurs et les intérêts? Où les uns ont de l'éducation et des préjugés, les autres de l'ignorance et du fanatisme; où les uns possèdent tout, se reposent et jouissent, où les

autres n'ont rien, travaillent constamment et meurent de misère; où les uns font profession d'être maîtres et de gouverner, les autres d'être esclaves et d'obéir ; où il existe, en un mot , deux espèces si bien séparées qu'elles finissent par se croire d'un sang différent , adoptent des séries d'idées tout-k-fait opposées^ «l se considèrent, en dernière analyse, non-seulement comme étrangères, mais même comme ennemies?

Est-ce un crime de travailler k changer un pareil état de choses, de vouloir jeter, autant que possible, le niveau sur des conditions si disparates ?

Examinons k présent si nous ne sommes, en efTet, que des rêveurs opiniâtres! Nous passerons, plus tard, aux moyens de réaliser nos prétendus songes.

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