CHAPITRE m
« Mais y s'écrient les fanatiques de la Conservation » » s'adressant aux apôtres de l'Egalité sociale (et c'est Ik » un des grands arguments qu'ils emploient contre eux), » s'il est positif que les hommes recherchent l'Egalité » par instinct, par besoin d'amélioration ou de progrès» > il est positif aussi qu'il ne saurait en exister une » véritable entre eux; et, par conséquent, vous êtes » des utopistes. Autant vaudrait chercher la quadrature » du cercle, le mouvement perpétuel ou la pierre phi- 2» losophale que l'établissement de votre Egalité. >
C'est là ce que répètent sans cesse, d'nn air triomphant, les privilégiés des corps sociaux qui, par cela même qu'ils se trouvent placés dans une position exceptionnelle qui les flatte, et qu'ils tiennent à perpétuer, sont intéressés à cacher et k cimenter son injus-
tice> 6û alléguant Timpossibilité d'uo bien-être général.
€ Tous les efforts du progrès qui tendent vers un
» but de répartition, n'ont-ils pas été vains jusqu'ici,
> disent-ils P Toutes les tentatives de niveau n'ont-elles
> pas constamment échoué? Consultez les époques,
> et voyez ce qu'ont produit les révolutions! Les di-
> verses classes de l'humanité, pour avoir été confon-
> dues un moment, n'ont- elles pas repris leurs lignes 1 primitives de démarcation? Les distances ont-elles » jamais été comblées? Enfin, le monde a-t-il changé !► d'allure, depuis tant de générations qui ont cherché
> k la rectifier? Et quel mieux ont produit les plus vio- » lentes tempêtes ? Pourquoi donc vouloir troubler un » ordre si puissamment établi? Ceux qui tentent de le i> faire, en dépit des nombreux exemples que leur four- » nit le passé, peuvent-ils être autre chose que de pau- » vres rêveurs ou de misérables factieux qu'il importe » de réduire également au silence? Il est dans la des-
> tinée des Peuples de rester éternellement malheureux, 1 tandis qu'a leur tête une poignée de favoris continue- » ront k se gorger de biens de toute espèce. C'est une !► loi dont l'expérience prouve'assez la nécessité, et dont
> la raison peut d'ailleurs se rendre aisément compte. > La nature, k laquelle il faut toujours remonter,
» quand on est jaloux d'expliquer les causes, a-t-elle 1 créé deux objets parfaitement égaux? Ne s'est-elle pas, » au contraire, montrée jcniraculeusement diverse dans
> ses œuvres? Examinez d'abord les productions con- » nues qui composent ses deux ][Hremiers règnes ! Par- » courez ensuite tpus les chaiuons visibles de la chaîne
> animale! Et voyez s'il existe deux êtres d'une uni-
-es-
> formité complète! Est-il deux grains de sable du
> mètne rivage qni n'offrent entre eux quelque dîspro-
> portion ? Est-il deux feuilles du même arbre qui prë-
> sentent des couleurs, des tissus, des festons identi- » ques? Est-il deux animaux de la même famille qui
> ne diffèrent en quelque point de leur organisation ex-
> térieure ? Et , si maintenant on voulait considérer le
> travail intérieur de ces types divers, et les nuances
> innombrables de leurs propriétés, de leurs facultés et
> de leurs mœurs respectives, quelle disparité bien plus
> prodigieuse ne découvrirait-on pas ?
> Or, puisque la puissance créatrice semble avoir eu » horreur de l'uniformité, pourquoi s'obstinerait-on k
> prétendre que la race humaine qui déjà, par sa con- » struction morale et matérielle, est soumise k cette loi » de disproportions, dût se trouver autre que la nature
> ne Va faite? N'y a-t-il pas folie k nier des arrêts aussi ^ immuables? TN'y a-t-il pas même crime k se révolter
> contre eux? »
Encore un coup, voilk les plus terribles arguments que fournissent contre les partisans de FEgalité sociale tous les heureux du moment qui sont intéressés k ne pas la voir s'établir. 11 n'est pas difficile de les réftiter.
Oui, sans doute, si tous les apôtres, qui nous ont devancés dans la sublime doctrine de l'Egalité, avaient eu la ridicule prétention de rendre cette Egalité applicable k l'organisation matérielle de la race humaine, ou même k ses facultés -morales, on aurait eu raison de les taxer d'utopistes, ou mieux encore de fous; nous en convenons. Et si, venant après eux,^t, par coiiséqueÀt, éclairés par la stérilité de leurs efforts, mous
nous obstinions, nous hommes du dix-neuvième siècle , à soutenir une pareille absurdité, nous mériterions , h coup sûr, des épithètes et des châtiments encore plus sévères : nous sommes également d'accord sur ce point avec nos antagonistes.
Il n'est pas permis k la science humaine, quelque avancée qu'on la suppose , de forcer la nature dans ses lois, et de l'astreindre k doter tous les êtres qui sont enclavés dans notre espèce de la même taille» par exemple, de. la même force, du même esprit. Aussi , n'est-ce point là ce que nous nous proposons d'atteindre, quand nous courons après l'Egalité sociale. Peu nous importent les formes extérieures des individus, le plus ou moins d'extension de leurs facultés respectives et leurs cerveaux étroits ou volumineux! Nous abandonnons h la puissance organisatrice ce jeu de variétés qui, d'ailleurs, ne nuit en rien a nos maximes. Ce que nous demandons seulement (et, dans nos plaintes, ce n'est point à la nature que nous nous adressons, convaincus qu'elle n'en écouterait pas de si ridicules ; mais c'est k des hommes qui sont, du moins, nos semblables, s'ils ne veulent s'abaisser k s'avouer nos égaux, puisqu'ils ont avec nous une origine , une fi*agilité d'existence , une fin communes) , ce que nous demandons, dis-je, c'est qu'on suive, k l'égard de l'espèce humaine, la conduite de cette même nature relativement k tous les auties êtres.
Si les minéraux diffèrent de forme, de quantité, de qualité et de combinaison moléculaire, tous jouissent néanmoins, dans leurs catégories respectives, des mêmes propriétés. La pierre d'aimant la plus petite attire
^este fer aussi bien que la plus grosse , proportions gardées, et doit, par conséquent, être réputée son égale en vertu. Si elle lui est inférieure en dimensions, et, par suite» en puissance attractive» c'est par un accident qui nous intéresse fort peu; mais, du reste, elle existe aux mêmes conditions que l'autre.
Les végétaux, à formes si multipliées, possèdent pareillement les mêmes propriétés, dans leurs familles respectives; et tous, quels qu'ils soient, ont un principe de vie commun. Dans un champ de blé, par exemple, où l'on ne pourrait découvrir deux épis semblables, tous existent aux mêmes conditions , le plus maigre aussi bien que le plus productif . Leur différence provient, encore une fois, d'une infinité d'accidents, ou plutôt d'un jeu de nature, comme je l'ai déjà dit, qui n'attaque en rien nos principes ; mais ils sont, du reste, vêtus également, et reçoivent les mêmes sucs nutritifs.
n en est de même des races animales. Chacune a ses caractères particuliers et communs. Tous les aigles ne sont pas sans doute de la même envergure, n'ont ni le même plumage, ni le même degré de force ; mais tous ont reçu un type de courage, une, puissance proportionnée de serres, une hardiesse de vol et une pénétration de regard qui stigmatise leur espèce.
Bref, la nature, en variant k l'infini les formes matérielles, les doses des propriétés et des facultés, n*a pas laissé d'allouer k chacun de ses êtres les caractères particuliers k sa catégorie , et le même droit k un existence proportionnelle. Si elle a permis des privilégiés sous certains rapports, dans un but que nous ne pouvons connsdtre^ elle a voulu toutefois que tous fus;
sent soumis à une parité d'existence. Elle a donné )i chacun, sinon la même quantité de forme et de puissance, du moins des moyens uniformes.
Eh bien! c'est cette égalité primitive, originelle, que nous réclamons pour la race humaine. Que Tbomme puisse user librement de toutes les facultés qu'il reçut à sa naissance comme provisions de son voyage terrestre! Qu'on ne lui dérobe point ses droits de création, ses symboles de race ! Voilà nos vœux ! Quant aux différences physiques et morales des individus, c'est-k-dire, au disparate de leurs destinées, nous les laissons au hasard, ainsi que le fait de la procréation. Nous ne prétendons pas fabriquer un moule universel , ni obliger la totalité des êtres pensants k marcher sur les mêmes tmces, alors que chacun a devant lui une ligne plus ou moins longue, plus ou moins accidentée a suivre. Nous ne voulons, en un mot, que le juste et le facile, et non le ridicule et Timposâible. Moyens égaux d'éducation, moyens égaux de fortune» moyens égaux de bonheur, voilà, en résumé, ce que nous réclamons! Voilà, ce qui, à nos yeux, doit constituer la véritable Egalité sociale ! ceîte Egalité que ni gouvernants ni gouvernés ne paraissent comprendre, puisqu'ils la distinguent toujours de la Liberté, avec laquelle elle est pourtant pleinement identique.
Un pouvoir qui promet la liberté à une Nation, ne sait pas à quoi il s'engage. Sans cela, jurerait-il son suicide? D'un autre côté, une Nation quia la simpli* cité d'attendre sa liberté de son gouvernement, et de la lui demander, est-elle capable de connaître toute l'étendue de sa demande ? Peut-elle prévoir que la ooadi*
ti<m à iaqHciie elle irauvem cette liberté, eet, ûoû seuiemait le renvarsement de Tordre politique, mais aussi la destruction de Tordre social établi? Certainement, ni les Gouvernements ni les Peuples , quand ils contraclenl, f^e s'entendent sur la gravité de la demande et Téfiormité de l'engagement. Quelle est, en elTet, cette liberté si souvent et si vainement réclamée et promise? N'est«elle pas l'Égalité sociale?
La liberté parfaite, c'est-k-dire, la liberté dans le sens le {dus absolu du mot, serait Taffranchissement de tout obstacle à Texécution de la volonté.
Celle liberté Ik est purement d'imagination : elle n'existe nulle part. La divinité elle-même, telle du moins que l'espdt humain a eu, jusqu'ici, la ridicule prétention de la comprendre et de la définir, ne peut l'avoir dans ses attributions. Dieu, étant, en effet, obligé de demeurer Keu, car, s'il lui était possible de jcesser d'être ce qu'il est, il manquerait du caractère iiè :Stsdbfiiité que comporte sa nature, est, par consé- (pient, soumis k une loi d'immuabililé qui interdit celte liberté complète.
Ce a'iest donc pas une semblable liberté, qui n'est, ^coce une fois, qu*ime liberté chimérique, puisqu'elle n'offre aueiin exemple d'application, qu'ambitionnent les Peuples. Courir après elle serait courir après le néaQt. <Ce serait aspirefir k placer la créature au-dessus du^u^teur, qui est et doit rester au-dessus de tout.
La liberté naturelle , c*^t-k-dire celle qui ne reconnait diantre obstacle k l'exécution de la volonté que Tin^possibilîté matérielle de cette exécution, est, par cela mêine qu^^Ue est forcée de reconnaître cet ^ta-
cle, une liberté imparfaite, une liberté restreinte. C'est celle du sauvage. Son existence est tellement fragile qu'il suffit d'un besoin qui se fait sentir et qui ne peut être apaisé, d'une force supérieure qui se dresse et qui ne peut être vaincue par les moyens dont dispose la volonté isolée, pour que celte liberté se trouve anéantie.
Ce n'est donc pas, non plus, cette liberté naturelle, dont l'existence serait, d'ailleurs, impossible avec l'état social, que les Peuples recherchent. Vouloir les ramener vers elle serait vouloir les faire reculer, les rappeler k l'état primitif , leur dérober, en un mot , leurs progrès. L'homme, en se civilisant, ou peiit-étre en vieillissant, a reconnu l'insufiSsance d'une pareille liberté, et a recouru à l'association, pour se fabriquer une liberté nouvelle qui eut à la fois moins de périls et plus d'étendue que celle dont l'avait doté la nature. Malheureusement, après bien des siècles de travaux, de combats , de douloureuses expériences , il n'a pu réussir à parfaire son œuvre, à se créer cette liberté forte , juste et large qui doit être , un jour, la plus belle et la plus précieuse conquête de son intelligence.
Oui, c'est une liberté nouvelle que réclament les Peuples, une liberté résultant de leur civilisation et toujours en harmonie avec cette dernière, quelque degré qu'elle puisse atteindre.
Toutefois, en recherchant cette liberté, qu'ils poursuivent avec d'autant plus de persévérance et d'arSeur qu'il y a plus longtemps qu'elle est ToBjet de leuhs investigations, et que ces investigations leur ont coûté plus de peine et de sang, les Peuples n'entendent point abdiquer les biens dont l'homme jouissait daos l'état de
liberté naturelle. Ils veulent que cette liberté nouvelle, en se rapprochant le plus possible de cette dernière, leur en conserve, au contraire, tous les avantages, ou du moins que ceux-ci ne reçoivent de limite ou ne soient sacrifiés qu'autant que Télat de société Texige. Us veulent, de plus, que cette liberté nouvelle, plus complète que la liberté naturelle, ajoute k celle-ci ce qui lui man* que, c'est-à-dire qu'elle garantisse à l'individu la satisfaction des besoins dont il était assailli , le triomphe des forces dont il était menacé ou victime, enfin l'exécution de toutes les volontés dont cette exécution possible ne doit aucunement blesser la liberté d'autrui.
Cette liberté nouvelle, qu'ambitionnent les Peuples, n'est donc autre, comme on le voit, que l'Egalité sociale, avec laquelle elle doit être confondue.
Il est incontestable que les hommes supposés dans un état d'isolement , c'est-à-dire ante-social , étaient égaux dans notre sens, comme le sont tous les autres êtres de la création, malgré leur dissemblance apparente. Ils étaient égaux en droits. Mais tous n'étaient pas doués de la même puissance pour les faire valoir. De là, l'origine des exploiteurs d'une part et des exploités de l'autre. La- force et la ruse envahirent la faiblesse et la simplicité. Toutefois, les exploités s'avisèrent et recoururent à l'association. Ainsi, la société, qui prit alors naissance, fut fondée pour le maintien des droits naturels, pour la conservation de l'Egalité originelle. Par malheur, les moyens qui furent adoptés pour garantir cette dernière ,, devinrent précisément ses agents destructeurs.
En effet, les faibles, une fois réunis, usèrent, à leur profit, de l'avantage que leur donnait l'organisation. Ils
ne eoAMltèi'ètit pas lés forts dans letlrs déterminations, caf* ils agissaient contre eux ; et, par conséquent, toutes leurs décisions se trouvèrent opposées aux intérêts de eéux-ci. Ilà se firent oppresseurs d'opprimés qu'ils étaient d'abord. Devenus puissants, k leur tour, par suite de leur fédération, ils s'opposèrent k ce que leurs ennemis pussent les imiter. En les tenant toujours divisé.^, ils demeurèrent plus forts qu'eux, quelque considérable que fût et que devint d'ailleurs leur nombre. Enfin, après les avoir dépouillés, ils les abrutirent par le refus de participation aux découvertes, par des privations de tout genre, par une assiduité au travail devenue indispensable, et surtout par la superstitiofa religieuse. Us les bâillonnèrent et les frappèrent au mdyen de lois qu'ils fabriquèrent h leur guise. Ils allèrent jusqu'à dresser une partie des nouveaux opprimée k leur servir d'espions et de gardes contre l'autre.
Et c'est dans cet état que se trouvent encore aujourd'hui toutes les sociétés humaines. Le goinrernenient aristocratique, ou du petit nombre, qu'elles ont toutes, et qui peut être défini une association de la minorité des exploiteurs contre la majorité désunie des exploités, est devenu le plus mortel ennemi de l'Egalité sociale. Précisément parce que les dispositions prises par celte minorité , bonnes et légitimes dans le principe , puisqu'elles avaient pour but de la protéger contre les exactions de la majorité, ont été maintenues par l'association, lorsque, n'y ayant plus aucune crainte' k concevoir, les droits de chacun auraient dû être replacés sur une échelle égale, et sont devenues au contraire tyranniques pour la majorité disséminée, il faut recourir
aujourd'hui h de nou^'c^es dispositions. Car, malgré tous les efforts d*abru(issement, cette majorité s'est insensiblement assez instruite, sinon pour savoir corriger son sort, du moins pouf reconnaître a la fois et sa force et son rôle. Et, par suite, les corps sociaux \ivent dans un état continuel de défiance !
Il y a soixante ans qu'en France les masses parvinrent k s'entendre, et k renverser les faibles. Elles y sont parvenues deux fois encore , k des époques plus rapprochées; mais, n*étant pas suffisamment éclairées sur les remèdes qu'exigerait le mal, et attribuant k tort aux individiis et aux systèmes d'administration les vices qui existent dans l'organisation primitive, elles ont cru ne pouvoir mieux faire que changer les personnes ; et elles se sont constamment trompées. L'expérience le leur a fait bien voir. Les nouveaux élus, quoique choisis dans là majorité victorieuse, si ce n'est par elle, devenus forts, k leur tour, par l'association, se sont faits, k leur toiiip, despotes ; et le mal continuerait ainsi de régner indéfiniment, si, d'un côté, les privilégiés persistaient k nier la possibilité du rétablissement de cet ordre naturel et primitif, et si, d'un autre, les classes déshéritées restaient dans l'ignorance des moyens propres k ramener et consolider pour jamais TEgalité des droits. Heureusement, nous touchons au terme de toutes ces guerres allumées par le besoin et le monopole. Les Peuples commencent k y voir clair.
* C'est pour la première fois, depuis que les hommes
* n y a dix-sept ans que je publiai ce qui suit, à partir de cet alinéa jusqu'à la fin du troisième chapitre. Je n'ai fait que changer quelques temps de verbes pour approprier le discours aux circonstances
se sonl rangés en société, que la conjoncture actuelle se présente. Il ne lui a pas été même possible de s'offrir plus tôt; car elle devait être amenée par la gradation des lumières : et jamais encore, il est gprmis de le dire sans ostentation, celles-ci n'avaient atteint, du moins sous le rapport des idées politiques, le niveau d'aujourd'hui.
La civilisation semble se diviser en immenses périodes qui s'ouvrent et se clôturent par quelqu'une de ces époques qui font saillie dans l'histoire interminable du genre humain. La première de ces périodes, qui peut être appelée Y Ère Sauvage^ comprend les progrès de l'homme, depuis sa naissance jusqu'à son entrée dans l'état de société. La deuxième, qui doit prendre le nom d'Ère de la Captivité , renferme ses degrés d'amélibration depuis ce dernier temps jusqu'à son passage dans VÈre de V Égalité. Et c'est là positivement que nous en sommes. Il y a soixante ans que la race humaine est chrysalide de sa troisième métamorphose ; et la France se trouve le point culminant et de maturité par où elle travaille a l'accomplir.
Ainsi, ce n'est pas la souveraineté monarchique, ce n'est pas la souveraineté populaire qui sont maintenant en jeu, comme on le dit vulgairement. Tout le monde qui pense est k peu près d'accord intérieurement sur le triomphe légitinte et tardif de cette dernière. Il ne s'agit non plus d'un roi ou d'un président, de ministres, ou même de fonctionnaires à adopter, à révoquer ou à remplacer; l'affaire de tous ces gens-là est ifaite et ju-
préscntcs. I-es personnes qui ont ma Uéfomie sociale de 1854 peuvent s*en convaincre.
gée, au tribunal de chacun. Il n'est porâonne qui ne sacbe par^itement h quoi s'en tenir sur leur compte respectif, et si le vain simulacre du gouvernement aristocratique est encore défendu par une minorité égoïste et vénale y c'est bien moins par rapport au mérite particulier d'mi pareil gouvernement que par la peur de ce qui doit accompagner sa chute. Tous ces débats ne sont que des moyens partiels d*avancement, des mobiles secondaires de progrès pour la civilisation. Toutes ces luttes de pouvoirs ne deviennent si fréquentes qu'à cause da passage de la seconde à la troisième période, c'està-dire de l'Ere de la Captivité à l'Ère de l'Égalité.
Plus on conçoit la profondeur du mal qui travaille notre société depuis i 789, ou qui, pour mieux dire, s'est manifesté dans son sein depuis cette époque seulement, mais qui date de son origine, puisqu'il prit naissance avec elle, plus on est entraîné à penser que les divers médecins politiques qui se sont mis en scène et ont fait essai de leur art, aux moments des crises violentes, manquaient de portée dans la vue, de courage ou de conscience.
Dans la première hypothèse, leur esprit étroit s'était borné à comprendre que l'introduction du principe d'Egalité parmi les hommes, principe qui contient de force celui de la souveraineté populaire, et tous les autres encore qui découlent de celui-ci, pouvait être un remède efficace à des douleurs qu'ils croyaient particulières à leurs temps ; mais il n'avait été permis à aucun d'eux ni de voir que c'était là précisément le spécifique universel, la véritable panacée, ni de trouver les moyens d'en faire Tapplication, ni enfin d'apercevoir l'immensité de travail que devait exiger cotte dernière.
Dans le second cas, ils avaient en la perspicacité nécessaire poup juger du grandiose de l^œuvre , mais seulement d'une manière confuse ; et, s'étant perdus bientôt dans leurs fausses tentatives d'exécution, car la loi agraire, les confiscations et la guillotine ne pouvaient servir de véhicule à l'Egalifé , ils étaient restés comme démoralisés devant les monstrueux et inutiles résultats de leurs premiers efforts. Ils n'avaient conservé ni assez de sens ni assez d'énergie pour découvrir et oser désormais mettre en branle aucun des ressorts, qui pouvaient seuls bien commencer et bien finir l'entreprise. Ses vastes proportions les avaient, en quelque sorte , effrayés. Ils s'étaient vus trop petits aux pieds du colosse; et leur rôle, après avoir été celui de paralytiques hébétés, s'était réduit à celui de victimes moutonnières.
Enfin, dans la troisième alternative, n'ayant été dépourvus ni de prévision, ni d'audace, étant, par conséquent, k même de tout voir et de tout apprécier, et pouvant très-bien , avec leur dose de force morale, passer k l'application de la sublime doctrine, ils avaient été de faux apôtres, des misérables de mauvaise foi, de lâches égoïstes qui avaient reculé devant le gigantesque de leur mission bénévole, craignant, sans doute, d'être emportés les premiers dans la tempête nouvelle et plus générale qu'il fallait soulever momentanément, sous les foudres mêmes de celle qui grondait déjà.
En effet, on ne saurait admettre que des gens k intelligence supérieure, k vigoureuse énergie et de noble franchise, aient cru sincèrement qu'on pouvait faire germer, fleurir et perpétuer, dans la société actuelle où tout est artificiel, un principe qui doit lui apparaître
d^aatant pins étrange et d'autant plus impraticable qti'il se rapproche davantage de la nature ; et cela, par la simple promulgation d*un article de loi , par la miraculeuse Tertu d'tin décret , lorsque les lois et les décrets ne sont eux-mêmes que le produit des préjugés dont il s'agit justement d'opérer l'extirpation.
Non , ce n'est pas en proclamant à la tribune, dans les journaux, dans les assemblées, et même dans les rues, qu'il est juste que les hommes deviennent réellement égaux, qu'on réussira jamais h établir entre eux l'Égalité. Ce n'est point par la déclaration faite dans une charte (ju'on y arrivera non plus. Comment s'attendre à ce qu'une simple convention, parce qu'elle est écrite dans un code, ait son plein effet, lorsqu'il est matériellement impossible, par suite de l'organisation primitive, qu'elle soit observée. Espérer de bonne foi qu'au moyen de quelqties caractères typographiques composant ime vaine sentence qui prescrit l'Egalité, cette Egalité surgisse tout k coup, et cesse d'être autre chose qu'une fiction , c'est espérer en dupe. Soutenir qu'il en peut être ainsi, quatid on n'est pas d'ailleurs tout \ fait simple d'esprit, c'est donner positivement à entendre qu'on est fourbe et fripon. On feint de demander ce qu'on serait fort affligé d'obtenir. On veut que la profession du principe dispense de son application.
Encore une fois, car je ne me lasserai point de le répéter, ce n'est pas par une maxime, un ordre, une publication, que ce nivellement impérieux des classes peut sérieusement avoir lieu. Vouloir y parvenir de cette manière, et prétendre élayer ainsi notre édifice social , dont les craquements sont faciles \ entendre, c'est vou-
loir agir en fou, c'estvouloir consolider sa maison en la faisant repeindre ; ou bien encore c*esi, ainsi que je Tai déjà observé, donner une preuve insigne de mauvaise foi. Et tous ceux qui se posent aujourd*hiû les avocats de cette généreuse doctrine de TEgalité, sans indiquer dans feurs beaux discours , d'autre moyen que celui d*une phrase pour rétablir et la cimenter, sont, aussi bien que leurs devanciers, de pauvres sires qui feraient mieux de s'occuper d'autre chose que de la science politique, ou des hommes a trempe molle et puérile, que ridée d*un .changement même indispensable effarouche, et qui voulant tout ménager, en commençant par eux , craignent de mettre au jour Tidée qui pourtant les tourmente, ou lien encore ce sont des menteurs impudents, qui ne prêchent si haut qu^afin que Téclat de leurs voix les fassent ranger parmi les capacités de Topposition, mais qui seraient les premiers fâchés de voir la semence qu'ils répandent dans les esprits neufs et insatiables de la foule rapporter trop promptement des fruits.
Je serais assez enclin du reste a adopter cette dernière supposition, car les ambitieux ne manquent jamais nulle part ; et ceux-là ne le sont pas moins qui déclament contre les autres. La République a eu déjà, et le Socialisme aura, à son tour, ses aristocrates, comme la monarchie. Cette espèce est incorrigible ; la mort même ne lui sert pas de leçon ; ainsi que le phénix , elle semble renaître de ses cendres. Assez habile pour se sauver presque toujours du naufrage, «lie finit par s'emparer du gouvernail, et par faire voguer le vaisseau de TEtat à sa guise, c'est-à-dire à son profit. Ce n'est point à coup sûr l'Egalité que désirent ceux qui parlent constamment de ses avantages, sans
enseigner comment on en pourrait jouir. La preuve en est, d'ailleurs , en ce qu'ils cherchent toujours k se glisser aux premiers rangs chez leurs frères d'opinion. C'est au contraire une occasion de sortir de la sphère de médiocrité, où se consume leur orgueil qu'ils réclament. L'ordre existant les écrase ; ils ne sont pas connus. Peut-être sous un nouveau système, leur nom resterait-il moins obscur. A cette seule pensée, ils s'animent, ils délirent, ils ne révent que bouleversement, et veulent y pousser tout lé monde ; mais c'est toujours avec la restriction intime de l'intérêt particulier. Si pourtant il es tvrai qu'ils soubattent avec tant d'ardeur cette Egalité sociale, que ne commencent-ils donc par en donner une preuve authentique ? C'est en passant de la théorie pbrasée, et par cela même suspecte, k l'irrévocable pratique, que leurs patrons auraient dû, et qu'ils devraient eux-mêmes aujour^ d'hui faire juger de leur sincérité. Mais, le moment n'est jamais venu pour ces véritables philanthropes, ces amis exaltés, ces défenseurs éloquents des classes plébéiennes de faire l'application de leurs belles maximes. En véritables et chaleureux tribuns, ils ont soin de rappeler au Peuple toute sa dignité ; ils l'excitent à sortir de sa longue apathie, a ne plus supporter le moindre empiétement ; mais, puisqu'ils se bornent à donner des conseils, sans indiquer aucune voie pour les suivre, n'estil pas probable que c'est avec l'espoir que leurs paroles retentissantes n'amèneront d'effet que dans des temps postérieurs, c'est-k-dire quand leur carrière individuelle aura été fournie? Car, pour eux, ils paraîtraient avoir k cœur tout en parlant de niveau, de se maintenir dans leurs positions de sommité, s'ils parvenaient jamais a en es-
calader quelqu'une. Alors^ on les verrait dans toute ren* contre disposés à les défendre avec acharnement, et prêts à mourir sur la brèche , tout aussi bien que les plus encroûtés féodaux, plutôt que de se résoudre b descendre inconnus dans cette foule qu'ils sermoneni, et dont ils ne veulent abaisser une partie et élever l'autre qii'afin d'avoir la gloire de les exploiter toutes deux.
Mais, voyons donc! il faut s'entendre. Prenons la déclaration solennelle des promesses que font aux masses, pour se les attirer, ces partisans généreux de l'Egalité sociale, qui n'ont jamais rien fait pour elle que de la rhétorique! Examitt<ms les moyens qu'ils leur indiquent, conmie propres à l'établir! Ici, je me sens eontraut, je l'avoue, de crier k la nullité ou k la fourberie.
Quoi ! c'est en changeant un gouvernement, c'est-kdire en jetant quelques hommes pygmées k terre, et en les remplaçant par déplus nains peut-être ; c'est en abrogeant ou en promulguant quelques lois sur les impôts ; c'ei^ en décrétant le suffrage universel chez un peuple ignorant; c'est en proclamant enfin ce peuple souverain par certaines paroles sacramentelles, que vous prétendez, disciples trop fidèles des Saint-Just et des Robespierre, couper la fièvre ardente qui dévore la société? C'est enfin , par rétablissement de la République qu'essayèrent jadis vos maîtres, que [vous croyez pouvoir venir k bout de tout? Eh bien ! vous n'êtes pas je vous en avertis, les médecins de notre époque. Vous avez mal tâté le pouls du siècle. Vous ne vous doutez pas du remède. Vous ne connaissez pas la gravité de l'affection. Ce n'est pas sedement le système gouvernemental qui est vicieux, c'est celui de la société tout entière.
tt
Celui qui n'aperçoit dans la révolution présente, et ne donne pour but au mouvement tenrible qui se prépare, qu'un détrônement de personnes et de principes particuliers, qu'une substitution de forme à une autre, est un niais qui ferait beaucoup mieux d'apprendre les évolutions militaires que de se mêler d'une propagande qu'il ne conçoit pas ; car son rôle, au jour de l'exécution, s'il veut y prendre part, doit être de se (aire tuer pour le triomphe d'une réforme dont son œil myope n'a pu saisir retendue. Sa tête n'est pas de celles qui doivent diriger, et qu'il importerait au Peujde de conserver à tout prix. Quand on se chargé de conduire ce dernier, il faut se reconnaître un regard assez prompt ^et assez pénétrant pour embrasser tout le présent à la fois, e( peur plonger encore dans l'avenir.
Non, ce n'est pas la République, du moins, telle qu*on la comprise jusqu'ici, que réclame la génération préfcaite. Cette République là est depuis longtemps surannée. Son insuffisance est trop notoire pour qu'on puisse s'en contenter aujourd'hui. Et le politique qui parle d'Athènes, de Rome, de Venise, de la Suisse, des États-Unis ou de tout autre pays gouverné démoecatiquement , et propose l'adoption d'un de leurs systèmes au moment actuel, n'en connaît pas les besoins. Il est au-dessous de la pensée qui domine tacitement le siècle. Pour désigner le gouvernement réformateur et tout à fait nouveau qui se prépare, il faut laisser de côté le mot République, car véritablement ce n'est pas la République que demande l'actualité. C'est une Béloniie sociale qu'dle veut avant tout. Le nom ée
République serait bien moins convenable au gouvernement égalitaire qui est sur le point de surgir que celui dont nous allons tout a l'heure le baptiser.
II est sans doute bien malheureux pour les partisans stationnaires de la Montagne, qui ne rêvent que Tac^ complisscment des efforts de 1789, de se voir débordés, avant même que leur système ait pu recevoir une application réelle ; mais il en est pourtant ainsi. Les esprits, une fois émancipés, ont marché plus vite que les événements, quoique ceux-ci d*ailleurs ne se soient pas fait attendre. Et quand l'époque de réaliser ce qui fut pendant plus d'un demi-siècle l'objet des vœux et des méditations est lii, il se trouve que^ ce dada politique ne réunit point les conditions indispensables aux yeux d*une génération d*autant plus exigeante qu'elle est plus hâtive ; si bien que cette République, dont l'espérance faisait battre tant de cœurs, viendrait k être établie telle qu'elle fut conçue il y a soixante ans, et même telle que nos républicains les plus avancés la conçoivent aujourd'hui, certainement il faudrait la changer encore avant qu'il fut longtemps.
Par cela seul que la race humaine est progressive, il ne lui faut pas de gouvernement arrêté. Les époques doivent décider successivement de sa forme.
Mais, s'il en était ainsi, dira-t-on sans doute, aucun système n'aurait donc de durée garantie, et le nouveau que vous paraissez] vouloir faire adopter serait par conséquent tout ^ fait précaire lui-même. Oui, certainement, il se serait. Mais, le jour où un autre viendrait le remplacer, serait un jour de progrès qu'il n'a pas * été permis à mon esprit d'entrevoir; et, si alors j'étais encore de ce monde» j'applaudirais le premier au ren-
Versement de ce que j*aiirais édifié de mes propres mains» me consolant par cette idée que chaque chose est neuve et utile en son temps.
Naissant sous Tinfluence inévitable de son siècle, et y demeurant sounSis k son insu pendant toute la durée de sa carrière, k moins toutefois qu'il ne se trouve heureusement classé dans les exceptions de privilège» et n'ait été doté par la nature de cette rare organisation du génie qui» lui donnant une existence en quelque sorte anticipée, précipite Tétre présent dans les temps k venir» afin de lui en révéler les pensées dominantes et les besoins essentiels» l'homme» en général, ne saurait guère travailler que pour sa propre époque. II ne devine point les générations postérieures» et ne songe pas dès lors k s'occuper d'elles dans ses œuvres. Aussi, arrive-t-il constamment que des institutions qui furent, sans contredit, excellentes k leur origine, parce qu'elles étaient appropriées aux exigences du moment, finissent» en vieillissant, non- seulement par ne plus rien valoir» mais par être nuisibles. Leur opportunité a cessé; et, par cela même qu'elles ont autrefois convenu, elles sont insuffisantes et blessent maintenant. On a beau chercher k les modifier» k les corriger» k les replâtrer, k les travestir» le vice de leur âge apparaît toujours, malgré les efforts, les précautions et les ruses. Il n'y a pas de fard qui puisse cadier les rides et les difformités. Les années se succèdent, les circonstances se remplacent,, les esprits s'éclairent, les vœux changent de bu l, en un mot, les acteurs et les scènes se renouvellent sans cesse; et» nécessairement» ce qui reste immuable au milieu de tant de mutations doit choquer par le disparate. Il est bien entenJu
que je ne parle ici que d'institutions purement immaté'rielles.
Toutes les créations humaines de ce genre sontdone forcément temporaires. C'est une vérité incontestable, et qui n'a rien d'étonnant d'ailleurs, car la race elle* même, comme je l'ai dit tout k l'heure en d'autres ter* mes, est contrainte d'obéir k une loi de progrès, et d'abdiquer en conséquence ses mœurs et ses opinions d'intervalle en intervalle, pour en prendre de nouvelles.
Mais, puisqu'il en est ainsi, puisque chaque jour ap^ porte une nuance d'amélioration générale, pourquoi vbudrait-on que l'art de vivre en société, qui devrait^ au moins autant que les autres, autant que les scioLces, devenir l'objet de sérieuses études, et par suite i^^^van* cer avec une égale rapidité de perfectionnement, restât néanmoins seul stationnaire, tandis que le temps fait tout marcher et grandir? Pourquoi voudrait-on qu'il fallût absolument se contenter d'exister d'après telle ou telle formule d'association, telle ou telle loi, tel ou tel préjugé qu'adoptèrent jadis nos ancêtres, et qu'on n*os&t y retoucher, quoiqu'on en reconnaisse à la fois Tab» surde et le périlleux, sans encourir la peine due au sacrilège ? Une semblable prétention ne parai(rait*elle pas inepte et intéressée ?
Quelque sage et quelque bien rédigé d'abord qu'on pût supposer un contrat social, il ne saurait durer éternellement pas plus qu'autre chose de ce monde. Pour qu'il fût bon à traverser ainsi les âges et k régler suc-» cessivement le sort des générations, il faudrait, on bien qu'il eût été conçu par des prophètes, et eût alors, sous leurs inspirations, prévu les changements à coup sûr
incalculables que devait et doit encore amener un avenir infini et peut-être sans cesse accidentel, ou bien, ao contraire, il faudrait admettre un véritable statu quOy auquel certaines classes favorites ne manqueraient pas d'applaudir, mais dont le genre humain entier ne s'accommoderait pas. Or, Tune et l'autre hypothèse sont pareillement dépourvues de sens.
Toutes les sociétés sont certainement ignorantes k leur formation, si ce n'est de leurs intérêts présents, du moins, des intérêts futur?. L'égoïsme du plus subtil s'y trouve souverain, et ce n'est que par la tardive introduction des lumières dans les masses que les idées de véritable justice arrivent, et que celles de monopole, ^ qui en tenaient lieu, sont forcées de reculer chaque jour d'un pas et de battre enfin tout k fait en retraite.
C'est ce qui fait que notre pacte social, qui fut ce qu'il devait être nécessairement dans le principe, ne saurait nous convenir actuellement. Il fut formé de tell^ manière qu'il était indispensable de voir arriver dans une époque postérieure un temps d'arrêt, une espèce de dissolution momentanée pendant laquelle on lui substituerait de nouvelles et meilleures conditions d'alliance. La cause encore pour laquelle les malheureux des siècles passés se sont contentés de vivre sous des clauses dont l'iniquité nous révolte aujourd'hui, et qu'il paraît ré^ .serve k notre génération de changer, a été leur profonde ignorance que les privilégiés avaient grand soin d'en»tretenir : ils souffraient sans connaître les causes barbares et fratricides de leur infortune, dont ils n'étaient pas même capables de juger toute la hauteur ; et ce qui pousse les malheureux du siècle préi^ent vers une
f évolution aussi noble que légitime , c'est leui* commette cernent d'instruction.
Voila les hommes parvenus k la troisième étape sur le chemin incommensurable de la civilisation! Il y a soixante ans que Tère de FÉgalité s*est ouverte devant eux , et qu'ils essaient d*y faire leurs premiers pas. Afin de pouvoir, pendant toute la durée de cette période, dont il n'est pas permis de poser la limite, vivre d'accord en cercle social, et accomplir les progrès inhérents k leur destinée, sans être réduits k employer ces seoousses terribles auxquelles l'opposition constante des chefs et de leurs protégés les ont contraints jusqu'à présent, toutes les fois qu'ils ont voulu tenter de faire un pas vers le mieux, il faut, d'absolue nécessité, qu'ils refassent le pacte fondamental, aux conditions duquel ils ont vécu dans la période qui finit et qui les gouverne encore k présent, quoiqu'il soit, comme il devait l'être, du reste, entièrement k l'avantage des rois et des aristocrates. Sans cela, les troubles et les désordres n'auront point de terme, et le renouvellement rapide des générations sera toujours marqué par le sang, ainsi que je l'ai dit plus haut. Il faut qu'ils livrent promptement aux flammes ces chartes monarchiques et républicaines, prospectus insidieux de l'aristocratie, et retournent, saas plus tarder, k l'aéte primitif d*association ; car c'est Ik qu'il convient de porter la cognée. C'est un nouveau traité d'union c^u'il s'agit de pétrir, c'est un nouveau remaniement de société qu'il faut faire ; en un mot, ce sont de nouvelles institutions qu'il est urgent d'élever. Il n'y a pas d'autre route k suivre pour arriver au but généreux de l'Égalité sociale, s'il est toutefois bien certain qu'on ait cherché et
qu^on cherche encore k Tatteindre. Alors, en effet, olian* geront les préjugés ; alors aussi les lois s'amélioreront d'elles-mêmes. Ei»fin , il faut que le nouveau pacte d'as* sociation soit approprié au temps qui court et qui va suivre, c'est-à-dire qu'il repose sur la base large et solide du principe d'Egalité, car c'est l'Egalité, l'Egalité seule que réclame impérieusement l'époque. Mais, elle la veut positive, matérielle, et non factice et de vains mots, comme celle que la peur a fait accorder aux masses, depuis qu'elles ont secoué si violemment leur joug, montré au grand soleil les muscles et les tendons de leurs bras formidaUes, et fait voir qu'elles savaient^ au besoin, tordre des baïonnettes, briser des barreaux <ie fer, braver et lancer le boulet, enfin renverser les trônes et pulvériser l'orgueil de la féodalité sous le pavé des rues.
Or, il n'existe que trois moyens de rendre vraiment positive cette Egalité; l'àme, la vie, le palladium de la nouvelle période. Et, quelque difficile qu'il semble de les mettre en pratique, je suis moralement convaincu qu'on entreprendra de le faire plus tard, si l'on s'y refuse maintenant. On va peut'-être me traiter de Nostradamus politique et rire de mes prédictions ; mais, en supposant que l'égoisme et l'adresse de la minorité aristocratique qui règne encore aujourd'hui parviennent à rejeter dans un avenir lointain l'accomplissement du nouveau système que j'entrevois déjà comme établi, cet avenir arrivera néanmoins, j'en suis sûr, et prouvera que mes^ pronostics n'étaient pas ridicules. Ces trois moyens , puisqu'il faut enfin les dire, sont : l'Instruction gratuite, la Classification des citoyens par corporations ou catégories d'industrie, et enfin la Nationa-
lisation du sol au moyen de l'abolition de l'hérédité.
Maintenant qu'on a bien compris quelle sorte d'Egalité nous voulons établir, et qu'on n'aura pas sans doute la mauvaise foi de prétendre impossible , puisqu'elle était antérieure à la société, qui ne fut même organisée que pour sa conservation, passons aux moyens matériels de la rendre vraiment positive, moyens qu'on nous a toujours reproché de ne point faire connaître» comme si notre mission se bornait k détruire, et comme si nous étions incapables de rien édifier.
Ici, je me sens contraint, je l'avoue, de rappeler k mes lecteurs que le système de réforme sociale que je Tais explorer m'est entièrement personnel ; et que, par conséquent, j'en assume seul la responsabilité. Mes frères d'opinion et moi, nous avons certainement le même but; mais, comme ni les circonstance'', ni les lois sur la presse et sur les réunions ne nous ont jamais permis dé mettre nos idées en fusion, afin de ne présenter plus k la fin qu'un système unique, il se pourrait que celui dont je me déclare exclusivement l'auteur ne coïncidât pas parfaitement avec tel ou tel autre qui paraîtrait plus tard. Toujours est-il, encore une fois, que tous les Réformistes ont la volonté d'arriver au même terme; et qu'il ne saurait y avoir de nuances entre eux que dans quelques voies d'exécution , nuances qu'aucun n'hésiterait sans doute a sacrifier pour l'accord unanime.
On va donc voir comment j'entendrais, moi particulièrement, et après bien des méditalions, opérer la réforme de la société française, ou plutôt de toutes les sociétés actuelles; car toutes, aussi bien que la nôtre, gémissent sous des gouvernements plus ou moins abso-
lus, c'est-k-dire plus ou. moins aristocratiques ; et je ne . choisis la société française pour sujet d'application que parce qu il m'en faut nécessairement un. Cet écrit, du reste, ne s'adresse pas h une nation plutôt qu'à une autre; il est destiné à l'humanité entière que je considère comme une même famille.
Voici comment je m'y prendrais pour rétablir l'Egalité primitive, et cimenter son règne de manière k ce qu'il devint à jamais indestructible. On va juger si je suis réellement un visionnaire, et surtout si je suis un méchant homme.
Je suppose la l'évolution, ou, pour mieux dire, la chute du gouvernement aristocratique accomplie. Je me transporte, par la pensée, au jour du triomphe populaire.
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