ACADEMIE SUPRÊME OU UNIVERSELLE
ARTICLE PREMIER
il sera établi, dans le lieu jugé le plus opportun par le pouvoir représentatif, un centre de lumières ou Académie Universelle, où viendront se grouper toutes les intelligences supérieures des académies de sciences, lettres et arts.
ART. 2i
L'Académie Suprême adopte ou rejette les inventions qui lui sont proposées par les autres académies. Elle réglemente les écoles et leurs administrations, et dirige les études d'après les méthodes les plus généreuses el led plus rapides adoptées par TAssemblée Représentative. Elle surveille enfin, non-seulement la marche du corps social, mais celle de Thumanité tout entière.
Voilk comment je voudrais que fût organisée l'Instruction! De cette manière, aucun citoyen n'aurait à se plaindre. Les moyens étant uniformes pour tous, ceux qui resteraient en arrière ne pourraient s'en prendre qu'à eux-mêmes ; ils n'auraient plus le droit, comme ils l'ont aujourd'hui, d'accuser leur corps social de faire le
monopole de Téducalion. Les intelligences prendraient chacune leur rang naturel, sans que les moins développées pussent crier au privilège contre celles qui le seraient le plus.
Je passe maintenant à l'organisation du travail, ou du moins aux moyens d' a4niinistration qui assureraient continuellement k chaque citoyen, non-seulement de l'occupation et un salaire fixe et suffisant déterminé par la loi, mais tout ce qui est indispensable k Touvrier comme matières premières, outils, etc.
CÏIAPlTttE VIL
GARANTIE DU TKAVAIL.
Si Ton admet ce que l'histoire constate heureusement k chaque page, c'est-à-dire que l'homme est né progressif; si Ton admet qu'un pouvoir, quelque tyrannîque qu'on le suppose, ne saurait arrêter la pensée dans ses investigations qui ont, toutes, un mieux moral ou matériel pour but ; si l'on admet que, par suite de ces investigations, les sciences de toute nature iront se perfectionnant ; si l'on admet enfin que, parvenues à un cetfain degré de perfectionnement, ce& sciences enfenteront des découvertes et des inventions mécaniques suffisantes pour que la matière morte puisse, dans un temps indéterminé mais assuré, se substituer aux bras, non pas peut-être dans la totalité des travaux, mais dans ia presque totalité, et remplir toutes les fondions que l'ignorance condamne encore la race hiunaine à remplir
elle-même ; on est conlraînt de conclure qu'il arrivera une époque où les populations ouvrières, remplacées dans leurs fonctions, sans avoir pu, pendant qu'elles les exerçaient, acquérir des provisions nécessaires d'existence pour un avenir devenu dès lors le présent, se trouveront dépourvues, au sein du corps social, de toute ressource industrielle, de tout moyen d'alimentation par voie de travail, et demeureront pauvres, affamées et inertes en présence des produits et des richesses de toute sorte qu'auront répandus les machines, leurs rivales.
Or, s'il est si difficile, dès a présent, de remédier à cette paralysie dont les machines frappent certaines professions manuelles, quoique ces professions ne soient pas encore fort nombreuses ; s'il est si difficile et en même temps si périlleux d'étouffer les cris de détresse poussés par quelques fractions sans importdOCQ, au xailieu de cette masse compacte que présente un çrand État, quel obstacle, chaque jour plus grave et k la fln insurmontable, n'éprouveront pas plus tard les gouvernements qui, basés uniquement sur le système des intérêts privés, c'est-a-dire de la propriété individuelle, repousseront toute idée de communauté, k satisfaire la faim de cette immense foule ouvrière que, dans le fatal et bai'bare dessein de réaliser de grands profita particuliers, l'exploiteur aura dépouillée du rôle laborieux qu'elle remplissait !
Les découvertes, dit-on, ne s'opéreront pa& toutes simultanément. Il y aura gradation poi^r elles, comme pour les autres choses humaines ; ^t, au fur et k mesure que la machine se prései^fera pour e^^glpiter uae brai^ctie
d'industrie, le hasard ou plutôt le progrès en ouvrira une nouvelle où pourra se jeter la population ouvrière qui ne sera ainsi que déplacée. L'expérience démontre que cette fusion d'une catégorie d'ouvriers, frappée de paralysie par les machines, est possible dans une grande masse de population. Depuis l'invention des métiers à filer, depuis l'application de la vapeur k tant de genres ' d'industries qui ne marchaient autrefois qu'avec le secours de la force humaine, depuis la création des chemins de fer qui ont attaqué tant d'intérêts différents,' et qui en menacent encore tant d'autres, les bras substitués n'ont-ils pas trouvé a s'occuper de nouveau ?
Ce raisonnement n'est que captieux, et ne peut être, par conséquent, admis.
Les besoins de Thomme, du moins, les besoins essentiels , les besoins premiers , ceux dont la satisfaction importe k l'existence, sont limités ; on peut en indiqiier le chiffre. Laissons de côté tous ceux qui n'intéressent pas dhrectement la vie! Eh bien ! ces besoins premiers pourront tous, au moyen du progrès des sciences, être, un jour plus ou moins éloigné, satisfaits par le travail de la matière morte substituée a l'ouvrier. 11 suffira d'un homme président a chaque machine, pour produire ce que des milliers de bras produiraient a peine aujourd'hui. Mais, que deviendront alors les classes ouvrières? C'est la uniquement que se trouve la question ; et la réponse qu'on y fait ne me semble pas une réponse.
11 faudrait, pour qu'on pût occuper encore les millions de travailleurs qui auront été peu a peu déshérités de leurs tâches, qu'on eût inventé autant de carrières nouvelles qu'il s'en trouverait d'envahies par les macbiueÉi ;
et il faudrait, en outre, que ces carrières nouvelles fussent aussi indispensables que celles qui sont actuellement ouvertes par les besoins dont nous parlons. En effet, si les voies nouvelles n'étaient pas suffisantes aux populations supplantées, ou s'il n'était pas démontré qu'il y eût k les parcourir une utilité égale k celle qu'on avait à suivre les anciennes, abandonnées désormais aux machines, ou bien on manquerait d'occupation pour les bras, ou bien la futilité des travaux ferait qu'on n'y affecterait pas un salaire suffisant, et que, partant, nul ne voudrait s'y livrer.
Aujourd'hui, toutes les choses nécessaires k l'existence, provenant soit de Tagriculture, soit de tous les autres arts qui découlent forcément de celui-lk, sont confectionnées par l'immense foule ouvrière qui compose plus des trois quarts de la Nation. On conçoit qu'un corps d'état en particulier, qui n'est exploité que par quelques centaines de mille hommes, puisse, étant remplacé par la machine, trouver néanmoins une porte de salut dans un corps social intéressé pour rester debout avec les mêmes errements de privilège sur lesquels il est établi, et d'après lesquels il veut continuer k vivre, k étouffer toutes les récriminations par des expédients d'une nature quelconque. Les Etats aristocratiques savent trop qu il ne faut point acculer les populations, et que la faim est la plus mauvaise de toutes les conseillères, pour ne pa^s'empresser d'acheter le silence des mécontents k quelque prix que ce soit. Aussi, soit par une augmentation d'impôt prélevée sur la généralité de la Nation, soit par la demande trompeuse de quelques crédits supplémentaires, soit par la création
de qtielqueâ nouvelles industries de luxe doni on ponif^ ràit bien se passer, ou de quelques charges administratives dont on se passerait encore mieux, soit par des soulagements aumôniers, soit par Tentretien systématique d'une guerre inutile et coûteuse au pays, mais tout à fait essentielle au gouvernement, soit enfin, par Temprisonnement, la mitraille, la fusillade, la transportation, qui deviennent encore quelquefois des moyens de parer k l'embarras d'une situation, peut-on s'expliquer ce déplacement partiel d'une catégorie d'ouvriers? Mais, qu'on jette le regard plus avant, et qu'on examine chaque profession essentielle perdant a son tour son emploi! Est-il permis de supposer qu'on ouvrira un canal de fuite au trop-plein de cette malheureuse population qui compose presque le corps de la société? 11 y aurait donc, dans ce cas, comme je le disais tout à Theuie, autant de nouveaux besoins qu'il en existe déjà aujourd'hui, et ces nouveaux besoins, qui plus est, seraient donc aussi importants à satisfaire que ceux auxquels nous sommes malheureusement sujets.
Pour admettre une semblîible allégation, il faudrait d'abord supposer que l'homme, ^ar suite du progrès de son intelligence, verrait croître aussi ses misères, car ses besoins ne sont pas autre chose. Or, l'homme tend constamment, sinon a les diminuer, parce que cela ne dépend pas de lui, et que la nature les lui a irrévocable- .ment imposes, du moins a diminuer les travaux et les peines que comporte leur satisfaction. 11 faudrait supposer que l'homme, bizarrement transformé par la lumière, deviendrait d'autant plus misérable qu'il apprendrait a se créer des instruments de bonheur. Singulière
perfectibilité que celle qui consisterait k agrandir un gouffre au fur et a mesure qu'on inventerait des moyens rapides de le combler !
Mais, si les besoins essentiels de Thomme n'augmentaient point d\in côté, tandis que de l'autre son esprit inventif parviendrait à substituer les machines aux bras, pour la satisfaction de ceux auxquels il est impérieusement soumis dès k présent, quel débouché donner à ces classes de prolétaires qui ne subsistent aujourd'hui que par leur emploi k la satisfaction de ces besoins. ? Voiik une multitude composant la grande majorité dé la Nation, ayant sous les yeux l'imnàensité des produits que Tart ou la pensée a fait *sortir de la matière, au moyen de cette matière elle-même, facek face avec les chefs particuliers et, partant, opulents de l'exploitation, côte k côte avec les jouisseurs k qui tout appartient, n'ayant enfin d'autre perspective qu'une honteuse charité, ou une pensée de grand meurtre social ! Quel remède, en une pareille conjoncture, appliquera l'Etat conservateur de la propriété individuelle ?
La menace est flagrante. Il est vrai que l'Etat arrête l'invention autant qu'il est en lui. Mais, puisque, malgré toutes ces précautions, l'orage doit éclater un jour, et qu'aux yeux de quiconque sait lire dans l'avenir ce n'est plus qu'une question de temps, n'est-il pas permis, que dis-jC"? n'est-il pas sage de s'en occuper dès aujourd'hui ?
Alors même que les vices inhérents k tout gouvernement basé sur le principe de la propriété individuelle, alors même que les fautes des administrateurs, leur mauvais vouloir, leurs turpitudes, leurs illégalités, leurs
dilapidations, leur système de coiruption incessante, leurs efforts continuels d'abrutissement n'amèneraient pas la chute d'un tel pouvoir, il est prouvé au philosophe que l'écrit humain, par le fait seul de sa progression, doit nécessairement la provoquer. La pensée ne peut être arrêtée sans être anéantie. Le progrès des idées agrandit le domaine de la science. Cette dernière invente sans relâche. Il adviendra donc, encore une fois, une époque où la machine se substituera aux bras. Et quel gouvernement aristocratique se sentira alors capable de résoudre, sans attenter au droit sacré pour lui de la propriété, le terrible dilemme que viendront poser aux hommes de loisir les masses affamées, auxquelles il ne restera plus rien pour assouvir les douleurs de Testomac, pas même l'espoir du travail ? Que les partisans du système conservateur répondent ! et qu'ils ne croient pas avoir répondu, en disant qu'il n'y a pas encore péril en la demeure, ou en niant les effets du progrès ! Les l)as que nous avons faits depuis un demi siècle laissent le champ libre à toutes les suppositions.
L'homme tend à acquérir le plus de bonheur possible avec le moins de travail possible. Toutes les inventions qui augmentent ses jouissances et diminuent son labeur sont donc bonnes pour lui. Mais, si les inventions qui devraient appartenir a tous, et devenir, par conséquent, profitables k tous, n'appartiennent qu'à quelques-uns, et deviennent, par conséquent, nuisibles aux autres, que faut-il en déduire? Sont-ce les inventions qui sont mauvaises par elles-mêmes, et qui empirent la destinée de l'homme, ou bien aoiU-celes lois privilégiées qui les rendent telles, en ne les jetant pas dans le domaine de
la comiiiunauté, eh eu co&saeraût âu cohlraii'e Tckploi^ talion exclusive h d'avides spéculateurs ?
L'homme qui invente et qui construit une machine^ dira-t-on, et qui la conslniit, qui plus est, k ses frais, n'a donc pas le droit de Texploiter, alors que cette machine est k la fois l'œuvre de sa pensée et son œuvre pécuniaire? D'accord! Il a ce droit d'après vous, et par le temps qui court, c'est-a-dire suivant Tordre social établi. Mais, voyez où aboutit ce principe de propriété individuelle? Evidemment, il mine chaque jour votre échaffaudage. La propriété individuelle, sur laquelle reposent aujourd'hui toutes les sociétés humaines, est destinée a les faire crouler toutes. L'invention, fille du progrès ou de la pensée éternelle, est la plus implacable ennemie du conservateur ; et le conservateur, par esprit d'égoïsme, ne recherche rien avec tant d'ardeur que l'invention! Qui doit succomber dans une lutte où le vaincu court au devant des efforts du vainqueur?
Je n*admets donc dans mon système une organisation, ou plutôt une garantie du travail, que comme moyen forcé de transition jusqu'à l'époque où la machine se sera presqu'entièrement subslitjaée au bras humain. Comme, d'ici-la, il faut nécessairement s'occuper des classes laborieuses, en améliorant autant que possible leur sort, j'ai cru indispensable de m' expliquer a cet égard. Il demeure, du reste, dans ma pensée que l'homme une fois lancé, sans rencontrer d'obstacles ennemis, sur le chemin du progrès, doit arriver au dernier but qu'il se propose, c' est-a-dire k la plus grande somme de jouissances possiWe, avec le moins de travail possible ; et j'ai l'intime conviction qu'avec l'étude et les loisirs que lui
apportera chaque jour ôon mieux^étre, son géiilè flnh^ par livrer à la matière morte et à la brute seules toute la peine que la satisfaction de ses besoins exige de luimême aujourd'hui.
Enfin, il est bien entendu que si je parle, en ce moment, d'assurer, le travail aux classes ouvrières, et si j'en développe le moyen, ce n est pas avec la croyance que Thomme devra être constamment soumis h la loi du travail, mais par la nécessité de Talléger dans ses labeurs jusqu'à l'époque où ses lumières viendront le délivrer des lâches manuelles que son ignorance actuelle lui impose. En un mot, j'écris pour la société présente et pour la période de transition.
On va voir, parce-qui suit, que je n'ai pas besoin d'un système particulier d'organisation du travail. Ce dernier se trouve toujours garanti par suite de l'organisation de la société elle-même.