CHAPITRE IV
Il serait impossible, selon moi, d'ériger une dictature légitime, aussitôt après l'abolition du système gouvernemental actuel; et vint-il k s'en élever une de fait, il faudrait la considérer, non-seulement comme aristocratique, et par conséquent usurpatrice, mais encore comme funeste au pays.
Ou bien, en effet, le Peuple, c'est-k-dire la généralité des citoyens, ne pourra pas^j^e réunir après sa victoire, pour vaquer aux élections qui devront régler sa nouvelle existence, ou bien, au contraire, il en aura la faculté. Il faut admettre de ces deux choses l'une.
Si le Peuple n'est pas libre de s'assembler, par suite des circonstances d'alors, est-il concevable qu'un pouvoir dictatorial surgisse légalement? Toute puissance ne doit-elle pas émaner de la volonté populaire? £t jus-
qu'à ce que cette volonté se soit manifestée par up vote universel, n'est-il pas absurde de supposer qu*il puisse s'établir une autorité quelconque autre qu'une autorité despotique? Quoi ! le Peuple se serait battu pour Tanéantissement de l'arbitraire, et cependant il s'élèverait, sur le champ même de bataille, un pouvoir nouveau qui ne proviendrait pas de lui ? Mais un semblable pouvoir serait plus qu'impudent ! A coup sûr, la folie serait son premier caractère. Il voudrait, sans doute, servir d*aliment à la rage de la Nation qui, le voyant apparaître comme un# nouvelle tète de l'hydre qu'elle tiendrait encore pantelante sous ses pieds, se hâterait de la couper à son tour. Et si, du reste, le premier acte de souveraineté qu'exercerail le Peuple en pareille occasion, n'était pas d'abattre l'individu ou le corps privilégié qui aurait osé prendre le ton de maître et dicter des lois , sans être nanti de de sa sanction, il commettrait non-seulement une faute, maïs une absurdité. Il marcherait en sens inverse du mouvement révolutionnaire qu'il viendrait d'accomplir, au prix de son sang le plus pur.
Mais, quel serait d'ailleurs le siège de cette dictature? Quels seraient Jes hommes qui oseraient l'investir? Paris, répondra-t-on sans doute à la première de ces questions, et les chefs que Faction aura fait connaître k la seconde. Bien ! mais Paris n'aura pas opéré seul, à coup sûr, le mouvement révolutionnaire; et, s'il est vrai de dire que le gouvernement ne peut jamais recevoir le coup mortel autre part que dans la capitale, parce que c'est là quest placé son cœur, il est vrai de dire aussi que le gouvernement existe dans toute l'étendue du territoire de la Nation , et que ceux-là qui auraient coopéré à sa
rûine^ en tranchant dans les provinces ses ramifications, quelque lointaines qu on les suppose , n auraient pas moins le droit que les Parisiens d'aspirer à la dictature. Or, qu' arriverait-il si les divers chefs de chaque dépar*tement imaginaient avoir le droit de s ériger en pouvoir suprême? Lequel de tous ces pouvoirs rivaux devrait-* on adopter? Voyez dans quel chaos tomberait le pays! 11 serait au moins aussi épouvantable que Tanarchie, dans laquelle je crois qu il sera nécessaire de le laisser. * Au reste, je ne conçois autre chose de raisonnable et de logique que cette anarchie, depuis le moment de la déscNTganisation du gouvernement actuel jusqu k celui du vote populaire, c est-k-dire jusqu'à la réorganisation légale. L'anarchie, dont nous, hommes civilisés, nous nous effrayons tant, et avec juste raison, parce que nous sommes accoutumés k un certain ordre de choses; bon ou mauvais, k une certaine harmonie, vraie ou fausse, dans nos gratrdes assemblées ; l'anarchie, dis-je, est l'état primitif des populations. Elles sont eu anarchie, avant d'être constituées en sociétés régulières, et elles rentrent en anarchie aussitôt que le pacte de société Vient k être rompu.
Si le Peuple peut, au contraire, se réunir pçAir vaquer aux élections, qu'aura-t-il besoin de s'occuper k nommer une dictature? Pourquoi ne procédera-t-il pas immédiatement k l'élection du pouvoir législatif ou représentatif qui, une fois légitime, serait chargé de l'élection de tous les autres pouvoirs? Il ne faudra pas plus de temps pour un vote de cette nature que pour un vote de toute autre. Mais, si Ton s'obstine k objecter la dif^ticulté de ce premier vote, en des conjonctures si ora-
geuses, k cause de la rapidité qu'il exigera ; et, par conséquent, si Ton met en avant les erreurs qui pourraient être commises, je dirai que le Peuple sera maître de ne créer ces pouvoirs que pour un temps très limité, pendant lequel il aura celui de réfléchir ; que ce pouvoir, a*il n*est digne du choix qui l'aura constitué, apportera du moins avec lui le caractère de la légitimité, au lieu de rappeler, comme la dictature, des idées constantes d'arbitraire ; et qu'enfin de nouvelles et prochaines élections seront à même de réparer la faute des premièr^R*
Ainsi donc, dans le cas où le Peuple serait libre 4ê se réunir pour voter, comme dans le cas où cela lui serait impossible , une dictature légitime ne saurait prendre naissance.
Je passe maintenant à la seconde partie de la proposi-* tton, qui sera sans doute la plus longue à traiter. Je prouve le danger d'une dictaure qui viendrait k s'établir seule, par la force des choses, et que le Peuple serait assez sot pour laisser subsister, et, qui plus est, pour reconnaître.
Dans quel but, en effet, pourrait- être organisée celte dictature ? Dans celui d'imprimer une direction quelconque à la Nation, de lui faire subir des influences jugées plus ou moins opportunes par une minorité; par conséquent, dans le but de la gouverner, car c'est là le mot véritable dont il faut se servir.
Eh bien ! je prétends que nul n'a le droit de venir dicter des volontés au corps complet des citoyens ; qu'il faut respecter la conscience de chacun ; que c'est au Peu* pie, seul monarque, à déclarer ce qu'il veut, et non à certains individus qui se séparent de lui, sous prétexte de le conduire, klui suggérer des volontés. Encore
un coup, le peuple est tout puissant. Il doit faire tout par lui-même ; et chaque fois qu'un ou plusieurs des membres dont se compose son être collectif tendent k s*écarter du cercle commun, on peut les juger comme por- . tant au fond dejeurs cœurs des vues d'intérêt personnel. D'ailleurs, tout pouvoir a, comme tout individu» rinstinct de sa conservation ; et la dictature, une fois établie, ne chercherait-elle pas tous les moyens de se maintenir ? Alors, sans doute, on verrait se reproduire Ctti scènes odieuses qui accompagnèrent nos deux révolutions de i830 et de i848, et dont les héros de Juillet et de Février furent les premières victimes. Alors tout ce qui serait homme révolutionnaire, c'est-à-dire homme du progrès, homme voulant par conséquent la destruction du règne dictatorial, aussi bien que celle du règne monarchique, deviendrait ennemi acharné du repos public, prendrait le nom de Philippiste, de Légitimiste, de Napoléoniste, en on mot, de factieux ; et la dictature, pour s'en débarrasser, en supposant qu'elle ne pût, comme Font fait de tout temps les gouvernants, recourir aux émeutes, k la guerre civile, aux fusillades et k la transportation qui sont d'assez bons moyens de destruction, ne manquerait pas de les envoyer aux frontières, tout aussi bien que le système actuel, servile imitateur ' de celui qu'il a remplacé, expédie pour l'Afrique ses antagonistes qui lui paraissent le plus k craindre. En dernière analyse, si le canon russe ou autrichien ne faisait justice des hommes du progrès, les cachots seraient toujours ik, pour leur prêter un asile silencieux. Bref, la dictature emploierait tous les moyens imaginables pour se conserver. Chaque jour, nous verrions.
dut coins des nies , de nouvelles proclamations annonçant les dangers imminents de la patrie, dévoilant quelque horrible complot de perturbateurs, effrayant, en un mot , la partie paisible et crédule de la population , dans le but d'inspirer la peur d*un changement nouveau, de consolider le pouvoir en groupant les intérêts individuels autour de lui, de traîner en longueur, de lui continuer enfin le monopole dictatorial. Et le peuple se serait encore lAie fois battu pour abaisser quelques aristocrates, et en élever quelques nouveaux !
Mais, la dictature sera responsable, dira-t-on, et n'aura, d'ailleurs, qu'une existence provisoire. Responsable ? Et envers qui, puisqu'elle se sera créée elle-même ; puisqu'elle ne devra sa vie qu'à sa propre force, a sa propre audace ; puisqu'elle n'aura été réduite à accepter aucune condition? Envers qui sera-t-elle tenue de venir rendre ses comptes? La Nation, qui ne Taura point instituée, mais qui l'aura au contraire subie, auraitelle bien l'impudeur de Tattaquer d'une manière légale ?
Ensuite, elle n'aura qu'une existence provisoire ! Oui, sans doute, je le crois. Mais, encore un coup, ainsi que je le disais tout-a-rheure, qui peut assurer que ce provisoire ne se prolongera pas, et ne cherchera pas k devenir définitif ; et qu'une ibis maîtresse absolue des forces nationales, la dictature ne voudra pas se maintenir, en dépit de tous les vœux ? Il est présumable que, pour obtenir son abdication, il faudra de nouveau recourir aux armes. Et toujours du sang répandu, par manque de prévoyance !
La dictature est cependant indispensable, répéteront à satiété certains politiques opiniâtres* Il faut qu'elle
▼ienne contenir les partis intérieurs ennemis de . la révolution, qui ne manqueront pas d'agiter de tout^ parts les brandons de la discorde et de semer la guerre civile, pour faciliter aux peuples étrangers, intéressés dans leur cause, le moyen de nous soumettre et de nous imposer une deuxième et plus honteuse restauration. En second lieu, ne faudra-t-il pas un pouvoir supérieur qui dirige nos armées vers les frontières , quand ces mêmes peuples étrangers marcheront contre nous?
Je répondrai d'abord que les partis intérieurs de l'État sont si faibles, si chétifs, si minimes, quand on songe que la révolution prochaine opérera , non pas une réforme de gouvernement, comme l'espèrent les aristocrates, mais bien une réforme sociale qui, pour partisans, rassemblera autour d'elle toutes les classes souffrantes, c'est-k-dire les dix-huit vingtièmes de la Nation, qu*il serait plus que puéril d'en concevoir la moindre alarme. Ces partis, qui paraissent si formidables en temps calme , ne seront rien aussitôt que le grand peuple des pauvres se mettra debout. Leurs voix partielles et maigres, pour tel ou tel système aristocratique déguîjsé, seront étouffées par le cri puissant et ■presque universel de réforme ; et c'est vouloir certainement donner du ridicule, plutôt que de l'importance, aux opinions étroites de changements de gouvernements, que* de les placer ainsi k côté de l'opinion immense d'une transformation gigantesque.
En outre, la peur, qui sert si bien le despotisme aristocfratique dans son monopole, deviendrait au moins aussi absurde, si elle était provoquée par les gouvernements des peuples étrangers. Sans compter ^ue la
France n'aurait pas besoin d'une dictature pour se sauver» et qu'elle saurait très-bien le faire elle-même, si elle était réellement attaquée, je pense que raristoeralie des Na^ lions étrangères aurait assez à faire de se garantir de ses propres ennemis intérieurs, sans songer à \enir nous chercher querelle. Tous les révolutionnaires de l'Europe, et peut-être même de plus loin, se lèveront chez eux, k notre exemple, et donneront de l'occupation k leurs gouvernements respectifs. Ce ne serait jamais immédiate^ ment que ces derniers pourraient s'avancer contre nous. Et, pour si peu de temps que nous ayons pour nous préparer, nous serons en mesure de leur faire face d'unç manière régulière.
Je reviens donc k mon opinion, et je répète qu'il serait impossible d'ériger une dictature légitime aussitôt après Tabolition du système gouvernemental actuel, et que, vînt-il à s'en élever une de fait, il faudrait la considérer, non-seulement comme aristocratique, et par conséquent usurpatrice, mais encore comme funeste au pays.
Au lieu de s'emparer ainsu du pouvoir d'une manière violente et frauduleuse, les chefs du mouvement devraient employer toute leur influence à organiser rapidement les élections, afin que le pays se trouvât le plus tôt possible placé sous un régime légal ; mais il faudrait que les élections, loin d'être restreintes comme aujourd'hui, devinssent générales; que, toute distinction de rangs étant à jamais abolie, les citoyens ne fussent plus classés que par corporations ou catégories d'industrie.
En effet, tant qu'on n'abolira point ces séparations étranges et dégradantes des masses qu'éleva jadis la morgue féodale, et qu un orgueil absurde et pour ainsi
dire de routine a maintenues jusqu'h nous, les liommes ne pourront avoir qu*une égalité postiche et de leurre. Qu elles soient effacées, s'écriera- t-on encore de toutes parts, comme on Ta fait depuis un demi-siècle ! Trèsbien! mais ce n'est pas en se contentant de proclamer, avec plus ou moins de véhémence, qu il faut que cet ordre inconcevable soit détruit, qu*on parviendra jamais à le détruire, ni, qui plus est, k lui porter une atteinte sérieuse ; c'est en passant immédiatement à Texécution matérielle qu'on y réussira. Quand je dis immédiatement, on conçoit ma pensée. Je me suppose, encore une fois, arrivé à des jours plus chauds que ceux où tous vivons. C'est leur prochaine venue qui m'a mis dans l'erreur, et m'a fait employer ce terme d'anachronisme.
Il ne saurait exister entre les individus d'autre ligne de démarcation que celle qu'ils tirent eux-mêmes par le développement et l'emploi de leurs qualités personnelles. Le mérite ne doit résider ni dans le sang, puisque les veines de tous les hommes sont gonflées du même, ni dans l'argent, puisque le plus riche aujourd'hui peutêtre le plus pauvre demain, ni dans les fonctions administratives, puisqu'en détruisant Tintrigue, c'est-à-dire en fondant un meilleur système de gouvernement, chacun y pourrait aspirer et parvenir avec de l'aptitude. Il repose tout entier dans le plus ou moins de services rendus au corps social, par conséquent, dans l'usage de l'industrie particulière. Celui-là doit être environné d'une plus grande auréole de mérite qui, en travaillant à son bien être privé, contribue davantage au bien être général.
C'est donc par catégories d'industrie, ainsi que je le disais, il n'y a qu'un instant, que je voudrais que les
populations fassent classées, et non par étages de noblesse, de dignités ou de fortune, comme elles le sont aujourd'hui. Le laboureur qui produit doit avoir plus de prix et plus de considération dans la société, que le millionnaire par héritage, dont la seule occupation est la vie et le seul travail la consommation.
Possédant chacune leur genre d'industrie, et chaque genre d'industrie ayant son importance relative, la considération doit environner toutes les classes. Là paresse seule est k flétrir. Si, dans une société bien organisée, tous les membres doivent pouvoir vivre alternativement et accidentellement sans travail, nul que l'infirme n'a droit de le faire. Que s'il y avait des distances inévitables d'une profession à une autre, comme personne, d'après mon système, ne serait forcé dans le choix de la sienne, il faudrait admettre que ces distances, de peu d'intérêt, du reste, aussitôt que les préjugés seraient écartés, proviendraient de l'inégalité des capacités, que je ne prétends point combler, par cela que je veux donner k tous des moyens communs d'instruction, ainsi qu'on le verra tout k l'heure. De même que, si dans le sein des corporations respectives , il y avait des individus qui voulussent porter leur tête au-dessus des autres, ils ne pourraient se grandir que par leurs talents, puisqu'ils auraient tous les pieds posés sur le même sol. Et l'élan de la pensée ou le fini de l'œuvre n*a jamais été jugés un moyen illégitime d'élévation; au contraire, les distinctions de cette nature ne sauraient être trop encouragées ; de tels mobiles d'ambition sont plus que licites; la loi bienfaisante du perfectionnement les commande.
Voici enfin comment j'établirais cette classification des citoyens I