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Première Partie

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La maison avait un aspect d'école, avec ses trois corps de bâtiment percés de grands vitrages, et, dans le couloir qu'ils venaient de suivre, tombaient des carrés de soleil, des nappes de lumière où dansaient des poussières blondes.

« C'est gai ici, fit Jeanne. »

Arrêtée devant une petite porte très simple, peinte en clair, elle cherchait vainement la sonnette, et sa main gantée cou-

rait impatiente sur la moulure. Tout était silencieux dans ce couloir qui avait un air de paix solitaire, la sérénité d'un lieu reculé où personne ne pénétrait.

« Frappe », conseilla Roscl.

Au second appel, Clairain vint ouvrir. Il était petit, tout jeune et blond, avec une fine moustache, des joues roses, de jolies dents.

Mais la porte attirée, il recula un peu, surpris ainsi en négligé d'intérieur, ses pinceaux à la main. Jeanne, tout de suite, se présenta :

« Mademoiselle Jeanne Saulier. »

Il s'inclina, tendit la main à Rosel qu'il connaissait ; il dit :

0 Entrez donc, je vous prie... Ma bonne est absente, vous m'excuserez... »

Il était pris au dépours-u, en plein travail, il ne s'attendait pas... Et, tout eu s'excusant, il les guidait dans l'atelier, une vaste pièce ouverte au plein jour par de larges baies vitrées, d'où l'on voyait au-dessous de soi défiler la rue. Là, se retrouvait l'impression d'école que donnait la maison; il avait, cet atelier, un air de salle d'études, de grande classe, avec la sobriété de ses murs blancs où quelques toiles appendues semaient la gaieté de leurs tons frais.

Maintenant, Clairain regardait ses visiteurs. Dans la lumière, Jeanne, grande et svelte, avec sa frimousse mobile, l'épaisse torsade de ses cheveux roux, était jolie dans sa robe de printemps. Rosel, à côté d'elle, très gros, soufflait un peu, et sa figure bonhomme, barrée d'une moustache forte, portait très accusée l'empreinte de la quarantaine. Tous deux semblaient très amis et se tutoyaient, liés par le théâtre, où elle brillait étoile, et dont lui s'occupait, en amateur qui écrivait des pièces à ses moments perdus.

Jeanne, cependant, expliquait, parlant très vite, avec beaucoup de mots :

'.'. Monsieur, je suis bien contente de vous trouver, car j'étais curieuse comme tout de vous connaître... Et ça va bien vous amuser, c'est à cause de votre petite toile, cette paysanne rousse que j'ai vue hier aux Indépendants. Est-ce que votre bonne femme, ce n'est pas moi? Tout : mes traits, ma figure, ma taille... Vous pensez si mes amis m'ont reconnue, et vous voyez une femme étonnée. D'abord, naturellement, j'ai cru à une bonne farce de rapin; mais Rosel m'a affirmé que vous ne me connaissiez pas, que vous ne m'aviez jamais vue. Alors, j'ai trouvé ça si drôle, que me voilà. »

Clairain, debout, l'écoutait, presque confus.

Elle l'intimidait, cette grande fille; et pendant qu'elle parlait, il roulait ses pinceaux dans ses doigts, tandis que le rose de ses joues s'accentuait un peu.

C'était vrai, il ne la connaissait pas, il ne l'avait jamais vue , n'allant guère au théâtre, employant tout son temps à peindre. Sa seule distraction était de passer quelques heures, le soir, avec des amis, à causer d'art. Il disait cela doucement, honteux pour la première fois d'avouer qu'il était si peu Parisien, qu'il vivait en sauvage.

Rosel, à l'écart, les regardait tous deux et semblait s'amuser beaucoup.

Alors Jeanne le questionna. Était-ce un modèle qui lui avait posé la figure? Et quand elle sut qu'il l'avait peinte d'intuition, elle vit là comme une affinité entre eux, l'indice certain qu'ils devaient se rencontrer, être amis.

Ils causèrent. Elle voulait acheter la toile, et elle fut déçue d'apprendre qu'elle était vendue.

Mais Rosel proposa :

« On peut tout arranger. Si tu lui demandais de faire ton portrait?

— Voulez- vous? demanda-t-elle.

— Je veux bien, » dit-il simplement.

Et elle resta là encore, inspectant l'atelier.

Mir \c chevalet, une petite toile ou sourin-.t une gamine avec un joli mouvement de petite femme déjà sérieuse, l'attira.

« Oh! gentille comme tout, cette petite. Regarde donc, Roscl, un amour 1 »

Elle voulut voir aux murs, dans les cartons, partout, des ébauches, des dessins, des croquis, et elle admirait, séduite par cette notation vive, cette explosion de couleurs, et cette lumière où baignaient tous les sujets, une lumière blonde et fraiche qui les faisait éclater et vivre. Rosel, qui comptait un grand-père peintre dans l'école romantique, hochait la tête, approuvant par complaisance.

« Ça doit erre amusant de peindre, disait Jeanne, et puis c'est bon de travailler quand on s'ennuie, quand on est triste. »

Clairain sourit.

« Je ne m'ennuie jamais, je ne suis jamais triste. »

Elle le regarda étonnée.

« Vous avez de la chance. »

Ils causaient l'un près de l'autre, très camarades ^près dix minutes de connaissance, et il se sentait, à présent, très à l'aise à coté d'elle. Il remarqua qu'elle était teinte, au fourmillement de points bruns qui piquaient la racine de ses cheveux; les cils aussi étaient bruns, mais cette teinte

rousse allait très bien à sa figure mutine et grave tout à la fois, charmante vraiment.

Jeanne bavardait librement, avec la mobilité de ses traits, des gestes, des mines; la conversation effleurait vingt sujets, repartait, revenait, capricieuse et pleine d'imprévu. Clairain, amusé, la questionnait sur le théâtre, sur ses camarades qui devaient la jalouser; et elle se livrait, disait tout, spontanément, avec un abandon de grande camarade.

Ah! oui, les petites cabotines, toutes des envieuses qui la détestaient, comme si c'était de sa faute si elle avait eu de la chance, si elle aimait son métier, si elle était moins béte que les autres. Le théâtre l'avait tentée et elle s'y était risquée, voilà ; elle avait réussi, tant mieux, elle se donnait assez de mal pour cela, travaillant, cherchant...

Il y avait des nuits où elle n'en dormait pas. où elle étudiait, la tête fiévreuse; et le lendemain, elle avait des migraines!... Mais c'était si bon d'apprendre et de dire, d'avoir un public à soi, de lui réciter des choses comme on parlerait à des amis dans un salon ! Aussi, quand elle apprenait, ouste ! plus personne, il fallait qu'elle fût seule ; elle mettait les mains

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derrière le dos, en tenant une canne pour ne pas fiiire de gestes. Quand elle était petite, on la faisait se tenir ainsi parce qu'elle se courbait tout le temps...

Un rayon de soleil fusait, jouait sur sa figure; elle était tout illuminée. Dans l'atelier, flottait une fraîche odeur d'oeillets blancs. Alors, tout de suite, sans transition :

« Tiens! vous aimez les fleurs! c'est aussi ma manie d'en mettre partout chez moi. »

Mais elle demanda l'heure, et quand elle sut qu'il était trois heures passées, elle eut un grand geste, mima une fuite :

« Vite, sauvons-nous! Et ma répétition!

A un de ces jours, venez me voir, rue de Rivoli ; à partir de cinq heures on me trouve toujours. Nous recauserons de mon portrait. »

Quand ils furent partis, Clairain remarqua à terre, dans l'atelier, un de ses gants qu'elle avait oublié, un petit gant blanc qui sentait l'héliotrope. Il la trouvait très drôle, cette grande fille, avec ses gestes, ses mouvements rapides et souples, la mobilité de son visage, toute son expansion de franche camarade. Et il alla ranger le gant, soigneusement,

dans un tiroir. Cela lui était trcs doux, sans qu'il sût pourquoi, de penser qu'elle était son amie...

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Sous les lumières, il faisait très chaud. Les invités se pressaient, et c'était un péleméle d'habits noirs et de toilettes claires, de plastrons blancs qui se fripaient et d'épaules nues qui devenaient moites. La sueur perlait en gouttelettes au front et à la nuque des gros hommes. Il se faisait un bruit ininterrompu de causeries et de rires qui gênait à côté l'audition du concert.

C'était à une soirée que donnait un

peintre connu. Jeanne, inscrite au programme, arriva après le théâtre, au bras de Rosel. Très à l'aise, elle semait des poignées de mains, parlant fort, augmentant le tapage, et, dans le petit salon réservé aux artistes, il y eut tout de suite autour d'elle un cercle d'habits noirs.

Sa tignasse rousse qui flambait au-dessus des têtes, révéla sa présence à Clairain. Il s'approcha, glissant entre des poitrines et des dos.

« Tiens, mon petit peintre ! » dit-elle.

Il la regardait en souriant, avec le plaisir de la retrouver, et sa figure douce de fille sortait toute rose de son frac correct. Elle demanda brusquement :

« Et vous, qu'est-ce que vous dites? »

11 répondit :

« Oh! rien, il fait une chaleur... »

Et il pensa :

« Je suis idiot. »

Autour d'eux, le groupe d'habits, le bouquet d'hommes s'éclaircit. Les têtes, une à une, se dispersèrent comme des fleurs qu'on cueille. Ils restèrent seuls avec Rosel. Clairain ressentait un besoin de parler, il aurait voulu lui dire : « Je suis venu exprès pour vous. » Il n'osa pas, il resta là, à la regarder, tout en froissant ses gants, gauchement.

Pourtant, à côté, des applaudissements éclataient, en grosse pluie. Dans le petit salon, des gens cessèrent de causer, crièrent : « Bravo! » Le maître de la maison vint chercher Jeanne, et dès qu'elle parut sur la scène, un brouhaha de gaieté courut sur toutes les rangées de chaises.

Clairain s'assit, accablé de chaleur, son claque entre les jambes. Vers lui Rosel, à présent, se penchait, le prenait à l'épaule, et il avait un air si satisfait, tenant à la main l'éventail et le mouchoir de Jeanne, que Clairain eut un sourire qui signifiait : « Vous ne la quittez donc pas? »

Alors Rosel, très bas, à l'oreille :

« C'est tous les soirs comme ça, mon cher. »

Et c'était vrai, prévenant et paternel, il était là, sans cesse, autour d'elle. On les rencontrait même si souvent ensemble, au Bois, en ville, partout, que Paris avait fini par accoler leurs deux noms, comme s'il était son amant, comme si elle était sa maîtresse. Mais qui savait? Jeanne était une étrange femme que rien n'amusait comme de donner aux autres une fausse opinion d'elle, qui passait son temps à tromper le monde sur son compte. Et peu l'avaient sondée, auraient pu dire ce qu'elle était vraiment. Ceux qui ne l'approchaient

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pas, la prenaient pour une fille aimant la fête et la vie bruyante. D'autres, ses amis, la voyant si franche, si libre, si garçon, la croyaient sans désirs, une nature calme et froide. Tous se trompaient. Jeanne était simplement une vaillante qui avait conduit sa vie sagement, qui s'était matée, domptée, avait asservi ses caprices à sa volonté maîtresse, qui, partie de rien, avait monté, gagné le talent, une situation d'artiste, avec patience et ténacité. Elle déconcertait par cette énergie dépensée, cette force tranquille qui la poussait lentement du départ au but ; et en la vo5'ant avec sa frimousse de gamine grandie vite, ses yeux drôles, tantôt froids ou gais, on ne pouvait croire à tant de lucidité , à tant d'intelligence dans ce front petit, sous la buée légère des follets cheveux roux. C'est qu'on était en présence de quelque chose d'anormal, d'un déconcertant phénomène d'affinement cérébral et de force féminine.

Des bravos retentirent. Déjà elle revenait, fleurie, au milieu des trépignements et des rappels. Les causeries reprirent, tandis qu'un autre numéro, sur la scène, lui succédait. « Rosel, mon éventail, que je me sèche! » Elle s'affala sur une chaise, vite entourée de gens qui la complimentaient, répondant

à tous, très à l'aise. Une chaise, près d'elle, restait inoccupée; elle vit Clairain qui voletait, papillon, dans le cercle.

« Tenez, asseyez-vous là, vous tiendrez mes fleurs. »

Cela le rendit très heureux d'être ainsi remarqué, et par contenance, il s'essuya la figure de son mouchoir. Le bruit des caquetages grandit, des rires fusèrent, et les chut ! de quelques mécontents se succédèrent irapuissants dans ce tumulte. Maintenant, Jeanne causait avec un monsieur maigre, connu pour colporter dans tous les théâtres une pièce que tous les directeurs refusaient. Il ne se décourageait pas, pourtant, obstiné et patient. Sentant une galerie fiivorable, elle lui parlait de sa pièce, et un petit pli à sa lèvre, l'expression railleuse du regard révélaient qu'elle se moquait. Tous, autour d'elle, comprenaient; seul le monsieur maigre, imperturbable, ne s'apercevait de rien.

Cela choqua Clairain, et intérieurement il la désapprouva. Ce rire lui semblait béte. D'ailleurs, il ne se reconnaissait pas depuis le début de la soirée, ayant des timidités et des gaucheries inattendues. Il se trouvait nerveux, irritable. Qu'avait-il ? Il s'aperçut que. près de lui, une femme restait debout, dont personne ne s'occupait; il se leva, lui offrit sa chaise :

« Voulez-vous me permettre, madame.,.? »

Et, doucement, il déposa à terre les fleurs que Jeanne lui avait confiées, il s'éloigna, se promena dans les salons. Oui, décidément, il trouvait ce rire bête, et cela le chagrinait un peu. Elle était peut-être très bien, la pièce de cet homme. Pourquoi se donner l'attitude d'une cabotine et d'une méchante femme devant cette galerie complaisante? Il y avait des instants où la blague parisienne l'exaspérait, lui, et quand il voyait rire de tout, aussi bien des gens intelligents que des imbéciles, à la fois du mendiant qui a une bonne tête et du passant qui se casse une jambe, cela lui donnait envie de pleurer.

Puis il s'étonna tout d'un coup de sa mauvaise humeur, de cette vivacité qu'il mettait à blâmer Jeanne,

Pourquoi la voulait-il plus parfaite? Que lui importait? Qu'était-elle pour lui? Allons ! il n'était bon qu'à travailler dans son coin, isolé. Quand il mettait le pied dehors, se mêlait à la vie ambiante, il devenait tout de suite absurde, s'occupant de ce qui ne le regardait pas, ne sachant pas être l'ami des gens simplement, comme les autres, insupportable avec ses nervosités et ses sensibilités de gamin.

Il eut l'idée de sortir, de s'en aller, et il

gagna l'antichambre. Beaucoup de monde circulait, il fut bousculé. Et il se sentit dans cette foule l'âme vide et le corps fiévreux. Comment cette femme l'occupait-ellc tant? N'était-ce pas enfantin? Est-ce qu'il allait maintenant n'être plus le garçon logique et raisonnable qui, à vingt-deux ans, vivait seul, sans autre désir que celui de travailler, sans autre rêve que celui de l'œuvre à faire, si grande qu'elle suffirait à emplir sa vie ; est-ce qu'il allait s'accrocher à de misérables espoirs, se lancer à la poursuite vaine d'un jupon?

Mais comme il se promenait irrésolu, flottant, il aperçut Jeanne qui partait, suivie de Rosel. Des mains se tendaient vers elle; elle passa sans le voir, et il ressentit un grand trouble. Ses yeux la suivirent dans l'escalier, comme un regret. Et ce fut plus fort que lui, il marcha vers elle, alla jusqu'à la rampe, où il s'accouda. Elle descendait, se retourna, le vit, et souriante :

« Bonsoir, vous ! »

Pourquoi ne descendit-il pas serrer cette main qu'elle lui offrait? Pourquoi resta-t-il tout gauche, planté sur place? Il ne savait pas. Elle s'en allait, elle fuyait, elle lui échappait, et il se sentait tout tremblant, tout ému. D'une voix étouffée, il dit : « Bonsoir... » hésitant à l'appeler Jeanne

tout court, et la phrase ne s'acheva pas, resta dans sa gorge. Il se jugea très sot, rentra dans rantichambre ; alors, repris dans le flot d'habits, perdu et très seul, il s'injuria, rageur :

" Bouçrre d'idiot, va! »

ii:

Jeanne vint poser. Elle arrivait en coup de vent dans l'atelier, qu'elle emplissait de son bavardage, du bruit de ses jupes, de son rire frais. Jamais elle ne put être exacte, et quand elle l'avait fait attendre trop longtemps, une heure, deux heures, elle semblait désolée, elle s'excusait en mettant son retard sur le compte de tous ces fâcheux, de tous ces raseurs qui la poursuivaient jusque chez elle et dont elle ne pouvait se débar-

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rasser. Oh ! cette vie d'être cabotine ! Tout de même,, c'était bon, c'était drôle, et si amusant! Elle était une petite souveraine, ayant ses courtisans, sa presse, son public. Elle avait bien aussi ses ennemies, mais tant pis, on ne faisait rien sans jouer des coudes et la victoire était quand même à la plus adroite.

Elle apportait à Clairain l'air grisant d'un milieu qu'il ne connaissait pas, d'un milieu fait de paillons et de lumières, ce milieu de la scène avec Tétourdissement de ses bravos, l'illusion de ces toiles peintes, le factice de sa vie mimée et de ses gestes appris ; et elle le troublait un peu avec sa nuque blanche, la teinte chaude de ses cheveux roux. De sa poignée de main, il gardait dans les doigts une persistante odeur d'héliotrope qui la lui faisait présente à côté de lui, longtemps après qu'elle était partie.

Peu à peu, il se sentait perdre de sa gravité d'homme devant elle, et il s'étonnait lui-même des gestes menus, et des chatteries qu'il avait pour lui plaire.

Elle l'amusait et elle le tentait, cette grande fille drôle.

D'abord, il la questionna sur Rosel. Il en était un peu jaloux, et, comme en parlant de lui, il affectait un ton réservé, avait des sour

rires pleins de sous-entendus, elle se récria tout de suite.

Est-ce qu'il était comme les autres, estce que lui aussi croyait à cette stupide fable? Mais non. Rose! n'était rien pour elle, pas plus que personne, d'ailleurs; elle vivait très tranquille, n'ayant pas le temps de penser à ces choses... Non! pas d'homme! Cela l'étonnait, sans doute; c'était vrai pourtant. Pas d'homme, pas de liaison, elle avait trop besoin de sa cervelle, de son indépendance; et puis, c'était aussi par dignité de femme, par pudeur, parce qu'elle trouvait que cela n'était pas propre. Ah ! mais est-ce qu'il croyait que parce qu'on était au théâtre, on devenait forcément une fille !

Et par bribes, elle lui racontait sa vie. D'abord, elle avait été vendeuse dans un magasin de nouveautés, puis elle était entrée au théâtre, comme figurante, à dixneuf ans, pour s'apprendre. Elle s'était dit qu'elle serait artiste un jour, elle s'était logé cette idée dans la tête, et dame ! elle savait vouloir.

Ah ! les débuts avaient été durs.

Un jour que son directeur lui avait confié un rôle de dix lignes, l'auteur l'avait trouvée trop grande. Et de fait, elle était comme une

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perche; avec cela, mince comme un fil. On avait même fini par la renvoyer, car elle n'était bonne à rien. Alors c'avait été la misère en province, avec un public grossier qui la chutait quand elle apparaissait, l'assaillait de quolibets et d'injures. Rentrée dans la coulisse, elle en avait les larmes aux yeux, découragée, pensant que c'était fini, qu'elle ne se ferait jamais accepter; et ses camarades, les petites cabotines, l'achevaient : « Ah ! la Parisieime ! Est-ce qu'elle ne pouvait pas rester là-bas, est-ce qu'il n'y avait pas assez de théâtres? Ah! si elle croyait les faire taire avec ses airs de pantin malade 1 » Et il fallait, à l'acte suivant, qu'elle reparût en scène pour y essuyer de nouvelles injures.

Oh! ces débuts, ces temps tout noirs, comme elle se les rappelait !

Malgré tout, elle avait tenu bon, elle avait pioché, passé des nuits, répété vingt fois les mêmes mots, le même rôle, étudiant, cherchant une attitude naturelle, un geste, un sourire, une intonation. Enfin elle s'était vue au bout de ses peines, engagée à Paris dans un petit théâtre, gagnant un louis par soirée. Un louis, ça suffisait amplement pour vivre avec sa mère. Cela la rendait si contente, si brave de penser qu'elle subvenait à toutes les dépenses ! Et

elle mettait un orgueil obstiné à rester travailleuse, à ne pas faire la noce, à conquérir le succès à force de talent. Oh! non, pas fëtarde pour deux sous.

Aussi, aujourd'hui, elle gagnait ce qu'elle voulait, avait cinq cent mille francs de côté, une propriété à la campagne où vivait sa mère,... « trente mille francs de linge, mon cher! »

Elle citait des chiffres, et sa figure avait un air sérieux et réfléchi de bonne ménagère économe.

Cîairain s'interrompait de peindre, venait près d'elle l'écouter, et il lui arrivait parfois de lui prendre les mains, de s'écrier dans un attendrissement :

« Ah ! tout de même, on épouse des femmes qui ne vous valent pas ! »

Puis, quand elle n'était plus là, il se demandait si elle ne se jouait pas de lui, de sa naïveté. Cette atmosphère artificielle, ce milieu où elle se mouvait, le mettait en défiance. Mais il se renseigna, il apprit que Jeanne vivait sans bruit, et si quelques malicieux clignaient de l'œil en parlant de Rosel, tous reconnaissaient qu'on ne la rencontrait pas dans les endroits de fête, et que si elle avait des aventures, elle était

très prudente, car on ne les connaissait pas.

Un jour, pendant qu'elle posait, il revint a\ec tant d'insistance sur ses relations avec Rosel qu'elle lui dit :

« Mais, mon cher, vous êtes drôle a toujours me parler de lui! C'est mon bouffon, c'est mon pitre, Li, si vous voulez savoir. Moi, on me paj-e vingt-cinq louis pour amuser le public le soir, lui m'amuse pour rien. Comprenez-vous? C'est sa vanité, à cet homme, d'être vu avec moi ; ça lui manquerait qu'on ne lui dise pas quand on le rencontre : « Et Saulier, elle va bien? »

Et maintenant, lancée, elle s'amusa de Rosel, trop gros et trop laid ; elle donna ce détail : quand il venait de manger, ses yeux devenaient humides et pleuraient le long de ses joues comme s'ils fondaient. S'il croyait avec cela qu'on pouvait se toquer de lui!

Celte remarque si féminine convainquit Clairain, alors que tous les serments eussent laissé le doute subsister dans son esprit. Et il se sentit soulagé d'une obsession, il fut plus libre, plus joyeux.

Puis, ce fut elle qui le questionna, qui voulut connaître sa vie, et elle apprit qu'il n'avait plus de parents, vivait avec une vieille bonne, Mélanie. qui l'avait vu enfant.

une vieille amie qui avait pour lui des prévenances de mère. Mais elle comprit que cela l'attristait de parler de ces choses, et elle ne le questionna plus. D'ailleurs, durant leurs bavardages, les heures filaient vite et le portrait, par contre, n'avançait que bien lentement.

Quand le portait achevé eut quitté l'atelier, Clairain fut tout triste. Il ne voyait plus Jeanne, il n'avait plus là, près de lui, ses mines, son sourire, ses gestes, et il se trouvait tout d'un coup très seul. Jamais il n'avait ressenti une telle lassitude, un tel découragement. Il voulut reprendre le travail interrompu, cette figure de gamine au joli mouvement de petite femme sérieuse ; mais elle ne l'intéressa plus, il la trouva morne, laide, privée de vie, comme un paysage sans soleil.

Jeanne lui avait dit : « Vous viendrez me voir, monsieur mon ami; » et dxfih. une semaine s'était écoulée sans qu'il y fût allé. Peut-être n'avait-il pas osé? Il ne savait.

Depuis un mois, depuis qu'il la connaissait, il se découvrait des timidités stupides, imprévues. Et sa vie était toute

changée. Il lui semblait qu'il était en convalescence, du'avait-il donc?

Il passait de contradiction en contradiction. Le matin, il déjeunait avec des refrains dans la tète, des envies de danser dans les jambes, de la gaieté dans le cœur. Il prenait un pinceau, et voilà qu'il devenait paresseux, il restait devant sa toile, sans bouger, soudain très malheureux, sans qu'il sût pourquoi. Qu'est-ce donc qui d'un coup avait volé son rire et figé sur sa figure un masque maussade? Qui venait d'attrister son âme et de vider son cœur? Il ne savait pas. il ne savait rien, il pensait seulement qu'il était une très petite chose, une chose infinmicnt petite, perdue dans l'effroyable cohue des vivants.

Il sortait, et il se trouvait pris d'une grande sympathie pour tout ce qui souffrait, il aurait voulu soulager une douleur, combattre une injustice, tarir des larmes. Il rêvait de sacrifices absurdes que jamais il n'accomplirait, et un rien, la musique plaintive d'un orgue de Barbarie, les jeux des petits enfants sur le sable, l'imploration d'un vieillard mendiant, le touchait, l'émouvait. Il s'arrêtait, si profondément attendri, que les larmes étaient prêtes à mouiller ses yeux. Qu'est-ce que tout cela voulait dire? Pourquoi cette fièvre? Jamais il n'avait senti

comme maintenant qu'il n'était pas heureux, qu'il lui manquait quelque chose; et il cherchait, il cherchait...

Un matin, il descendit en flânant vers le Bois, qu'il avait tcut près de lui, à sa porte, et dont il avait fait sa promenade favorite. C'était, dans la jolie lumière de neuf heures, parmi le vert trempé de soleil, le défilé des cavaliers matinaux. Des bêtes fines à l'allure vive, des bêtes massives au train pataud, d'élégantes silhouettes et de lourdes bedaines, de coquets cavaliers et de maigres amazones s'égrenaient avec un sautillement très drôle de ressort tendu et détendu; et tout cela s'enfonçait sous le feuillage léger, au milieu de ce frais et tout neuf décor de printemps.

Clairain gagna les petits chemins calmes, où tombaient des taches de soleil. Il faisait délicieusement bon dans la paix du matin, à l'air tiède et léger où flottait l'odeur de l'herbe fraîche et des petites fleurs mêlées, où passaient d'imprécises senteurs d'oranger. Et il se sentait plus alerte, plus libre, goûtant le bien-être des premières tiédeurs, s'abandonnant la chair heureuse à ce bain de printemps.

Dans les grandes allées s'égouttaient.

irisés de soleil, les panaches d'eau des arroseurs. Comme des vols d'hirondelles,

les courses des bicyclistcs rasaient le sol. avec des caprices et des ondulations. En toilettes claires, de jolies promeneuses allaient lentement, auréolées de leur ombrelle; et des promeneurs, en tubes luisants, en gants gris-perle, descendaient vers les Acacias, où déjà. d'Armenonville à la Cascade, couraient rapides les phaétons et les buggys.

Mais, un moment, il crut reconnaitre Jeanne en une amazone svelte qui filait au loin. Il se mit à courir, à courir pour la rattraper. Il avait pris un étroit chemin de traverse, où des arbres, au passage, le giflaient, et, par de brèves éclaircies, il l'apercevait, là-bas, qui galopait toujours. Au Chinois, elle s'arrêta pour causer avec un cavalier. Clairain modéra sa course et déboucha près d'elle. Mais il resta surpris, planté sur place. Ce n'était pas Jeanne. L'amazone était plus grande, plus maigre et laide. Alors le dépit de cette poursuite inutile lui donna une telle figure niaise, il se devina lui-même si comique, qu'il s'en amusa, pris tout d'un coup d'un rire nerveux qui le secouait convulsivement. Il riait de son air piteux, il riait de l'amazone laide, et il ne pouvait arrêter ce rire bête.

Son état s'aggrava, il devint inquiet, pris

de subites et inexplicables angoisses, ressentant plus tenaces, plus douloureuses les atteintes de ce mal inconnu qui germait en lui. Sa sensibilité s'affinait. Un pas dans l'escalier le faisait tressaillir, et pourtant il n'attendait personne. Qu'il entrât ou qu'il sortit , il s'arrêtait devant la loge du concierge, espérant une lettre qui ne devait pas venir. Pourquoi ? Et il était anxieux comme à l'approche d'un malheur.

Souvent, le soir, il passait sous les fenêtres de Jeanne. Entre les lames des volets clos, il distinguait la lumière de ses lampes, de petites raies rouges qui filtraient comme la vie d'une âme intérieure. Et il s'en allait, sans penser à rien. Était-ce de l'amour? Il ne le croyait pas, il s'en défendait même ; seulement, il était très malheureux. Comme c'était bizarre, d'être triste, d'être malheureux, sans raison, sans savoir! Il se laissait aller à cette tristesse qui faisait plus monotones les jours qui se succédaient, le chemin qui se déroulait. Elle le faisait vivre sans pensées, sans volonté.

La nuit, il lui arrivait de s'éveiller, de demeurer sans sommeil, entendant sonner les heures, sentant autour de lui l'anéantissement des gens qui dormaient. Il souffrait et il le cachait. Quand il parlait aux gens, il retenait dans sa gorge de gros sanglots

d'enfant. Il aurait voulu pleurer au cou de quelqu'un, pleurer, pleurer, pleurer.

Et les jours passaient ainsi, très tristes, très vides.

Ce scir-là, il la trouva seule dans sa loge. Il y avait partout des glaces qui répétaient ses attitudes, ouvraient les cloisons en une interminable perspective. Jeanne arrêta sur ses épaules la caresse d'une houppe enfarinée, lui tendit la main.

« Tiens, c'est vous ! »

II s'était décidé à venir la voir au théâtre, n'osant encore aller chez elle dans la journée, car bien qu'elle eût toujours pour lui Tac-

cueil souriant, la poignée de main cordiale, il restait toujours un camarade, un passant, 11 en souffrait un peu, sans le dire.

« Et quoi de neuf, beau monsieur r »

DlJj, la houppette repartait, courant comme une petite souris,

« Oh! pas grand'chose, » fit-il.

lit il vint s'accoter à la cloison, près d'elle. Un placard qui faisait angle le cachait en partie, et de ses doigts, il torturait ner\-euscment sa moustache. Cela le désespérait d'être si gauche, de ne faire que des réponses sottes, après lesquelles tombait un silence gênant. D'ailleurs, il se sentait tout gamin, et c'était ainsi, à présent, chaque fois qu'il était devant elle ; il ne lui venait en tête que des puérilités. Chez ce garçon tout simple, ce besoin naissant de se frotter à Jeanne, de se dépenser, de se dévouer pour elle, n'était qu'un tourment vague encore. Il souhaitait seulement qu'elle l'employât, l'utilisât, en fit davantage son ami. Pour exprimer ce qu'il ressentait, il ne trouvait que de petites phrases enfantines.

« Je suis content d'être près de vous, » dit-il.

Jeanne le regarda dans la glace, et ce fut son reflet, le reflet de sa figure dont il rencontra les veux. Elle continua de se

maquiller sans répondre. Il dit encore : « Savez-vous de quoi vous avez Tair comme ça?

— Non.

— Vous avez l'air d'une poupée.

— Merci, » fit-elle.

Alors, tout de suite, il tenta de rattraper sa phrase, il rectifia :

« Je veux dire que je vous aime mieux quand vous n'êtes pas maquillée. »

En route, ce soir, il s'était promis d'être brave, de parler, il avait assemblé des phrases, comme on fait un collier de perles. Mais voilà que le fil était cassé et les phrases fuyaient, s'éparpillaient. Une timidité ridicule le troublait, l'empêchait de les ressaisir. Pour parler, car il fallait qu'il parlât, il dit :

« C'est bien triste, ce temps de pluie depuis quelques jours, vous ne trouvez pas? »

Elle se lavait les mains, l'eau clapotait. Se retournant vers lui, elle eut l'air de se ganter en s'essuyaut les doigts, un à un.

« Ça vous ennuie aussi ce temps-là? Moi, ça me donne des envies de pleurer. »

Il s'écria :

« Vous pleurez, vous?

— Comment, si je pleure!... Il est drôle!.,. Vous croyez donc qu'on est autre-

.\o UN xr.NDRi:

ment faite que les autres? Moi, j'en suis bête, je pleure comme ça, sans savoir, »

Alors Clairain lui prit la main, avec expansion :

« Oh ! merci. »

Surprise, elle l'examinait.

(' Tiens, qu'est-ce que vous avez?

— Oh! rien, je suis content... parce que vous avez du cœur. »

Et déjà, il était gêné d'en avoir tant dit. Elle le regarda un instant, sérieuse, le doigt levé à la hauteur du nez :

« Vous, vous êtes amoureux! »

Il se défendit, et devenu rouge, il trouva cette jolie réponse :

« Oh ! je vous assure que je ne suis pas amoureux de vous. »

Comme cela devait la flatter! Il s'en voulut aussitôt de sa maladresse. Décidément, il était très sot, et comme elle devait se moquer de lui!... Il se rappelait le premier jour où elle était venue dans son atelier; elle semblait heureuse de le connaître, alors, admirait ses toiles, intéressée par ce qu'il faisait. Comme tout était changé! A présent, elle le traitait en gamin. N'était-ce pas sa faute? X'était-ce pas lui qui avait alterné les rôles? Il ne se reconnaissait plus, il n'était plus lui-même. Que faisait-il, à cet instant, dans cette loge, à côté de cette

femme qui ne voulait pas s'apercevoir que sur un geste d'elle il baiserait le bas de sa robe, ferait les actes fous qu'on voit faire aux amoureux dans les livres? Est-ce qu'elle le comprenait, est-ce qu'elle savait ce qu'il valait? Elle le jugeait pareil aux autres, pareil ù ces indifférents, ces inutiles qui venaient lui serrer la main une minute, lui débiter du bout des lèvres un compliment banal, alors que lai aurait voulu faire une œuvre, avoir du génie, pour être au-dessus de tous, pour qu'elle le remarquât. Cependant Jeanne piquait des fleurs à son corsage, jugeait l'effet. Ils ne disaient plus rien, et elle s'étonna de ce silence :

« Tiens, vous êtes muet à présent? »

Il eut un air attristé,

« Oui, j'ai peur que vous ne vous moquiez de moi.

— Mon pauvre ami 1 » dit-elle en le contemplant avec intérêt, comme quelqu'un que l'on soigne.

Alors il s'anima, il lui sembla qu'il secouait une torpeur.

« Tenez, vous ne devriez pas vous moquer de moi, car je vous suis plus dévoué que tous les autres.

— Ils disent tous cela.

— Oui. mais je suis le plus sincère... je voudrais être votre seul ami. »

Elle le fixa un instant, railleuse. Son œil l'inquiétait ; il pressentit qu'elle allait être dure.

« Oh! non, mon cher, pas cela; pour vous comme pour moi. ce serait bien monotone, je vous assure.

— Allons! vous êtes méchante, ce soir, »

Et il parvint à mettre debout des phrases :

« Tenez, je vous ai connue trop tard, je sens bien que je n'ai aucun mérite à être votre ami aujourd'hui, cela ne me distingue pas des autres... Mais si je vous prouvais pourtant que je vaux mieux que les autres, que je suis plus sincère, que mon attachement est plus vrai ; si j'arrive à faire quelque chose qui soit bien pour vous, croirez-vous en moi. serez-vous un peu mon amie? »

Il crut qu'il allait la convaincre, et il débita la suite d'un coup, comme s'il en chargeait une balance, tout en pesant dessus de toutes ses forces pour la faire pencher de son côté.

« Si vous disiez à ceux qui vous entourent : « Faites-vous cabotins ou soldats « pour moi ; » si vous leur donniez un but à atteindre pour vous conquérir, vous verriez celui qui vous mérite vraiment parmi eux... Moi. tenez, imposez-moi une tâche, dites-moi : « Faites ceci, arrivez à tel « résultat, pour que je voie ce que vous

« valez, pour que je puisse admirer votre « force. » Mettez-moi à l'épreuve. »

Il s'arrêta, il ne trouvait plus un mot. Jeanne, sans rien dire, alla prendre sur une chaise son chapeau, le lui tendit. Un à un il y puisa ses gants, comme s'il tirait des numéros. Il se sentait grotesque ainsi, devant elle, il souhaitait qu'elle prît le revers de son paletot, qu'elle arrangeât sa cravate, qu'elle eût un geste familier. Il lui aurait dit il ne savait quoi, mais il aurait été éloquent, il en était sûr.

Enfin elle parla :

« Vous n'êtes qu'un enfant. Clairain ; croyez-moi, cherchez une petite modiste, un joli petit trottin .à qui vous raconterez tout ça. Ce sera si gentil ! »

Elle souriait, elle le coiffa de son chapeau, le soignant comme un convalescent. Puis, elle se recula, elle lui dit doucement :

« Quand vous serez plus sage, monsieur, vous reviendrez me voir. »

Et il sortit navré, il alla se faire inonder de pluie dans la rue aux trottoirs vernis.

Un autre soir, ils sortaient du théâtre, Jeanne lui dit :

« Montez-vous avec moi? je vous déposerai en route. »

44 UX TEXDRE

Il faisait froid. Après un mois d'avril très doux, de tardives gelées affligeaient les premiers jours de mai. Jeanne avait un grand chapeau mousquetaire qu'elle portait en garçon, et un long boa jaune s'enroulait autour de son cou. Clairain se sentit tout gai à l'idée de s'en aller avec elle, seul, dans sa voiture. Elle répéta :

« Montez-vous? »

A la porte, des badauds s'arrêtaient pour la voir passer. Deux gommeux se plantèrent devant eux avec des yeux qui les photographiaient, et comme ils semblaient, en leur attitude un peu niaise, envier Clairain, lui, monté à côté de Jeanne, pensait en faisant claquer la portière : « Ah ! vous vous trompez bien, si vous saviez! »

La voiture partit, roulant doucement sur le boulevard. Les vitres étaient ternies, et, au passage, de rapides clartés plongeaient à l'intérieur, comme des regards indiscrets. Dans son coin où il s'était fait petit. Clairain remua, il gagna de la place. Il lui sembla qu'il grandissait, et il parla :

« Vous étiez bien jolie, ce soir, et vous avez eu un succès 1 »

De son coin, sa voix lui arriva presque lointaine, comme si elle pensait à autre chose ou si elle ne pensait pas du tout.

« Vous trouvez? »

A pan lui, il trouvait qu'il venait de dire une bêtise, car elle n'avait pas de succès pr.rce qu'elle était jolie, mais parce qu'elle avait du talent. Il voulait lui prendre la main, et ce fut le boa qu'il prit. Il tira. Depuis longtemps, il méditait cette plaisanterie, il ne savait pourquoi... Mais le nœud se défit, le boa vint à lui.

« Q.u'est-ce que vous faites donc? dit-elle.

— Moi, je ne fais rien, je vous assure. »

C'étaient des envies d'enfantillage, des idées gamines qui l'assaillaient ainsi, inexplicablement. 11 se sentait heureux près d'elle, serré contre elle, et il se laissait aller à fiire tout ce qui lui passait par la tète, sans raisonner, pour occuper le temps. Un instant, ils restèrent sans rien dire, il s'amusait à promener son doigt sur la buée des vitres, y traçait des figures, comme on prend plaisir, quand on n'a rien à faire, à salir du papier blanc. Puis, son doigt tout humide chercha sa main nue, y posa une fraîche pastille et revint aussitôt comme s'il avait peur. Elle lui dit :

« Vous êtes bête. »

Maussade, il se rencoigna. Comme elle filait vite, cette voiture ! Il souhaitait que le cocher ralentît l'allure, car de ce train-là, il n'en avait guère que pour cinq minutes, et il pensa à tout ce qu'il pourrait faire en

cinq minutes. S'il parlait bien, elle penserait qu'il s'écoutait parler; s'il faisait de l'esprit, elle croirait qu'il avait puisé ça dans un livre; s'il lui parlait d'amour, elle le renverrait peut-être comme l'autre soir. Que faire? Et il creusait sa cervelle, comme on cherche des pierres précieuses dans du sable. Le temps courait, et la voiture filait toujours. Brusquement, il prit un parti, la regarda dans la lueur fugitive d'un bec de gaz :

« Si je vous embrassais?

— Essayez », dit-elle simplement.

Et elle semblait si froide qu'il n'osa p.is. Alors, à mesure qu'ils approchaient, il s'asr sombrit. Est-ce qu'elle ne voj'ait pas que sa gaieté était nerveuse, qu'il ne savait plus ce qu'il disait? Elle le faisait soufFrir à ne vouloir s'apercevoir de rien, à rester là, très calme, indifférente. Il était sans volonté et sans courage ; sa bonne humeur était tombée comme un manteau qui lui tenait chaud, et maintenant il avait froid, froid d'ennui et de tristesse. Vingt fois par jour, il songeait à lui écrire, et devant son papier il restait abruti. Sa feuille était si froide, si blanche, que les mots, au lieu de s'y fixer, s'envolaient bien vite comme des oiseaux effrayés par un toit de neige. Ah ! elle pouvait le plaindre, car il était bien malade 1

Dans l'obscurité où ils roulaient, il ne la voj-ait plus, mais elle restait silencieuse, et cela le désespérait. Elle devinait bien pourtant qu'il n'attendait qu'un mot pour lui dire tout ce qu'il ressentait, pour iui exprimer tout ce qui faisait son cœur gros. Mais elle était insensible ; peut-être même s'amusait-ellc de lui, de sa gaucherie? Alors un irrésistible besoin de parler, l'espoir naïf de la convaincre le firent revenir à sa marotte, à cette offrande qu'il lui faisait sans cesse de son travail, parce que c'était la chose qu'il aimât le plus au monde.

« Jeanne, je suis malheureux d'être si peu de chose pour vous, je suis malheureux des sourires que vous me jetez par charité, comme des sous à un pauvre. Je voudrais être votre ami, être plus près de vous, plus près... Tenez, attendez, donnez-moi deux ans. trois ans, je travaillerai, je ferai quelque chose, une œuvre, j'aurai du talent et ce sera pour vous mériter. Si je savais qu'ensuite vous auriez pitié de moi ! »

Il lui sembla qu'elle souriait, que son sourire lui disait : « Qui sait? » Mais la voiture ralentit son train, s'arrêta : ils étaient arrivés. Jeanne descendit, légère, lui tendit la main, et pendant qu'il attendait, anxieux, une réponse, elle lui jeta du bout des lèvres :

Mon petit, à un de ces soirs!

Leurs relations se resserrèrent, leur camaraderie prit un ton d'intimité.

Jeanne habitait, rue de Rivoli, un appartement aux grandes pièces claires. Tout y était gai, tout y était drôle, d'une gaieté et d'une drôlerie qui cabriolaient sur les murs semés de pochades, éclataient dans son buste de plâtre à mine ébahie, répétaient partout l'éclat de son rire. Il aima tout de suite ce joli décor, qui gardait son empreinte, son reflet de femme intelligente et rieuse. Là, il rencontra quelques figures parisiennes, de faciles compagnons, d'aimables désœuvrés, toute une petite cour que Jeanne traînait avec elle les jours de première, comme un cortège d'apparat. Ils disaient en parlant d'elle : « Nous avons eu un succès ce soir! » Leur esprit comme leur costume avait la coupe du bon faiseur ; ils se ressemblaient par l'un et par l'autre, et se tutoyaient entre eux. D'abord, Clairain se tint à l'écart et parut un peu gauche, n'ayant pas leur liberté de façons et de langage. Il rougissait avec une extrême facilité. Jeanne s'en aperçut et cela devint un jeu pour elle de lui f;ure perdre contenance devant les autres. Elle s'écriait hors de propos :

« Vous savez, il est très gentil ce petit-là. Moi je l'aime beaucoup! »

Aussitôt le sang lui montait aux joues, ce qui le fit comparer, par Rosel, à un thermomètre où monte le mercure quand il fait chaud. Elle, chaque fois, lui disait :

« Voulez-vous bien ne pas rougir comme ça, jeune gosse! »

Il niait effrontément :

« Je ne rougis pas, je vous assure. »

Et il devenait cramoisi, comme si tous les bocaux rouges des pharmaciens eussent rayonné en même temps sur lui.

Un jour qu'elle l'avait invité à dîner, à table, un petit homme blond, à l'air joli, dit avec protection : « C'est de son âge. »

Clairain, tout de suite, le détesta.

Alors, il ne vint plus la voir que lorsqu'elle était seule. Il s'asseyait tout près d'elle et elle lui parlait avec un abandon confiant de grande amie qui lui faisait oublier ces petites humiliations, et le rendait heureux. Parfois, il la trouvait assise sur le tapis, occupée à couper des tiges, à disposer des fleurs dans un vase. Il y en avait partout chez elle, des lilas blancs, des roses blanches, des œillets blancs. Il s'agenouillait, l'aidait, et quand ils avaient fini, avec un joli geste, elle fleurissait sa bouton-

nière. Un dimanche, elle lui donna des rameaux, et il les consen'a pieusement dans son porte-cartes.

Mais il ne fallait pas qu'il lui parlât d'amour, car elle reprenait ses moqueries. Il n'arrivait plus à placer dix paroles sur ce sujet, sans qu'elle recommençât les hostilités. Il fut audacieux un jour, réussit à l'embrasser en jouant. Elle se fâcha.

Le lendemain, elle reçut une longue lettre qu'il avait passé la nuit à écrire, une lettre éplorée, repentante. Il avait peur de la perdre, acceptait de n'être qu'un camarade, un ami tendre, la suppliait de ne pas se fâcher. Il y avait dans ces lignes fiévreuses du respect et de la passion, d'un bout à l'autre le frisson d'une âme ardente et tourmentée.

Toute la journée, il attendit une réponse dans le grand atelier, sans courage pour se mettre au travail. Vers cinq heures. Jeanne vint. Il fut si tremblant, si troublé qu'il lui prit les mains, balbutiant :

« Vous êtes venue... vous êtes venue... »

Elle, très affiiirée, tira de son porte-monnaie un petit papier.

« Je ne reste qu'une minute; j'ai un petit service à vous demander. »

Elle s'assit pourtant, expliqua :

« C'est une pauvre femme qu'on m'a

signalée... Elle est chargée de famille et très misérable... Je voudrais bien m'occuper d'elle, mais il faut auparavant que je me renseigne; alors j'ai pensé à vous, vous irez l.i voir, vous la ferez causer, vous verrez bien si elle est recommandable... Il y a tant de gens qui vous trompent !

Elle lui remit le papier.

« C'est rue de la Montagne-Sainte-Geneviève, Mme Gaulet. »

Déjà elle se levait, avec un grand bruit de jupes, s'excusant :

« Je suis confuse de vous déranger, mais si cette pauvre femme est vraiment intéressante, ce sera une bonne action. »

11 la suivait jusqu'à la porte. Comme elle ne disait plus rien, il risqua une timide question :

o Vous avez reçu ma lettre? »

Elle sourit.

« Sans doute.

— Alors? »

Il était haletant, il crut qu'elle allait parler, qu'il l'avait touchée enfin, puisqu'elle était là. Cette mission qu'elle lui donnait n'était qu'un prétexte sans doute. Mais elle répondit :

« Je l'ai trouvée très bien, très sage. »

Elle tourna le bouton. Il n'était pas possible qu'elle partit ainsi. Il insista :

« Vous l'avez lue tout entière? »

52 UN TEXDRE

Elle ouvrit la porte, eut un geste court.

« Oh ! je l'ai parcourue, j'étais si pressée ! »

Elle ne vo5'ait donc pas qu'il était tout pâle, qu'il attendait un mot de compassion, un mot de pitié. Il la trouvait si jolie dans sa robe simple, avec l'ébourifFement de ses cheveux roux, avec cette odeur d'héliotrope qui le grisait un peu!... Mais elle rompit le charme en partant, sans même lui donner la main, lui faisant un petit signe d'adieu, souriante, sûre d'elle-même et de sa force, disant encore :

« Venez me rendre compte de votre petite enquête. Je vous attendrai demain. »

Ohl le lendemain, quand il arriva avec un petit rapport qu'il avait préparé, s'attendant à la trouver satisfaite, comme elle le glaça avec son air indifférent, le ton ennuyé dont elle lui dit :

« Ah! c'est pour cette femme, c'est bien, je m'en occuperai. »

Les fenêtres bâillaient sur la vie souriante des choses, sur du feuillage, des fleurs, tout un coin des Tuileries que dorait le soleil. Il faisait une journée douce de printemps; des cris d'enfants montaient dans l'air tiède, et des bruits de balles, sans cesse renvoyées par les tambourins, partaient réguliers, monotones dans l'espace, comme une mesure du temps et des heures.

Jeanne s'était levée tard, ayant la veille,

après le théâtre, été jouer en soirée, et maintenant, paresseuse, elle s'attardait en peignoir dans sa chambre, sans se décider à s'habiller pour sortir.

« C'est ce temps, bien sûr. qui me rend comme ça, » dit-elle.

Et elle ajouta, tout de suite résolue : « Tant pis, je vais travailler. » Dans le salon où elle passa, elle fureta sur une table , chercha un manuscrit. Les fenêtres, là encore, donnaient sur les Tuileries, et le grand jardin était si près, avec ses promenades sablées, ses verdures, les marbres blancs de ses statues, qu'il semblait une dépendance de la maison, un lieu familier qui était à elle, où elle était maîtresse. Tout avait là un air ami et tentant, tout semblait l'appeler, et les choses baignées de soleil, le fourmillement noir de petits êtres qui couraient sur le sable, la fine dentelure, la délicatesse jolie des fleurs et des arbres renaissants, tout l'invitait à descendre, à venir s'asseoir dans un coin paisible, s'harmoniser avec la joie sereine de ce décor pimpant.

Mais comme elle restait là en une minute de contemplation, de son piano, dans la pièce, des notes retentirent. Quelqu'un qu'elle ne voyait pas jouait un appel d'un doigt inhabHe. Jeanne s'approcha, surprise, et soudain s'écria :

UN TENDRE <jj

« Tiens, qu'est-ce que vous faites-l.i, vous? »

Clairain se leva, expliquant :

« Vous étiez fatiguée, je n'ai pas voulu qu'on vous dérangeât. »

Depuis quelques jours, il la trouvait changée, plus indulgente, affectueuse, avec un air de langueur qu'il ne s'expliquait pas. Elle ne se moquait plus de lui ; sa poignte de main était douce; et elle ne le renvoyait plus, ne le bousculait pas pour qu'il partît, lorsqu'ils avaient causé quelques instants. Elle s'était oubliée la veille plus de deux heures à l'écouter, et il n'en fallait pas davantage pour qu'il retrouvât son espoir de la convaincre et d'être aimé. Pourquoi ne l'interrompait-elle plus d'un éclat de rire, de sa gaieté ironique, pourquoi l'écoutaitelle patiemment, avec cette figure compatissante? Elle commençait donc à comprendre que c'était sérieux?

« Je pensais à vous, dit-il, je suis venu. »

Elle resta silencieuse. Dans le salon, l'odeur fraîche des lilas blancs était exquise. Il laissa courir son doigt sur les touches, jouant un air improvisé. Elle dit :

« Tiens ! c'est très drôle ce que vous venez de faire li.

— C'est l'amour qui me donne du génie » , fit-il en souriant.

Alors elle eut cette phrase qui l'étonna, tant elle la dit avec mélancolie :

« C'est vrai, vous m'aimez, vous! »

11 s'approcha, lui prit les mains. 11 allait cette fois la convaincre, il trouverait des accents éloquents. Est-ce que son regard ne l'encourageait pas? Il parla, tout vibrant, lui dit ses angoisses, ses craintes de lasser sa pitié, et ses rages d'écolier et ses révoltes d'homme, et tous les petits problèmes d'amoureux dont il réclamait la solution à sa psychologie défaillante ; il lui dit les câlineries de pensées qu'il avait pour elle, lorsqu'il l'évoquait dans son atelier vide, devant ses toiles inachevées, devant le travail abandonné, très triste, très seul, en torturant sa moustache. Il s'était vu pleurer, ce grand garçon chaste, pleurer, lui qui autrefois eût été stupéfait qu'on pût aimer ainsi les femmes dont tout le monde parle et que tous connaissent.

Jeanne l'écoutait, le regardait. Ce n'était pas un amant, à la vérité, ce Clairain timide, avec son cœur neuf, son âme de fille, c'était comme un de ces petits pommiers eu fleurs qu'on aime parce qu'ils sont jeunes, à la pointe de la saison. Quand il eut fini, elle lui dit, en camarade sage qui donne un conseil :

« Je vous ai laissé parler, mon ami, parce

que vous êtes sincère. Mais tout cela n'est pas bien grave et vous passera vite. Vous ne connaissez rien de la vie encore ; vivez et vous m'oublierez.

— Vous doutez de moi, reprit-il, vous me croyez un gamin. Mais vous ne voyez donc pas que j'ai le cœur meurtri à force de vous aimer. Regardez ma figure, est-ce que j'avais cet air de lièvre, lorsque vous êtes venue pour la première fois chez moi ? Vous souvenez- vous? Vous m'avez demandé si c'était bon de travailler aux heures d'ennui et de tristesse, et je vous ai répondu : « Je ne m'ennuie jamais, je ne suis jamais triste. » Oh ! cette première visite, comme je me la rappelle ! Vous avez oublié un gant que j'ai rangé soigneusement après votre départ. Je l'ai encore. Et si vous saviez, c'est enfantin, combien de fois il m'arrive à présent de le prendre, de le regarder, de rester ainsi des heures à sentir son odeur, à penser à vous, à l'impossible... »

11 ne lui avait pas quitté les mains, il lui parla longtemps, ayant dans la voix quelque chose d'ému et de tendre, dans l'attitude je ne sais quoi de respectueux et de triste. A la fenêtre, les bruits de balles se succédaient sans cesse, réguliers et monotones. Dans le jardin, les marbres des statues s'érigeaient

plus blancs parmi le fourmillement plus nombreux des promeneurs ; et, sous l'ondée de lumière, sous le soleil dont de petites flaques tombaient à terre, filtrées par leur feuillage, les arbres fiissonnaieut doucement. C'étaient des cris d'enfants, des roulements de voitures, tout un tumulte gai qui s'élevait, et des souffles arrivaient, mariaient dans la pièce au parfum frais des lilas blancs, l'haleine délicieuse des floraisons nouvelles.

Clairain s'était tu. Jeanne restait pensive et elle avait repris son air de mélancolie. Mais elle se ressaisit avec effort et répéta :

« Tout cela vous passera, vous vous guérirez. »

Cela le désespéra.

« Ah ! vous n'avez jamais aimé ! » reprocha-t-il.

Elle le regarda bien en face.

« Qu'en savez-vousr

— Non, dit-il obstiné, ce n'est pas possible! »

Alors un instant elle hésita, et tout d'un coup des confidences montèrent à ses lèvres; elle les dit avec une sorte d'emportement, éprouvant pour une fois le besoin de se montrer à lui, de lui faire toucher une plaie qu'elle cachait à tous, de se fiiire mieux connaître pour être mieux jugée :

« Et si je vous disais que j'ai fait l'expérience, que j'ai aimé quelqu'un comme jamais vous n'aimerez ; si je vous disais que, pendant cinq ans, un homme m'a attendue et que j'avais pour lui toutes les duretés parce que je l'aimais et que je ne voulais pas qu'il le sût. Oh ! je me serais fait couper en morceaux plutôt que de le lui montrer, et lui, patient, m'attendait avec des tendresses, des respects, des prévenances... Eh! bien, un jour, j'ai cédé, oubliant que cet homme n'était pas libre qu'il avait des attaches dans la vie, qu'il était marié, j'ai cédé, et cela a duré deux ans, deux ans où j'ai été la femme la plus heureuse de Paris, deux ans où j'ai vraiment vécu, où j'étais reine... Ah! je l'aimais comme on aime la vie, comme le bonheur, comme le bon Dieu!... Puis, un jour, oh! il n'y a pas longtemps, quelques semaines, un jour j'ai reçu ce mot : « Ma femme sait tout. Un grand malheur. Essayons de croire que nous nous sommes menti et disonsnous adieu. » C'était court, deux lignes, un mot brutal... Un coup de massue, une maison sur la tête, j'étais assommée. C'était fini, un simple mot, et plus rien... du jour dans la nuit, de la vie dans le néant... Un mot, mon cher, un billet griffonné à la hâte, deux lignes, et de tout ce que j'étais,

il ne restait rien, toutes mes croyances d'un coup anéanties... rien. Ah! j'ai cru que je tomberais malade, que j'allais mourir, et tout mon sang s'en allait, et mon cerveau se vidait, et j'étais molle, inerte comme un chiffon qu'on jette à terre, qu'on piétine... Mais les femmes comme moi n'ont pas le droit de pleurer, elles n'ont pas le droit de souffrir comme les autres, d'avoir un coeur comme tout le monde, mon cher ; les femmes comme moi, il faut qu'elles rient, qu'elles n'aient pas d'âme. Et j'ai été forte; j'aurais voulu mordre des tentures, déchirer des étoffes, briser quelque chose, me cogner contre les meubles, et je suis restée la figure calme, avec un masque figé, un masque de gaieté... et j'ai joué, le soir, et j'ai amusé toute une salle, et j'ai vu des quantités de gens, et j'ai parlé, et j'ai ri... et personne, vous entendez, personne n'a rien vu ; il n'y avait pas dans mes traits un signe d'éners'ement, dans ma voix, dans mes yeux. . . rien ! »

Immobile à côté d'elle, Clairain se taisait. Dans le jardin, les jeux de balles faisaient trêve et des oiseaux à la fenêtre passèrent, rayant l'air, très vite. Sans rien regarder, parlant pour elle, Jeanne continua :

« Si je m'étais mise à l'aimer, c'est parce qu'il était malheureux, parce qu'il avait souffert. Il m'avait raconté son histoire, et

j'y avais retrouvé quelques-unes de mes propres misères. Alors je me suis laissée prendre, je me suis donnée; et je sais aujourd'hui ce que valent les grandes passions des hommes et ce qu'elles durent, je sais ce que vaut l'amour, et je ne crois plus à rien, je ne croirai jamais plus... Oh! je ne lui en veux pas, je le reverrai à la prochaine première, je lui tendrai la main en camarade et il ne s'apercevra de rien, de rien, pas plus qu'il n'a su que je l'aimais, même quand j'étais à lui... Et plus tard, quand ses filles seront grandes, s'il n'est plus là, lui, et si elles ont besoin de moi, elles viendront me trouver et je serai là. Voilà comment je suis, mon cher... »

Elle avait dit cela d'une voix calme, où il y avait une fermeté, une résignation. Elle s'arrêta et regarda Clairain. Lui avait toujours les yeux sur elle, et sa figure maintenant était si crispée, décelait une telle souffrance, qu'elle eut un geste de compassion; elle l'effleura d'une caresse, et elle lui dit, très douce :

« Pourquoi pleures-tu grosse bête? »

Quand Jeanne avait reçu cette lettre de rupture : deux lignes brutales comme un

coup de massue, elle avait eu l'énergie, au bout d'un instant, de maîtriser ses nerfs, de contenir sa douleur, et elle s'était montrée au Bois comme d'habitude, et elle avait souri à des gens de connaissance, et elle avait joué le soir devant une salle en gaieté.

Oh! elle était bien jolie dans sa Victoria, au milieu du décor vert, tout baigné de soleil, elle était bien jolie, le soir, aux lumières, au feu de la rampe, avec la petite lueur de fièvre qui dansait à ses yeux. Malgré tout, elle restait la vaillante qui avait conduit sa vie sagement, dont la volonté dominait tout l'être, l'artiste dont l'intelligence et le talent déconcertaient comme un étrange phénomène d'affinement cérébral et de force féminine.

Mais, plus tard, quand il n'y eut plus de gens autour d'elle, plus de gens pour la regarder, le masque tomba, découvrant une figure fripée, une figure dont tous les traits tremblaient, dont les yeux s'emplissaient de larmes. Seule, dans sa chambre, dans la grande pièce claire et rose, elle se déshabillait, ayant renvoyé sa domestique pour être plus libre, pour penser à l'aise, pour souffrir sans témoin, et elle sentait peu à peu que son courage l'abandonnait, que sa volonté se détendait, qu'elle n'en pouvait plus...

Sur b chemince, dans son cadre, était son portrait à lui. Vingt fois, elle s'approcha avec la tent.ition irrésistible de le prendre, de le regarder, de baiser follement cette image. Mais elle se raidit encore, elle se défendit de céder, et dans une lutte qu'elle soutenait contre elle-même, dans une lutte atroce qui la partageait, la secouait, convulsive, elle se répétait :

« Non, je ne veux pas!... je ne veux pas! »

Cependant, dans une glace, elle vit sa figure, sa figure souffrante et crispée. Elle eut un rire d'ironie qui l'éperonna, la fit se cabrer avec un défi à sa souffrance :

« Allons donc! il faut être forte, j'ai besoin de ma cervelle, moi ! »

Et malgré l'envie furieuse qui lui venait de se heurter la tête contre un meuble, de se détruire, d'en finir d'un coup, elle continua de se dévêtir lentement avec des gestes calmes. Puis, elle vint à la fenêtre, elle colla son front à la vitre, regarda la rue, la rue toute noire et déserte, piquée de points d'or, et elle resta là à regarder, à attendre, comme si elle espérait qu'il viendrait rôder sous sa fenêtre malgré lui, malgré sa résolution prise, malgré sa lettre. Alors, sans qu'elle en eût conscience, peutêtre, d'une voix tendre, d'une petite voix de

plainte, elle se mit à l'appeler doucement, à l'appeler comme on appelle Dieu quand ou croit, comme le naufragé appelle Li Vierge quand il se sent perdu...

Puisque c'était fini, puisqu'ils ne devaient plus s'aimer, plus se revoir, il fallait quitter pour toujours le coin, le nid qui les cachait, il fallait rendre les clefs à la femme qui en prenait soin. Jeanne se leva tôt, le cœur serré, le coeur gros comme une éponge que l'on presse et qui pleure. Elle sentait en lui, avec les battements plus rapides, comme des gouttes qui tombaient, comme quelque chose qui sanglotait dans du noir, dans du vide. Mais elle se raidit encore, elle se promit d'être courageuse et calme, de quitter cette petite maison où ils s'étaient aimés, comme si la cause qui la leur faisait abandonner était un départ, un voyage.

C'était là-bas, à Auteuil, un petit pavillon isolé, au fond d'une cour solitaire. Ils avaient loué là un étage où ils étaient tranquilles, où personne ne les devinait, où, ignorés de tous, loin du bruit, ils avaient été heureux deux années, deux années si courtes, si vite écoulées — une minute dans l'existence !

Jeanne prit les clefs chez la concierge et elle monta, très cr.îne. Mais, là-haut, toute

seule dans cet appartement vide où il restait des bouquets fanés, elle se sentit suffoquer. Les fenêtres étaient ouvertes sur une cour sablée, sur des arbres verts, et il entrait des mouches qui volaient dans les pièces. Elle ouvrit toutes les portes et vint s'accouder à une fenêtre, hésitant tout à coup à pénétrer dans la chambre, prise de peur, les jambes tremblantes, avec l'envie absurde de fuir... Elle se décida, pourtant; elle entra raide, comme si on la poussait. Sa figure était très pale et pas un de ses traits ne bougeait. Elle s'avança dans la pièce, vit que la pendule était arrêtée, et soudam se rappela que c'était elle-même qui l'avait arrêtée la dernière fois... Alors, elle s'assit, et elle resta là sans remuer, longtemps, une heure peut-être. Elle ne pensait plus, elle était inerte, hébétée, et son esprit ne pouvait parvenir à comprendre que c'était là... et puis, que c'était fini...

Il y avait du soleil dans la cour, et des chants d'oiseaux dans les arbres. Autour de Jeanne, les mouches bourdonnaient, importunes, et l'une d'elles vint se poser sur sa figure. Elle tressaillit et se leva. Maintenant, elle paraissait calme, elle semblait résolue. Elle vint ouvrir des tiroirs où s'entassaient des lettres, ses lettres à lui. Comme

68 UN TEXDRE

il y en avait de ces ligues d'amour! Quel paquet de tendresses! Un à un, elle relut ces billets, retrouva des phrases, des mots câlins qu'elle baisa sur le papier, au passage, et, quand elle eut fini, elle prit le tout d'une brassée, se baissa vers la cheminée et, bravement, l'y jeta. C'étaient ses joies, c'était son cœur, c'était tout ce qui restait de deux années de bonheur, et tout cela allait flamber, disparaître. Allons, au feu ! Vite une allumette, et la flamme monta, lécha le papier, l'entoura, pour l'engloutir; mais elle était si désespérément lente que Jeanne dut, avec les pincettes, activer son œuvre. Les feuillets se tordirent, se consumèrent, devinrent rouges, devinrent noirs ; il n'en resta plus bientôt qu'une poussière épaisse, qu'une poussière de deuil. Et elle demeura là, brusquement effrayée devant l'absolu, l'irréparable de cette destruction, si émue que les pincettes, dans sa main tremblante, tapotaient le parquet.

Pourtant, elle se releva encore, elle vint ouvrir d'autres meubles, déchira des petites boites, fit un paquet de petits bibelots, des rubans oubliés, un canif, du papier à lettres, un album. Tout fut prêt, il ne lui resta plus rien à faire : il fallait quitter ce lieu... Bien droite, elle gagna la porte, et ce fut plus fort qu'elle, avant de partir, elle se

retourna, jeta dans la chambre un long regard d'adieu. Alors, tout à coup, le paquet s'échappa de ses mains; elle revint sur ses pas, atteignit le lit où elle revoyait sa place, chancela, tomba agenouillée devant un fauteuil dont elle baisa follement les bras à l'endroit où ses mains se posaient ; et, à côté de la fenêtre où, toujours, dans le soleil, montaient des chants d'oiseaux, à côté de cette gaieté qui était comme une ironie à sa douleur, elle se mit à sangloter doucement, longtemps, comme une grande abandonnée...

Oh ! tous ceux qui la croyaient vaillante, qui la croyaient sans faiblesse, tous ceux qui l'admiraient comme une intelligente artiste. Oh! dans ce grand Paris, ce public qui venait l'applaudir le soir, ces inconnus qui l'attendaient à la porte du théâtre pour la regarder passer, tous ces gens qui l'enviaient, s'ils avaient pu la voir dans cette chambre vide, entendre ses sanglots, de quel étonnement et de quelle stupéfaction ils seraient restés frappés en la reconnaissant! A ce moment, elle pensa à cette foule devant laquelle il lui faudrait rattacher le masque, sourire, paraître en spectacle; elle pensa aux petits détails de la vie, à l'engrenage qui allait la reprendre, car il faudrait agir, manger, sortir, parler... Pauvre Jeanne, toute

endolorie, toute mutilée, que de courage elle dut avoir pour envisager tout cela, pour se redresser, réagir, se maitriser !

Machinalement, elle avait sonné et séché ses 5'eux de son mouchoir. La concierge se montra, une petite femme maigre, à l'air calme, au regard clair. Jeanne lui tendit les clefs sans un mot, et tout de suite cette femme comprit en voyant ses yeux rougis et le petit paquet à terre. Elle dit simplement :

« Madame a besoin d'être seule. »

Comme elle était triste, cette phrase! Estce qu'on ne la dit pas aux gens chez qui on vient d'enlever un mort? Jeanne en eut la sensation immédiate, et" elle resta une seconde saisie devant cette concierge qui devinait si bien qu'elle venait de mettre son cœur en bière.

Et elle se sauva comme une folle, gagna la rue, atteignit sa voiture, et là, à peine assise sur les coussins, pendant que les maisons commençaient à défiler à côté d'elle, elle se mit à parler tout haut, elle se promit de ne plus pleurer, de ne pas maudire, elle se jura qu'elle ne croirait plus maintenant, que plus jamais elle ne se laisserait aimer, plus jamais...

Elle était seule, dans le grand salon, assise sous la lumière d'une lampe dont le frêle abat-jour nimbait sa tête pâle de rousse. Elle était accoudée à une table et songeait.

Quand il entra, elle ne bougea pas, et il s'avança sans bruit sur le tapis qui amortissait son pas. Tout était silencieux dans l'appartement, et, par les portes entr'ouvertcs, des coins de pièces apparaissaient, des meubles blancs, des étoffes tendres, baignés

d'une douce lumière. Cette heure était exquise, et le recueillement de ces choses, la tranquillité un peu mélancolique de ce décor, tout semblait inviter à une causerie discrète, à ces chuchotements intimes qui rapprochent les têtes.

Jeanne se retourna, elle vit Clairain, et lui tendit la main.

« Vous avez bien fait de venir, dit-elle doucement, je m'ennuyais... »

Il s'assit près d'elle, sur un meuble bas, et la regarda. Ils ne dirent rien un instant, et Clairain la vit si songeuse, l'œil très vague, très perdu, avec un tel air de découragement et de lassitude, qu'il demanda :

« Vous souffrez, n'est-ce pas? »

Et comme elle restait muette, un sourire triste aux lèvres, il ajouta avec ferveur :

« Je voudrais tant vous voir heureuse, si vous saviez! »

La lampe les éclairait tous deux ; Tabatjour encerclait leur tête de son orbe de lumière. Jeanne regardait Clairain, elle le regardait mieux, plus longuement. 11 y eut une minute d'attente pendant laquelle ils se pénétraient, ils correspondaient mentalement, ils se devinaient.

Comme elle laissait retomber sa main, lui, pour parler, dit :

« Vous avez une main de petite fille, vous savez, une main de petite fille qui jcue dans le sable, de gamine espiègle qui touche à tout, et c'est drôle, cela entre parfaitement dans l'idée d'ensemble que je me suis faite de vous, car je vous connais tellement, je vous comprends si bien que rien ne m'étonne dans les petits détails que je vous découvre chaque jour... Votre être physique porte le reflet exact de votre être moral. »

Les fenêtres étaient entr'ouvertes. De l'air tiède entrait. Les roulements de voitures sur la rue de Rivoli semblaient plus sourds dans la nuit. Des Tuileries, montait l'odeur des fleurs épanouies au soleil de midi, la dernière senteur des fleurs prêtes à s'endormir, maintenant que le jardin était vide et qu'on n'y entendait nul bruit.

Mais Jeanne remarqua pour la première fois que Clairain était habillé de noir, elle demanda :

« Vous êtes en deuil?

— Non, dit-il.

— Alors, pourquoi portez-vous toujours des vêtements si sombres? »

Il eut un geste pour exprimer le peu d'importance qu'il attachait à ce détail. Mais elle insista :

« Si, je veux que vous preniez des cou-

leurs claires. Cela vous vieillit trop, ce vilain noir... Et puis, vous vous tenez toujours courbé, il f;xut vous tenir droit, ne pas perdre un pouce de votre taille, vous m'entendez? »

Il fut surpris qu'elle s'occupât de lui; le ton affectueux dont elle lui parlait était si inattendu qu'il s'approcha d'elle encore, mit la tête contre son bras, se faisant petit, et il dit tout bas :

« Je vous aime. »

Elle lui sourit, comme si elle l'approuvait. Des paroles venaient à ses lèvres, elle hésita à les dire; puis, résolue :

« Écoutez, Clairain ; je suis franche et loyale; je ne vous ai jamais encouragé, je n'ai jamais été coquette avec vous, eh bien ! écoutez, je crois que vous êtes sincère, que vous m'aimez, j'ai beaucoup réfléchi à cela, beaucoup... Maintenant, je vous dis : Travaillez, je ne veux pas être un obstacle dans votre vie, je veux que l'affection que vous avez pour moi vous donne de la force, du courage et du talent; soyez un ami tendre, sincère dévoué, et je sais une femme qui vous sera éternellement reconnaissante de l'avoir comprise, et qui vous assure déjà qu'elle vous aime comme une sœur, comme une grande sœur... »

Il resta la tête contre son bras, à la

regarder, très près. Ce qu'elle venait de lui dire le rendait heureux et il n'éprouvait pas le besoin de faire des phrases et des gestes, ses yeux disaient toute sa gratitude, et ils étaient humides, pleins de tendresse et de dévouement. Ce bras qu'il sentait contre sa joue sous le frêle tissu de soie de la manche, cette femme qui respirait près de lui et qui lui parlait doucement, cela le mettait dans une atmosphère de rêve, et il s'abandonnait délicieusement, comme s'il s'envolait, comme s'il changeait de vie, extasié.

Mais elle se leva, se reprenant tout de suite, le fit lever aussi, et lui mit sur la tête son chapeau.

« Maintenant, il faut vous en aller.

— Quand vous verrai-je r » demanda-t-il.

Elle le poussait dehors, lentement; elle répondit :

« Je ne sais pas... Je vous écrirai... »

Près de la porte, il s'arrêta, lui prit la main, implora :

« Je vous en prie, demain, ne me refusez pas... »

Elle réfléchit une minute, et l'air sérieux :

« Écoutez, j'irai au Bois à cinq heures. Trouvez-vous aux Acacias, devant le Tir aux Pigeons, je ferai arrêter. »

Et comme il partait, elle lui abandonna

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