‹ Un tendreChapitre 2 sur 9 · UN T E X D R E · texte numérisé non relu

UN T E X D R E

sa main qu'il baisa; puis, sur lui, la porte se referma très vite.

Un soleil de cinq heures pleuvait sur le Bois, sur les jolies découpures vertes, et le feuillage s'imprégnait de sa lumière et semblait s'égoutter comme une éponge trop emplie. Le gazon buvait lentement ces gouttes, pendant que couraient sur lui des frissons de plaisir qui rabattaient ses franges dorées. L'air était tiède, et il faisait délicieusement bon sous les acacias, le long de cette allée sablée, d'un jaune calme et clair, où l'ombre oblique des fûts traçait des lignes d'obstacles. Une odeur de fleurs mêlées, odeur indéfinie et comme lointaine, passait en légers souffles.

Clairain monta lentement vers le Tir aux Pigeons. Il était heureux à ce moment, si pleinement heureux qu'il lui semblait porter en lui la joie éparse de l'air, du ciel, du temps, des êtres. Ce soleil qu'il voyait partout, n'émanait-il pas de lui? -N'était-ce pas lui qui, prodigue, laissait aller aux autres le bonheur dont il était empli?

Elle allait venir, tout à l'heure elle serait là, et il revoyait son bon sourire de la veille, le geste qu'elle avait eu pour lui

tendre sa main qu'il avait baisée. Il se grisait de cette vision, forçait son esprit à retrouver les détails de sa physionomie, son regard, son air affectueux et tendre. Comme elle était jolie ainsi, toute simple, exquise d'abandon ! Maintenant qu'elle lui avait dit son secret, elle lui apparaissait plus femme, plus accessible, et de savoir qu'elle avait souffert, qu'elle souffrait encore, il entrait dans son amour pour elle quelque chose de très doux qui devait être de la pitié.

Il atteignit le grand abri qui s'élève devant la plaine, devant le Tir aux Pigeons. Une grande nappe d'ombre en tombait, et sur des chaises, sur des bancs, des gens étaient assis. La plaine, tout unie, leur faisait un fond vert, un fond de gazon joli et doux où le soleil éployait ses rayons légers et fins, pareils à l'éventail doré d'une grande chevelure blonde.

Clairain eut un coup d"œil pour ce tableau parisien.

En groupes, des jeunes filles causant discrètement avec de gentils gestes, étaient dans leurs fraîches toilettes comme de grandes fleurs viv.intes. Sur un banc, un soldat bâillait d'ennui, tandis que derrière lui, sur une chaise, un monsieur dont la chaussette de couleur vive apparaissait au-dessus de l'étroit

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soulier verni, avait, en observant une jeune femme en mauve arrêtée quelques pas plus loin, une physionomie immobile, un air artificiel, un air de chose peinte, de gravure découpée, de figure de musée.

Alors Clairain s'assit lui-même et regarda défiler les équipages. Le fleuve coulait ininterrompu, avec des éclats de lumières et de couleurs, çà et la, l'éclair d'une gourmette, la lueur d'un vernis, la tache vive d'une ombrelle, un coin de visage, un chapeau apparu. Une famille dans une tapissière semblait égarée là, dans ce défilé élégant; un gommeux maigre en un fiacre que trainait une sautillante haridelle à l'air d'araignée poussiéreuse, faisait une note comique; dans une Victoria, un gros monsieur riait tout seul. Et le fleuve coulait plus épais, plus compact, et dans l'espace, des sourires volaient, des saluts s'échangeaient, muets.

Parmi ces équipages, il chercha le cocher de Jeanne et il ne vit pas Rosel qui descendait de voiture et venait à lui. Ils étaient très amis à présent, et ils ne pouvaient se

rencontrer sans parler d'elle.

« Eh bien ! mon cher, qu'est-ce que vous faites là? Vous attendez quelqu'un? »

Il fut gêné, il répondit :

« Non, je suis venu fl.aner, rien ne

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m'amuse comme de regarder passer les gens. »

Rosel s'assit près de lui et sa main, gantée de blanc, le prit à lépaule familièrement.

« Dites donc, vous êtes bien empressé auprès de Jeanne depuis quelque temps. On ne voit plus que vous chez elle, dans sa loge. Tous mes compliments, mon cher. »

Il semblait s'installer là avec l'intention de ne pas le quitter. Clairain fit un efibrt pour sourire.

« Ce n'est pas comme vous, on ne vous y rencontre plus. »

Alors, l'autre se rapprocha avec un air confidentiel, pendant que ses gants blancs devenaient envahissants, s'accrochaient au bras de Clairain, à son épaule, au revers de sa veste, à ses boutons.

« Oh! moi, mon cher, je travaille, je travaille pour elle... Une pièce, une machine à grand spectacle où elle aura un rôle, vous verrez... Ah! on ne la connaît pas encore notre grande artiste, on ne sait pas tout ce qu'elle peut faire... C'est étonnant, mon cher, une souplesse et une intelligence, et un sens des moindres choses!... Une merveille!... L'avez-vous observée? C'est la femme dans son plein épanouissement, c'est la femme avec sa grâce féline, haïssable et adorable. Et savez-vous ce qui fait sa forcer

C'est qu'elle est tout entière à son théâtre, qu'elle lui donne toutes ses heures, toute sa vie. Pas le temps de penser à autre chose. Ainsi tenez, pour vous montrer comme tout le reste disparait pour elle; il lui arrive à chaque instant de me dire : « Viens demain « sans faute, nous sortirons. » Et quand j'arrive, elle s'étonne : « Qui est-ce qui t'a « dit de venir? » Elle a déjà oublié! »

Il s'interrompit pour saluer une femme qui passait. Elle lui sourit, s'arrêta. Alors, tout de suite, il serra la main de Clairain.

« \ous permettez, au revoir! »

Et il court à elle, la canne alerte, très gros, plein de santé et de gaieté, et Clairain les vit monter tous deux en voiture, prendre place dans le défilé; et il pensa, bien qu'au fond il ne l'enviât point : « II est heureux, ce gros homme ! . . . » •

Le temps passa, du monde se succédait sans cesse, et Jeanne n'apparaissait pas. 11 tira sa montre, la vit marquer six heures. Alors, il sentit l'ennui le gagner, il s'étonna qu'elle pût être si en retard. Une inquiétude le tortura, le fit se lever, nerveux, et se promener dans l'allée.

Ce fut ainsi jusqu'à six heures et demie. Elle ne venait toujours pas, et il se mit soudain à se rappeler les dernières paroles

de Rosel. Est-ce que cela ne s'adressait pas à lui ? Peut-être à ce moment riaient-ils tous deux de son attente vaine! Puis, il réagit, il s'affirma que ces hypothèses étaient absurdes; il se dit :

« Voj'ons, je ne suis pas raisonnable ! » Mais il restait tourmenté, angoissé, fiévreux.

Il se fit tard, sept heures. Maintenant les équipages s'espaçaient, filaient plus rapides dans le jour décroissant. Le soleil peu à peu disparaissait derrière les arbres qu'il dorait encore d'un reflet roux, les chaises se vidèrent, et sous l'abri, il ne resta plus que le soldat assis sur son banc, obstiné, les coudes sur ses genoux. Puis, avec les dernières voi-» tures, avec les derniers promeneurs qui quittaient le Bois, le soleil s'éteignit tout à fait, comme un lustre de théâtre après la représentation.

C'était fini, elle ne viendrait plus, et Clairain se sentit tout d'un coup si triste dans cette grande allée assombrie qu'une plainte d'enfant, une exclamation étonnée, quelque chose de naïf, de tendre, de navré, monta à ses lèvres :

« Elle n'est pas venue! »

Et tout s'en allait, il ne restait rien, et dans le grand silence qui s'épandait, dans le

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crépuscule qui envahissait ce décor tout à l'heure si gai, il répéta d'une voix d'enfant, affreusement poigne, sans force, tout petit, abandonné :

« Elle n'est pas venue ! Elle n'est pas venue ! »

Sa vieille bonne Mélanie s'étonnait. Depuis quelque temps, elle le trouvait tout changé, nerveux, triste, ne travaillant plus. Il lui parlait à peine et passait toutes ses aprèsmidi au dehors. Qu'est-ce donc qui le prenait? Ce matin, pendant qu'il mangeait très vite, elle l'examina tout en le servant, et le pli qu'elle vit sur son front commença de l'inquiéter. Lui, sans faire attention à elle, s'absorbait dans son assiette, et son

silence vidait la grande pièce habituellement emplie de son rire, de ses propos, des paroles familières qu'il avait pour cette vieille amie dont le tablier blanc allait et venait autour de la table, dont la bonne figure avait, pour veiller sur lui, des yeux de douceur et de protection.

Avant le dessert, Clairain posa sa serviette et se leva. Depuis une minute, Mélanie tournait sur elle-même, retenant à grand' peine une envie de le questionner. Quand elle vit que, sans rien dire, il allait gagner une autre pièce, elle se planta devant lui, et, tout d'un coup, elle éclata :

« Vous savez, si c'est à moi que vous en voulez, il faut le dire. Si vous croyez que je ne vous vois pas ruminer vos affaires tout seul ! Ça n'est pas naturel ces manigances. »

Il eut un sourire contraint, s'efforça de la rassurer :

« Mais je n'ai rien, je t'assure. Qu'est-ce que tu veux que j'aie? »

Son embarras était visible, malgré le ton tranquille de sa voix et l'air d'insouciance qu'il essayait de se donner. Une barbe de deux jours salissait ses joues, et sa figure en prenait un aspect négligé qui contrastait avec ses habitudes de soin presque coquet. Mélanie ne le quittait pas des yeux, elle ne bougea pas. lui barrant le chemin, décidée

à être brave, à tout lui faire dire, comme lorsqu'il était petit et qu'il lui cachait un chagrin.

»( Vous avez beau faire votre têtu, vous ne m'en ferez pas accroire. Bien sûr que vous avez quelque chose que vous cachez. Est-ce que vous resteriez des heures entières sans parler? Je vois bien votre figure peutêtre. Ah ! vous avez une bonne mine, vous pouvez le dire ! »

Il resta sans impatience; il dit seulement pour couper court :

« Ce n'est rien, un peu de fatigue...

Allons ! j'ai quelques courses à faire, je tâcherai d'être rentré de bonne heure. »

Mais elle ne s'écarta pas, elle demeura devant lui les bras retombés, à la fois surprise et peinée de le voir devenu grand cet enfant qu'elle avait élevé, devenu un homme qui lui échappait aujourd'hui, qui avait ses secrets dont elle n'était plus la confidente; et son regard avait une telle tendresse, qu'il fut touché, sur le point de faiblir; mais il se raidit, et il murmura :

« Puisque je te dis que tu te trompes. J'ai tout simplement mal dormi... Quelques affaires me préoccupent; cela est sans importance, d'ailleurs. »

Et lui prenant les mains, l'air enjoué, il la plaisanta comme autrefois :

« Ne t'inquicte pas, bonne Mélanie. je tâcherai de prendre garde aux voitures. »

Clairain, dehors, marcha vite, la tête baissée, voyant le sol s'avancer vers lui, puis disparaître sous ses pas, sans cesse. Maintenant, il ne se contenait plus et il parlait à demi-voix. Depuis deux jours, depuis qu'il Tavait attendue vainement à son rendez-vous, il n'avait pas revu Jeanne, et elle ne lui avait pas écrit. Ce silence lui était intolérable, et pourtant il résistait encore de toutes ses forces au désir de courir chez elle. Tout en marchant, il se disait :

« Je serai fort, je veux être fort! »

A quoi bon? N'était-ce pas en vain qu'il luttait de toute sa volonté raidie? Est-ce que désormais il n'était pas à elle, quoi qu'il fit, malgré lui, malgré ces mots qu'il répétait obstinément :

« Je serai fort, je veux être fort ! »

A côté de lui, des gens passaient, regardaient étonnés cet homme parler tout haut. Il s'en aperçut, fila plus vite contre les maisons, cherchant des rues désertes. Et tout ce qui l'étouflait, des paroles qu'il retenait, des paroles de fièvre lui vinrent à la bouche, coulèrent doucement, pendant qu'il allait toujours par les rues, comme s'il fuyait.

Pourquoi n'avait-elle pas pitié, puisqu'il

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souffrait; pourquoi l'oubliai t-ellc, puisqu'il l'aimait? Oh ! il avait résisté, il avait lutté!... Si elle savait comme c'est atroce, quand on s'appartient et qu'on a devant soi une vie de travail qui s'ouvre, et des espérances, et des ambitions, d'être pris tout d'un coup, de se voir arrêté en chemin, de sentir qu'on va perdre sa vigueur, son énergie, qu'un mal incurable vous guette, vous gagne, et que tout à l'heure vous souffrirez... Oh! quand on est orgueilleux, quand on se croit quelqu'un, qu'on méprise tout autour de soi, tout ce qui n'est pas travail et force, si elle savait comme il en coûte de s'avouer vaincu, de se dire : « Je ne suis plus rien, j'appartiens à quelqu'un, à un être, à une femme. » Oh ! comme c'est terrible de sentir que peu à peu tout ce qu'on a va vers cet être qui vous prend tout entier ; que mémoire, intelligence, pensées, cerveau, tout vous échappe; que muscles et nerfs et sang, rien n'est plus à soi, et qu'on n'est plus le maître de cacher ce qu'on souffre, et qu'on est faible, comme il était faible en ce moment !

Tl allait sans but, ne voyait rien autour de lui, et dans l'agitation de ses pensées, les paroles venaient, continuaient de venir et berçaient sa douleur, comme une prière.

Mais il s'arrêta, car il sentit qu'un bras se

posait doucement sur le sien, et il vit devant lui une figure amie qui le regardait avec compassion. Il balbutia :

« De Verles ! »

Et il ne trouva plus un mot, il resta muet, hébété. L'ami demanda :

« Tu as de la peine? »

Alors, brusquement, il se ressaisit, il retrouva une voix calme, répondit :

« Non, je n'ai rien, merci... Je suis seulement très nerveux, et je pensais tout haut... Et puis, c'est étrange — c'est ce soleil sans doute — voilà que mes yeux pleurent. Je n'ai jamais pu supporter la grande clarté. »

De Verles hocha la tête, incrédule. Il mit la main dans celle de Clairain, le regarda mieux, et presque bas :

« Ne me cache rien,... je sais ce que c'est, j'ai souffert aussi... »

Clairain tremblait de tous ses membres et sa figure, tous ses traits étaient pris d'un tic nerveux. Comme il ne disait rien, l'ami précisa :

« C'est une femme, n'est-ce pas? »

Alors il ne résista plus, il eut un hochement de tête, il avoua. Cela lui semblait bon de confesser sa souffrance et d'être consolé. De Verles ne lui demanda pas de détails, il murmura seulement :

« Mon pauvre vieux ! mon pauvre vieux ! »

Ils étaient arrêtés devant un square, et derrière les grilles dont l'ombre raj'ait leur figure, de petits chemins sablés coupaient les ilôts de gazon. Des enfants jouaient, faisaient des taches claires, des envolées, des fuites, un papillonnement de gaieté au milieu de ces choses. Tout respirait la douceur de vivre. Et Clairain se sentit entraîné par son ami; il céda, se laissa conduire, sans parler, sans force.

Ils traversèrent le jardin, tournèrent des rues. Clairain toujours se laissait guider. Puis de Verles s'arrêta devant un grand édifice qui ressemblait à une mairie; alors seulement il demanda :

« Où me mènes-tu ? »

La voix de l'ami se fit bonne, affectueuse :

« Je veux te montrer quelque chose. »

Et ils se trouvèrent devant une petite porte vêtue de cuir, qu'ils poussèrent. Et Clairain retira son chapeau, car ils étaient dans une église. Devant lui, des cierges brillaient, des fidèles priaient. Il resta là un peu surpris, saisi, et il ressentit dans ce silence, dans le recueillement de ces voûtes, un grand apaisement, comme une mystérieuse et infinie consolation. Une force instinctive le fît s'agenouiller. Il ne pensait

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plus, il ne priait pas; longtemps il demeura là. inconscient...

Clairain s'était dit : « C'est fini, je veux partir », et cette résolution le rendait fort. Il était sage en agissant ainsi ; il partait pour oublier, en homme qui a besoin de son intelligence et de son cerveau pour vivre.

Ce matin, dans le jour léger de son atelier, pendant que, dans la cuisine, Mélanie s'activait, il fermait des boîtes, nettoyait des pinceaux, rangeait des toiles, et il était presque gai, comme un malade qui va au grand air pour se guérir.

C'étaient, partout, aux murs blancs de l'atelier, de frais paysages qui chantaient doucement la tendre symphonie de leurs tons clairs. Ses croquis parisiens, ses silhouettes de gens, tout ce qu'il avait noté en flânant, en frôlant la vie bruyante des rues, était, depuis la veille, relégué dans ses cartons, et à leur place s'étalaient, à présent, ces fraîches visions de la belle campagne, ces petites toiles délicieuses qui semblaient là de petites fenêtres ouvertes sur un coin de nature, sur de l'air, du ciel, de Therbe et du feuillage. Et cela le réconfortait, il était repris au

charme simple de ces choses, il revivait déjà les heures passées dans ces décors souriants, ses souvenirs des cliamps, ce qu'il avait laissé de son âme lâ-ba^, aux dentelures des arbres, aux fleurs épanouies, aux petits chemins dorés de lumière...

Une poignée de pinceaux à la main, il se planta devant ses toiles, déclara :

« Ce que je vais travailler, maintenant! »

Et il marcha, vint regarder à la baie vitrée ce grand Paris grondant qui s'étendait sous son regard.

« Ah ! c'est bon de quitter ça, tout de même! »

Mais on frappait à la porte, et il se sentit tout d'un coup troublé, hésitant à venir ouvrir. On frappa de nouveau à petits coups discrets, et il ne bougea pas. Qui venait le déranger? Il avait besoin d'être seul pour rester brave devant une résolution prise, et il tremblait en pensant qu'une circonstance imprévue pouvait le faire faiblir au dernier moment. Cependant, la porte glissa doucement ; il y eut un bruit de pas, et, sous une tenture qu'elle relevait d'une main, Jeanne se montra. Sous l'ébouriffement des cheveux roux que coiffait une minuscule capote, elle souriait, s'amusant de la surprise de Clairain arrêté devant elle et pâli. Puis, comme il restait muet, elle dit :

« C'était entr'ouvert, je suis entrée. »

Elle s'avança, eut un coup d'œil pour tout voir d'ensemble, et elle approuva :

« Très gentil, ce petit désordre. »

Lui, machinalement, avait débarrassé un fauteuil pour qu'elle pût s'asseoir, car ses préparatifs de départ encombraient tous les meubles. Et il demanda, encore saisi, la gorge serrée :

« Vous êtes venue... pourquoi? »

Elle sourit, malicieuse.

« Ah! voilà! J'ai une de mes amies qui veut avoir son portiait par un artiste de talent ; je lui ai parlé de vous... Ça vous va? »

Il s'éloigna de quelques pas, revint vers elle. Ses lèvres tremblaient. Il éclata :

« Xe mentez pas ; vous êtes venue parce que vous saviez que je vous échappais, parce que vous vouliez m'empêcher de m'en aller, pour m'avoir l.\, pour me faire souffrir... Et tout ce que j'ai fait, l'efFort de volonté dépensé, s'anéantit ; vous êtes venue et vous me reprenez... »

Il s'enfiévrait, il parla plus vite, avec emportement, pendant qu'elle le regardait, souriante.

« Vous êtes venue pour essayer votre puissance sur moi, parce que vous savez que je suis sans force quand vous êtes là, que je suis une petite chose, un petit être... Vous

êtes venue pour rire de moi, du courage que j'avais en voulant partir. Vous êtes une méchante femme ! »

Elle ne se fâcha pas. Très calme et la voix douce, elle dit :

« Mais c'est cela, mon ami, c'est très bien, il faut partir... »

Ses yeux allaient aux petites toiles accrochées aux murs, à ces frais paj'sages où jouait maintenant un rayon de lumière.

Mais Clairain se planta devant elle, l'obligea à le regarder, lui. Il sentait bien qu'elle se moquait, qu'elle jouait avec son cœur, sûre de sa force, sûre qu'il était à elle, malgré ses résistances et ses révoltes. Et tout d'un coup, il eut un découragement d'homme vaincu qui se rend. Une boite s'ouvrait à terre, il la referma du pied, et comme il avait gardé à la main sa poignée de pinceaux, il les jeta dans l'atelier où ils s'éparpillèrent.

« Tenez, mes résolutions; tenez, mes projets de départ; tenez, mes pensées de travail, voilà ce que j'en fais. Ah ! vous pouvez bien rire de. moi, de mes colères d'enfant et de mes contorsions de pantin ; vous savez bien que vous me tenez là plus solidement, avec votre petite main, qu'avec toutes les entraves du monde. Est-ce que je suis capable' de vouloir; est-ce que j'ai du courage; est-ce

que je suis mon maître r Riez, allez, je suis bien ridicule et bien grotesque... Ah! ah! le travail, la campagne, la santé, est ce que cela existe pour moi? Qu'est-ce que ça me fait tout cela?...

— Vous avez tort », dit-elle simplement.

Et son sourire, à ce moment, était si bon, si indulgent, qu'il vint vers elle, s'assit à ses pieds, sur un coussin. Elle le regardait d'un œil maternel, pendant qu'il parlait :

« Jeanne, vous savez que je vous aime, que je vous aime follement, avec mes nerfs, avec ma fièvre. Je suis un malade, pardonnez-moi... Si vous saviez comme il m'en a coûté de vous dire que je vous aimais, de me l'avouer à moi-même!... J'allais, heureux de vivre, et vous m'avez fait malheureux, et je n'ai plus à présent une seule pensée qui ne soit à vous. Quand je suis seul, je vous revois, avec vos gestes, vos sourires, la figure que vous avez aux instants où vous êtes bonne pour moi. Vous êtes mon seul but, et je suis malade et je me consume parce que vous ne m'aimez pas. »

Sa voix était résignée, et il faisait de grands efforts, tant il était ému, pour avoir l'air calme. Il continua longtemps, pendant qu'elle l'écoutait, attendrie, heureuse.

Elle connaissait sa vie. Il avait vécu à l'écart, en laborieux que hantait la vision

de l'œuvre à faire, une œuvre qui le ferait grand, admiré. Il croyait que TefTort est tout, et qu'il suffit de travailler pour être heureux. Mais il l'avait trouvée sur sa route, et il s'était mis à douter. Elle était si belle, si intelligente, qu'il avait eu en la voyant la sensation d'autre chose d'inconnu, d'autre chose de beau et de grand, et que toute sa foi était allée vers elle. Il avait eu soif de bonheur, soif de cet inconnu, soif d'être heureux et d'être aimé pour vivre...

A mesure qu'il parlait, il la sentait faiblir. Mais comme si elle se défendait encore, comme si elle se refusait à se laisser gagner, elle lui dit très bas, d'une voix suppliante : « Taisez-vous, oh ! je vous en prie, » Au-dessus d'eux, la baie vitrée de l'atelier s'ouvrait en plein ciel, et des vélums écartés laissaient couler le bleu limpide qui tombait sur leurs têtes. Clairain tenait les bras de Jeanne; il s'approcha encore, voulut l'embrasser. Elle résista, et ils ne dirent rien. Mais comme il approchait toujours, fiévreux, ardent, elle serra les lèvres, elle murmura : « Non ! non ! » Et elle recula !a tête. Il était tout contre elle et son haleine l'effleurait. Brusquement, il lâcha ses bras, lui enserra le cou, l'attira tout à fait, et sur sa bouche, il posa la sienne. Elle répétait obstinément : « Non ! non ! » pendant qu'il la tenait de

toutes ses forces, fermait les yeux, buvait ce baiser d'amant, le premier...

Mais elle se dégagea, elle se leva, nerveuse, lui jetant ces mots à la figure :

« Vous êtes. fou!... Vous êtes fou!...

Vous êtes fou ! . . . »

Elle gagnait la porte, voulait partir. Il courut à elle, lui prit la main, l'implora :

« Pardonnez-moi, je suis fou. c'est vrai... Tenez, soyez méchante, faites-moi souffrir, je vous dirai merci... Injuriez-moi. humiliez-moi, et je vous aimerai encore et je vous aimerai toujours... Jeanne, si cela peut vous rendre heureuse de faire souffrir un être, si cela vous venge de ce que vous avez souffert sans doute, torturez-moi, tordez mon cœur, il est à vous, comme tout ce que j'ai, comme le battement de mes artères, de mon pouls, de mes tempes, de ma vie... »

Il lui embrassait la main avec fièvre, à petits baisers chauds qui tombaient comme des gouttes; et elle ne la retirait pas. elle l'écoutait. Il continua :

« Je serai sage, je serai raisonnable. Oh ! soyez bonne, Jeanne! Soyez bonne, ayez pitié... Vous ne savez pas toutes les heures que j'ai passées à vous appeler, à vous espérer vainement. Ah ! je mérite bien que vous m'aimiez un peu pour tout ce que vous m'avez déj'i apporté de misères et de tris-

tesses... Sans vous, je ne vois rien, les choses n'ont pas de lumière et je souffre d'être tout seul, de ne rien voir, de ne pas vivre... »

Elle le sentait près d'elle si sincère, si vibrant, et ses traits étaient si anxieux, ses yeux si pleins d'.ittente. qu'elle le regarda encore. Et ce fut elle qui fut vaincue. Elle hésita, ses lèvres remuèrent, puis soudain, dans un grand élan où elle se livrait toute :

« Et si je vous disais que je vous aime aussi ? »

Il resta une seconde tout bêle, tant cela était inattendu, inespéré. Puis sa figure s'illumina, ses mains glissèrent sur elle, la prirent à l'épaule, et très près, la voix grave, il parla :

« Je vous dirais : Que faut-il faire ? Vous me donnez ce qu'il y a de plus élevé et d'inaccessible dans la vie, vous me donnez le bonheur; vous êtes la plus belle et la plus grande des femmes, et je vais travailler, et je vais devenir grand pour vous mériter... »

Elle prit ses mains, tendit les bras, l'écartant un peu d'elle pour le voir tout entier; ils se contemplèrent ainsi. Et une question lui vint, une question de petite fille heureuse de donner :

« Alors, vrai, ça vous fait plaisir? »

Au milieu de cet atelier en désordre, de ces choses éparses, debout, dans la claire

matinée, ils se souriaient. Et tous ces frais paysages accrochés aux murs, ces petites fenêtres ouvertes sur la nature, mettaient une poésie autour d'eux, la poésie tendre des verts ensoleillés. Clairain mit sa tête sur l'épaule de Jeanne, contre son cou, et il lui parla doucement, à Toreille :

« On travaille trente ans pour faire une œuvre, pour atteindre au but. Moi, je n'ai pas travaillé et je touche au but... Il y a, dans la vie, je ne sais quoi d'ignoré, d'inconnu, que l'on poursuit d'instinct et que souvent on n'atteint jamais; ce quelque chose est venu pour moi. Merci, oh! merci! Soyez méchante demain, toujours, merci pour cette minute de joie, la seule, la première, merci ! »

Il ne trouva plus rien à dire. Les mots étaient inutiles et le silence délicieux. Il s'abandonnait comme l'on s'endort, doucement roulé par les vagues imaginaires, doucement bercé par l'océan du rêve. Alors, Jeanne prit sa tète à deux mains, la tint immobile devant elle. Elle n'eut pas une parole. D'un mouvement exquis en sa simplicité, elle se pencha, lui embrassa les lèvres.

Et elle se sauva légère, et il la suivit des yeux, et il resta là, bien qu'elle fût partie, longtemps, la porte ouverte, à lui envoyer des baisers...

Depuis la veille, depuis qu'elle lui avait dit qu'elle l'aimait, Clairain sentait de l'air en lui, il était léger et il se grisait de lumière. Maintenant les rues lui semblaient belles et les passants sympatliiques, il devenait fort, capable de travail, capable de s'élever, de grandir, puisqu'il était heureux, puisqu'il vivait enfin.

C'était dimanche. Il s'attarda dans les Tuileries à regarder jouer les enfants. Les

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chaises, les bancs se peuplaient; toute une foule s'épandait autour du bassin où glissaient de frêles bateaux à voiles, autour du Guignol où s'éga5'aicnt les gamins, sous les voûtes vertes des arbres, parmi les marbres blancs, parmi les fleurs, parmi les orangers; et Clairain, qui n'aimait pas le monde du dimanche, avec ses vêtements inaccoutumés, son air d'ennui, sa peur de se salir, ne voyait aujourd'hui que des figures heureuses, des gens très simples, goûtant, au soleil,. le bien-être du repos.

Il arriva chez Jeanne vers deux heures, et quand la domestique lui dit que « Madame avait défendu sa porte à tout le monde, qu'elle n'y était que pour Monsieur », il eut une satisfaction un peu puérile, il s'enorgueillit intérieurement, comme si, déjà, elle était à lui, conquise.

Il entra. Jeanne, à une petite table, écrivait. Elle le regarda venir à elle, lui tendit la main, et, tout de suite, ils se tutoyèrent :

« Tu vois, dit -elle, j'écris quelques lettres. »

Il se pencha vers elle, il lut par dessus son épaule, et leurs figures se frôlaient. Elle, continuait d'écrire, sentant tout près son souffle, son regard. Il ne dirent rien, et Clairain releva un peu la tête, contempla sa nuque, qu'elle lui tendait, sa nuque

blanche où couraient de follets cheveux roux, et il s'approcha vers ce coin de chair offerte, y mit ses lèvres doucement, un baiser. Jeanne frissonna toute, et elle murmura très bas, comme consentante :

« Sois sage. »

Alors, il se sentit tout gamin, avec des envies de gambades, des idées de folies dans ce salon, à côté de cette femme qui voulait bien l'aimer, le faire heureux, si heureux qu'il s'en étonnait, qu'il y croyait à peine, qu'il ne pouvait s'expliquer... Il lui dit à l'oreille :

« Tu es belle. »

Et, pour la laisser achever d'écrire, comme un ami discret, il alla s'asseoir à l'écart où il resta à la regarder, à attendre. Le silence était parfait ; on entendait seulement le grincement de la plume courant, rapide, sur le papier. Mais Jeanne se leva.

« Veux-tu sonner? le bouton est près de toi. »

A la femme de chambre qui entra, elle remit quelques lettres pour la poste. Puis, la porte refermée, elle vint s'asseoir près de Clairain, s'installa commodément sur les coussins, lui sourit.

« Maintenant, nous sommes seuls. »

Dans la maison commençait un air de piano, une valse entraînante, une pluie de

notes que d'invisibles doigts semaient sur un clavier au son clair et doux, et cela un peu éteint, un peu voilé par Téloignement, arrivait délicieusement à eux, berçant leur oreille. Il y avait à la fenêtre du soleil que de minces rideaux tamisaient, transformaient en lueurs roses; il y avait de l'animation dans la rue, de la joie dans le grand jardin tout vert. Et ils se sentaient isolés tous deux, là. à côté de ce mouvement, de cette vie. et Clairain parlait à Jeanne comme s'il était un petit enfant, avec des mots naïfs, et elle récoutait sans rien dire.

« Si tu savais comme je suis heureux depuis hier, comme il y a du bonheur pour moi à vivre, maintenant!... Je me dis : « C'est moi qu'elle a choisi », et je me répète cela continuellement, sans m'y habituer. Quand j'y pense ! Tu as autour de toi ce que Paris compte de cerveaux, d'hommes supérieurs, tu as les bellâtres, tu as les délicats, ceux qui sont très riches et ceux qui sont célèbres, et c'est moi que tu choisis, moi qui ne suis rien, moi... Oh! que tu es bonne et que je t'aime!... »

Renversée sur ses coussins, alanguie, elle l'écoutait, et ses yeux étaient clos à demi. Clairain se laissa glisser à ses genoux et d'une voix câline :

« Je t'adore, tu sais! »

Elle ouvrit les yeux, le vit à terre et montra une figure sérieuse :

a Veux-tu te tenir, veux-tu être sage? Estce que tu es fou! Si l'on entrait... »

Il sourit, incrédule :

« Puisque la femme de chambre est sortie.

— Et à l'office, est-ce qu'il n'y a pas du monde, est-ce que les portes ne sont pas ouvertes, est-ce que les gens ne peuvent pas entrer à toute minute? »

Alors, il se releva, recula de quelques pas, eut un grand geste de théâtre, et l'air comique :

« Eh bien ! je m'écrierais comme ça : « La voilà bien notre scène du 4, la voilà « bien! »

Il était si drôle ainsi qu'elle en rit.

« duel gosse ! « fit-elle.

Ils restèrent une minute sans parler. Lui regardait des photographies d'elle sur la cheminée. C'était, dans la maison, le même air de piano, la même valse qui continuait, précipitant ses notes, déroulant son motif entraînant, près de finir. Il demanda :

« A quoi penses-tu ? »

Elle dit :

« Je ne sais pas. »

Il s'approcha, s'accouda au dos de son fauteuil, et doucement, à l'oreille, avec un accent très tendre et suppliant :

« Je te veux. »

Le piano se tut à ce moment, et le silence grandit, sembla ouvrir un vide autour d'eux. Jeanne hocha la tète, eut aux lèvres un sourire énigmatique.

« Jamais. «

Il insista, inquiet :

« Pourquoi ?

— Parce que... »

Son sourire indéfinissable persistait, et Clairain la sentit tout d'un coup loin de lui, comme si. dans l'air, une de ces mystérieuses influences qui nous effleurent et uous traversent, venait, en ébranlant ses nerfs, de changer son état d'esprit. Alors il fut tout triste, sa joie tombait maintenant qu'elle se reprenait, et il était si impressionnable que sa figure s'altéra.

Pourquoi le faisait-elle souff'rir? Elle s'amusait de lui comme d'un jouet, et dans ses petites mains, il était étiré en tous sens. Elle ne savait donc pas qu'un cœur- d'homme c'est fragile, et que les jouets ça se casse vite!... Elle ne voyait donc pas que chaque jour elle lui enlevait encore un peu de son courage, de sa force, et qu'il se fanait, et qu'il s'en allait...

Elle, cependant, restait muette, en sa pose alanguie, la tête sur les coussins, et le res^ard calme. Pensait-elle à lui. seulement?

Se souciait-elle de lui? Oh! il savait bien qu'elle était une égoïste, qu'elle le faisait souffrir pour se distraire. Ce qu'elle voulait, ce dont elle avait besoin, c'était de voir souffrir, ayant cette cruauté des petits mauvais sujets qui tuent les insectes, martyrisent les bétes pour la joie de donner la douleur, de s'en repaître les yeux.

Et il parla, et dans sa voix ardente, dans ses mots entrechoqués, reparut le petit garçon d'autrefois, le garçon gâté que les contrariétés rendaient malade et qui passait soudain du rire bruyant aux crises nerveuses :

« Pourquoi me fais-tu du mal? Pourquoi m'as-tu pris?... Je te jure que, si tu étais bonne, je redeviendrais un homme, je retravaillerais, et que tu serais contente de moi... Ne me rends pas malheureux, puisque je t'aime tant! »

Alors, elle se releva un peu, eut un mouvement souple pour se rapprocher de lui, et, la tête près de la sienne, elle le regarda avec des yeux bons, elle lui dit doucement :

« Et qu'est-ce qu'il faut que je fasse? »

Très bas, il supplia :

« Aime-moi... »

Et elle lui prit la main, la porta à sa bouche, l'effleura d'un baiser, et sa voix

tendre, exquisement tendre, le consola : « Mais oui, je t'aime,... seulement, attends... »

Comme tous ceux qui se laissent griser par leurs nerfs, âme sensible, nature ardente, Clairain aimait sans mesure, dans une fièvre de passion où sa volonté chancelait, et c'était un amoureux plein de maladresses et d'imprudences.

Ce laborieux qui, à vingt-deux ans, était fier de son cœur libre, ignorant cette force mystérieuse qui rapproche deux êtres, fait qu'ils sont heureux ensemble, et malheureux éloignés, ignorant l'amour et le méprisant un peu, était forcément incomplet puisque sa sérénité venait de son ignorance. La vie lui apparaissait alors comme une claire route, au matin, quand la lumière est fraîche et l'herbe trempée de rosée, comme une route où chaque jour on doit fournir son étape en labeur.

Mais le jour où, pris à son tour, subissant l'action irrésistible de cette force dont il se riait autrefois, il s'était trouvé rapproché de Jeanne, avec le besoin de la voir, de s'emplir les yeux de ses gestes, de ses mines, de l'entendre, penché sur

elle comme un homme altéré sur une fontaine, ce jour-là, il s'était mis à aimer violemment, avec des caprices, des mobilités d'humeurs, des périodes de raison et des crises d'enfantillage, des joies et des peines inexplicables. Dés lors, ses nerfs que jusqu'ici il avait conduits sagement, dans un but logique de travail, échappèrent à sa volonté, et il devint comme le cocher dont l'attelage est emballé, ei qui garde les guides en main, impuissant et stupide.

Dans sa sensibilité maladive, il se mit à souffrir d'un rien, d'un sourire ironique d'elle, de son air indifférent, de sa poignée de main trop froide, et. sans cause, continuellement, sa jalousie s'exaspéra. 11 avait des colères de butor et des câlineries d'enfant, des brutalités et des tendresses, et il était malheureux de se contenir, de ne pouvoir aimer franchement, au grand jour, de toutes ces réserves, de toutes ces ruses, de toute cette comédie qu'il devait jouer, chaque jour, à chaque heure. Mais ce qui le faisait le plus souffrir, c'est qu'il comprenait qu'il se rendait insupportable à la longue. Elle lui avait dit : « Fais-toi aimer » et il avait peur qu'elle ne se détachât de lui, il avait peur de la perdre au lieu de la conquérir, et cela l'angoissait, le

rendait encore plus maladroit, encore plus enfant.

Jeanne était inclinée vers lui par une sorte d'attirance tendre. Elle sentait si chaud près d'elle cet amour tout neuf, qu'elle commençait à l'aimer un peu ce Clairain. tout blond avec sa figure douce de fille. Il était si petit à côté d'elle qu'il ne la gênait pas, et elle semblait une grande sœur, ayant des indulgences, le faisant travailler, heureuse de le voir intelligent, de lui découvrir du talent, échafaudant peut-être des rêves d'avenir.

Ils s'écrivaient quelquefois :

Un petit bleu » :

Pourquoi n es-tu pas venue? Il est six heures et déjà je ne suis plus raisonnable. Ne me quitte pas, oh! ne m'abandonne pas. Attends, tu verras, je travaillerai, je te mériterai, mais ne t'en va pas ; moi, je n'ai plus rien, et que m'importe tout sans toi !

Je ne viendrai pas t' ennuyer, ce soir ; si tu savais quel courage il me faut pour cela! Demain, ccris-moi, écris-moi si tu es bonne. Je serai chc:;^ moi toute la journée. Et je travail-

lerai, je le le promets, mais ma pauvre cervelle est lien malade!

Clairaix.

Sur une feuille déchirée d'album » :

Comme c'est bon de faire souffrir un être, lentement, graduellement, de prendre un cœur et de le tordre, de le tordre comme une petite bestiole que l'on a blessée et qui ne meurt pas asse:^ vite. Oh! comme c'est bien féminin de torturer l'homme qui vous aime, de pressurer sa cervelle pour en faire égoutter toutes les pensées, toute la vie, de jouer sur ses nerfs comme sur les cordes d'une guitare, et d'écouter, pâmée, la musique de sa plainte!

Comme c'est délicieusement cruel de jeter pincée à pincée dans un crâne ce je ne sais quoi de mystérieusement atroce qui Vangoisse, qui le trouble, qui le mine, qui le fera sauter tout à l'heure comme le couvercle d'une boite, comme un bouchon de Champagne!

Toute la journée, j'ai attendu une lettre, quelque chose, l'indice d'une pensée. Et dans l'atelier vide, il faisait froid et c était affreusement triste. Pas un met de toi, rien. Oh! quelle impression de néant, et comme j'ai souffert !

Ilb UN TENDRE

Eh bien, torture- moi, fais-moi souffrir, prends-moi tout l'être pour en jouer, pour ton plaisir, et je suis sans haine. . Je m'en vais lentement, je me détraque, je nie dèsèquilihre ; mais je te dis : merci ; je te dis : encore; je te dis : je t'aime...

Clairain.

« Un petit bleu » :

Jeudi

Suis fâchée, désolée, tu ne dois pas m'en vouloir, te donnerai das explications.

Travaille bien, je veux que la grande affection que tu as pour moi soit bienfaisante en tout, qu'elle te donne du courage, de la facilité à travailler, sans cela, je croirais que je porte malheur !

Et sois raisonnable surtout, et je te serai très reconnaissante, ami. Tu sais, j'ai une idée de tableau pour toi, oii je poserai moi-même, sérieusement ! T'expliquerai cela.

Quand te verrai -j cl

Veux-tu venir ce soir, à minuit, au théâtre? Nous partirons ensemble à pied, et nous causerons.

Mille amitiés.

JHANXE.

UN TEXDRE IJJ

« Sur une feuille déchirée d'album

Pense à moi, amie, pou?- que j'aie du courage, pour que je sois raisonnable. Tant de choses nous séparent, qu'il me faut avoir confiance^ qu'il me faut beaucoup croire en toi pour être sage et pour attendre... Si tu savais comme tout ce qui n'est pas toi m'importe peu! Ce sont tes gestes, les sourires, le frôlement de ta main, de ta robe, ces toutes petites choses, ces tout petits détails qui seuls emplissent ma mémoire et me font heureux lorsque je suis loin de toi, oh! heureux comme je m'étonne de l'être!

Amie, tu étais si belle, cette après-midi, toute pâle dans ton peignoir blanc, étendue et sommeillante, belle comme une grande fleur pure, si jolie et si calme, que je te regardais en silence, extasié, comme on regarde ce qui est beau, comme on admire la chose rêvée et lointaine, la cljose idéale et inaccessible, comme on regarde, content, dans l'air doux et léger, un clair paysage... Et puis, tu as ouvert les yeux, et c'était tout de suite de la vie épandue, de la vie tentante et sereine, c'était l'épanouissement de la grande fieur pure, c'était comme un cours d'eau limpide, tin pur ruisseau entrevu soudain dans le paysage clair.

Et viainicnant que tu n'es plus là, je te revois encore ainsi, je te revois nettement, et je t'aime de toutes mes forces, comme on aime le bonheur, comme tout au monde.

Clairaix.

P. -S. — Ecris-moi, dis.

« Sur une carte de visite »

Travaille.

Jeanne.

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