UN' T E K D R E
polka; des couples s'enlacèrent et des gens firent cercle pour les regarder danser.
Clairain, mécontent de lui. se promena dans la foule : « Suis-je maladroit, se disait-il. Qu'est-ce que j'ai donc à ne faire ainsi que des sottises ! » C'était trop bête, à la fin, il allait s'excuser lorsqu'il se retrouverait devant elle, car elle était jolie, cette femme et elle semblait douce. Mais comme il la cherchait, il la revit au bras d'un monsieur, et cela accrut son regret de l'avoir laissée partir.
C'était, à côté de lui, le défilé des mêmes filles qu'on rencontre immuablement dans tous les lieux de plaisir, des mêmes filles au même professionnel sourire, sur lesquelles son regard passait vite sans se fixer. « Je m'ennuie ici, se dit-il. Comme ces visages sont stupides!... Mais tiens!... » Et il se retourna vers une petite femme vive et alerte dont il reconnaissait le masque expressif et éveillé de voyou parisien.
N'était-ce pas celle qui l'avait abordé le soir où il était venu là avec Jeanne, celle que Rosel avait invitée à danser? Elle avait aujourd'hui un léger corsage de soie rose, une sorte de blouse serrée à la taille où les seins libres tendaient leurs pointes, et, de lui découvrir ce buste souple et jeune, il demeura surpris et charmé.
Elle faisait à l'inverse de lui le tour du bal; ils se retrouvèrent côte à côte, et ses yeux, encore, la suivirent. En marchant, elle cambrait son petit torse, et les seins, sous la frêle soie, avaient un joli jaillissement qui était très sensuel. Il y avait sur son passage des hommes dont les mains hardies s'aventuraient, et qui prenaient des airs approbateurs de gourmets. « Si je lui parlais? » se demanda Clairain. Et désormais il sembla qu'un malin hasard la lui mit sous les yeux à chaque pas. Il la rencontrait partout, et la tentation qu'il avait de l'aborder grandissait. « Allons, cette fois je l'arrête, c'est décidé! » Une semblable résolution, quand elle est impérieuse, s'accompagne généralement chez certains êtres ner\-eux et impressionnables d'une timidité immédiate. Explique qui pourra cette bizarrerie, il aurait pu aborder avec la plus grande aisance toutes les femmes qui se trouvaient dans ce bal à l'exception d'elle, d'elle seule, par cette raison même qu'il la désirait. A ce moment, il l'aperçut, s'avança vers elle.
« Voulez - vous me permettre , made moiselle, de vous offrir des fleurs? «
La bouquetière passait près d'eux ; elle tendait ses bouquets. Mais le petit museau drôle eut une moue de refus.
264 ex TENDRE
« Non, j'aime mieux que vous m'achetiez un machin qui claque. »
Elle désignait ainsi un de ces petits triangles de carton dont une poche intérieure, dans un mouvement sec qu'on leur imprime, se retourne avec bruit. Elle l'eut aussitôt. Dès lors la conversation s'engagea entre eux. Oh ! ce dialogue ingénu de collégien et de pensionnaire! Intelligente, au fond, elle avait compris le léger embarras où le mettaient ces préliminaires, l'insignifiance aimable des premiers propos à tenir, et elle avait pris le ton. Peut-être fut-elle frappée du contraste qu'offraient ses façons avec celles très libres et très f;imilières de ces gens dont les mains hardies la palpaient au passage, et lui sut-elle gré intérieurement de la traiter avec ces égards inusités? Toujours est-il qu'elle sut rester dans ce ton qu'il avait donné à leur causerie, et qu'une fois sa gêne tombée, il dut y rester luimême, pour ne pas détruire le charme qu'elle y trouvait. Est-ce que dans réchauffement de ce bal, parmi cette foule où le tutoiement est accepté et la licence familière, elle ne goûtait pas délicieusement par l'éveil d'une poésie restée intacte en son âme fanée, l'illusion qu'il lui donnait pour un instant d'être une autre petite personne à l'âme fraîche, à qui l'on dit « vous »
timidemeiu? Déjà elle n'avait plus sa mine éveillée de Montmartroise, de voyou parisien, et son corps désirable ne cambrait plus le torse pour s'offrir; elle semblait à présent, avec ses yeux tristes et doux, sa pose devenue chaste, une petite brebis égarée dans un troupeau de boucs. On l'appelait Cigale; Clairain trouva le surnom joli. Ce qu'ils disaient était gentil et tendre. A coté d'eux des filles qui passaient regardaient Cigale en souriant.
Il l'emmena souper. Oh ! son attitude simple devant cette nappe blanche dans un coin de restaurant où ils étaient isolés! Assis sur une même banquette, ils se serraient l'un contre l'autre et le mirage continuait. Il lui dit qu'il la connaissait depuis longtemps :
« Un soir vous m'avez demandé l'heure, et nous avons causé quelques instants ; vous ne vous souvenez pas?
— Non », dit-elle.
Ce petit détail rappelé n'était-ce pas touchant? Il semblait un amoureux devant cette petite danseuse. Elle mangeait avec des gestes menus, il la servait avec prévenance, et chaque fois que leurs yeux se rencontraient, il la sentait si heureuse pour un soir de n'être pas traitée en fille qu'on marchande, si heureuse de ces attentions, de ces soins,
qu'il ne sourit même pas quand elle lui dit :
« Il est tard, vous me reconduisez, dites? »
Et ajouta :
« Je rentre chez mon père. »
En même temps son regard inquiet le suppliait de ne pas rompre le charme, de lui laisser jusqu'au bout son rôle, ce rôle où elle se trouvait si bien. Et il fut à la lois amusé et attendri.
Plus tard, dans le fiacre qui les emportait, elle lui prit le bras, l'attira vers elle, dans le coin où elle était blottie, sur son épaule elle s'appuya avec une grâce d'abandon qui était très naturelle. Elle était toute confiante, sûre maintenant qu'il lui ferait complète cette charité de tendresse.
« Nous nous reverrons, dit-elle. Nous serons amis, d'abord. »
Amis d'abord! N'était-ce pas aussi touchant que sa phrase à lui de tout à l'heure? En disant cela, sa tête s'était relevée ; elle posa ses lèvres sur son front, longuement. Et il pensait, telle était la magie de l'illusion qu'il avait créée, il pensait que peutêtre elle s'imaginait réellement rentrer chez son père, prenait une autre âme correspondante à cette fiction, il pensait à l'intérieur où elle allait pénétrer après l'avoir quitté, au petit homme qui l'attendait, à cette sen-
sation de navrement qu'elle éprouverait là, montée dans un rêve, puis, la porte ouverte, la réalité apparue; il pensait qu'elle apporterait à ce petit homme le visage de vierge aux yeux tristes qu'elle avait à ce moment, qu'elle lui tendrait ses mêmes lèvres au baiser timide. « Va, se disait-il, va, petite Cigale, rafraîchie par cette minute pure où tu as voleté oiselet, au-dessus des dégoûts et des tristesses de ton sort, je te garderai, moi, un souvenir très doux et plein de gratitude pour cet instant où tu as été candide, où ta petite main chaude, en serrant la mienne, m'a fait éprouver un trouble charmant, comme si tu étais vraiment l'être pur, ignorant, ingénu, dont tu prenais l'apparence... »
Il revit Cigale.
Durant une semaine, il vint assidûment au Moulin-Rouge. Ils se retrouvaient là, entre deux danses, allaient s'asseoir un peu à l'écart du bal, à une table où elle se faisait ser^-ir des consommations très chères, contente de montrer au garçon qu'elle avait un « ami » et que cet ami ne regardait pas à la dépense. Clairain était plein d'indulgence en découvrant peu à peu la petite
rouée qu'elle était au fond. Car l'ingénue d'une minute avait fait place au voyou drôle, petite fleur de vice dont on savoure une minute le charme pervers. Elle mentait avec un aplomb imperturbable, et il l'écoutait mentir avec le plus grand sérieux. Quand elle lui contait son histoire, l'éternelle histoire de toutes les filles qui ont été des femmes à la mode et ont gaspillé follement une fortune, il perçait à jour son intention de l'éblouir par le récit de ses imaginaires prodigalités ; il regardait son masque faubourien dont l'expression canaille s'accentuait quand elle causait avec animation, il observait sa façon gauche de tenir un verre, sa pose, ses imperfections de langage, et il ne parvenait pas à se la représenter ainsi dans un décor de luxe, sortant du tub le matin, la peau fraîche, essuyée par une femme de chambre, déjeunant à une table chargée de fleurs, couchant dans des draps parés de dentelles, mais bien mieux évoluant sous les girandoles d'un bai public, habitant un étroit logement au fond de quelque cité ouvrière, allant en cheveux faire ses provisions, grandie au milieu d'une bande de galopins vicieux qui lui ressemblaient. Son récit, d'ailleurs, manquait d'habileté, cousu de gros fil, semé de grossières contradictions. « Allons, se disait-il^
UN TEND Rf. 27:;
mauvaise cabotine, tu rates ton effet ! .> Elle n'était vraiment adroite que lorsqu'elle lui soutirait des sous, des pièces blanches, toute k monnaie de son gousset, ayant toujours d'excellents prétextes très subtilement inventés. Jamais il ne put la quitter sans lui avoir rempli les poches de cigarettes qu'elle prétendait fumer, mais qu'il devinait si bien destinées au petit homme!...
Dès les premiers jours, il avait été entendu qu'elle lui poserait des croquis pour le tableau dont il avait l'idée. Il comptait en pousser très vivement l'exécution. Mais aux rendezvous donnés, elle ne vint pas, sans enthousiasme à l'idée de rester immobile pendant qu'il travaillerait; et ils n'en reparlèrent plus. Maintenant, il passait ses journées inactif, se levant tard, rêvassant dans l'atelier, sans sortir. Quelques dessins qu'un journal illustré lui commanda furent, durant une semaine, sa seule occupation.
Cette petite aventure avec Cigale ne pouvait pas durer, il le comprenait. Aujourd'hui elle le distrayait ; demain il serait las. Comme elle devait le trouver nigaud ! Cette pensée. qu'ils jouaient chacun un rôle, le divertissait; il lui semblait qu'il apprenait à connaître la femme et à la mépriser en démontant pièce par pièce les ruses de celle-ci.
Un soir, il la vit venir à lui, l'air bouleversé :
(' Sais-tu ce qu'ils m'ont fait ici? Ils m'ont mise à quatre francs, au lieu de cinq francs que j'avais par soirée. Ils trouvent que je ne suis pas assez bien habillée.
Il la regarda. Elle avait une petite robe noire toute fripée qui lui étriquait les épaules. Ce n'était plus la petite femme au costume de soie rose, la joyeuse Cigale des soirs de fête, mais comme une copie d'elle, une charge en grisaille qui était à la fois comique et pitoyable ; la figure pâlotte et tirée était marquée aux pommettes de deux taches roses si nettes qu'elles semblaient factices, figure de clown triste, masque de pierrot chétif au regard humble. Comme il semblait apitoyé, elle raconta :
« Ah ! c'est la guigne, bien sûr, et la guigne, moi, ça me rend timide, tellement que je bois pour me donner de l'aplomb... Tiens, ce tantôt, j'ai couru pour un engagement sans même avoir trois sous pour prendre le tramway. Quand je suis rentrée, j'étais en retard, papa m'a dit : « T'as diné ? « — Oui, que j'ai fait, parce qu'il ne restait « que peu de chose et qu'il n'avait pas fini. « Oui, mais je prendrai bien tout de même « un peu de vin. » Et j'ai fait la trempette. »
Il l'ccoutait. nullement attendri, certain
qu'elle lui mentait comme d'habitude. Pourtant, il tira de son porte-monnaie une petite pièce d'or qu'il lui mit discrètement dans la main.
« Laisse-moi t'obliger... en camarad(î. »
Mais elle refusa.
<' Tu es bien gentil, je te remercie, mais tu comprends, je ne peux rien faire avec ça ; il me faudrait une robe... Pense donc, si tu pouvais, ce que ça me rendrait service!...
— Tu auras ta robe, » dit-il.
Et il vit sa figure s'éclairer d'un indéfinissable sourire qui pouvait passer pour une expression de gratitude, et qui n'était que l'apparente joie d'avoir réussi dans sa petite comédie.
« Seulement, ajouta-t-il, avec une mine sérieuse, seulement il est bien entendu que je ne crois pas un mot de tout ce que tu viens de me dire, et que si tu as ta robe, c'est parce que tu l'as bien gagnée en débitant à merveille ton petit boniment. »
C'était la première fois qu'il lui parlait ainsi, révélant sa clairvoyance; elle en demeura toute saisie et bégayante :
« Tu ne me crois pas, tu ne me crois pas à présent?... Si tu te moques de moi, il faut le dire. »
Il haussa les épaules ennuyé, et elle repartit très fâchée :
276 UN TEXDRE
« Ah! bien vrai, si c'est pour te payer ma tête, que tu viens ici. faut que tu t'ennuies joliment où tu perches. Moi, je n'ai pas l'instruction que tu as, mais je t'en remontrerai tout de même pour le savoirvivre. Mets ça dans ton sac, mon petit. Et puis en voilà assez, j'ai pas l'habitude qu'on m'achète ! »
Et elle le planta l.i, toute secouée de colère. Clairain, resté impassible, la vit traverser le bal.
« Est-elle sotte! murmura-t-il, est-elle sotte! »
Il pensa : « Elle croit que je vais courir après elle; elle se trompe bien. » Puis, avec résolution : « Et flûte! après tout, elle m'assommait avec ses mensonges. Bon débarras ! » Il se sentait allégé, dispos, et il s'achemina vers la sortie.
La soirée était fraîche, et il éprouva une jouissance toute physique à marcher sur les trottoirs secs où ses pas résonnaient, où son ombre tantôt le précédait, tantôt le suivait, et brusquement venait se tapir sous ses pieds avec des gambades et des folies de jeune chien. Il descendit le boulevard, respirant l'air vif dont il sentait sur sa figure la délicieuse caresse. Était-ce cette nuit transparente, ce ciel pur et constellé d'étoiles; était-ce la joie d'en avoir fini avec ce jeu
sournois de ruses et de mensonges? Il y avait longtemps qu'il ne s'était senti ainsi vivre, et il allait lentement, buvant la fraîcheur à pleines gorgées.
Il ne manquait pas, toutes les fois qu'il passait devant la boutique de marchand de vins où il était venu un soir avec Jeanne, d'y jeter un rapide coup d'œil. Arrivé devant elle, il s'arrêta, éprouvant aujourd'hui la tentation d'entrer. Il se rappelait le petit vieux penché sur son absinthe. Peut-être, habitué de l'endroit, y venait-il tous les soirs; peut-être était-il là en ce moment? Il alluma un cigare pour se donner le temps de la réflexion, et, son cigare allumé, il ne se décida pas encore. Que lui importait ce vieux, cette histoire, tout ce qui lui rappelait Jeanne? Alors, il s'aperçut qu'il avait ouvert la porte, et il prit son parti, vint jusqu'à la petite salle du fond où il s'assit.
« Un bock, garçon ! »
Ses yeux firent le tour de la salle où il n'avait rien distingué en entrant, dans la fumée des pipes. Des gens jouaient aux cartes; des femmes, à une table, causaient très haut; un homme en blouse dormait sur une banquette devant un verre vide. Mais les yeux de Clairain ne s'attardèrent pas à détailler ce monde; dans son coin, isolé, était le petit vieux ; il était là, le
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petit vieux, et toute sou attention se concentrait sur lui. Les coudes sur la table, il fumait, ayant près de lui, son absinthe, que ses mains nerveuses et tremblantes portaient par instants à ses lèvres. Une barbe mal rasée charbonnait sa face amaigrie, sa moustache humide lui retombait dans la bouche, et, sous son apparence usée, on devinait le petit homme vif qu'il avait dû être. Clairain se disait : « Ce vieux, Jeanne l'a aimé; elle, qui m'a fait souffrir, avait souffert de son dédain. » Un doute l'effleura. Si ce n'était pas vrai, si elle lui avait menti? Cigale mentait bien ; est-ce que toutes les femmes ne mentaient pas? Il s'en voulut aussitôt d'assimiler Jeanne à cette fille. Il n'aurait pas dû venir là. Pourquoi était-il entré ? En même temps, il se sentait irrésistiblement attiré par le buveur d'absinthe. Il céda à l'attirance.
« Monsieur Puech, » dit-il très ému.
L'homme leva sur lui un regard vacillant.
« Oui, monsieur. »
Clairain se tenait immobile devant lui, ne trouvant rien à ajouter. L'homme parla :
« Monsieur Puech, oui, monsieur... Oh!
je suis bien connu ici... C'est peut-être pour une enseigne... Je suis peintre d'enseignes, monsieur.
— Précisément, dit Clairain, c'est pour une enseigne. »
Il saisissait avec empressemeut ce prétexte. Maintenant qu'il savait que le petit vieux était Pucch. en effet, que Jeanne ne lui avait pas menti, il restait bouche béante, comme si cette découverte l'eût stupéfié; et il se sentait étrangement remué. Il fallut qu'il luttât de toute sa raison contre l'envie impérieuse qu'il avait de parler. Il lui eût été doux de questionner Puech, d'apprendre de sa bouche tant de choses qu'il ignorait sur Jeanne. Mais à quoi bon lui rappeler cette page peut-être oubliée de sa vie ; à quoi bon parler d'elle, s'occuper d'elle, puisque c'était fini entre eux, et qu'il s'était promis de se guérir? Et il eut la force de se taire.
Puech, cependant, lui donnait son adresse, qu'il écrivit sur son album : avenue de Clichy, à côté, une vieille maison qu'il habitait depuis vingt ans. En parlant il sortait peu à peu de sa torpeur, il se dépensait en gestes ner\-eux, et sa figure, secouée de tics, s'éclairait; c'était le Puech d'autrefois, dont le bagout déridait Jeanne. Tout en l'écoutant, Clairain pensait : « En ce moment, Jeanne quitte le théâtre ; sa loge est pleine de fleurs, des gens l'attendent à la porte pour la regarder passer; elle laisse derrière elle un sillage d'admiration et d'envie; elle est fêtée, elle est riche, la vie est toute dorée pour elle; et il y a quelque
part, à Montmartre, dans ce petit caboulot où je suis, un petit vieux pour qui s'est épanouie la première fleur d'amour de son cœur; s'il avait voulu, elle serait sa femme, la femme de ce vieux, et elle viendrait ce soir, sa journée finie, ouvrière fanée par le travail, l'arracher à son absinthe, le supplier de rentrer... Ah! comme elle disait, c'est drôle la vie! »
« Monsieur Puech, bonsoir. »
Et il quitta la petite salle, il vint sur le boulevard, piqueté de gaz, dans la nuit sereine, rafraîchir aux caresses de l'air vif son front brûlant.
'^CfjL.A-e.
Trois jours plus tard, ayant repris ses longues flâneries du soir, il entra au Printemps, machinalement. Il suivit le monde, erra sans but, et se retrouva, comme par hasard, devant le rayon d"Annette. Elle n'y était pas, et il la chercha des yeux dans le va-et-vient des gens, dans l'affairement des commis et des vendeuses. 11 s'attarda même, choisit un foulard ; puis, ayant suivi l'employé à la caisse, il revint sur ses pas, ne se
décidant pas encore à partir. Il avait défait le paquet, examinait sous un foyer la soie de son foulard. A ce moment, il l'aperçut qui passait devant lui, légère et blonde; de petits ciseaux d'acier pendaient à sa ceinture ; il l'arrêta.
« Oh ! mademoiselle, vous seriez bien gentille de m'aider à enlever cette étiquette. » Elle sourit, gracieuse.
« Mais volontiers, monsieur. »
Une fois l'étiquette tombée, il dit :
« Merci, mademoiselle Annette. »
Et il s'éloigna très vite, amusé de sa surprise, pendant qu'elle le suivait des yeux, se demandant quel était ce jeune homme qui connaissait son nom.
Devant la gare, une heure après, il la revit, elle était seule et filait rapidement. Ils pénétrèrent ensemble dans la salle d'attente. Alors, il l'appela tout bas, si près d'elle, qu'il effleurait son cou :
« Mademoiselle Annette!... »
Elle se retourna, montra un petit air grave.
« Ah ! c'est vous, monsieur.
— Je ne suis pas indiscret? demanda-t-il.
— Dame, monsieur ! » fit-elle sans s'expliquer davantage.
Elle n'était pas intimidée; il y avait
quelque chose de candide et de sérieux tout à la fois dans son regard pur.
« Xous faisons le mémo chemin tous les soirs, dit-il; moi, je vous trouve gentille, et j'ai pensé que nous pourrions le faire ensemble si cela ne vous fâche pas. Voulezvous que nous soyons amis, mademoiselle r »
Elle répéta évasivement :
« Dame ! »
Puis, curieuse :
« Vous habitez aussi Levallois, peut-être. Est-ce que vous ne travaillez pas au magasin? »
Il s'amusa à la tromper, fit oui de la tête.
« Dans quel rayon?
— A la ganterie. »
Elle chercha une minute.
« Tiens ! c'est étonnant, je connais tout le monde dans ce rayon-là, et je ne vous y ai jamais vu. »
Puis, se reprenant :
« Que je suis sotte 1 Vous achetiez un foulard, tout à l'heure, vous n'êtes pas du magasin. C'est mal de me mentir déjà. »
Il prit sa main gantée, l'attira vers lui.
« Je ne le ferai plus. »
Dès lors, ils parlèrent familièrement, en petits camarades qui se connaissent de longue date. Elle voulut savoir ce qu'il faisait, et cela l'étonna d'apprendre qu'il
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était peintre, parce que les artistes, disaitelle, portaient tous des cheveux longs et de grands chapeaux. Au fond, elle le trouvait gentil avec sa moustache fine, avec de petites manières qui lui plaisaient. Quand ils montèrent en wagon, il l'aida de la main, si légèrement qu'il semblait ne pas la toucher. Ils furent seuls dans un compartiment, l'un en face de l'autre, très sages. La petite lueur de veilleuse qui les éclairait, faisait plus douces leurs figures, et sa chevelure à elle, avait de jolis reflets, comme une fumée blonde poudrée d'or. Il la questionna sur ce jeune homme qui l'accompagnait l'autre soir. D'abord, elle parut surprise, feignit de ne pas savoir; puis, quand il lui eut dit qu'il avait fait le voyage avec eux, qu'elle l'avait même regardé plusieurs fois, placé en face d'elle comme en ce moment, elle avoua :
« C'est un de mes petits amis, il habite près de ma maison.
— Et il ne vient plus vous chercher maintenant? » demanda-t-il.
Elle eut un petit ton d'insouciance.
« Oh ! nous sommes brouillés ! »
Et, très bavarde subitement, elle lui raconta une histoire puérile. Est-ce qu'il ne s'était pas permis de lui chiper un ruban qu'elle venait d'aclieter pour ses clieveux?
C'était pour la taquiner, elle savait bien ; mais elle n'était pas de bonne humeur â ce moment, alors ils s'étaient disputés; lui, butor, l'avait menacée d'une claque. C'était trop fort! Ils s'étaient quittés fâchés.
« Mais il doit le regretter, ce pauvre garçon, dit-il, il a peut-être du chagrin à présent.
— Oh! non, vous ne le connaissez pas, il s'en moque bien, allez! »
Elle ajouta, très vite :
« Et puis, ça m'est bien égal. »
Et encore :
« Du reste, il va partir au régiment. » Elle était adorable de grâce enfantine ; sa mignonne tête blonde avait des sursauts de si futile colère, et sa jolie frimousse des moues si délicieusement drôles, qu'il fut pris de l'envie irrésistible de l'embrasser. Il se tint tranquille, pourtant. Elle, déjà, redevenait grave, un peu mélancolique, et elle ajouta avec un soupir :
« C'est drôle, on ne m'aime pas, moi ! » Et dans un besoin subit d'expansion, elle lui dit son histoire. 11 avait l'air si bon en l'écoutant, qu'elle ressentait tout de suite une grande confiance. Elle était orpheline, avait vingt ans, vivait avec sa sœur, couturière. Elle avait failli épouser un officier; ils s'étaient aimés six mois librement. Est-ce qu'ils faisaient mal? Elle ne le croyait pas,
UN TEXDRE
puisqu'ils devaient se marier. Mais des difficultés avaient surgi ; elle n'avait pas la dot réglementaire, puis ses parents à lui, s'étaient interposés; enfin, il était parti, en garnison, très loin ; c'était fini. Il y avait un an de cela.
Le train s'arrêta, ils descendirent. Elle s'appuj'ait maintenant sur son bras avec abandon, et leurs têtes voisinaient dans un commencement d'intimité. Il la reconduisit par l'avenue de Villiers déserte, jusqu'à la porte de Levallois. et ils ne dirent plus rien. Cela lui plaisait infiniment qu'elle fût un peu plus petite que lui. car tout en marchant, il se penchait vers elle, et cela les rapprochait davantage. Quand ils se quittèrent, il lui dit :
« Vous voulez bien que je sois votre ami? Je sens déjà que je vous aime bien. »
Elle fut presque confuse.
« Moi aussi, dit-elle.
— Alors, laissez-moi vous embrasser. » Et comme il n'avait qu'à se baisser un
peu, il s'enhardit, lui prit la tête, la baisa tout près des lèvres. Elle eut une petite moue de reproche, une exclamation étonnée :
« Oh! .)
Alors tout de suite, il lui serra les mains, bien fort, en camarade.
« A demain soir?
— A demain. »
Alors, il vint tous les soirs l'attendre. Ils revenaient à pied quand il ne pleuvait pas, filant par des rues noires et tranquilles où ils pouvaient s'embrasser à l'aise. C'était chez lui une fringale, un besoin tout sensuel de se frotter à cette chair jeune, de boire des baisers sur sa bouche pure, sur ses lèvres humides et tièdes. Il fallait sans cesse qu'elle relevât sa voilette, et elle le faisait docilement, heureuse de ces ten-
dresses d'amoureux, renversant la tête sousla sienne, et lui posant chaque fois sur la joue le bout de son petit nez gelé. Novembre commençait; ils se serraient frileusement l'un contre l'autre, et leur haleine faisait une buée dans l'air vif, comme une petite fumée blanche qui s'échappait d'eux à chaque pas.
Elle avait des mines amusantes de petite souris apprivoisée, un babil décousu et drôle, et elle était charmante, avec les contradictions de sa petite tête frivole, ses caprices, ses brusques vouloirs, son despotisme enfantin. Quand il lui parlait gravement, et qu'elle le trouvait trop sérieux, elle l'interrompait par de subites exclamations :
« Oh ! regardez-donc ce monsieur, comme il a un grand nez ! »
Et elle riait, amusée de sa réflexion insolite, l'obligeant à perdre son air grave, à rire aussi.
« Petite folle! » disait-il, en se baissant pour effleurer sa joue.
Elle lui arrivait la tête bourrée de potins, de tout petits faits glanés toute la journée dans le magasin. Il connaissait par leur nom toutes ses camarades, la grande Juliette qui se teignait les cheveux, la grosse Cécile qui retirait ses bagues en entrant et les
remettait pour sortir, une autre qui souffrait des dents et portait un pince-nez. 11 en vint à savoir leur âge, où elles habitaient, les noms des commis qui leur faisaient la cour. Et s'il essayait de l'arrêter, elle prenait une telle mine étonnée et contrainte qu'il finissait par s'intéresser à ce babil, à la questionner même, plutôt que de la voir rester silencieuse et maussade.
D'ailleurs, elle s'attachait à lui de jour en jour; elle avait une façon câline de se frotter à lui, des coquetteries de petite femme qui veut plaire et se rendre désirable, de longs regards doux et reconnaissants quand il lui disait qu'elle était jolie et qu'il l'aimait bien. Un soir, il ne vint pas au rendez-vous et elle l'attendit dix minutes dans la rue du Havre où elle se sentait seule et où il faisait froid. Le lendemain, quand elle le vit, elle accourut vers lui, le gronda :
« Vous n'êtes pas venu hier, j'étais toute triste. »
Lui, trouvait délicieuse cette amourette qui le laissait maître de sa raison, de sa volonté; il se sentait la tête solide, sûr d'avoir reconquis, cette fois, son droit d'être heureux dans la vie. Il goûtait un plaisir très doux à voir cette petite, à la reconduire en causant de choses menues, à la sentir tout contre lui, gracieuse et adorable avec
l'inégalité de son caractère, ses taquineries de fille gâtée et ses docilités d'amoureuse.
Un dimanche, l'aprcs-midi, dans son atelier, comme il regardait par la baie vitrée ks fils d'une petite pluie qui commençait de tomber, il entendit frapper à sa porte et vint ouvrir. Annette était là, toute rose, ayant couru, car les premières gouttes venaient de la surprendre à cent pas de sa maison.
« Ah ! c'est gentil d'être venue !
— Je devais aller chez une amie, dit-elle, mais j'ai préféré venir te voir. »
Il lui prit les mains, la fit entrer.
(' Comme tu es belle aujourd'hui !
— C'est mon chapeau neuf », dit-elle.
Alors il la complimenta. C'était elle-même
qui l'avait fait, et il lui allait à ravir. Il l'aida à quitter sa pèlerine, empressé auprès d'elle. Et ils s'aperçurent qu'ils ne s'étaient pas encore embrassés; elle lui jeta ses bras autour du cou, leurs bouches se touchèrent. Puis, comme il lui avait retiré son chapeau, elle se sentit chez elle, à son aise, et fureta partout. Elle n'était pas encore venue chez lui, bien qu'il l'en eût souvent priée, par une sorte de pudeur qu'elle ne s'expliquait pas très bien; et sa visite inattendue les faisait soudain joyeux l'un et l'autre.
Elle s'étonua de la décoration des murs, de cette débandade de grandes fleurs, de ces taches violentes, de ces tons frais, et elle ouvrait des boîtes, prenait des tubes de couleur qu'elle s'amusait à presser pour en expulser le contenu. Bientôt, elle en eut plein les doigts, et il fallut qu'il remmenât dans la cuisine où elle se lava les mains. La vue de Mélanie, d'abord, l'intimida; mais quand elle sut que c'était sa bonne, elle se sentit plus fîère et comme rehaussée.
Ils se retrouvèrent dans Tatelier où elle fureta encore, vidant les cartons, voulant tout voir. Elle ne comprenait pas toujours les sujets, prenant une ébauche qu'elle regardait gravement à l'envers avec une moue d'approbation. Mais sur le chevalet, le grand tableau avec ses petites ouvrières, dont les têtes ressortaient roses dans un fouillis d'étoffes claires, retint surtout son attention. Elle trouvait cela très beau, très vivant.
<< C'est très bien ça, tu sais ! »
Puis elle eut une question naïve :
« Pourquoi n'est-ce pas fini? »
II s'approcha, lui entoura l.i t.iille d'un bras, regarda avec elle.
« C'est toi que je mettrai là, tu vois. »
Elle fut ravie.
« Ah! je serai l.'i-dedans, moi aussi! Tu me feras belle, dis? »
Il lui sourit.
« Si tu es sage. »
Et elle était si joyeuse qu'ils s'embrassèrent. Leur baiser fut long, cette fois; et il sentit que dans ses bras elle se renversait un peu. Sa main monta à sa gorge qu'il sentit ferme, jeune, tentante, et il la désira.
« Veux-tu ? » murmura-t-il.
Ils se regardèrent amoureusement, elle, adorablement blonde, souriant sans répondre, la tête sur son épaule. Dehors, la pluie tambourinait sur les vitres pendant qu'il la portait dans ses bras et qu'elle s'abandonnait, délicieusement grisée par les petits baisers chauds dont il lui couvrait les tempes.
Un matin arriva enfii De \''erles. Elle disait :
une lettre de
Mon cher ami,
Je le demande bien pardon de ne pas avoir répondu plus toi à ta lettre. Je l'avais mise de côté eu me promettant de le faire sans retard. Mais tant et tant de choses me venaient au cœur, que je devais te dire; j'avais tant d'arguments, tant de conseils, tant d'injures à
i'adresser, que l'idée d'écrire vingt pages m'effrayait nu peu.
Ta lettre est émouvante et triste, elle m'a secoué. Tiens, tu as bien fait d'être brave, cette femme a beau être intelligente et bonne, elle t'aurait conduit aux pires lâchetés. Et puisque tu as besoin d'aimer, mon petit vieux, garde ce qui pleure sous ton gilet et cherche dans le peuple une gracieuse et bonne fille. Tu as ce que j'appelle un premier désir gentil de t'abriter sous une ombrelle, de dire des bêtises, et d'en souffrir, un peu au inoins. Il y a en ce moment quelqu'un qui t'attend, un petit chapeau de ri^ sur une figure rose, il faut le trouver. C'est le petit goujon qui te fera oublier lu perche.
Et ne viens pas me dire que tu ne peux plus, que lu as trop souffert, que tu serais méchant avec la seconde, tout ça, c'est des blagues. L'amour, il faut le prendre en passant, comme je buvais autrefois aux wallaces, dans les jours chauds. En fait d'amour, ne va . jamais dans les grands cafés : on s'y empoisonne avec prix. Qu'est-ce qu'il y a de plus séduisant, de plus amoureux que cette jolie fille qui s'en retourne rue Traversière et rue de Charonne, le soir, et qui saute, retournée, une fia que de pluie? Et quel débarbouillement de baisers, le dimanche, dans le train de banlieue, entre Ville-d'Avray et Paris ! Tu serais le jeune marquis du feuilleton, pour elles, veinard!
lu's comédiennes, et en vogue donc! Ah! pauvre ami, je t'assure que vous n'êtes pas faits pour vous comprendre, elles et toi. Regarde un peu si tu as été autre chose qu'un hochet dans les mains de celle-là, le petit toutou qu'on perd dans ses jupons, le bon jeune homme qui copiait des documents pour ses rôles dans les bibliothèques. Si elle t'avait aimé, quelle bêtise! Je ne te vois pas à ta place à côté d'elle, dans sa voiture, au Bois ou ailleurs. Tu sais, Paris, il a pour tous une ironie, une injure pour certains. Qu'eùt-il dit en vous voyant? Est-ce que déjà on ne chuchotait pas? Je n'en suis pas bien sur. Et puis, à un autre point de vue, nétie:^-vous pas ridicules, elle avec sa taille de tambour de la garde, toi pas plus haut qu'un pupille! Pour lui prendre le bras, tu étais obligé de lever le tien. Et tu allais l'attendre dans les coulisses... Ah ! grotesque !
Cherche ailleurs. H y a des gens qui vendent des pipes d'un sou, qui dressent des oiseaux pour le quai aux Fleurs, et dont les jilles sont charmantes. Choisis, aime et laisse-toi aimer. Celle que tu prendras, tu la conduiras au théâtre, tu lui indiqueras des lectures; et qui sait! tu auras peut-être la jouissance de lui faire une âme. C'est le bonheur, c'est l'amour, cela.
Mon vieux, pense un peu à tout ce que je t'écris là, hâtivement. Il y a là-dedans cent fois moins de choses que je ne voudrais t'en dire.
Si tu as le temps, répoiids-utoi. Tire sur la corde du honheur, et force-le un peu à venir à toi.
Je t'embrasse,
De Verles.
Clairain. ayant lu, gardait le papier entre ses doigts, joyeux et attendri. C'était dimanche, une journée froide de fin d'automne. Il faisait bon dans l'atelier, où dansait le clair reflet d'un feu de bois. A côté, Mélanie mettait deux couverts, car Annette allait venir. Et il se dépécha bien vite, avant qu'elle arrivât, d'écrire au crayon, sur un feuillet, ce simple mot de réponse — ce mot où éclatait toute l'allégresse de la délivrance et de la reconquête :