‹ Un tendreChapitre 5 sur 9 · Troisième Partie · texte numérisé non relu

Troisième Partie

ne.

Deux mois passèrent. Il avait repris son train de vie régulier, un train de vie de convalescent. Cette terreur de l'isolement, cet accablement lourd des premiers temps étaient tombés, il recouvrait peu à peu son cerveau, ses pensées, le libre jeu de son intelligence; il lui sembla qu'il revenait à la vie. C'était une foi renaissante, en lui, en sa force, mais une foi encore tatillonne, coupée de doutes qu'il endormait par des

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raisonnements persuasifs, comme ces reptiles qu'on engourdit par le lait.

D'abord, au cours de ses promenades errantes, il lui arrivait souvent de retrouver un chemin où ils étaient passés ensemble, un profil qui ressemblait à Jeanne, son odeur d'héliotrope au passage d'une autre femme, et cela secouait son abattement, ravivait sa torture. Un jour, il n'y put tenir. La pensée folle de la revoir le fit partir de bon matin pour Villennes, où se rencontrent le dimanche pêcheurs et canotiers. Il y loua une barque, et tout doucement, au fil de l'eau, descendit jusqu'à Meulan. Là, il retrouva Tile où ils s'étaient aimés, il retrouva les canots frêles amarrés devant la propriété, et le petit escalier, et la maison, le paddock aux barrières blanches où les deux chevaux couraient en liberté. Très ému. il aborda, revit tout cela, le petit chalet où il avait dormi, la fuite d'arbres qui s'encadrait dans son unique croisée, puis un banc où ils s'étaient assis le soir, en revenant de l'ile, une table où ils avaient bu de la bière. Il devait être dix heures du matin. Là-haut, dans la maison, tout était tranquille, personne n'apparaissait, et un des chevaux vint jusqu'à la barrière, le regarder avec de bons yeux étonnés. Alors, tremblant d'être surpris, prêt à fuir si

quelqu'un arrivait, il resta là, espérant peutêtre que Jeanne se montrerait à une fenêtre et qu'il la verrait. Combien de temps demeura-t-il ainsi, épiant comme un malfaiteur? Il ne sut. Quand il n'espéra plus la voir, il alla cueillir une fleur, un géranium sanglant qu'il baisa et déposa sur la table, près du banc, pour elle, pour qu'elle le trouvât lorsqu'elle viendrait là. Puis, il eut un dernier regard pour cette maison muette, dont une croisée, qui s'ouvrit à ce moment, jeta un éclair et précipita sa fuite. Il gagna l'escalier, redescendit, retrouva sa barque, s'éloigna.

Oh! ce retour! Le ciel si clair au départ s'était assombri, l'eau si calme, si bleue, était houleuse maintenant. Il lui fallut remonter le courant et ses rames s'accrochèrent à des herbes qu'il avait évitées en venant. Près du pont de Triel, le vent souffla si fort, la Seine devint si mauvaise, agitée de telles lames écumeuses, qu'il faillit chavirer. A ce moment, fermant les yeux, il se rappela qu'un jour, passant devant la Morgue avec elle, ils y étaient entrés et que, devant un noyé étalé sur les dalles, elle s'était écriée avec répulsion : « Oh ! l'horreur ! Allons-nous-en ! » Et il frissonna à ce souvenir.

Depuis ce jour, il avait cessé de sortir,

s'était cloitré chez lui, prisonnier de sa raison. M;us il avait tant besoin d'encouragement qu'il écrivit à de Verles une longue lettre touchante, une lettre de frère qui souffre et se confesse. De Verles ne répondit pas. Est-ce que celui-là aussi l'abandonnait? Ce silence le peina, ajouta à la sensation de son abandon ; il comprit qu'il lui faudrait se guérir .seul, qu'il ne pouvait compter sur personne, et il se replia davantage sur luimême.

Cependant, ses longs silences, le mutisme stoïque de cette douleur étouffée désolaient Mélanie. Il s'oubliait durant des heures à regarder la rue par la baie de son atelier, et une fois qu'elle le surprit ainsi, il avait un air si égaré qu'elle s'effraya, se promit de le surveiller désormais.

Puis, ses yeux s'étaient réaccoutumés aux toiles délaissées, l'emploi de ses pinceaux ne lui parut plus si vain, le travail si vide. Cela lui fut un passe-temps, une occupation très douce, de peindre; il s'y remit faiblement, comme on se remet à marcher quand on relève de maladie, et il y trouva une monotonie qui le calmait, l'apaisait. Un jour, ayant achevé un paysage, une entrée de bois, dans une lumière grise, par un temps de pluie, il s'étonna d'y reconnaître ce lieu, près de Chatou. où ils s'étaient

battus. C'était bien ce décor attristé, la môme impression de deuil de la nature, une désolation des choses si exactement rendue que l'artiste, en lui, fut presque content. Alors, un besoin d'activité lui vint; il transforma l'atelier, dorma aux objets une autre disposition et. sur les murs, peignit de larges fresques. Il passa des journées sur une échelle^ à regarder courir son pinceau, inventant une décoration étrange, une débandade de fleurs aux: tiges emmêlées, une orgie de pétales et de feuilles où se mariaient des notes pâles à des notes vives, la violence d'une touche brutale à la douceur d'un ton frais.

Octobre vint. Les théâtres rouvrirent. 11 n'avait pas revu Jeanne, et il se demanda maintenant quelle attitude il aurait lorsqu'il se retrouverait devant elle. Il se sentait calme, le coeur en paix, et quand il pensait à elle, il lui venait une grande indulgence au souvenir des tortures qu'elle lui avait causées. Il avait tant souffert qu'il croyait ne plus pouvoir souffrir désormais. Il se risqua à sortir, accepta d'aller en soirée chez des peintres qui l'invitaient.

Ce fut à une de ces soirées qu'ils se rencontrèrent. Jeanne, devant un petit auditoire d'artistes, disait un court poème, une

chose exquise et troublante qu'accompagnait en sourdine une musique étrangement douce, une plainte lente de violon. Il la vit tout de suite quand il entra, et s'arrêta pour l'écouter. C'était, ce poème, la notation vive d'une passion chaude de fille dont l'amant est parti, un alliage de t-endresse et de vice ingénu, de la chair éprise et de l'extase. Et Jeanne l'interprétait en grande artiste ; jamais il ne l'avait vue s'élever jusque-là. Sa voix, langoureuse et tendre, exprimait à la fois toute l'ardente passion, toute la beauté intense des vers qu'elle disait, et elle était superbe dans l'émoi de cette chair esseulée, dans la candeur de cet appel extasié. L'auditoire frissonnait, comme si une goutte d'eau froide coulait dans tous les dos, et ce fut une ovation frénétique qui la salua quand elle se tut.

Clairain se trouva sur son passage, dans le grand salon blanc, parmi les habits noirs et les épaules nues. Elle le vit, s'avança vers lui, l'air naturel et souriant.

« Une surprise! Comment ça va? »

11 sentit qu'il pâlissait; c'était comme si quelque chose se décrochait brusquement dans sa poitrine. Il demeura sur place, la regardant, sans trouver un mot. Elle souriait toujours, et son teint de lait semblait lavé de lumières; elle dit encore :

« Tu vas bien? »

Il balbutia :

« Mais oui, mais oui... »

Et il regardait obstinément son éventail, si troublé qu'il ne semblait pas reconnaître cet objet. Elle lui dit, complaisante :

« C'est mon éventail. »

11 le prit, par contenance.

« Il est joli, » fit-il.

Alors, ils marchèrent un peu, gagnèrent un petit salon où il n'y avait personne. Là, il faisait une fraîcheur délicieuse. De légers souffles entraient par la fenêtre entrebâillée et faisaient, sur leurs tiges, trembler des plantes vertes. Jeanne demanda :

« Et qu'est-ce que tu fais maintenant, tu travailles, tu es content? »

Il se reprenait un peu ; il parla, s'efforça de montrer qu'il était très calme, redevenu maître de lui. Un des boutons de son plastron de chemise sortait de la boutonnière, elle rectifia ce détail de toilette, et il l'eut tout près de lui, comme autrefois quand elle lui offrait les lèvres. Il ferma les yeux.

« Tu as bonne mine, dit-elle, tu es très bien maintenant que tu n'es plus amoureux. »

Il tournait son claque entre ses doigts, il la regarda bravement :

« C'est vrai, je ne suis plus amoureux.

— Tout cela c'était des folies, » ditelle.

Elle ne lui parlait pas de Forge, et il lui sut gré intérieurement de cette délicatesse. Mais elle s'écria dans un rire :

(( Dis donc ! est-ce que tu n'es pas venu un matin, en canot, jusqu'à Meulan? C'est bien toi ; le domestique t'a reconnu. »

Il devint pâle, comme si cela datait de la veille. Elle savait donc! Lui qui croyait s'être si bien caché ! Il pensa aussitôt qu'on avait dû rire de lui en le voyant cueillir une fleur et la déposer sur la table, au bord de l'eau. Il devait être bien ridicule à cette minute; et pourtant, cela lui parut sacrilège qu'on ait pu s'en moquer. Il dit gravement :

« C'est vrai, je suis venu, je ne pouvais pas résister... Étais-je sot!... Je suis entré comme un voleur, je me suis caché pour tâcher de t'apercevoir... Oh! c'est si loin aujourd'hui que j'en parle comme un homme qui ne souff"re plus et qui avoue tranquillement une fiiiblesse passée... »

11 détachait les mots d'une voix calme, sans couleur, et il ne la regardait pas, il semblait lire dans un livre dont ses yeux suivaient les lignes, dans l'air. Elle fut surprise qu'il restât si calme, qu'il eût réussi à

oublier, qu'il ne l'aimât plus. Elle demanda :

« Alors, tu travailles maintenant?' »

Il marcha dans le petit salon, vint jusqu'à l'embrasure de la porte regarder les toilettes claires et les fracs. Il lui semblait qu'il venait de remporter une victoire sur lui-même, qu'il avait enfin tué l'amour. Comme il se sentait libre, aisé, à présent, devant elle ! Il dit :

« Mais oui, je travaille, je travaille beaucoup. Il n'y a que ça qui ne trompe pas dans la vie. »

Elle avait aux lèvres un sourire ironique. Ne le croyait-elle pas? Elle lui tendit la main :

« Tant mieux, je suis plus contente de te savoir devenu si sage. »

Et avant de le quitter, de se mêler aux hommes qui l'attendaient dans le grand salon, à côté, elle dit, sérieuse :

« Nous sommes toujours bons amis, n'est ce pas?

— Toujours bons amis, » dit- il.

Il la regarda s'éloigner, grande, élégante, dans sa robe de soirée. Et quand elle ne fut plus devant ses yeux, il se retourna vers la petite pièce où ils venaient de causer, revit les plantes vertes qui se balançaient au souffle venu des fenêtres; alors il s'assit sur un fauteuil, car il av.nit trop présumé de ses

forces. Il sentait que son cœur saignait toujours, qu'il était prêt à l'aimer encore, prêt à souffrir, qu'elle n'avait qu'à faire un

Il se défia de lui, s'absorba davantage dans ses pensées de travail.

Parmi les toiles qu'il passa en revue, une surtout l'intéressa. Le sujet en était très simple : une jeune femme, en camisole blanche, coiffant une petite fille devant une fenêtre ouverte où riait un temps clair de printemps. L'ébauche s'enlevait, délicate et fine, à peine indiquée au trait, par endroits, tachée de teintes posées vivement dans la

hâte de juger l'effet; seules, les figures, déjà travaillées, prenaient dans le tâtonnement embrx'onnaire du reste, un gai relief, une jeunesse de couleur et d'allure très prometteuse.

Il se reprit d'enthousiasme pour cette toile, y travailla toute une après-midi, retouchant des tons, cherchant un ensemble à petits coups de pinceaux, nerveux et sûrs. Le soir le surprit sur sa besogne, ayant déjà, de chic, campé la jeune femme en camisole. Mais le lendemain, elle le désenchanta ; son mouvement pour coiffer l'enfant était mou et disgracieux. Alors, mécontent, il gratta les figures, utilisa son fond en peignant un atelier de couturières. Cela lui plaisait mieux; il avait depuis longtemps l'idée de ce sujet : deux têtes sur la fenêtre se détachaient ombrées, contre le jour qui filait sur les contours une ligne de lumière, et trois autres têtes autour d'une table à ouvrage se détachaient roses sur un fouillis d'étoffes tendres ; il y avait au premier plan une ouvrière qui se levait.

La recherche des modèles fut difficile.

Aucun ne le satisfaisait ; il voulait de petites figures mutines, drôles, espiègles, vives, et ne trouvait que des profils de vierge, des masques italiens, de froides beautés grecques. Il tomba pourtant sur une frimousse chif-

fonnée de Parisienne qui lui convint. Dès lors, il s'enferma, peignant toute la journée, fatiguant son modèle, si acharné au travail qu'il se sentait, le soir, tout courbaturé, pour être resté des heures penché sur un ton inexact. Puis, il lui fallut d'autres têtes; il cherchait un mouvement pour l'ouvrière qui se levait, au premier plan, et il alla flâner le soir, dans les grands magasins, dans la clarté crue des foyers électriques, parmi les étoffes, les rubans, dans l'affairement des petites vendeuses. Le 'défilé des trottins à la sortie des ateliers l'intéressa. Il assistait au départ de ce petit monde, depuis l'Opéra jusqu'à la gare Saint- Lazare, dont la salle des Pas-Perdus s'emplissait dès six heures d'une débandade de gens. Il se mêlait à ce mouvement, à ce va-et-vient, notait un geste, l'œil retenu un instant par un frais minois, une fuite, une ondulation de jupe. Toute cette vie jeune, remuante, futile, le retenait et le charmait. Un soir, au Printemps, comme il venait d'acheter une cravate, il remarqua, pendant que le caissier, penché sur son livre, écrivait, la petite vendeuse qui énonçait son achat. Ce devait être une nouvelle, car elle n'avait pas cette aisance affairée, cette complaisance posée de ses camarades. Sa voix était timide plutôt, et elle était si fragile, si

simple, jolie sous la buée légère de ses cheveux blonds, qu'elle faisait songer à une de ces petites fleurs exquises qu'on cueille dans les herbes libres, parmi les végétations incultes.

Elle avait des yeux de porcelaine, des yeux clairs et doux, si clairs, si doux qu'il semblait qu'aucune pensée n'avait jamais troublé leur surface pure. Et pourtant quelque chose de distrait, de pensif, était dans sa physionomie à ce moment. Sait-on jamais ce qu'il y a au fond de ces petites cervelles ?

Il paya, la suivit au comptoir où de ses doigts menus elle lui fit un paquet. Il ne sut ce qu'elle lui disait en le lui tendant, mais il fut frappé de son sourire, très frappé, car il retrouvait dans cette moue des lèvres entr'ouvertes, quelque chose de déjà vu, le propre sourire de Jeanne. Elle aussi avait été vendeuse autrefois ! Et il pensa en une seconde que, s'il n'y avait aucun mérite à. les connaître quand elles sont arrivées, les femmes intelligentes, il y en aurait beaucoup à les découvrir; il pensa que si cela faisait souffrir de les aimer trop tard, cela rendait peut-être heureux de les aimer à temps.

Et il s'aperçut qu"il avait son paquet à la main, que la petite vendeuse n'était plus là.

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Et il sortit sans se retourner. On frôle tant de ces petits faits dans une journée!...

Mais le lendemain, un peu avant l'heure où le magasin fermait, il vint l'attendre. Hlle était si simple, si jolie, avec cette légère timidité qui la faisait encore plus charmante, avec, peut-être aussi, quelque chose de mutin et d'espiègle sous le petit air sage de son minois aux traits fins, qu'il avait pensé à elle toute l'après-midi, devant son tableau où manquait encore la figure du premier plan.

Il flâna dans la rue du Havre, dans un flot de voitures et de gens, sous les hautes flammes du gaz, qui faisaient luire les caisses vernies et briller les chapeaux de soie. Devant lui, avec ses grandes baies régulières, l'étalage de ses rayons, une pluie de rubans et des chatoiements de soie, dans la lumière des foyers électriques ronds et clairs comme des lunes, le magasin était un cube géant, une cage de verre ouverte à la rue, à tout ce monde qui grouillait à son pied. Clairain en fit le tour par la rue de Provence, se demandant par quelle porte elle sortirait. Puis, pour tuer le temps, quand il se retrouva dans l'animation de la rue du Havre, il vint jusqu'à une devanture

UX TEXDRE

de libraire regarder distraitement des titres de romans et des noms d'écrivains. Une publication illustrée l'intéressa, il en considéra longuement les dessins. Mais, s'étant retourné, il s'aperçut que le magasin commençait à s'éteindre. Il s'approcha. C'était un défilé de commis et de vendeuses qui encombrait le trottoir, refoulait le flot des passants. Il y avait des arrêts, des appels, des départs rapides, un fourmillement de jaquettes, un frétillement de jupes; des groupes se formaient, s'émiettaient, sans cesse reformés de nouveaux arrivants. Il fut pris de la crainte de ne pas la reconnaître au milieu de cette affluence. Au même instant, il la vit. Elle était arrêtée à la porte, regardait au dehors avant de se risquer, comme un petit oiseau. Puis, elle sortit, passa devant lui, seule. Gentiment habillée, ayant bonne tournure dans sa veste bleue bien prise à la taille, elle marchait dans la direction de la gare. 11 se mit à la suivre. Plusieurs fois, à la lueur du gaz, il revit son profil, son petit nez droit, un coin de joue fraîche, un volètement de paupières sur ses yeux de porcelaine, qui semblaient dans la nuit de clairs insectes posés sur une fleur. Et il ne songeait pas à l'aborder; il s'amusait à la voir trottiner devant lui, ne désirant que la suivre longtemps ainsi, ayant trouvé en elle la figure de son

tableau, une frimousse de Parisienne jolie, une grâce de petite femme déjà faite, un charme de simplicité et le sourire de Jeanne.

Mais voilà que, devant la gare, il la vit s'approcher d'un jeune homme qui stationnait, et le jeune homme lui dit :

« Bonsoir, Annette. »

Il lui prit le bras, et ils marchèrent ensemble. Alors, Claifain ressentit comme un secret dépit, comme un regret-, car elle lui devenait plus étrangère, à présent ; pourtant, il restait sans surprise de lui découvrir un amoureux. N'était-il pas naturel que quelqu'un lui fît la cour? Elle était si jolie, cette petite ! Et il continua de la suivre, un peu intrigué.

Ils cheminaient d'un pas ralenti, montèrent l'escalier de la gare et prirent un billet pour Courcelles-Levallois. Il fit comme eux. Dans la salle d'attente, plusieurs fois ses yeux rencontrèrent ceux d'Annette, qui ne le reconnurent pas. Mais ce fut surtout son compagnon qu'il examina, et malgré lui, il trouva un plaisir un peu méchant à constater qu'il était gauche, lourd, avait une figure banale et de gros vêtements. Dans le train, ils choisirent un compartiment vide, ce qui était naturel. Il monta derrière eux. Serrés dans leur coin, ils s'isolèrent alors, se parlant à voix basse. Elle, gardait sa gentille physionomie sereine; lui, semblait

gciié par kl présence de Clairain, et cela accentuait sa lourdeur. Sans doute, avec cet affinement instinctif qu'ont les femmes, elle se rendait compte de sa gaucherie, car plusieurs fois Clairain la regarda et il vit dans ses yeux clairs comme un sourire à son adresse, mais un sourire sans effronterie, quelque chose qui disait : « Il faut être indulgent, il n'a pa^ bonnes façons, mais il est bien gentil tout de même. » Et il y avait dans leurs deux regards, à ces instants, comme une entente tacite et amicale.

Vraiment, cela lui semblait très drôle et l'amusait infiniment. Puis soudain cette réflexion qu'il se fit lui ôta tout le charme de l'aventure : « Si elle était boiteuse, si elle était infirme, je ne serais pas ici. » C'était vrai, il avait suivi cette petite parce qu'elle était jolie et désirable, et non pas parce qu'il l'associait à ses pensées de travail, et non pas parce qu'il voj-ait en elle la figure de son tableau. Alors il se sentit navré comme à la perte d'une illusion.

Une minute, il venait de côtoyer cette toute petite chose tendre, une intimité d'amoureux. Cela devait finir là... A Courcelles. il les laissa passer devant lui, se perdre dans la foule des voyageurs. Oh ! elle était bien jolie la petite Annette, en s'éloignant au bras de son compagnon ! . . .

Par la baie vitrée de l'atelier, Clairain regardait la rue. Depuis le matin, c'était un défilé d'arbres, venus du Bois, que des chariots portaient à Saint-Ouen où ils allaient tracer une allée de promenade. Ils s'avançaient, tout ligottés de cordages, suivis d'une meute de gamins bruyants et joyeux. Aux fenêtres des maisons, des gens se penchaient, tendaient vers leur feuillage une main qui ne l'atteignait pas. Un fiacre passa

dont le cocher d'un coup de fouet, décima quelques feuilles et fit pleuvoir des brindilles.

Elle était majestueuse et mélancolique, cette promenade d'arbres déportés. Cahotés sur le pavé inégal, ils tremblaient, géants captifs, et semblaient transis de froid dans l'air vif de ces premières journées d'automne, Clairain demeura songeur. Peut-être les avait-il vus au printemps dans une allée souriante du Bois; peut-être Jeanne et lui étaient-ils venus sous leur ombrage babiller en amoureux? Ils étaient comme de vieux amis, des amis oubliés qui, en passant, le saluaient tristement de leurs cimes branlantes. Pauvres grands arbres! hier emplis de soleil et d'oiseaux ; aujourd'hui déchus. allant à l'inconnu, loin de l'herbe fraîche et des fleurs odorantes, déjà tiquetés de jaune par le temps et salis par la poussière des rues !...

Mais voici qu'à ce moment un orgue de Barbarie égrena les premières notes d'une scie populaire, et il le chercha des yeux à travers la vitre froide. Que de fois, à écouter ainsi des orgues plaintifs, il s'était senti délicieusement ému ! C'était sous le porche d'une maison, en face de lui, un vieillard cassé qui tournait sa manivelle d'un geste mécanique ; et lente sa musique se dérou-

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lait, semée de trous, de vides, d'arrêts, comme épuisée, à court de souffle. Pourquoi la pensée de Jeanne lui revint-elle nette et précise, et l'attendrit-elle au point qu'il en faillit, cette fois, pleurer? Quel lien obscur reliait cet air péniblement déroulé à cette figure soudain surgie? Lentement un décor s'évoqua, un décor de fête, un milieu de lumières et de bruit; il revit la salle du Moulin-Rouge avec son tumulte de couleurs vives, et il se rappela que c'était là que pour la première fois cet air avait frappé son oreille, exécuté par l'orchestre à grands fracas de cuivre, tandis que Jeanne et lui se dépéchaient vers la sortie, laissant Rosel danser, perdu parmi les couples.

Alors il cessa de regarder la rue, se promena dans la pièce, finit par s'asseoir devant l'œuvre en train. Il ne se sentait pas apte à travailler, et il laissa couler les heures ainsi, en fumant des cigarettes.

Le soir, après dîner, il se rendit au Moulin-Rouge, avec l'idée de s'y distraire. Le bal n'était pas commencé quand il y entra, et dans la salle presque vide, quelques danseuses s'éparpillaient, tandis qu'à côté, attiré par le concert, le public se pressait. 11 vint jusqu'à la glace du fond revoir le sujet qui l'avait autrefois tenté. Une grande fille mince y rectifiait s.i coiffure;

assis sur une banquette, un danseur à face blême somnolait, et il venait jusque-là des bruits de chants, de rires, d'applaudissements. Clairain se recula, clignant des yeux, jugeant son sujet; et comme il n'était pas gêné par le monde, sur son album, à petits traits, il prit un croquis rapide. Son crayon courait, manié nerveusement, et il se penchait, les lèvres serrées, avec cette petite moue volontaire des gens qui s'acharnent au travail : « J'aurai là trois petites bonnes femmes qui dansent, se disait-il; là quelques gens arrêtés qui les regardent. Le décor de la salle fiche le camp dans la glace. »

Déjà ce sujet l'enchantait, et il en oubliait l'autre, l'atelier de couturière, laissé inachevé sur sa toile. « Suis-je sot, pensa-t-il, de n'être pas venu ici plus tôt, au lieu de bouquiner le soir à la maison pour tuer le temps ! » Et tout à son croquis, il ne remarqua pas une femme assise près de lui qui le regardait avec intérêt. Elle se leva, s'approcha, tenta de voir par dessus son épaule. Mais il avait fini et refermait son album.

« Vous êtes artiste? » demanda-t-elle.

Sans répondre, il l'examina, avec les mêmes yeux clairs et pénétrants qui venaient de juger son sujet. Elle était jolie, son cor-

sage était plein et sa peau blanche, dans la lumière, d'une blancheur laiteuse. Cet examen l'embarrassa un peu ; elle reprit avec un gentil plissement des lèvres :

(< Faites voir ce que vous dessiniez ! »

Son léger embarras amusa Clairain, qui refusa, en hochant la tête.

« Non. »

Elle eut un air de regret à la fois sérieux et souriant.

« Je suis peut-être indiscrète? »

Cela était dit si doucement qu'il fut touché.

« Non, mais c'est une bêtise.

— Les artistes font quelquefois des bêtises », dit-elle.

Et son regard franc dans son visage rasséréné avait maintenant quelque chose d'amical et de confiant. Mais comme elle restait là, il ne sut pourquoi, l'idée de ne pas céder s'imposa à lui, despotique, lui fit résister as'ec une tranquille obstination.

« N'insistez pas, je ne vous le montrerai pas.

— Alors, pardon... »

Et elle s'éloigna. Il la suivit des yeux. certain qu'elle se retournerait, qu'elle lui crierait une impertinence ou une injure. Elle ne se retourna pas, se perdit parmi le public, qui, le concert terminé, envahissait la salle. L'orchestre ouvrit le bal par une

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