RÉPERTOIRE DU THÉÂTRE DE LA COUR, A FONTAINEBLEAU
Dessin et gravure d'Augustin de Saint-Aubin.
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depuis quinze ans environ, il était resté seul en possession du grand emploi. A partir de ce moment, et de sa première grande création dans Dardanus, il parut dans vingt-huit ouvrages nouveaux sur les trente-cinq qui furent donnés jusqu'au jour de sa retraite. Serviteur zélé, toujours actif et plein de conscience, il porta pendant tout ce temps, ainsi que sa camarade Marie Fel, tout le poids du répertoire ancien et moderne, car à ses créations il joignait, à chaque reprise qu'on en faisait, tous les grands rôles des opéras de Lully, Gampra, Destouches et autres. On conçoit que la perte d'un tel artiste était, sous tous les rapports, cruelle pour ce théâtre, qui dut attendre dix années pour lui trouver un successeur digne de lui. Ce successeur, ce futLegros, qui débuta le 1er mars 1764 précisément dans un des rôles créés par lui, celui de Titon dans Titon et l'Aurore, et qui devait être le plus bel interprète de Gluck, comme Jélyotte avait été le plus bel interprète de Rameau.
Mais en quittant l'Opéra, Jélyotte n'avait pas renoncé à son service à la cour, et pendant dix années pleines il continua de prodiguer son talent aux grands spectacles de Versailles et de Fontainebleau. Il serait inutile de le suivre là jour par jour, cette suite de sa carrière, en dehors du vrai public, n'offrant plus qu'un intérêt relatif et ne nous présentant rien de bien particulier. Toutefois, il n'est pas superflu de constater qu'il poursuivait, dans ces conditions, le cours des succès qui ne l'avaient jamais abandonné et dont nous trouvons régulièrement l'écho dans le Mercure. Ce journal, qui ne manquait jamais de rendre compte scrupuleusement des fêtes et des représentations données à la cour, ne cesse d'accorder des éloges au chanteur et de mentionner l'accueil flatteur qu'il reçoit en toute occasion. En octobre 1762, à la suite d'une représentation de Scanderberg, il écrit :
Le sieur Jéliote, toujours admirable, paroissant jouir de tout l'éclat et de toute la facilité de sa voix, ne pouvoit manquer d'enchanter plus que jamais dans un grand rôle qui fournit des morceaux d'un chant agréable où il y a de fréquentes occasions de faire briller les talens qu'on lui connoit.
Le 9 mars de l'année suivante, Jélyotte joue à la cour le Devin du Village, et le Mercure renouvelle ses louanges dans son numéro d'avril, en les accentuant encore :
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... Géliotte ne doit rien du plaisir extrême que font sa voix et ses talens à la difficulté d'en jouir depuis sa retraite... Il chante avec la même voix qu'on a tant admirée, et avec un naturel dans les tours de son chant et des grâces que peut-être, sans illusion, on pourroit regarder comme nouvellement acquises et ajoutées encore à ce qu'on lui connoissoit de supériorité dans ce talent (1).
Vers la fin de la même année, à propos d'une représentation de Castor et Pollux, mêmes éloges, même enthousiasme de la part du Mercure au sujet de Jélyotte dans le rôle de Castor.
Cependant, le moment approchait où le grand chanteur allait définitivement dire adieu à la scène, et s'éloigner des spectacles de la cour comme il s'était éloigné de l'Opéra. 11 donna ses deux dernières représentations à Fontainebleau au commencement de novembre 1765. Le 2 il jouait un petit opéra en un acte, Zénis et Almasie, dont La Borde et Bury avaient écrit la musique et dans lequel il remplissait le rôle de Zénis, tandis que ceux d'Almazis et du Génie étaient tenus par Sophie Arnould et Larrivée. Et le 9 du même mois il jouait le rôle de Zamnis dans un autre petit ouvrage, Erosine, paroles de Moncrif, musique de Berton. « La clôture des spectacles de Fontainebleau, écrivait Grimm, s'est faite le 9, par un acte d'opéra intitulé Erosine, la musique de M. Berton, les paroles de M. de Moncrif, de l'Académie française, lecteur de la reine. Ce spectacle a eu du succès. Jélyotte a pris congé du théâtre de la cour, et a reçu de grands applaudissements. » C'était la fin. Plus jamais il ne devait reparaître sur la scène.
Et cependant, telle était sa renommée, telle était l'influence
(1) On voit que les éloges sont ici non seulement pour l'artiste, mais pour sa voix, qui a conservé toutes ses qualités. Or, les ennemis- de Rameau prétendaient que sa musique cassait les voix et tuait les chanteurs, et voici ce que l'un d'eux écrivait dans un des petits pamphlets nés de la guerre des bouffons, le Correcteur des Bouffons à l'écolier de Prague (1753); Fauteur parle de Rameau: — «... Voulant sans cesse briller, sa musique, qui règne toujours dans le haut, a perdu la voix de nos sujets ; les le Maure, les Pélissier, les Petitpas se sont retirées dix ans plutôt (sic) qu'elles n'auroient fait. Votre serviteur Jélyote, ce chanteur unique, ce cher Enchanteur, comme l'appelle Zyrphé, qui donne à tout ce qu'il chante un nouveau prix, une nouvelle grâce, qui, nouveau Protée, prend mille formes différentes et n'en prend jamais que d'aimables, cet homme tout divin ne seroit pas à la veille d'exciter nos regrets... » Et dix ans après, nous voyons que la voix de Jélyotte n'a subi aucune atteinte. Quant à M"e9 Lemaure et Pélissier, nous avons eu la preuve qu'elles se sont éloignées de la scène en possession de tous leurs moyens.
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qu'on pouvait lui supposer encore sur le public, qu'il ne fut pas à l'abri de toute suggestion sous ce rapport et qu'il fut obligé de se défendre. Lorsque, à la retraite de Rebel et Francœur, Trial et Berton furent appelés à leur succéder dans la direction de l'Opéra, ceux-ci voulurent essayer de s'assurer, au moins momentanément, le concours de Jélyotte, en lui faisant des offres exceptionnellement brillantes que nous fait connaître, à la date du 2 novembre 1767, le rédacteur des Mémoires secrets : — « Les nouveaux directeurs de l'Académie royale de musique, voulant prouver leur zèle au public, et curieux d'ailleurs de faire une récolte abondante cet hiver, ont tenté les derniers efforts pour engager Géliotte à reparoître sur la scène. Ils lui ont offert jusqu'à mille louis pour un certain nombre de représentations. Ce moderne Orphée est resté inflexible. » Jélyotte, en effet, ne voulut rien entendre. C'était bien fini pour lui du théâtre, de quelque façon que ce fût, et sa résolution était inébranlable. Et l'on n'a pas assez remarqué, me semble-t-il, ce fait assurément rare, d'un chanteur qui, en pleine possession de son talent et de ses facultés, fait ses adieux au public à l'âge de quarante-deux ans, et, après avoir chanté à la cour pendant dix années encore avec le plus grand succès, refuse, en dépit d'avantages extraordinaires, de reparaître, pour quelques représentations seulement, devant ce public, qui certainement lui aurait fait fête encore et l'aurait accueilli avec des transports de joie. Il y a là un exemple de probité et de dignité artistiques qui n'est pas absolument commun.
Ce qui ne l'est pas non plus, ce sont les sentiments généreux dont Jélyotte faisait preuve en certaines occasions et qui le portaient à prêter, avec la conscience et la bonne grâce les plus parfaites, l'appui de son talent et de sa grande renommée à tel jeune artiste auquel ils pouvaient être utiles. Il en donna le témoignage un jour, en une circonstance qu'il est bon de rappeler, parce qu'elle fait honneur à son caractère.
Cette circonstance se rattache précisément à l'époque où il venait de terminer définitivement sa carrière, et où il ne voulait plus entendre parler de théâtre. Grétry, obscur et ignoré, était arrivé depuis peu à Paris, et, ne doutant de rien, avait tout d'abord écrit un ouvrage qu'il destinait à l'Opéra. Recommandé
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au prince de Gonti, qui entretenait un orchestre dont le chef était Trial, alors directeur de ce théâtre, il avait obtenu de lui que Trial fit entendre sa musique dans une des brillantes soirées que le prince donnait au Temple, en présence de tous les personnages de la cour. Le jour fixé, Trial avait convoqué Grétry le matin même à l'Opéra, pour faire répéter les chœurs, mais cette répétition avait été désastreuse, par le fait de l'évidente mauvaise volonté de ceux qui y prenaient part. Les choses n'allèrent pas mieux le soir, chez le prince, où tous les exécutants semblaient, grâce à leur inertie et à leur sourde hostilité, se liguer pour rendre méconnaissable l'œuvre du jeune artiste. Il faut lire, dans ses Mémoires, le récit que fait Grétry de cette séance douloureuse pour lui, où tout son avenir était en jeu et où il fut trahi par ceux qui avaient mission de le servir. Un seul dans le nombre, le soutint de tout son talent et de tout son vouloir, et celui-là, c'était Jélyotte, qui fit preuve d'un complet dévouement. Voici comme il en parle et comme il le constate, avec un naturel sentiment de reconnaissance : — «.... Je dois ici rendre justice à un de mes chanteurs, qui, au milieu de l'exécution la plus soporifique, déploya toute l'énergie du grand talent et de la probité. Si son rôle eût été plus considérable, ou, pour mieux dire, s'il eût à lui seul chanté tout l'opéra, j'eusse obtenu du succès ; mais l'ennui s'étantdéjà emparé de l'auditoire quand il commença, il ne put parvenir à le tirer de sa léthargie. Cet artiste distingué, qui n'avait jamais eu, sans doute, l'âme assez basse pour s'opposer au succès des talents naissants, c'est Géliote. »
C'est que Jélyotte était un artiste, dans le vrai sens du mot.
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J'ai eu l'occasion, dans les chapitres qui précèdent, de reproduire certaines appréciations de détail sur le talent déployé par Jélyolte dans l'interprétation de tel ou tel rôle, dans l'exécution de tel ou tel ouvrage. Cela ne saurait suffire pour faire connaître l'opinion des contemporains sur l'ensemble de ce talent, sur les qualités qui le caractérisaient, et sur l'impression générale que l'artiste produisait sur le public. Lorsqu'un chanteur a acquis la renommée de Jélyotte, lorsque pendant plus de vingt ans il a charmé toute une génération d'auditeurs, lorsqu'on peut dire qu'il a excité l'admiration de tous et recueilli l'unanimité des suffrages, il est permis d'affirmer que sa valeur était réelle et que les éloges qu'on lui prodiguait étaient aussi sincères que mérités. Je vais donc réunir ici les jugements qui ont été portés sur lui par ceux qui ont pu l'entendre, jugements qui, je crois, donneront une idée exacte de ce qu'était le grand artiste dont je me suis efforcé de retracer la vie et la carrière.
Et comme je n'ai rencontré à son sujet qu'une seule critique un peu acerbe, en contradiction complète avec le sentiment exprimé de toutes parts, je commencerai par celle-là pour qu'on ne puisse m'accuser de chercher à dissimuler la vérité. Cette critique émane, il ne serait presque pas besoin de le dire, du chansonnier Collé, homme instruit sans doute, mais esprit à la fois faux, grincheux et atrabilaire, qui n'était jamais satisfait que de lui-même et qui considérait le reste de l'humanité avec le dédain que lui inspirait l'excellente et très haute opinion
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qu'il avait de son intéressante personne. Voici comment Collé jugeait à la fois non seulement Jélyotte, mais Chassé, Mlle Fel et Mlle Chevalier :
.... Les opéras de pur récitatif ne peuvent réussir qu'avec des récitants, et nous n'en avons point à l'heure que j'écris. Chassé est le seul, et il est excellent ; mais ses cadences chevrotées, les saccades qu'il donne à sa voix, et le défaut de chanter faux quelquefois, diminuent le plaisir que l'on prend à entendre et à voir cet acteur, admirable à tous autres égards. Jélyotte est un chanteur unique, mais il n'a ni figure ni action ; il n'est bon que dans les rôles de berger, où il faut plutôt exprimer la galanterie que le sentiment ; il n'a point d'entrailles et il manque de noblesse. Ce n'est donc point du tout là un récitant, ceci soit dit sans faire tort à l'étendue et à la beauté de sa voix, surtout au goût divin du chant qu'il possède, et que personne n'a poussé aussi loin que lui.
Mlle Chevalier et Mlle Fel sont bien éloignées d'être des actrices, surtout la dernière, dont la voix, légère et parfaite en ce genre, n'est bonne que pour des ariettes. Mlle Chevalier exprime quelquefois passablement la colère et la fierté, mais elle grimace l'amour, et je la soupçonne d'avoir médiocrement d'intelligence. Comment donc est-il possible de rendre des actions sans acteurs (1).
L'abbé Laugier était loin de partager l'opinion de Collé en ce qui touche les aptitudes scéniques de Jélyotte. Il en parle de tout autre façon en faisant ressortir, au contraire, le sentiment dramatique qu'il déployait dans l'interprétation du rôle de Castor dans Castor et Pollux, l'un de ceux qui, précisément, exigeaient sous ce rapport une grande puissance. Voici ce qu'il écrivait sur Jélyotte un an après sa retraite, qu'il déplorait, comme tant d'autres :
La perfection dans l'exécution des ouvrages de musique ne sert pas peu à faire valoir les beautés de la composition. Quelle différence entre le rôle de Castor rendu par M. Jéliotte et le même rôle joué par M. Godard ! Non que ce dernier n'ait du talent pour le théâtre ; si sa voix secondoit son goût, il seroit peut-être ce que nous aurions de mieux après la perte que nous avons faite. Mais quelle perte! et quand pourra-t-elle être réparée? Il semble que le célèbre Jéliotte ait voulu nous la faire sentir encore plus vivement par la façon dont il a rendu la dernière fois le rôle de Castor, à la clôture du théâtre de l'année 1755. Avec quel talent il chanta l'air du premier acte ! Quel intérêt il répandit dans celui des Champs-Elysées ! Et comme il joua l'acte cinquième !
di Collé : Journal lusloriqne, I, 52-53.
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On peut dire qu'il joignit dans ce dernier le talent de facteur à celui du chanteur.... (1).
Un peu plus tard, l'abbé de La Porte exprimait sur Jélyotte un avis analogue :
Jéliotte a été, sans contredit, la plus parfaite haute-contre qui ait jamais chanté sur le théâtre de l'Opéra, et personne n'a poussé aussi loin que lui le talent et le goût du chant. Son action répondait à la beauté de sa voix, et sa réputation a égalé l'une et l'autre. On croyoit n'avoir point été, à l'Opéra quand on n'avoit point entendu Jéliote (2).
Un autre, Ancelet, que ses fonctions militaires et sa qualité de major des Mousquetaires noirs n'empêchaient pas d'être un grand amateur de musique, et un amateur instruit, ami de Jean- Jacques Rousseau, envisageait Jélyotte à divers points de vue et faisait ressortir la diversité de ses talents :
.... La guitare entre les mains des dames a un agrément infini, surtout si elle accompagne la voix. Si elle fait peu d'effet dans les concerts nombreux, elle s'en dédommage avec usure dans la petite musique de société et dans les souper3 choisis, qui sont les seuls désirables.
Jéliote, Bérard et Lagarde sont ceux qui l'ont mise le plus en vogue : ils ont trouvé commode de ne chanter qu'à demi-voix, et n'en font pas moins de plaisir. Certains acteurs et actrices de l'Opéra, qui chantent à pleine tête et qui font des efforts incroyables pour faire paroi tre leur voix, font trembler ceux qui ont quelque connoissance de l'anatomie : tous les bons cœurs même en sont alarmés.
Lagarde a travai'lé pour l'Opéra, la cour et la société. Sas ouvrages, et surtout ses duos, ont charmé Paris et les étrangers. Pour ce qui concerne Jéliote, il réunit tant de talens enchanteurs qu'il seroit heureux pour nous qu'il n'eût point abandonné sitôt le théâtre ; il étoit seul capable de soutenir son parti languissant. Mademoiselle Fel et lui sont les modèles du chant francois. que l'on doit tâcher d'imiter. Jéliote jusqu'ici n'a pas eu d'égal dans son genre; il réunit en un mot tous les talens, j'y joins même ceux de la société. Quelle perte pour les compositeurs, que de regrets pour la nation (3) !
(Tétait un dilettante ardent aussi que ce singulier comte d'Escherny, être bizarre mais instruit, tout ensemble voyageur,
(1) Sentiment d'un harmoniphile sur différents ouvrages de musique, pp. 32-33. — Paris, s. d. (1756), in-12.
(2) Anecdotes dramatiques.
(3) Observations sur la musique, les musiciens et les instrumens. — Amsterdam 1757, in-8.
philosophe, écrivain, que ses fonctions de chambellan du roi de Wurtemberg n'empêchaient pas non plus d'être lié avec Raynal, Diderot, Rousseau, d'Alembert, et qui, d'ailleurs bon musicien, était chanteur de goût et violoniste assez habile pour faire solidement sa partie dans un quatuor. Celui-ci exprimait en ces termes son admiration pour Jélyotte :
.... J'arrivois d'Italie, où j'avois entendu et suivi plusieurs des premiers virtuoses, tels que Caiïarelli, Gizziello, Apiïle, etc. ; je me trouve à Paris dans un concert où Géliote exécutoit les deux morceaux qu'il affectionnoit le plus et qu'il chantoit le mieux ; il ne les tiroit pas des opéras ; c'étoient les deux cantates de Zélindor et de Pigmalion. Le plaisir que m'avoicnt causé les grands sopranes italiens ne m'empêcha point d'écouter Géliote avec ravissement, dans un genre de mélodie tellement abandonné aujourd'hui que la génération actuelle n'en a pas même la moindre idée. Quelle étoit donc la magie de la voix, du goût, de la méthode de ce chanteur unique, le seul dans la bouche duquel j'aie pu, depuis mon retour d'Italie, non seulement supporter la musique française, mais presque me passionner pour elle? Si elle avoit eu plusieurs apôtres comme lui, elle existeroit encore et rivaliserait avec la musique italienne; mais il fut le fondateur d'une école qui n'eut que lui pour professeur et pour élève. Son chant, dans ces deux cantates, n'étoit ni français ni italien; il s'étoit fait une manière à lui; il avoit. dans un degré supérieur, ce que les Italiens appellent il porlamento délia voce, ou l'art de conduire la voix et de filer les sons, mérite qu'ils reconnoissent aux chanteurs français de ce temps-là.
Géliote, dans les Mémoires de Marmontel, occupe une place digne d'envie, celle du plus heureux des mortels ; c'est ainsi qu'il nous le peint. Pendant que tant d'hommes, heureux en apparence, le sont si peu en réalité; pendant que je ne sais quel empereur, qui avoit régné 50 ans avec gloire, ne comptoit, dans sa longue carrière, que quinze jours de bonheur; Géliote, depuis le moment de sa naissance jusqu'à celui de sa mort, jouit d'une félicité inaltérable. C'est là un exemple, entre plusieurs autres, de la justice distributive du hasard et des caprices de la fortune (1).
Et voici comment, dans un langage auquel n'auraient pas nui un peu moins d'emphase et un peu plus de simplicité, Daquin, le fils du fameux organiste, fait connaître lui-même son enthousiasme pour le talent de Jélyotte :
Le brillant, l'aimable M. Géliote, est l'Amphion de nos jours. Pourquoi n'a-t-il pas le privilège de l'autre ? Quoi ! les sons de sa voix ne sont ils pas assez
(1) Fragments sur la musique, extraits des Mélanges de littérature, philosophie, politique, histoire et morale, par le chambellan comte d'Escherny, — Paris, L'huillier, 1809, in-12.
PIERRE JEUOTI
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Portrait de Jélyolte, gravé par Châtelain d'après le tableau de Tocqué.
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éclatans pour nous faire dire de lui ce que l'on racontoit de l'ancien Amphion ?
Qu'à ses accords touchans les pierres s'émouvoient Et sur les murs thébains en ordre s'élevoient.
M. Géliote exerce du moins cet empire sur les âmes, miracle plus flatteur et plus difficile encore à opérer. On ne peut résister à son expression toujours vraie, quoique variée. Paroît-il sur la scène ? tous les yeux s'attachent sur lui, tous les cœurs volent sur ses traces. On doit comprendre aisément quels sont ceux dont notre excellent acteur est le plus jaloux. Sous la forme d'un Dieu, sous celle d'un berger, le charme est égal pour les spectateurs. Que de délicatesse dans le jeu, que d'élégance dans le chant! C'est Atys, c'est Apollon, c'est Zélindor qui nous plaisent et qui nous ravissent : nous croyons les voir, les entendre, et nous oublions qu'on ne fait que nous les représenter, tant le prestige est grand.
0 Pygmalion, ou plutôt, ô chantre inimitable! c'est ton art, ta voix, bien plus que l'amour, qui animent la charmante statue dont tu es épris. Ne sommes-nous pas transportés de plasir lorsque tu mets dans leur éclat les immortelles ariettes du prince de l'art. Tu ne connois point de rival, tu n'auras point d'imitateurs, et la musique et les vers
Par Geliote embellis sur la scène
De leurs douceurs enyvrent tous nos sens.
On trouve rarement un acteur qui joue de génie, et qui, devant être l'esclave de son chant, paroisse toujours libre, dont Faction, le geste, le silence même intéressent. Apprendre des scènes, les débiter froidement et avec cet empressement qui ne fait que trop voir que l'on voudroit en être quitte, est une chose assez commune à tout homme chargé du pénible emploi de paraître en public, d'y faire parade de ses talens, le plus souvent de ses imperfections. Le tems à la vérité façonne, et l'habitude enhardit; mais on ne devient jamais un Géliote, il faut être né tel; alors on donne le ton au siècle. Sans gâter les grâces de la nature, on leur associe les finesses de l'art ; on a un goût à soi que tout le monde veut copier, auquel personne n'atteint. 11 n'est que trop prouvé qu'une manière neuve et brillante ne va bien qu'à l'inventeur. L'imitation est à craindre ; c'est un tableau singulier et admirable dont on ne peut faire que des copies informes, tels soins que l'on prenne. Laissons-lui l'avantage d'être un morceau unique, c'est un parti qu'il faut prendre : notre insuffisance ne nous y conduiroit-elle pas toujours? Si M. Geliote est l'idole du public, si, pour me servir de l'expression d'un auteur estimable, on croit n'avoir point été à l'Opéra quand on n'a point entendu chanter M. Geliote, ne fait-il pas également le principal ornement des fêtes particulières, des cercles et des sociétés qui le possèdent ?
Son talent, ses succès, en lui rien ne m'étonne, Les Muses formèrent sa voix, Et pour applaudir à leur choix Le dieu du chant lui donna sa couronne (1).
(1) Daquin ; Siècle littéraire de Louis AT, pp. 162-165.
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Dans son poème de la Déclamation (c'était le beau temps des poèmes « didactiques »), Dorât exaltait aussi le goût de Jélyotte, et l'on voit que c'était bien là l'une des qualités caractéristiques de l'art du grand chanteur, car c'est celle surtout que tous les critiques lui accordent unanimement et sans restriction :
Le goût fut ton génie, ô toi, chantre adoré, Toi, moderne Linus, par lui-même inspiré! Que j'aimois de tes sons l'heureuse symétrie, Leur accord, leur divorce et leur économie ! Organe de l'amour auprès de la beauté, Tu versois dans nos cœurs la tendre volupté. L'amante en vain s'armoit d'un orgueil inflexible, Elle couroit t'entendre, et revenoit sensible... (1).
Et l'on peut consulter toutes les brochures, tous les pamphlets enfantés par la Querelle des bouffons, on n'y trouvera que des louanges semblables à l'adresse de Jélyotte — et aussi de Mlle Fel, car alors on ne les séparait guère l'un de l'autre, ce qui prouve leur incontestable supériorité sur tout ce qui les entourait. A commencer par Grimm, qui, dans son Petit prophète de Boehmischbroda, les glorifie hautement tous deux, on ne trouve, pour l'un comme pour l'autre, que des louanges sans réserves dans tous ces petits écrits, aussi bien ceux publiés en faveur de la musique italienne que ceux consacrés à la défense de la musique française, ce qui prouve l'impartialité des auteurs en ce qui concerne nos deux grands artistes. Qu'on lise la Guerre de l'Opéra, les Prophéties du grand prophète Monet, la Lettre sur les Bouffons, le Jugement de V orchestre de l' 'Opéra, V Apologie du goût françois, les Doutes d'un Pyrronien (sic), la Justification de la musique française, la Lettre sur le méchanisme de V opéra italien, la Galerie de V Académie royale de musique, et l'on sera édifié à ce sujet. Je ne saurais multiplier les citations, mais pour donner une idée exacte de l'admiration qu'inspirait à tous ces pamphlétaires, à quelque camp qu'ils appartinssent, le talent de Jélyotte et de Marie Fel, je me bornerai à reproduire ce passage d'une des brochures en question, la Réforme de l'Opéra:
I 1 1 Dorât: La Déclamation, chant III, « l'Opéra ».
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Mais qui remplacera ce Jéliote aimable,
Si parfait dans son genre, et trop inimitable?
C'est lui, Muses, c'est lui, qui devroit, en Romain,
Sur l'arène expirer les armes à la main.
Fel encore avec lui soutient notre espérance;
Sans eux que deviendraient les plaisirs de la France?
Ménageons des sujets pour nous si précieux,
Seuls dignes de chanter les héros et les dieux :
France, sur leurs talens que ta gloire se fonde;
Tu surpasses par eux tous les peuples du monde!
Le fait est que Ton ne remplaça pas Jélyotte, et l'on peut dire que sa succession resta en déshérence pendant environ dix années. Son emploi, durant ce temps, fut tenu tant bien que mal par deux artistes restés complètement obscurs, Pillot et Muguet, et il fallut, pour trouver un ténor digne de l'Opéra, attendre l'arrivée de Legros, qui débuta le 1er mars 1764, dans Titon et V Aurore. Mais Legros lui-même, bien qu'il fût loin d'être sans talent, ne put faire oublier son prédécesseur, et n'atteignit jamais à sa renommée.
Si l'on considère la dynastie des ténors (ou hautes-contre) qui se succédèrent à l'Opéra, depuis Dumény, qui tenait l'emploi dans la troupe de Lully, jusqu'à Jélyotte, en passant par Boutelou, Gochereau, Muraire et Tribou, on peut affirmer que pas un seul n'acquit l'éclatante notoriété qui s'est attachée à son nom et, en le faisant parvenir jusqu'à nous, l'a rendu presque légendaire (1). Et plus de soixante ans devaient s'écouler ensuite avant que l'on retrouvât un artiste capable d'exciter dans le public un pareil enthousiasme. Cet artiste, c'était Adolphe Nourrit, qui parut pour la première fois à l'Opéra le 1er septembre 1821. En effet, ni Legros, ni Lainez, ni Rousseau, ni Lavigne, quelque talent qu'ils aient réellement déployé, n'ont laissé un nom comparable à celui de Jélyotte. On peut dire que depuis sa naissance notre Opéra, parmi tant d'artistes distingués, souvent remarquables, qu'il a mis en lumière, n'a possédé que trois ténors qui aient acquis une véritable célébrité : Jélyotte, le
(1) Dumény appartint à TOpéra de 1677 à 1700, Boutelou de 1683 à 1710, Cochereau de 1702 à 1719, Muraire de 1715 à 1727, et Tribou de 1721 à 1742.
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premier en date, Adolphe Nourrit ensuite, et après celui-ci Duprez, qui, sans le faire oublier, sut, par des moyens différents, conquérir une renommée égale à la sienne. Mais la gloire de Nourrit et celle de Duprez, pour être plus près de nous, ne sauraient nous faire oublier celle de Jélyotte et nous rendre ingrats envers un grand artiste dont tous les contemporains ont chanté les louanges, et l'ont fait avec une unanimité qui ne peut laisser aucun doute sur leur sincérité.
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Il est difficile de connaître exactement la situation matérielle qui était faite à Jélyotte au cours de sa carrière à l'Opéra. Les seuls renseignements que j'aie rencontrés et que je connaisse à ce sujet sont ceux contenus dans la notice que lui consacra la Biographie Michaud. L'auteur de cette notice était Audifïret, écrivain consciencieux et généralement très informé de toutes choses relatives au théâtre, et même à la musique (1). Les quelques détails qu'il donne sur ce point intéressant sont très précis, et l'on peut sans doute les tenir pour exacts. Les voici : — « Jélyotte débuta sur ce théâtre (l'Opéra) avec le plus brillant succès, au mois d'avril 1733, et fut aussitôt engagé aux appointements de douze cents francs. On les augmenta progressivement jusqu'à 2.500 francs en 1740, non compris 300 francs pour pain et vin. En 1741 on les porta à 3.000 francs, et on y ajouta 2.000 fr. de gratification, tant annuelle qu'extraordinaire, outre les 300 fr. de pain et vin (2) ».
(1) Il fut, avec Ragueneau, l'un des auteurs de l'excellent Annuaire dramatique ou Étrmnes théâtrales, qui parut de 1805 à 1822. Bon musicien, il a écrit et publié un certain nombre de romances.
(2) Cette formule assez singulière, « pain et vin », appelle une explication. De temps immémorial, les artistes, chanteurs ou autres, qui faisaient partie de la musique particulière des rois de France, recevaient, à certaines fêtes de l'année qui réclamaient leur service, du pain, du vin et diverses parties de nourriture, ce qui les rendait commensaux du palais. On peut supposer que certaines réclamations s'élevèrent à ce sujet, lesdits artistes préférant recevoir cette sorte de gratification
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Si ces renseignements sont exacts, comme il y a lieu de le croire, il en résulte qu'à partir de 1741 Jélyotte recevait : appointements, gratification et indemnité compris, une somme totale de 5.300 francs par an, pour son double service de l'Opéra et de la cour. Et comme le chiffre des appointements proprement dits ne dépassait pas pour lui 3.000 francs, sa pension, lorsqu'il quitta l'Opéra, fut réglée, selon la coutume, à moitié de ce chiffre, soit 1.500 francs, comme on peut s'en rendre compte par la liste que publiaient annuellement^ Spectacles de Paris.
Plus tard, sa situation fut réglée d'une façon complète et définitive, en raison, d'une part, des services exceptionnels qu'il avait rendus et dont on lui tenait compte, de l'autre, des diverses charges qu'il occupait encore à la cour ; et l'on va voir que cette situation ne laissait pas que d'être très brillante. M. Emile Campardon Fa fait connaître par cette pièce intéressante et curieuse, tirée des Archives nationales :
Déclaration autographe de Pierre Jélyotte, relative à la pension.
Le sieur Pierre Jéliote, né à Lasseube, diocèse d'Oloron en Béarn, le 13 avril 1713, baptisé le lendemain sur la paroisse Sle- Catherine dudit bourg, musicien vétéran de la Chambre du Roy, demeurant à Paris, place des Victoires, paroisse Sl-Eustache, déclare avoir obtenu du Roy les grâces pécuniaires cy-après: Des appointemens conservés de quatre mille livres, sans aucune retenue, dont il a été payé de trois mois en trois mois par le trésorier général des menus-plaisirs du Roy jusqu'au 1er janvier 1779; des gages conservés de douze cents livres comme maître de guitare du Roy * des gages conservés de neuf cents livres comme joueur de théorbe de la Chambre (nota : les gages de ces deux charges supprimées en 1761, ont été payés comme les appointemens de 4.000 livres jusqu'au 1er janvier 1779, sans retenue) ; une pension de mille livres payée comme les précédentes et qui luy a été accordée pour le dédommager de l'argent qu'il avoit donné pour la survivance desdites charges supprimées ; une pension de douze cents livres sur le trésor royal de l'échéance de May qui lui a été accordée en considération de ses longs services, conformément au brevet ci-joint. Laquelle pension accrue de 216 livres pour arrérages dus en 1766, déduction faite d'un dixième et demi sur 1.200 livres, d'un dixième seulement sur 216 livres et de trois deniers pour livres.
en argent plutôt qu'en nature. Il en résulta qu'à partir du commencement du XVIIIe siècle tous les musiciens du roi reçurent, en dehors des appointements proprement dits, et sous l'appellation de « pain et vin », une indemnité de nourriture qui, sans doute, variait selon l'importance et la nature des services de chacun.
212 PIERRE JÉLYOTTE
Montant général des grâces dont jouit le sieur Pierre Jéliote : 8.296 livres 14 sols.
Certifié véritable à Paris, le 11 août 1779.
Pierre Jéliote.
Cette pièce est datée de 1779. A cette époque, c'est-à-dire vingt-quatre ans après son départ de l'Opéra, quatorze ans après qu'il se fut retiré des spectacles de la cour, où il n'exerçait plus aucune charge (celles qu'il avait occupées ayant été supprimées en 1761, comme il nous l'apprend lui-même), que faisait Jélyotte? où résidait-il? La déclaration qu'on vient de lire indique bien qu'il demeurait « place des Victoires ». Mais cette demeure n'était évidemment qu'un simple pied-à-terre, et dès ce moment, nous allons en avoir la preuve, il était allé se retirer dans son pays, dans ces Pyrénées qu'il aimait tant et où il devait rester jusqu'à son dernier jour. Nous savons par son ami Dufort de Cheverny, dont je vais avoir à parler, qu'une fois installé là-bas il venait tous les ans à Paris, comme lorsqu'il habitait Paris il allait tous les ans, ainsi que Marmontel nous l'a appris, voir sa famille et ses amis. A quelle époque quittat-il Paris pour aller s'établir décidément à Oloron? C'est ce qu'on ne saurait préciser. Mais il faut tenir pour certain qu'il y était fixé déjà lorsqu'il signa la pièce que je viens de reproduire. Et ce qui le prouve, c'est qu'un an après, en 1780, l'idée lui vint un instant de quitter le pays à la suite d'un incident qui lui avait causé un vif dépit.
Yoici, en effet, ce qu'on lit dans une notice curieuse publiée, à l'occasion de l'inauguration de sa statue à Pau, dans r Indépendant des Bosses-Pyrénées (1) :
Les charmes de la capitale ne lui firent jamais oublier la petite patrie. En 1780 seulement, à la suite d'une contrariété, il parut décidé à abandonner le pays natal. L'aventure mérite d'être rapportée. Jéliote désirait que son neveu, Jean-Pierre Mauco, seigneur de Labat d'Estos, fût élu trésorier général des États de Béarn, en remplacement de Jean de Day, dont la démission semblait certaine.
M. Douet de la Boullaye, intendant de la province, et Jean-Gratian da Laussat, maire de Morlàas et président du Tiers-État, appuyaient la candida-
(1) Du 19 mars 1901.
PIERRE JÉLYOTTE 213
turc de Mauco. Cependant les démarches échouèrent, et Laussat, irrité contre
ses collègues des États, plus encore que Jeliote lui-même, écrivit à l'intendant
la singulière épître suivante :
« A Pau, le 22 janvier 1780.
» Monsieur,
» Sur un simple pressentiment de vos dispositions en faveur de M. de Mauco et l'assurance que vous ne tarderiés pas à me les faire connoître directement, je m'étois déjà décidé in petto à voter pour lui. Ce n'est plus le cas puisqu'il s'est totalement retiré. On l'attribue à ses dégoûts, à ceux de son oncle [Jélyotte], à tout ce qu'on leur a fait éprouver d'amer, et enlin à la retractation la plus éclatante et la moins prévue de la part de M. de Day. Il est très vray que jamais affaire n'excita plus de mouvement : vous serés mieux instruit, Monsieur, de ce qui s'est passé par M. Jeliotte lui-même; il part à la fin de ce mois-ci, il ne croit plus que sa patrie soit si merveilleuse; il paroit avoir pris la très ferme résolution de n'y reparoître que bien rarement; il n'envisage plus le Béarn que comme un païs presqu'inhabitable par tout ce que les traits d'astuce et de perfidie, les inimitiés, les haines, les vangeances (sic), les cabales, en un mot les mauvaises manœuvres le plus consomées en tout genre, peuvent produire d'horreurs. Si ses plaintes ajoutent à la persuasion où peut-être l'on étoit déjà que nous sommes d'assés vilaines gens, j'en serai fâché, mais ce ne sera pas moi qui le dediray. J'espère, Monsieur,que cette bonne foy ne me nuira point, surtout auprès de vous. On n'en est capable que lorsque, par une très grande différence de manière de penser et de faire, on sent devoir être regardé soy même comme un être à part...
» Laussat. »
Le Jean-Pierre Mauco, dont Jélyotte prenait si fort à cœur les intérêts (au point de songer, par dépit de sa déconvenue, à s'exiler du pays natal), était son neveu et avait, en 1768, épousé sa nièce, Thérèse de Fondeire, fille de sa plus jeune sœur, Marie- Anne Jélyotte, qui elle-même s'était mariée, en 1748, avec Arnaud de Fondeire, notaire à Arudy, qui devint plus tard contrôleur général des fermes en Béarn. Les deux jeunes gens, étant parents, avaient dû obtenir une dispense pour leur mariage. Jean-Pierre Mauco (ou plutôt de Mauco) avait été admis aux États de Béarn, le 4 mai 1761, comme seigneur de la maison noble de Labat d'Estos et héritier de son père, qui avait fait en 1736 l'acquisition de ce fief et du château qui en portait le nom; il fut maire d'Oloron de 1783 à 1789, et plus tard, de l'an VIII à 1807, membre du conseil général des Pyrénées-Orientales. C'est dans le château de Labat d'Estos, qu'on désigne aussi dans la contrée sous le nom de château de Mauco, que Jélyotte passa ses derniers jours, ayant quitté sa maison d'Oloron pour aller s'ins-
214 PIERRE JÉLYOTTE
taller auprès de son neveu et de sa nièce, jeune femme charmante, qu'il avait dotée, et qui devait être et fut son héritière. C'est là qu'il termina son existence, entouré des soins les plus tendres et les plus attentifs. Ce château, après être devenu d'abord la propriété de M. Lamothe d'Incamps, fut vendu plus tard, avec ses dépendances, à M. Pierre Gharbonnel, d'Oloron, et appartient aujourd'hui à ses enfants (1).
Nous ne saurions rien absolument des dernières années de l'existence de Jélyotte, dans la paisible retraite qu'il s'était choisie auprès des siens, si nous n'avions pour nous renseigner les souvenirs consignés dans ses Mémoires, publiés récemment, par son vieil ami le comte Dufort de Cheverny, ancien introducteur des ambassadeurs près la cour de France (2). Personnage officiel, à qui sa situation ouvrait toutes les portes, aimant l'art et les artistes et les recherchant volontiers, Dufort de Cheverny avait eu l'occasion de connaître Jélyotte au temps de ses plus grands succès, alors que celui-ci était lui-même accueilli partout, non seulement grâce à son talent, mais aussi à la distinction de son esprit et à ses qualités privées. Tous deux s'étaient liés d'une amitié sincère, et cette amitié ne s'était pas trouvée rompue par l'éloignement lorsque Jélyotte, disant adieu à Paris, à l'art et à ses triomphes passés, oublia l'un et les autres pour la joie d'aller retrouver le pays riant et ensoleillé qui l'avait vu naître. Une correspondance s'était alors établie entre eux, cor-
(1) M. et Mme de Mauco n'eurent qu'un unique enfant, une fille, Louise-Thérèse- Antoinette-Marguerite, qui épousa en 1791, à Oloron, François-Théophile de Navailles, baron d'Angaïs, officier au 17e régiment de cavalerie (« ci-devant Bourgogne »j|, Celui-ci mourut à Oloron, dans sa maison, rue de Pau, le 22 décembre 1836, à l'âge de 67^ans; sa veuve le suivit de près et mourut le 2 avril 1837, à 65 ans, sans enfants. Un biographe du temps de Jélyotte disait d'elle : « Le caractère, l'esprit, la figure, la taille, l'air, les manières, tout rend la jeune femme très intéressante. »
Tous les renseignements réunis ici proviennent, partie d'une généalogie très exacte publiée à Pau lors de l'érection de la statue de Jélyotte, partie d'une communication faite, le 11 mars 1901, à la Société des sciences, lettres et arts de Pau, par M. l'abbé Dubarat, aumônier du lycée de cette ville, qui s'est beaucoup occupé de Jélyotte et à qui j'exprime ici ma gratitude pour les documents qu'il a eu l'obligeance de me communiquer au sujet du présent travail.
(2) Mémoires sur les règnes de Louis XV et Louis XVI et sur la Révolution, par J.-N, Dufort, comte de Cheverny, 1731-1802, publiés avec une introduction et des notes par Robert de Crévecœur. — Paris, Pion, 1886, 2 vol. in-8.
PIERRE JÉLYOTTE 215
respondance affectueuse et cordiale, qui ne devait prendre fin que par la disparition de l'un ou de l'autre. C'est Jélyotte qui partit le premier....
Dufort de Gheverny rappelle à plusieurs reprises le souvenir de son ami Jélyotte. Je citerai d'abord ce passage de ses Mémoires, bien qu'il revienne sur certains faits que nous connaissons déjà :
Jélyotte, le plus grand chanteur de l'Europe, faisait en ce temps-là les délices de la cour et de la ville. Dès qu'il chantait il se faisait un silence involontaire, qui avait quelque chose de religieux; son timbre était d'une haute-contre parfaite, et certains sons étaient aussi brillants que s'ils sortaient d'une cloche d'argent; sa prononciation était si nette et si bien détaillée qu'on ne perdait pas le moindre mot. Sa voix, dans Pygmalion, couvrait le chœur, et dans Zoroastre tout Paris courait entendre, au milieu du tonnerre : Ciel! Thémire expire dans mes bras!
Neveu d'un chanoine de Toulouse qu'il devait remplacer, il avait reçu la meilleure éducation; il avait été enfant de chœur, ensuite attaché aux archives
du chapitre. M (1), qui passa, fut frappé de la beauté de sa voix. Jélyotte
le suivit, renonça au canonicat et en un an fit les délices de Paris, ce qui a continué et augmenté jusqu'à sa retraite, en J756 (2). Doux, complaisant, aimable, jouant tous les jeux et les aimant, il avait étudié la langue italienne, et il avait en ce genre une bibliothèque superbe. Il vivait dans la plus grande compagnie, ne s' attachant qu'à ce qui était du plus haut parage, et on lui prêtait des airs que sa figure ne lui permettait pas. Il était en effet petit et mal fait; mais il avait les yeux d'un brillant, d'un feu qui augmentait dès qu'il chantait.
Je pèse un peu sur toutes ces circonstances, parce que notre liaison, qui a commencé à cette époque, ne s'est jamais démentie, qu'il a actuellement plus de quatre-vingts ans et que, malgré les circonstances et l'éloignement (il est à Oloron, Basses-Pyrénées), notre amitié ne s'est pas plus affaiblie que notre correspondance ne s'est ralentie. Il n'y a que cinq ans qu'il a cessé de venir à Paris (3).
Plus loin, Dufort rappelle le milieu qu'il fréquentait et où se trouvait aussi Jélyotte :
....Je vivais toujours dans la même société, et je bénis le ciel de n'en avoir point changé. C'était le comte d'Osmont; son frère, l'évèque de Gomminges;le baron de Vioménil; Le Gentil, devenu marquis de Paroy; sa femme; une cou-
(1) Nom en blanc dans le manuscrit.
(2) Ici, une légère erreur. On sait que c'est en 1755 que Jélyotte quitta l'Opéra,
(3) Mémoires, I, 98-99.
216 PIERRE JÉLYOTTE
sine, nommée madame de Villebriand; mesdames Merger et Santo-Domingo ; l'abbé de Mégrigny; M. de Chailly, son frère; Mme de Moussy, ma cousine; M. et Mme O'Dune; le comte et la comtesse de Noé et ses frères; le chevalier de Montecler; le chevalier de Longaulnay; la marquise de la Valette; la baronne d'Ogny; les deux chevaliers de la Tour; Jélyotte; mon ami Sedaine; toute la Société Préninville; voilà à peu près le fond de notre société (1).
Mais voici surtout le passage intéressant des souvenirs de Dufort de Gheverny relatifs à Jélyotte. Ceci était écrit à la date de mai 1797 :
J'ai plusieurs fois fait mention du fameux Jélyotte. Fidèle à son ancienne amitié, il m'écrivait à peu près tous les mois, et je lui répondais exactement. Ses dernières lettres me mandaient qu'il avait été incommodé, qu'il avait cru terminer son existence, qu'il était bien temps puisqu'il avait quatre-vingtdeux ans; que tout ce qu'il désirait était de finir sa vie sans douleur. Elles avaient une teinte de tristesse qui me faisait une vraie peine. Je crus devoir lui faire son petit panégyrique pour l'éloigner de toutes ces idées; c'est un abrégé historique de sa vie, que je connaissais comme lui. Cette lettre est du 20 avril 1797, et envoyée à Oloron :
« Vous voulez, mon vieil ami, que je vous écrive avec la même liberté que si nous causions ensemble, comme on dit, les pieds sur les chenets. Quoique vous m'annonciez que vous avez vos quatre-vingts ans bien révolus, à juger par le caractère de votre écriture je pense que vous avez tout lieu de vous flatter encore d'y ajouter; au surplus, je connais votre philosophie, qui vous fera envisager votre fin sans la désirer ni la craindre.
« Comptons ensemble, mon vieil ami, et voyons si vous avez à vous plaindre, et si, en jetant un coup d'œil sur le passé, vous n'avez pas à vous féliciter de votre existence. Il est permis à un ami de 40 ans de se féliciter avec vous de la charmante carrière que vous avez parcourue.
« Destiné à une prébende, votre oncle vous fait donner une excellente éducation, et vous déployez intelligence et facilité; il vous fait apprendre les langues, et vous excellez dans l'italien; sans vous en douter, sans peine, sans efforts, vous devenez un excellent musicien et un bon compositeur, car il nous en reste des morceaux excellents dans Zélisca, etc. Voire adresse naturelle vous rend familier avec tous les instruments, dont je vous ai vu jouer à volonté; la nature vous a gratifié d'une haute-contre superbe et d'un goût exquis. Vous cédez, à dix-sept ans, à la séduction d'aller débuter à l'Opéra à Paris. A l'instant ce sont des triomphes; tous les livres éphémères et durables vous comblent d'éloges. Orphée n'aurait pas eu en France un plus grand et un plus long triomphe.
« A l'âge des passions, dans le pays le plus séduisant et le plus enivrant, vous y résistez pour vous attacher à la meilleure et à la plus grande compagnie
(1) Mémoires, I, 248.
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du royaume, et vous y êtes retenu par votre personne quand il n'est plus question de vos talents.... Je vous ai vu dans l'intimité de la duchesse de Luxembourg, du feu prince de Gonti ; je vous ai accompagné plusieurs fois à Chanteloup, où le duc de Ghoiseul, ses parents et amis, vous traitaient en égal.... Fidèle à l'amitié, vous êtes venu pendant quinze ans me visiter à Gheverny....
« L'enthousiasme et les plus grands applaudissements devaient vous retenir au théâtre; vous avez la sagesse de les sacrifier. A l'instant que vous quittez le théâtre, sans abandonner une société dont les soins vous faisaient un devoir et une jouissance, vous sacrifiez tous les ans trois mois pour retourner dans votre pays natal; votre aisance, vous la sacrifiez à votre famille; vous mariez votre nièce, et les bénédictions- vous entourent, puisque dans vos petites-nièces vous avez le plaisir de voir votre sang uni à celui des Navailles.
« Rappelez-vous que vous fûtes le premier l'auteur de la fortune du fameux et malheureux La Borde, banquier de la cour, qu'il vous en remercia par une, association qui ne dura pas autant que vous le méritiez (1).
« L'âge mettant un terme à votre facilité à voyager, vous vous fixez à Oloron au milieu des vôtres, et vous attendez philosophiquement le but que tout homme doit atteindre d'après la loi de la nature. Tout ce que je souhaite donc maintenant du meilleur de mon cœur, c'est qu'une pente douce et insensible vous conduise à la fin de nos vies, comme un voyageur qui arrive au bas d'une montagne sans trouver de précipice... »
Gette lettre, d'un intérêt si vif, et dans laquelle le vieil ami de Jélyotte lui rappelait, en termes affectueux et en traits rapides, les principales phases de son existence, nous est un document particulièrement précieux. Plus que tout autre en effet, il nous renseigne sur le caractère, sur les goûts élevés, surtout sur la nature morale du grand artiste, et nous prouve que sous le talent si remarquable du chanteur il y avait, avec l'àme d'un bon compagnon, le cœur d'un homme plein d'honneur et de bonté, d'un homme vraiment digne de ce nom. On est heureux de pouvoir ressentir pour celui-ci une estime égale à l'admiration qu'excitait celui-là. On n'en saurait, par malheur, toujours dire autant.
11 va sans dire que Jélyotte répondit à ce témoignage d'affec-
(1) La Borde était beaucoup plus jeune que Jélyotte, étant né en 1734. Le renseignement consigné ici n'existe nulle autre part, que je sache, nous apprenant d'abord que Jélyotte fut, évidemment par son crédit, « l'auteur de la fortune » du célèbre financier, ensuite que celui-ci reconnut le service ainsi rendu par une association au moins temporaire dans ses opérations. Sans doute est-ce là, plus encore peut-être que dans son talent, la véritable origine de la fortune de Jélyotte lui-même.
218 PIERRE JÉLYOTTE
tion de Dufort, et, fort heureusement, celui-ci nous fait connaître au moins un fragment de sa réponse :
Voici, dit-il, un extrait de la réponse de Jélyotte, du 8 mai. Elle fera voir à quel point il a conservé sa tête et sa tranquillité :
« Vous m'avez écrit, mon cher ami, une lettre trop charmante pour mon amour-propre; vous me dites toutes les douceurs possibles. Vous me rajeunissez de quatre ans ; j'en ai quatre-vingt-quatre sonnés depuis le 13 du mois dernier. L'abbé de Saint-Pierre avait bien raison : quatre-vingts ans sont un beau lot de la loterie de la vie, à plus forte raison quand une carrière a été aussi heureuse que longue. Véritablement la mienne a été très agréable, et surtout la partie que j'ai passée avec vous.
« Je vais parcourir votre lettre pour ne rien oublier, et vous répondrai article par article, excepté à vos louanges, dont je ne retiendrai que les marques d'amitié et ma reconnaissance. J'ai toujours aimé la bonne compagnie, et je lui ai dû tout le bonheur dont j'ai joui. C'est un heureux hasard qui m'a poussé vers elle, et dans la carrière que j'ai parcourue je pouvais bien être jeté en sens contraire. Tout a concouru à me faire réussir, et j'ai peu de choses à regretter. Les bontés particulières de feu M. le prince de Gonti sont l'époque la plus flatteuse de ma longue vie, et j'en conserverai le précieux souvenir jusqu'à mon dernier moment.
« Je finis ma lettre pour qu'elle parte vingt-quatre heures plus tôt; j'aurais encore à répondre à quelques articles, ce sera pour la première. »
A partir de ce moment, Dufort de Gheverny ne parle plus de Jélyotte que pour annoncer sa mort, qu'il apprend seulement six semaines après l'événement et qu'il annonce en peu de mots, à la date du 30 octobre 1797 : « ....Le même jour, dit-il, je reçus la nouvelle de la mort de Jélyotte; il s'est éteint à l'âge de quatre-vingt-quatre ans, au milieu d'une famille qui l'aimait; nous perdîmes en lui un véritable ami. »
Jélyotte était mort le 11 septembre, au château d'Estos, ainsi qu'il résulte de l'acte de décès dressé dès le lendemain et dont voici la transcription scrupuleusement exacte (1) :
Ce jourd'huy 12 T"" 1797 (vieux estille), an cinquième de la République [et le 26 du mois de fructidor], par devant moy Bernard Maury, agent municipal de la commune Destos, élu pour constater les actes de naiceances, mariages et
(1) Je reproduis le texte de cet acte tel qu'il a été publié par le Patriote des Pyrénées du 14 mars 1901. On y remarquera que le nom de Jélyotte est écrit Jwliote, sans doute par une faute du scribe, et qu'il est dit âgé de quatre-vingt-cinq ans accomplis, quoiqu'il n'en eût que quatre-vingt-quatre.
PIERRE JELYOTTE 219
décès, sont comparus en la maison commune le citoyen Jean-Pierre Mauco, [assisté] de Jean Gassiou et de Pierre Bordenave de Cardesse, son domestique, tous de la même commune Destos, lesquels mont déclaré que le citoyen Pierre Juliote natif de la commune de Lasseube son paren est mort hier au soir vers cincq heures dans le domicile du citoyen Maucô, âgé de quatre vingts cinçq ans accomplis, et pour m'assurer du dit Descès, je me suis sur le cham transporté dans son domicile et je dressay le présent acte en présence du citoyen Jean- Pierre Maucô, de Jean Gassiou et de Pierre Bordenave qui ont signé avec moy.
Fait en la maison le dit jour, mois et an que dessus.
(Interligné à la sixième ligne, je veux dire assisté.) Constat les mots (le ving six du mois de fructidor) interlignés.
Signé : Maury agent municipal, Maucô, Bordenave, Gassiou.
Ainsi finit, au fond de sa province, à l'autre bout de la France, dans la retraite paisible et familiale qu'il s'était choisie au milieu du doux pays qui l'avait vu naître, loin de ce Paris dont il avait été la joie et qui pendant vingt ans l'avait acclamé avec une sorte de frénésie, le premier en date des grands ténors dont notre Opéra puisse conserver le glorieux souvenir, celui qui fut tour à tour Dardanus, Zélindor, Zoroastre, Titon, Pygmalion, Daphnis, — Jélyotte enfin, le chanteur favori du public, le fidèle interprète de Rameau, le partenaire et l'illustre compagnon de ces deux autres grands artistes, Chassé et Marie Fel, avec lesquels il formait un trio vraiment exceptionnel. Tellement exceptionnel qu'il fallut attendre cent ans, juste un siècle, pour en trouver presque l'analogue avec Nourrit, Levasseur et Cornélie Falcon. Pourquoi ne songerait-on pas à consacrer, par un hommage légitime, la mémoire de trois nobles artistes qui ont illustré la scène lyrique française et dont elle a le droit de s'enorgueillir? Pourquoi l'administration des beaux-arts, qui pourrait être plus mal inspirée, ne ferait-elle pas exécuter, d'après les documents certains qu'on possède (j'en ai donné la preuve dans les illustrations de ce travail) les bustes de ces trois chanteurs, qui représentent une époque glorieuse de l'histoire de notre Opéra, l'époque de Rameau, et qu'on pourrait placer, en les groupant, dans le foyer de ce théâtre. Ils y feraient, je suppose, assez bonne figure, et prouveraient, quoi qu'en ait dit J.-J. Rousseau, que l'art du chant n'était pas, dès cette époque, aussi complètement inconnu en France qu'on s'est plu sottement à le répéter d'après lui.
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La carrière publique de Jélyotte ne dépassa pas vingt-deux ans, puisque, engagé à l'Opéra en 1733, il quitta ce théâtre dès 1755. Il la prolongea de dix années par la continuation de son service à la cour jusqu'en 1765, et pendant quelque temps encore il continua aussi de se faire entendre chez certains grands personnages, en particulier chez le prince de Gonti, dont les soirées au Temple, demeurées fameuses, étaient toujours agrémentées de musique et auraient paru incomplètes sous ce rapport sans la présence de Jélyotte, virtuose en titre, si l'on peut dire, et véritable familier de la maison. Lui-même nous a fait connaître, dans sa lettre à Dufort de Gheverny, son intimité avec le prince, et nous avons à ce sujet un document précieux, qui se rapporte non seulement à la vie de Jélyotte, mais aussi à celle de Mozart, et dont pourtant il semble que nul, en France du moins, n'ait parlé en ce qui concerne celui-ci. Ce document, c'est un joli petit tableau de Barthélémy Ollivier, peintre ordinaire du prince, tableau qui, un an après la mort de celui-ci, en 1777, fut exposé au Salon sous ce titre : « Le thé à l'anglaise, dans le salon des quatre glaces, au Temple, avec toute la cour du prince de Gonti. »
On sait que Louis-François de Bourbon, prince de Gonti, qui pensa un instant devenir roi de Pologne et qui commença sa carrière par un homicide involontaire (1), tenait de son père le goût des lettres, auquel il joignait celui des arts. Après avoir renoncé, fort jeune, à l'état militaire, où il avait fait preuve de tant de talent et de valeur, il s'était jusqu'à un certain point confiné dans son hôtel du Temple, où il tenait une sorte de cour. Trop jeune, comme on l'a dit, pour avoir pu fréquenter la société que les Vendôme réunissaient jadis dans cet hôtel, pour y avoir connu Fontenelle, Saint-Aulaire, Ghaulieu, La Fare et tant d'autres, il fît en sorte de la reconstituer dans le même lieu, en se faisant l'hôte des gens de lettres, des artistes, voire
(1) Né en 1717, mort on J 776, le prince, qui avait pour précepteur le P. du Cerceau, le fameux jésuite, était à peine âgé de treize ans lorsqu'un jour, se trouvant auprès de celui-ci et jouant avec un fusil de chasse qui, par malheur, était chargé, il fit involontairement partir la détente, et la charge alla frapper en pleine poitrine le P. du Cerceau, qui s'affaissa et mourut sur le coup.
le P" de Beauvau
Mozart enfant Geliolte leP«deConly M1'» Bagarotli la «>« de Mirepoh la MMe Luxembourg Mr de Pont de Yeslc le Présid. llénaut le Cle de Chabot Mr de Meyran la Pse de Beauvau
IcUie.'-dclaLaurencv jp Trudaine j|iie de RnuPJers la Cesse d'Hgiuont la C*»" de Boufflers <;le de Jarnac le llaillj de Cliabrillant
Mme de Vierville le Pce d'Héron la Ose d'Egmont la jeune
JÉLYOTTE ET MOZART ENFANT DANS UNE SOIRÉE CHEZ LE PRINCE DE CONTI, d'après le tableau d'Olivier au Musée du Louvre.
PI EH HE JÉLYOTTE 221
des parlementaires et des philosophes. Son salon, comme on le pense, était très recherché, et les honneurs en étaient faits avec beaucoup de grâce par son.... amie, la belle comtesse de Boumers — qui, malgré son désir, ne put jamais parvenir à être autre chose que son amie. Grand amateur de musique, le prince, comme j'ai déjà eu l'occasion de le dire, avait un excellent orchestre que dirigeait Claude Trial, le frère du chanteur, directeur de l'Opéra, qui écrivit pour ses concerts diverses cantates. Mais ce qu'à ma connaissance n'a dit aucun biographe français de Mozart, c'est que, lors de son second séjour à Paris avec son père et sa sœur, en 1766, au retour du voyage en Angleterre et en Hollande, l'enfant prodige se fît entendre à l'une des brillantes soirées du prince de Gonti. Nous en avons pour témoignage le très curieux et très joli tableau de Barthélémy Ollivier que je signalais tout à l'heure, et dont deux des principaux personnages sont le petit Mozart et Jélyotte (1).
Ce tableau, qui est aujourd'hui au Louvre (salle XVI, n° 665), fut retrouvé en 1857 dans le château du duc de Rohan, et à cette époque les frères Escudier, chargés en commun de la critique musicale du journal le Pays, en donnèrent, dans un de leurs feuilletons (7 juillet 1857), la description très détaillée que voici :
.... Mozart joue du clavecin, et Jélyotte, acteur de l'Opéra, l'accompagne avec une guitare (2). Le prince de Beauveau, en surtout de cramoisi et décoré du cordon bleu, est assis derrière le jeune musicien et ht d'un œil distrait un papier qu'il tient dans la main gauche ; le chevalier de Laurency, gentilhomme attaché à M. le prince de Gonti, en habit de velours noir, est debout derrière le fauteuil sur lequel est assis Mozart; le prince de Gonti cause avec M. de Trudaine, le père de celui pour qui le peintre David a fait le fameux tableau de la Mort de Socrate, et Mlle Bagarotty, devant un groupe formé de la
(1) Selon Wilder, la famille Mozart serait arrivée à Paris le 20 mai 1765, et en serait repartie le 9 juillet suivant. Il y a là évidemment une faute typographique, et c'est 17G6 qu'il faut lire, car en 1765 les Mozart étaient en Angleterre. Le catalogue Kôchel des œuvres de Mozart, si absolument précis, indique bien un Kyrie à quatre voix écrit par l'enfant « à Paris le 12 juin 1766 ». Il n'y a donc pas d'erreur possible, et cela nous donne la date de la présence de Mozart chez le prince de Gonti, en même temps que celle du tableau qui le représente.
(2) Il est plus supposable que Jélyotte chante, et que Mozart l'accompagne, quoi qu'il tienne sa guitare, sans doute par habitude.
222 PIERRE JÉLYOTTE
maréchale de Mirepoix, de Mme de Viervelle, de la maréchale de Luxembourg, de Mlle de Boufflers, depuis duchesse de Lauzun, de M. le prince d'Hénin. fait le thé et prête en même temps une oreille attentive à la belle exécution de Mozart. Dans un autre groupe on voit M. Dupont de Velse, frère de M. d'Argental, Mme la comtesse d'Egmont la mère, Mme la comtesse d'Egmont la jeune, née Mlle de Richelieu, et M. le président Hénault, assis au coin de la cheminée. Le dernier groupe montre Mme la comtesse de Boufflers, debout devant une table luxueusement servie, à côté de M. le comte de Chabot, depuis duc de Rohan, qui cause avec M. le comte de Jarnac, pendant que le maréchal de Beauveau verse un flacon de vin dans le verre de M. le bailli de Chabriant, qui est en face de M. de Meyrand, le fameux géomètre.
C'est sans doute peu de temps après l'époque où fut peint ce tableau fort intéressant que Jélyotte prit le parti de quitter Paris pour aller se retirer dans son pays, au milieu des siens. Mais puisque j'en suis sur ce sujet, et que j'ai reproduit au commencement de cette étude deux portraits de Jélyotte qui ne l'avaient jamais été, que je sache : celui de Tocqué, en Apollon, la lyre à la main, et celui de Cochin, en costume de ville, j'en veux signaler un troisième, qui n'est pas moins curieux en son genre et qui est dû au plus jeune et au dernier des quatre Coypel, Charles-Antoine. Celui-ci, qui fait partie de la collection Lacaze, au Louvre, est particulièrement original en ce qu'il représente Jélyotte.... en femme. Dans quel costume? peut-être celui d'un des ouvrages joués à la cour et qui ne le fut pas à l'Opéra, car je n'ai pas trouvé trace d'un rôle travesti dans lequel il aurait paru à ce théâtre. Toujours est-il que le tableau de Coypel nous le présente de trois quarts, tourné à droite, vêtu d'un corsage rouge décolleté, un ruban vert autour du cou, la main gauche posée sur la poitrine, qui est piquée de mouches, ainsi que le visage, tandis que des fleurs sont placées sur les cheveux poudrés. Jélyotte, qui rit, paraît s'amuser beaucoup de cet accoutrement bizarre.
Je ne saurais me dispenser de signaler aussi un tableau que certains attribuent à Carie Yanloo, qui se trouve au musée de l'Opéra et qui a figuré dans la section des beaux-arts à l'Exposition universelle de 1900. On a supposé que le personnage qu'il représente n'est autre que Jélyotte et la supposition est admissible, bien que les traits du visage ne semblent se rapporter que médiocrement aux portraits que nous connaissons d'autre part»
Portrait de Jélyotle sous un travesti féminin, d'après le tableau de Charles-Antoine Coypel
au musée du Louvre.
PIERRE JÉLYOTTE
Cependant, comme il s'agit évidemment ici d'un chanteur, il se pourrait bien que ce fût le nôtre. Il est figuré en une sorte d'Apollon, comme dans le tableau de Tocqué; vu de face et largement drapé de rouge, il a la main posée sur une lyre, tandis que dans celui-ci il tient la lyre pour s'accompagner. En somme, et jusqu'à preuve du contraire, il me parait qu'on peut tenir ce portrait intéressant pour celui de Jélyotte (1).
(1) Je me suis efforcé, dans les jolies illustrations qui accompagnent ce travail, de donner une iconographie complète de Jélyotte, et j'ai reproduit, avec les trois portraits de Tocqué, de Gochin et de Coypel, l'estampe le représentant dans son costume du Plaisir de Topera de Mouret, /es Grâces, et celle qui le montre chez le prince de Gonti, auprès de Mozart enfant, toutes pièces qui n'avaient jamais été publiées. Il paraît exister deux autres portraits du grand chanteur qui sont sans doute précieux, et qu'il m'était malheureusement impossible de me procurer. Ce sont deux miniatures qui ont figuré à l'Exposition des arts rétrospectifs ouverte à Pau en 1891, et dont on trouve la mention dans le Catalogue de cette Exposition, sous les deux numéros suivants : — « 627. Tabatière écaille, avec portrait da M. de Jéliotte » et « 628. Tabatière noire, avec portrait de M. de Jéliotte ». On trouvera plus loin, pour compléter la « figuration » de Jélyotte, la reproduction de la jolie statue du célèbre chanteur due à M. Paul Ducuing, qui a poussé très loin la recherche des documents pouvant le conduire à la ressemblance et à la certitude.
PIERRE JÉLYOTTE 225
Je voudrais maintenant, pour compléter ce qu'il est utile de savoir sur Jélyotte, réunir ici quelques documents, quelques renseignements qui n'ont pu trouver place dans ce récit et qui pourtant ne sont pas sans intérêt.
Nous savons, par les contemporains, que Jélyotte a composé la musique d'un certain nombre de chansons qu'il aimait à chanter lui-même en s'accompagnant de sa guitare. La Borde dit, dans la notice trop succincte qu'il lui a consacrée : « Nous avons de lui un grand nombre de chansons charmantes et qui le paraissent toujours, même chantées par d'autres que par lui. » Que sont devenues ces chansons? Il ne les a pas publiées, je pense, car les recherches que j'ai faites à ce sujet sont demeurées sans résultat; mais sans doute il en donnait des copies, puisqu'il arrivait que d'autres que lui les chantaient. De ces copies, en est-il resté quelques-unes dans son pays? C'est possible, et c'est peut-être ainsi que Pascal Lamazou a pu donner sous le nom de Jélyotte trois chansons qui sont comprises dans le recueil de 50 Chants Pyrénéens publié par lui il y a quelque trente ans (1). Ces trois chansons sont les suivantes : Deiis trèytsd'uo b?mnetto($.38), Annetto (p. 48), et Hilleto dc-là l'aygueslo, à une ou deux voix (p. 62). Les deux dernières, écrites sur des paroles béarnaises du poète
(2) 50 Chants Pyrénéens, recueillis, chantés et publiés par Pascal Lamazou (Paris, Lamazou, 1874, in-4°).
PI E H RE JÉLYOTTE
Despourrins, son compatriote, sont comprises aussi dans un autre recueil de Chant* Pyrénéens, publié chez M. Cachan, éditeur, à Pau. L'une d'elles, celle intitulée Annetto, est un chant d'amour, très court, d'une grande simplicité, et qui exhale un sentiment touchant de mélancolie. La voici (1) :
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', hisOA*,- 6zc.£ô j ' 4jeùi 'nou. i+L-'etf
En réalité, de Jélyotte considéré comme compositeur il ne nous reste, avec la partition de Zélisca qui se trouve à la Bibliothèque nationale, que les trois chansons que je viens de signaler, si elles sont authentiques. De tout ce qu'il a écrit il ne parait rien rester, et nous ne connaissons ni les premiers récitatifs qu'il avait composés pour le Devin du village de Jean-Jacques Rousseau (2), ni les motets qu'il chantait soit chez la reine, soit chez Mme de Pompadour.
La seule trace que je retrouve d'une autre chanson de Jélyotte (son titre seulement), écrite encore sur des vers de Despourrins, est dans une curieuse poésie béarnaise de Navarrot consacrée à sa louange, intéressante d'ailleurs à cet égard, et
(1) Cette chanson comporte trois couplets. Voici la traduction des paroles du premier: Cessez votre ramage, — Aimables oiseaux; — Quittez aujourd'hui le bocage — Témoin de mes amours. — Ah! laissez-moi seule — Y pleurer celui que j'ai perdu; — Je vais mourir malheureuse — Si bientôt il ne m'est rendu.
(2) Conjointement avec Francœur. Rousseau ne put faire autrement que de la déclarer lui-même. (Voy. Jean-Jacques Rousseau musicien, par Arthur Pougin, p. 62.)
PlEltKE JÉLYOTTE 227
dont un écrivain contemporain, Y. Lespy, a donné cette traduction dans les Illustrations du Béarn :
Tous vous savez où est la maison de Navailles,
Au village d'Estos, à quatre pas d'ici.
Il y a bien soixante ans il y mourait un voisin,
Non pas un Empereur fameux en cent batailles,
Ni un prince affublé de crachats, de cordons;
Un Roi pourtant, alors le Roi des chanteurs.
Il était roi à la cour, à la ville, au théâtre,
Tout Paris de sa voix était alors idolâtre ;
C'était un roi au cœur tendre, et la fleur des bergers,
Et Marmontel lui donna le surnom d'aimable ;
Rousseau, tout inquiet et acariâtre qu'il était,
L'aimait par-dessous tout et l'a beaucoup vanté,
Et Louis quinze enfin, ce roi ennuyé,
Lorsque de la Pompadour il était un peu débarrassé,
Appelait à sa cour son chéri Jéliote,
Pour se faire ravigoter par quelque chansonnette,
Un couplet béarnais, quelque joli refrain,
Tel que celui de la Marion de notre Despourrins (1).
Touts que sabet oun ey la maysou dé Nabailles, Au bilatye d'Estos, à qûnte pas d'aci ; Qu'ey y a plà chichanle ans qu'ey mouribe û bési, Nous pas nat Empereur, famous en cent batailles, Ni nat prince afublat dé crachats, dé courdous; U Rey pourtan, labels lou Rey deus Cantadous. Qu'ère rey à la cour, à la bille, au théâtre, Tout Paris dé sa bouts labels qu'ère idoutdtre; Qu'ère rey au cô tendre, y la flou deus pastous,
Y Marmontel qu'où dé subernoum d'amistous; Rousseau, tout inquiet et malacarous qui ère, Que l'amyabe coum tout, y que Va bantat hère;
Y Louis Quinze enfin, aquet rey débèyat Qiian dé la Pompadour ère drin desbayat, Qu'apérabe ci sa cour souri chérit Jeliole, Tas hà rebiscoula per quaùque cansounotle, Rét couplet Marnés, quaùque béroy réfri, Coum de la dé Marion dé nouste Despourn.
J'aurais fort à faire si je voulais reproduire ici tous les vers — français — qui, au cours de sa carrière, furent adressés à Jélyotte, et dont son talent faisait les frais. On en pourrait former
(1) Voici le texte original de la poésie de Navarrot.
228 PIERRE JÉLYOTTE
aisément un volume. J'ajoute que ce volume n'offrirait qu'un médiocre intérêt, car la valeur est mince de toute cette prétendue poésie, et le caractère général en est la platitude. En ce temps de prose rimée et de vers de mirliton, une foule de gens croyaient ne pouvoir exprimer leur admiration que dans la langue des dieux — ou des demi-dieux — et le plus souvent elle leur était rebelle (1).
On s'était peu ou point occupé de Jélyotte jusqu'à ce jour, ce qui peut paraître assez extraordinaire. Tandis qu'à défaut d'études sérieuses, du moins les notes et les notices abondent sur certaines cantatrices célèbres : M,lc Pélissier, Mlle Lemaure, Sophie Arnould, Mlle Levasseur, MnK' Saint-Huberty, on ne s'était pas encore avisé qu'au dix-huitième siècle avait existé un chanteur de premier ordre, dont le talent, ainsi que la personne, était de nature à exciter un véritable intérêt. Seul, un romancier, Mary Lafon, publia naguère dans le Musée des Familles (Nos d'Octobre et Novembre 1859) une notice sous ce titre : « Le chanteur des Pyrénées, histoire de Jélyotte, le roi de l'Opéra. » Mais justement, l'écrivain n'a pas voulu oublier qu'il était romancier, et à part quelques rares détails historiques, sa notice est simplement une œuvre d'imagination, où il raconte des faits inventés à plaisir. Et c'est tout ce qu'on connaît sur notre chanteur. (2)
Il est arrivé pourtant que Jélyotte a été mis à la scène, mais discrètement, j'allais presque dire subrepticement, devant un simple public d'amis, et que c'est justement un de ses successeurs sur ce théâtre de l'Opéra qu'il avait illustré, le grand chanteur Duprez, qui s'est chargé de le présenter à ce public. Je veux parler d'un petit opéra intitulé Jélyotte ou un Passe-
il) Voici, comme exemple, un échantillon des jolis madrigaux adressés à Jélyotte :
Le fameux chantre de la Thrace
Ne chantoit pas si bien que toi;
Tu srais ranger tous les cœurs sous ta loi
Par ta voix sonore et ta grâce.
{Tableau des Théâtres pour 1748.) (2) Je retrouve cependant, dans la France musicale (N09 des 15 et 29 août et 5 septembre 1869), une courte notice publiée sous ce simple titre : Jélyotle, par M. Jules Cariez.
PIERRE JÉLYOTTE 229
temps de duchesse, dont Duprez avait écrit la musique sur un livret de son frère Edouard, et qu'il fit représenter sur le petit théâtre de chant qu'il dirigeait alors rue Turgot. Je ne sache pas que ce petit ouvrage ait été joué plus d'une fois, et autrement qu'en cette circonstance. Voici, en tout cas, comment la Revue et Gazette musicale rendait compte de son exécution dans son numéro du 9 Avril 1854 :
Pour la seconde et dernière fois de la saison, Duprez ouvrait vendredi la jolie salle qu'il a fait construire dans son hôtel de la rue Turgot, et qu'il destine à son école spéciale de chant. C'était non seulement d'un concert, mais d'une représentation théâtrale qu'il s'agissait. On donnait Jélyolte ou un Passetemps de duchesse, que le programme annonçait comme une opérette en un acte avec récits, et en effet nous avons entendu un petit opéra, chanté par Duprez, sa charmante fille, Roger, Mocker, artistes s'il en fut, M. Rauch et M1Ie Mira, que le programme qualifiait d'élèves. Inutile de dire que Duprez est aussi l'auteur de la partition de cet ouvrage, fort gai de situations et de style, dans lequel on a beaucoup applaudi des morceaux d'une rare élégance et d'excellente intention, chantés avec un talent admirable. Roger s'est surtout distingué dans le rôle de Jélyotte, en venant au secours d'un perruquier qui lui a volé son nom, mais qui n'a pu lui prendre sa voix, et en achevant pour lui un air d'Armide, beaucoup au-dessus de ses moyens. M,le Caroline Duprez, dans le rôle de la duchesse, brillait de toute sa grâce et de toute sa voix; Mlle Mira la suivait d'aussi près que possible dans celui de la soubrette, et il était fort plaisant de voir Duprez, l'illustre Arnold, le célèbre Raoul, le grand Eléazar, prenant l'encolure et le ton du financier des Prétendus, comme s'il n'eût fait autre chose de sa vie. A la fin de la pièce tous les artistes ont été rappelés (l).
Enfin, après un siècle et demi, un hommage éclatant a été rendu à Jélyotte, non pas à Paris, qui depuis longtemps a oublié son nom et perdu son souvenir, non pas dans son village natal, trop humble et trop modeste pour concevoir une telle pensée,
(1) Pour ne parler que de la France, on a d'assez nombreux exemples de chanteurs ou compositeurs célèbres ainsi transportés à la scène. Clairval a fourni le principal personnage d'un opéra-comique d'Adolphe Adam, la Marquise; Sophie Arnould a donné naissance à deux ou trois vaudevilles ; Madame Dugazon a été mise en comédie et en opéra-comique. C'est aussi en opéras-comiques qu'on aprésenté Lully (Lully et Quinault, de Nicolo, les Petits Violons du roi, de Deffès), D'Alayrac {Les trois Nicolas, de Clapisson), Philidor (Battez Philidor, de M. Dutacq) ; D'Auvergne a fourni le sujet d'un vaudeville (Un soufflet n'est jamais perdu); de même Monsigny (Rose et Colas ou une Pièce de Sedaine). On en pourrait citer d'autres.
230 PIERKE JÉLYOTTE
mais non loin de là et dans la contrée qui fat son berceau, c'est-à-dire en cette jolie ville de Pau, aimable et souriante comme lui, qui le considérait avec raison comme son compatriote, et qui s'est embellie encore en lui consacrant un monument. Un jeune sculpteur béarnais, M. Paul Ducuing, avait eu l'heureuse idée de faire une statue de Jélyotte, qui avait paru à l'un de nos Salons. La ville de Pau forma le projet d'acquérir cette statue, sollicita à ce sujet le concours de l'Etat, qui lui fut accordé, et une fois en possession de l'œuvre se mit en mesure d'entourer son inauguration de tout l'éclat qu'elle pouvait comporter, De grandes fêtes. furent organisées, qui ne durèrent pas moins d'une dizaine de jours, du 14 au 24 Mars 1901, comprenant des concerts, des spectacles de gala avec le concours d'artistes de POpéra, de la Comédie-Française et de l'Opéra-Gomique, des banquets, des bals, des réjouissances populaires, que sais-je? A ces fêtes, auxquelles le gouvernement se fît représenter officiellement, on convoqua non seulement la presse locale et régionale, mais la presse parisienne, par cette invitation gracieuse :
i '^Administration du palais d'Jdiver" des jdau serait peureuses des voii^ les journal fC ^Ménestrel représente aux ÏJctes données a jf^au, du i '4 au 24 CMars, a l'occasion des l'inauguration des la Statues des flèliottes.
%lles a l'honneur" des ■pria-' CMonsieui-' les '^Directeur' des lien vouloir' j> assister" ou, en cas d' empêchement , des s'y f aires représenter' par" un délégué.
^t. £. lï. ^.
C'est le dimanche 17 Mars 1901 qu'eut lieu, au parc Beaumont, en présence d'une foule empressée accourue de tous les points du département et de départements voisins, l'inauguration officielle de la statue de Jélyotte. Le sculpteur l'a représenté debout, une jambe légèrement tendue, le corps doucement incliné, dans un costume coquet et qui semble un peu d'appa-
PIERRE JKLYOTTE 234
rat. Le visage est souriant, le col entouré d'une souple collerette, la tête coiffée d'une perruque à frisettes. Avec la culotte courte et presque collante, il est vêtu d'un gentil pourpoint à crevés, couvert d'un court mantelet flottant, et porte l'épée au côté. A ses pieds se trouve un théorbe. On le voit prêt à chanter, et tandis que le bras droit est un peu élevé, il tient dans la main gauche un papier de musique sur lequel se fixe son regard. La pose est gracieuse, et l'ensemble plein d'élégance, avec la souplesse et la légèreté qui conviennent au sujet (1).
Il va sans dire que, selon la coutume, au pied de la statue plusieurs discours ont été prononcés, que je ne saurais reproduire et qui ne nous apprendraient rien de nouveau, si ce n'est certaines erreurs commises par certains orateurs (2). Mais ensuite Mme Segond-Weber, de la Comédie-Française, lut avec un rare talent, et de sa voix si musicalement timbrée, une Ode à Jélyotte due à un jeune poète béarnais, M. Georges Bidoche, que je crois devoir au contraire transcrire ici, parce qu'elle est bien venue et qu'elle constitue un petit document intéressant :
ODE A JELIOTE
De la rive lointaine et du golfe inconnu
Vers lesquels tous les jours s'en vont nos destinées,
Un enfant du Béarn ce soir est revenu
Coiffé de vieux lauriers et de roses fanées.
Ce sont ceux qu'autrefois la gloire lui donna, Et qu'il cueillit, dit-on, au temps de sa jeunesse; Ce sont bien les bouquets glorieux qu'effeuilla Sur son front de vingt ans sa première maîtresse.
Est-ce là quelque doux poète dont je vois Sous le beau ciel de Pau s'élancer la statue ? Quelque chantre inspiré qui, le théorbe aux doigts, Chante encor quand sa voix depuis longtemps s'est tue ?
0 poète, ô chanteur, que disait ta chanson, Et vers quelle beauté montait son harmonie, Quel dieu te la soufflait, et de quel pur frisson Renaissait-elle en toi lorsqu'elle était finie ?
(1) Le premier modèle en plâtre de la statue est placé au musée de Pau.
(2) L'un d'eux s'est égaré jusqu'à dire de Jélyotte: «Il fut le confident de Rameau, il fut l'ami de Lully, » — lequel Lully était mort vingt-six ans avant la naissance du chanteur.
Statue de Jéïyolte, par M. Paul Ducuiiu
O voix, beauté fragile et qu'emporte le vent, 0 chant, doux sons venus d'un ciel sur quelque brise, Qui passez et toujours fuyez vous poursuivant, Caresse qui nous frôle et que nul n'a surprise.
Qui dira les regrets que vous avez laissés A toute âme qui fut un peu votre captive? De quels tristes désirs avez-\ous donc blessés Ceux que n'a point frôlés votre aile fugitive ?
Les poètes n'ont pas de tristesse à mourir, Et l'on redit leurs vers autour de leur statue. Pourquoi la voix, ce son divin, doit-il périr?... Ah ! quel était le chant que rien ne perpétue ?
Mais cette nuit, auprès de ce musicien, Une ombre est revenue errer sous les grands arbres ; Et c'était, rapportant les fleurs d'un soir ancien, La Muse au pas discret, gardienne des marbres;
Ou bien était ce encor, bienheureux souvenir, Soupirant après lui l'âme de quelque amante Qui de leur pauvre exil ne peut plus revenir, Et murmurant son nom tendrement se lamente :
« Jéliote, — ainsi dit ce fantôme adoré — » Rappelle-toi le temps où tes jeunes années, » Où ton beau front, déjà par la Muse effleuré, » Rêvaient insouciants au pied des Pyrénées...
» Où ton cœur fut bercé par le murmure aimé » Que font les gaves aux chansons impérieuses, » Dans ce pays tout bleu, sonore et parfumé, » Où tu sentis l'appel de voix mystérieuses...
» Si déjà tu rêvais ici de ce bonheur » Que ton chant égrena sur ses notes légères, » A quelque reine alors tu dus donner ton cœur » Au pays où les rois épousaient des bergères !
» Car elle vint bientôt te prendre par la main,
» La reine à qui tu fis la cour au clair de lune;
» Elle te dit : Suis-moi, tu seras roi demain!
» Et toi, tu la suivis, et c'était la Fortune !
» Lors, tu fus à vingt ans le roi de l'Opéra...
» Et comme s'envolaient vers tes lèvres charmantes
» Nos cœurs tumultueux, la gloire te para
» Plus que les fleurs, et les baisers, et les amantes.
» Tandis que tu chantais, une étrange beauté
» Mettait tant de lumière à ton front que nous, femmes,
» De nos petites mains n'avons jamais jeté
» Assez d'amour au beau ravisseur de nos âmes,
234 PIERRE JÉLYOTTE
» Car si tu fus heureux, c'était bien le bonheur
» Dont ta voix nous rendait la troublante harmonie ;
» Car c'était comme si résonnait dans ton cœur
» L'écho mystérieux de quelque doux génie.
» Jéliote, ô les soirs divins, quand ta chanson » Frôleuse nous faisait vibrer comme des harpes ! » Quand nous eussions voulu te faire une prison » Avec la soie et le parfum de nos écharpes !
» Nous t'avons tant aimé qu'on ne saura jamais
» De tous nos pauvres cœurs l'enivrante folie...
» Mais la gloire t'offrit encor d'autres attraits,
» Plus beaux que tous les cœurs dc^ femmes qu'on oublie...
» Tu voulus nous laisser un peu de cette voix
» Qui fit longtemps rêver princesses et marquises,
» Et tu fis, les chantant toi-même chez nos rois,
» Un opéra charmant et des chansons exquises.
» Quand tu mourus, très vieux, tes lauriers toujours verts » Suspendaient a ton front leur couronne orgueilleuse, » Lorsque ta voix s'en fut, immortelle, à travers . » Le monde où rayonnait ta gloire merveilleuse î
» Et voilà qu'après plus d'un long siècle d'oubli » Ton nom chéri revient chanter au bord du gave, » Ton nom, dont son murmure est à jamais rempli, » Et que sur ses cailloux, amant jaloux, il grave.
» C'est qu'ici quelque chose est resté de plus fort » Que la gloire et l'amour et que les soirs de fête ; » C'est un écho qui flotte encor, un chant qui sort » D'une bouche sonore et va vers quelque « Annette »...
» C'est ici que revit ton fantôme adoré,
» Ici que dort la voix du chanteur le plus rare;
» Et quelque rossignol par ta vue inspiré
» Viendra parfois du ciel chanter sur ta guitare !
» Et nous, puisqu'on ce coin de ton pays bruit » Encore ta chanson qu'un doux écho chuchotte, » C'est ici que notre ombre amoureuse, la nuit, » Reviendra murmurer le nom de Jéliote... »
Et quand l'aurore vint enfin irradier Le front du beau chanteur de ses apothéoses, Le vent seul caressait son immortel laurier Que de pieuses mains avaient couvert de roses...
Et maintenant, si elle erre doucement aux Champs-Elysées, en compagnie de tous les artistes illustres de tous les temps,
PIERRE JÉLYOTTE 235
comme jusqu'ici les poètes se sont plu à nous les montrer, l'ombre de Jélyotte doit être aujourd'hui satisfaite. Sous la forme du bronze et par les soins de ses compatriotes, le grand chanteur a son image vivante, souriante et parlante qui s'élève sous les ombrages frais d'un des plus beaux parcs de la contrée ensoleillée qui lui a donné naissance ; et voici que sa vie est retracée, jusqu'en ses moindres détails, dans les pages où je me suis efforcé de faire connaître à la fois son talent et son caractère, de prouver que si l'un était digne d'admiration, l'autre ne méritait pas moins d'attirer l'estime et la sympathie, de montrer enfin comment le fils du petit commerçant de Lasseube, le gentil élève du couvent de Betharram et de la cathédrale de Toulouse devint, grâce à son intelligence et à son travail, l'une des gloires artistiques de ce dix-huitième siècle si dépravé sans doute, mais si plein de grâce et d'élégance, si épris de tous les genres de beautés, si foncièrement et si profondément artiste sous tous les rapports, et dont les faveurs n'allaient qu'à ceux qui en étaient dignes et qui les justifiaient par une valeur réelle, personnelle et indiscutable. Si imparfaite qu'elle puisse être, Jélyotte a maintenant son histoire, et c'est celle du premier en date des vrais ténors de notre Opéra, du prédécesseur de tous ces chanteurs fameux qui s'appelèrent Legros, Lainez, Nourrit, Duprez, Roger, dont les succès, si éclatants qu'ils aient été, ne dépassèrent jamais ceux qu'avant eux avait obtenus l'aimable enfant du Béarn si joliment dépeint, en quelques lignes, dans le portrait tout plein de grâce que nous en a laissé son ami Marmontel.