‹ Un terrible secret [microforme]Chapitre 5 sur 6 · MONTREAL · texte numérisé non relu

MONTREAL

la jeune fille.”

“Qui, dit la malade d'un air rêveur, Puis elle ajouta À part elle : “Sile ciel le voulait.”

Aux regards furtifs qu'Hector et Louise échangeaient de temps en temps, il était facile pour un observateur de deviner que ces deux jeuues gens s'étaient compris, qu'ils avaient échangé leurs sentiments. C'est ce dont en les contemplant attentivement Marie fut vite convaincue, Alors soudain ses traits s'illuminèrent, son visage prit une telle expression de bonheur que Louisé qui la regardait en fut surprise.

“Comme vous avez l'air bien maintenant, chère Marie, lui dit-elle, vous êtes beaucoup mieux, vous ne souffrez pas à éémigeie P

“Non, car je suis trop heureuse.”

“Et qu'est-ce qui cause votre joie ? demanda le marquis.

4Ce qui cause ma joie, c'est de vous voir tous deux ce soir réunis sous mon toit et je veux en profiter, M. de Montreuil, pour vous demander une promesse. Dans quelques semaines je serai morte, mais je mourrai tranquille si vous me l'accordez." ;

“Qu'est-ce ? fit-il.

“Dites-moi que vous n'oublierez jamais Louise, et que vous serez son protecteur.”

“Vous pouvez en être sure, Marie, et vous savez-qu'un Montreuil ne manque jamais à sa parole."

La malade éleva ses mains : ‘Que Dieu vous bénisse comme je le fais, et qu'il vous rende toujours heureux, dit-elle......,...........

Ils étaient revenus tous deux ce soir là au château dans leurs costumes rustiques, tels que Paul et Virginie, sous le même parapluie. Comme ces deux enfants, ils s'aimaient d'un amour tendre ; et au château non plus qu'à la chaumière ne put se tenir longtemps secrète leur mutuelle entente, car là aussi une femme avec anxiété cherchait à deviner leurs sentiments ; non pas avec l'espoir de trouver la réalisation de ses vœux les plus chers ; mais avec cette angoisse de connaître une trop cruelle vérité.

Quoi maintenant il faudrait tout avouer à ce fils qu’elle adorait, il faudrait elle sa mère lui porter le coup le plus terrible. Etait-il au monde situation plus

horrible que celle de la marquise ? Ses nuits se passaient dans les larmes;

chaque jour elle se disait : C’est aujourd'hui que je vais tout lui dire, et chaque jour le courage lui manquait, elle espérait que son fils viendrait lui-même

lui ouvrir son cœur ; mais Hector énivré du bonheur d'être aimé de celle qu'il adorait retardait lui aussi l'instant des confidences, et sanss'être rien dit, la mère et le fils évitaient de se trouver seuls. C'est ainsi que le temps s'écoulait, Un jour après avoir fait une longue course ensemble dans la campagne, Hector et Louise un peu fatiguée vinrent s'asseoir sur une pierre au pied d'un d'un grand chène. La nature était belle, le soleil dans toute sa force brulait de ses rayons les immenses champs de maïs qui se déroulaient devant eux. C'était une vraie journée d'été, dans l'air pas un souffle. Les petits oiseaux, accablés par la chaleur, blottis sur le feuillage, se sentaient même trop paresseux pour faire vibrer aucun son. Il n'y avait que le murmure d'un ruisseau coulant non loin qui venait rompre la quiétude de cet endroit. Le ciel était d'un bleu parfait, et mille parfums de fleurs se répandaient dans l'atmosphère. Louise sur qui les beautés de la nature faisaient une grande impression se sen- . tait charmée ; après quelques minutes d'une muette admiration, elle se retour-

na vers le marquis et lui dit : Que je me sens heureuse, Hector, ici près de toi

sous ce beau ciel, je ne désire rien de plus en ce monde.”

Le jeune homme pressa la main de la jeune fille ét la porta à ses lèvres,

“Louise, nous serons toujours heureux ainsi, car nous nous aimerons toujours.”

“Dis-moi, fit Louise, pourquoi es-tu resté si longtemps sans m'ouvrir ton cœur puisque tu avais deviné mon amour ? puisque tu m'aimais, qui pouvait retenir tes aveux ?

Cette question fit passer un nuage sur le front du jeune homme.

‘Ma petite chérie, dit-il, comme toutes les femmes tu es un peu curieuse ; mais il y a des curiosités qu’il est mieux de ne pas satisfaire, ne pensons plus à un passé qui nous a tous deux fait souffrir, ne te souviens que d'une chose, thére amie, c'est que je t'aime bien tendrement et que s'il fallait te quitter, je préfèrerais la mort !

“Mais nous ne nous quitterons pas, Hector, qui pourrait nous séparer ?”

Et elle leva sur lui des yeux inquisiteurs. 0

“Rien, fit-il comme se parlant à lui même, ‘la mort seule pourrait nous séparer |

. C'était en passant ainsi presque toutes les heures du jour ensemble À échanger leurs sentiments, à s’entretenir de leurs espérances futures, qu'ils en étaient venus à se sentir indispensables l’un à l'autre. Et si parfois les inquié-. tudes que paraissait éprouver la marquise jetaient un peu de froid sur le bon-

heur d'Hector, il se disait : Avec le temps tout se terminera bien, ma mère s'habituera à la pensée de mon union avec Louise. Les femmes se font souvent des monde de rien, qui sait, les oppositions qu'elle a me faire ne sont peut-être dictées que par des craintes chimériques, la tendresse maternelle s'effrair si vite.”

Voilà comment ils en étaient arrivés tous trois au moment où nous les retrouvons pour la première fois. La marquise avec ses tourments, les jeunes gens avec leur amour et leurs espérances.

Un soir que Louise était partie pour aller passer la nuit chez Marie, Madame de Montreuil fit appeler son fils auprès d'elle. Hector entra, un peu pâle, dans la chambre de sa mère, il avait compris que c'était le moment des aveux,

“Asseyez-vous là près de moi, mon enfant, dit la marquise en lui désignant un petit tabouret à ses pieds, tout près, comme lorsque vous étiez petit garçon et que je vous berçais sur mes genoux.”

Le jeune homme obéit, alors la marquise lui prenant la tête entre ses deux mains, le baisa au front avec une grande tendresse, ‘* Hector, lui demanda! elle, avez-vous du courage ?”

“Je le crois, ma mère.”

“Eh bien ! écoutez-moi ; mon fils, j'ai une histoire bien pénible à vous apprendre. J'aurais dû avant aujourd'hui vous prévenir ; maisles forces m'ont manqué. Avant de commencer le récit de ma vie j'ai besoin de vous entendre dire que vous me pardonnez les torts que j'ai eus envers vous, sans cela je ne pourrais jamais vous avouer le terrible secret qui depuis quelques années m'a causé tant d'angoisses.”

‘Ma mère chérie, qu'avez-vous besoin de mon pardon, vous qui avez toujours été pour moi la mère la plus affectionnée, la plus dévouée, recevez done l'assurance que quoique vous ayiez à me dire, mon cœur ne pourra jamis cesser de vous aimer. Et si vous avez eu des malheurs, je m'efforcerai par ma tendresse de vous les faire oublier. Bien souvent déjà, sans vous en avoir jamais parler, j'ai compris que mon amour pour Louise vous affigeait, c'est moi qui doit vous demander pardon de vous en avoir fait un secret, Dites, ma mère, l'histoire que vous avez à me raconter a-t-elle rapport à cette enfant ?”

Des larmes brulantes coulaient le long des joues amaigries de la marquise.

“Oui, dit-elle, Hector, pouvez-vous l’entendr: ?”

‘Parlez, je vous évoute.”

Madame de Montreuil se recueillit un instant. Le jeune homme l'examinait avec attention et se sentait réellement attristé en constatant le grand changement qui, depuis quelques semaines, s'était opéré sur le beau visage de sa mère. Ïl fallait que cette femme eut beaucoup souffert pour changer à ce point, et lui dans son égoisme d'amoureux, il l'avait presque subliée.

“Ma pauvre mère, dit-il en baisant les mains patriciennes de la marquise, ne craignez pas de vous épancher avec votre fils, il saura vous eomprendre et si vous croyez avoir eu des torts à son endroit, il vous les pardonne de tout cœur en ne vous demandant qu'une faveur, c'est de ne plus vous faire de chagrin à ce sujet.”

“Oh ! merci, Hector, dit la marquise en le tenant pressé sur son cœur, puis-je me plaindre lorsque Dieu m'a donné un fils tel que toi.”

Puis elle commença en ces termes :

“Mon premier cri creusa le tombeau de ma mère. Mon père, le duc de Castelnoy était un homme froid et sévère qui m'élevait dans la crainte. Les premières années de mon rfance s'écoulèrent tristement ; j'avais une nature vive, impressionnatle, avide d'affection, et je n'étais entourée que de cœurs secs. Je ne me souviens pas avoir jamais reçu un baiser de mon père. Il faisait de longues absences à la cour et me laissait à la charge de ma gouvernante, femme revêche, pour laquelle j'éprouvais beaucoup d'éloignement, elle me grondait sans cesse et me rendait la vie insupportable, Je n'avais pour. confidente que Marie ma soeur de lait ; souvent je lui disais :

‘Marie, que je voudrais être à ta place ! Toi tu es heureuse, entouré d affection, tu as une mère qui t'adore. Moi je me sens isolée, ici, seule dans ce grand château ; mon père n’a pour moi que de l'indifférence, ah ! si comme toi j'avais encore celle à qu je dois le jour !”

‘Au fond de mon âme s'agittait comme un souffle puissant qui cherchait À tout remplir, un besoin d'aimer et d'être aimée, d'être quelgue chose pour quelqu'un. J'aurais voulu n'être plus poursuivie par cette pensée amère que nul ne s'occupait de moi, que j'étais un petit être parfaitement indifférent À tous, mon imagination, un peu rêveuse me jetait souvent dans de profondes mélancolies, qu'augmentait encore la solitude presque complète de notre demeure.

‘Le château de mon père était situé sur une petite colline, au pied de laquelle s'étendait une vaste forêt. Nous étionns éloignés de plusieurs milles de la ville et nuls voisins n’habitaient près de nous: Le château de Montreuil n'était pas très éloigné, j'aurais pu faire société avec ses habitants, si une

grande inimitié n'eut régné entre cette famille et la mienne depuis des générations entières. J'avais souvent entendu dire à mon père :

“Si un Montreuil faisait la cour à ma fille, je le tuerais.

Ainsi j'étais donc réduite à n'avoir pour toute compagne que la bonne Marie que je voyais deux ou trois fois par semaines.

Un jour que je m'étais enfoncée bien avant dans la forêt, j'aperçus soudain un chien furieux qui s'élançait de mon côté, ses yeux étaient flamboyants, sa bouche écumante, l’animäl était atteint de la rage. J'allais devenir sa victime. Eperdue, je poussai des cris de terreur, la bête affolée saisissait déjà le bord de ma robe lorsqu'une détonation retentit et le chien tomba frappé d'un coup mortel. La balle avait touché le cœur.

“Je tombai sur le sol presque privée de sentiment. Au même instant, un jeune homme déboucha de l'épaisseur du bois, son fusil encore fumant à la main. Ils’élança vers moi :

‘‘J'espére, mademoiselle, me dit-il, que je ne suis pas arrivé trop tard et que l'animal ne vous a pas mordu.”

“Non, monsieur, mais comment pourrai-je assez vous remercier, sans vous uné mort affreuse m'attendait.”

‘Je levai sur lui mes regards remplis de reconnaissance. Oh ! combien je fus charmée de toute sa personne. Il était beau, Hector, beau comme tu l'es aujourd'hui, et dans son regard il y avait tant de bonté que je me sentis de suite attirée vers lui. Il me parla avec un intérêt inconnu pour moi jusqu'alors, et dès ce moment, je compris que je lui avais donné toute mon âme.

“Nous nous revimes souvent, mais jamais au château. Il était un de Montreuil ! Ce n'était qu'en trémblant d'être surprise que je le rejoignais ; cependant le charme de ces entrevues me faisait vite oublier mes craïntes. J'étais si heureuse près de lui, à mes propres yeux, j'étais devenue quelque chose, j'aimais, j'étais aimée, la vie avait désormais un but. Mes jours étaient remplis, un être cher comptait tous les battements de mon cœur. Chaque matin, il m'attendait avec impatience dans le bois et nous passions ensemble de longues heures. Le marquis de Montreuil avait alors vingt-cinq ans, j'en avais seize. Il m'aurait épousé de suite, si l'inimitié qui régnait entre les deux familles n'eut mis un obstacle À cette union, il fallait attendre ma majorité. Le temps s'écoulait, et, de plus en plus nous devenions inséparables. :

La marquise s'arrêta un peu émue ; au bout de quelques secondes de silence, elle reprit lentement çomme si la parole lui devenait difficile :

Le |

“Hector, que te dirai-je, un jour, un jour fatal, que le marquis, tout triste, était venu me prévenir que le roi lui ordonnait de partir sous peu pour l'armée, j'oubliai tout dans un moment de désespoir et d'amour.

Hector étouffa un cri et une sueur froide perla sur son front. Quoi sa mère qu'il adorait, sa mère qu'il croyait incomparable, sa mère avait failli, Le jeune homme étaii devenu d'une pâleur mortelle et son beau front penché vers la terre, il semblait ainsi, dans cette humble posture, vouloir.caché la honte qu'il éprouvait.

Cet homme au noble caractère, pour qui l'honneur des siens était le bien le plus cher, recevait en ce moment un coup terrible, et il demeurait comme atterré devant ces révélations.

La marquise avait caché sa tête dans ses mains. Hector demeura longtemps sans pouvoir prononcer une parole, enfin s’approchant de Madame de Montreuil, il lui dit avec douceur :

‘(Ma mère, pourquoi me faites-vous le récit de votre passé ? Si vous avez fait une faute, ce n'est pas à moi à vous juger, et n'eut-il pas mieux valu me laisser ignorer cette triste circonstance ?”

‘“Hector, la femme qui oublie son devoir, doit tôt ou tard expier ses torts ; Dieu l’a voulu ainsi et mon expiation est dans la confession entière qu'il faut que je te fasse aujourd’hui. Ah ! Hector, que la punition est terrible, que les angoisses que j'ai éprou vées depuis quelque temps sont grandes ! Comprendstu, mon enfant chéri, le désespoir de mon âme, cette faute que j'ai commise, cette faute c'est vous qu'elle atteint, mes enfants bien aimés, c'est Louise, c’est toi qui devez en souffrir les conséquences. |

La marquise était dans un état de surexcitation penible à voir, elle parcourait la chambre à grands pas, se tordant de désespoir, elle n'avait pas une larme dans le regard ; il y a de ces douleurs aiguës qui n’ont même pas le soulagement des pleurs, ses yeux étaient égarés et elle répétait, d'une voix entrecoupée :

“Oh ! mes pauvres enfants, c'est moi qui aurai fait le malheur de votre vie, et vous me détesterez, vous me maudirez lorsque vous saurez tout.

‘Calmez-vous, ma mère, lui dit Hector en la forçant à s'asseoir, qu'avezvous à redouter de nous, si la destinée nous frappe de ses coups, nous saurons souffrir avec vous, vous aimer et vous bénir toujours."

La marquise leva sur son fils ses yeux remplis de reconnaissance.

“Mais, dit-elle, mon pauvre Hector, tu ne sais pas ce que j'ai encore à

t’apprendre, auras-tu le courage de l'entendre ?

“Qui, ma mère, dit-il un peu effrayé de l'état de la marquise, main ne me dites plus rien aujourd'hui, cela vous donne trop de mal, remettez à un autre jour.” |

‘Hélas, je n'ai que trop retardé. Ecoute, écoute encore la fin de mon histoire.”

‘Le marquis, comme il me l'avait dit, partit quelques jours plus tard, après m'avoir juré de revenir aussi-tôt que possible pour m'épouser. Nous avions décidé qu'à son retour il m'enlèverait pour aller nous marier en Italie. Combien notre séparation fut cruelle, combien l'absence fut longue, elle dura toute une année durant laquelle je devins mère. Je n'avais personne, personne au monde à qui confier mon malheur, Marie fut encore la seule qui connut mon secret, elle était mariée alors, elle me promit de garder mon enfant chez elle, de la faire passer pour la sienne. Chose étrange nous mîmes au monde, le même jour, chacune une petite fille.

Hector était devenu tremblant, la vérité se faisait jour à travers son cerveau en délire. La marquise continua :

“Ton père revint sur ces entrefaites. J'étais à peine remise d’une longue maladie que nous partions tous deux en cachette pour Rome. C'est là que nous reçumes la bénédiction nuptiale, c'est là Hector, quetu es né dix-huit mois après la naissance de ta sœur. Louise est ton ainée, Louise est ma fille !......

Un prisonnier détenu depuis vingt ans dans un noir cachot, rêvait qu'il était libre, il parcourait entouré de sa famille chérie les allées d'un paradis terrestre retrouvé ici bas, tout autour de lui n'était que délices, son cœur nageaïit dans la joie, lorsque soudain le réveil vint le replonger dans son horrible prison. Qu'on juge de son désespoir !

Ainsi Hector, endormi dans le bonheur avait rêvéfun paradis sur terre qu'un mot de la marquise venait de changer en enfer ; c'était un fer rouge appliqué sur son cœur ; mais le jeune homme l'avait dit, il avait du courage, il venait de voir les souffrances de sa mère, il eut la force de lui cacher les siennes. La marquise s'était jetée à genoux.

“Mon fils, me pardonnes-tu, lui dit-elle à travers ses larmes.

“Vous êtes toute pardonnée, ma mère, vous avez eu de grands chagrins, ce n'est pas moi qui voudrais jamais en ajouter aucun. Certainement la

douleur qui me frappe est bien grande ; mais pour vous je saurai la supporter.”

En ce moment on frappa à la porte, la marquise se releva précipitamment, baïisa la main de son fils et alla ouvrir. C'était un domestique qui lui apportait une lettre. Elle venait de Louise et contenait ces mots :

| ‘ Ma chère tante ”

“Venez vite ici, Marie n'a plus que quelqués heures à vivre, et elle veut ‘ vous voir de suite. Elle dit qu'elle a une confidence à vous faire, qu'il faut ‘ que vous l'entendiez, qu'elle ne pourra mourrir en paix si vous ne venez, ‘ Hélas ! je crois qu'elle a raison, de minute en minute la vie s’affaiblit chez ‘elle. Pauvre Marie, combien mon cœur saigne à la pensée de la perdre.

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