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Un testament littéraire

il se trouve à la Bibliothèque royale de Berlin un opuscule de 62 pages, daté de 1771 et portant ce titre: Le Testament de Jean Jaques Rousseau. Ce n'est pas, à proprement parler, un testament, tel que p. e. le jeune Rousseau en a fait dresser après l'accident qui lui était arrivé à Chambéry, le 27 juin 1737*; c'est plutôt un testament qu'on aimerait j/ à qualifier de littéraire. N'ayant jamais eu le moindre soupçon qu'il existât un pareil écrit de Rousseau, je crus d'abord avoir affaire à une supercherie, mais un examen plus attentif de ce curieux petit livre ne tarda pas à me faire changer d^avis. L'authenticité ne m'en parut guère douteuse.

Peu après je fis la remarque qu'avant moi M. Albert Jansen avait eu connaissance du Testament en question et qu'il en avait signalé la présence dans son livre J.-J. Rousseau, Fragtnents inédits (1882) p. 68 et suiv. M. Jansen, auteur de Rousseau aïs Botaniker et de Rousseau als Musiker, et qui possède, comme on sait, une profonde connaissance de tout ce qui concerne le citoyen de Genève, affirme

*) Ce testament fut publié par A. Metral, Paris 1820; on le trouve réimprimé dans Musset- Pathay, Histoire de la vie et des ouvrages de J.-J. Eousseau I, 15 et suiv.

n'avoir nulle part rencontré d'autre exemplaire, ni dans les bibliothèques de Paris ni dans celle de Londres. Quant au texte, il se contente d'en donner un court sommaire et d'en transcrire les deux dernières pages. Nul doute d'ailleurs pour lui que le Testament ne soit parfaitement authentique; à l'appui de son opinion il allègue un fait qui, s'il n'est pas absolument concluant, est d'une importance incontestable.

Chose surprenante: le petit ouvrage, signé du nom de Jean -Jacques, ne se trouve dans aucune édition des œuvres de Kousseau, et cependant personne, que je sache, ne faisait attention à la notice de M. Jansen, ou du moins n'en parlait. Notre Testament pouvait donc, malgré tout, être regardé comme inconnu, ou à peu près. En 1895, je fis là- dessus un rapport à la Société des philologues allemands, qui, vers l'automne, tenait ses séances à Cologne; un résumé de ma conférence parut dans les Comptes -rendus de cette société p. 118 — 120. Yoici enfin le texte entier du Testament, précédé de quelques remarques préliminaires et accompagné de notes. En l'offrant au public, j'ai l'espoir que, cette fois, il ne passera plus inaperçu.

Outre que toute œuvre de Jean- Jacques Rousseau, si mince qu'elle soit, est digne d'exciter la curiosité du monde littéraire, notre Testament me semble être de nature à présenter un assez vif intérêt. Quel en est le contenu? L'auteur y passe en revue ses principaux ouvrages, à savoir sa réponse à la question,

proposée par l 'Académie de Dijon, le Discours sur VinégaUté, le Contrat social, la Nouvelle Héloïse, VÉmile, les Lettres de la Montagne. Somme toute, c'est une défense, mais non pas une défense pure et simple: l'auteur j mêle des explications et des critiques, en n'hésitant pas à faire ressortir les côtés faibles d'un ouvrage, toutes les fois qu'il s'en rend compte. Le morceau le plus remarquable est constitué, selon moi, par les remarques sur le Contrat social, dont Kousseau cherche à mieux faire comprendre ridée fondamentale. Ce qui mérite en second lieu d'attirer particulièrement notre attention, ce sont les observations que fait l'auteur sur les personnages de la Nouvelle Héloïse. Tous les jugements portent l'empreinte d'une sincérité et d'une impartialité absolues. Le contenu du Testament ne se borne pas à ces deux appréciations critiques. Après avoir blâmé la manière dont les habitants de Métiers -Travers s'étaient comportés à son égard, il continue en ces termes: «Mes anciennes opinions ont pu déplaire à plusieurs personnes. J'ai promis d'adoucir ce que j*ai dit de peu agréable à quelques-uns de mes lecteurs, je vais tenir parole.» C'est comme l'entête d'un second chapitre, où l'auteur fait acte ou semble faire acte de contrition, et dont quelques parties commencent par des «je me repens», «je demande pardon». Il n'y est plus question de ses ouvrages, pris dans leur ensemble, il s'agit plutôt de remarques faites dans ses écrits et qui se dirigent

contre certaines classes sociales, contre les Académies, contre la musique française etc.; il se les reproche, non sans mêler à son repentir plus d'un grain de fine ironie. Cependant, ce qu'il dit aux «comédiens» et au «peuple dévot» ne sent point du tout le repentir. Suit une belle page, qui contient une explication sur sa prétendue singularité. Après cela il s'accuse d'orgueil et de vanité pour avoir choisi comme devise Vitam imjyendere vero^ et avoir laissé faire son portrait. Enfin il déclare se repentir, d'avoir quelquefois défendu ses opinions, parce que, selon lui, «des écrit[s] doivent se défendre eux-mêmes».

Le double caractère du Testament répond au double objet, mdiqué dès le début de l'écrit: satisfaire des lecteurs qui désirent avoir une expression de ses derniers sentiments, et adoucir ce qu'il a avancé de peu agréable pour plusieurs. Sont- ce là les véritables raisons qui ont donné le jour au Testament? Cette question se complique d'une autre, celle de l'authenticité, et il me faut dès maintenant aborder cette dernière.

Et d'abord, quiconque est familier avec le style et les idées de l'auteur des Coiifessions , ne saurait hésiter, je pense, à les reconnaître dans le Testament. Pour contrefaire aussi bien l'écrivain et l'homme, il aurait fallu une plume bien habile! En outre, qui aurait pu penser à se donner le malin plaisir de fabriquer et de faire imprimer un écrit, en abusant du nom de J.-J. Rousseau? Peut-être, dira-t-on^

quelqu'un de ses ennemis. Je n'en crois rien, parce que le contenu même s'y oppose. Car comment concevoir qu'un homme, voulant nuire à la renommée de Kousseau, eût pris à tâche de défendre ses ouvrages? Pour la seconde partie, quelques remarques, il est vrai, ont un peu l'air d'une mauvaise plaisanterie, et, si l'on admet l'hypothèse d'un malveillant, elles auraient etô de nature à ridiculiser Jean- Jacques, mais alors, comment expliquer l'ironie qu'on sent percer dans plus d'un endroit de cette même partie? Encore faudrait- il en retrancher plusieurs longs passages absolument incompatibles avec le dessein de discréditer et de compromettre le célèbre écrivain. — Si l'auteur ne peut être un ennemi, serait-il par hasard un des amis qui étaient restés fidèles à Eousseau pendant les dernières années de sa vie? Mais ces amis lui étaient tellement attachés qu'il est presque impossible de croire aucun d'eux capable d'un procédé certainement déloyal. J'ai pensé un moment à Dusaulx; mais, réflexion faite, ce soupçon paraît être également dénué de fondement. On sait que Dusaulx, en février 1771, fut assez rudement congédié par Kousseau, et que beaucoup plus tard, vers la fin du siècle, il publia un livre sur ses relations avec l'auteur du Contrat social. A coup sûr, tout ce qu'il y raconte ne mérite pas notre confiance, il n'en est pourtant pas moins certain qu'il resta toujours plein d'admiration pour le génie de son ancien ami et qu'il rendit toujours justice aux bons

côtés de son caractère. Le livre même abonde en passages qui ne laissent aucun doute à ce sujet.

D'autre part, j a-t-il quelque chose dans le Testament qui nous interdise d'en attribuer la composition au philosophe de Genève. Ce dernier, en parlant du Contrat social^ n'y trouve rien à redire, il pense plutôt que les politiques qui ont critiqué cet ouvrage ne l'ont pas bien compris. Or Dusaulx, dans son livre De mes rapports avec J.-J. Rousseau fait dire au philosophe à propos du Co7itrat social: «ceux qui se vantent de l'entendre tout entier sont plus habiles que moi.» Cela ne concorde point du tout avec la défense énergique qu'on va lire dans le Testament. Dusaulx cependant est un témoin sujet à caution, et on ne saurait guère se résoudre à croire que Rousseau se soit jamais prononcé ainsi sur un ouvrage dont il faisait tant de cas. — Il y a un autre point qui donne un peu plus à penser: Rousseau déclare en un passage avoir dit de la musique française, qu'elle était «aussi désagréable que les cris que font jeter les douleurs de la colique». Personne n'ignore que Rousseau n'aimait pas la musique française, qu'il l'a même plus d'une fois vivement attaquée; mais, si je ne me trompe, il s'en est tenu à des expressions telles que «bruit» et «confusion», sans jamais employer de termes aussi forts que ceux du passage cité tout à l'heure. Cela suffit-il cependant pour déclarer le Testament apocryphe? Je ne le crois pas. — Il me reste à dire

quelques mots sur une sorte d'épigraphe, placée après le titre et qui paraît légèrement suspecte: qui }iotiis nimis omnibus, ignotus moritur sihi. Cette épigraphe ne semble -t- elle pas indiquer un ennemi caché, qui veut faire entendre par là que Kousseau bien connu par sa misanthropie et sa conduite singulière, n'a jamais pris la peine de se connaître lui-même ni de s'avouer ses propres défauts? Cet aveu nous semblerait bien humiliant dans la bouche du philosophe de Genève. Admettons cependant que celui-ci soit l'auteur du Testament; alors un tout autre sens peut se dégager des mots latins: Rousseau veut dire que les hommes, bien que parlant beaucoup de lui, ne le connaissent pas et, par conséquent, le jugent mal, tandis que lui, qui croit avoir étudié sa nature, aime mieux proclamer qu'il est resté inconnu à lui-même. Ce serait une modestie tenant de l'orgueil, mais cadrant assez bien avec la manière de penser de Rousseau et avec le ton parfois ironique de la seconde moitié de notre opuscule. Peut-être que je me trompe, en interprétant ainsi cette épigraphe un peu énigmatique; quoi qu'il en soit, il y a des raisons plus positives qu'il importe maintenant de faire valoir en faveur de l'authenticité, et qui, j'espère, dissiperont les derniers doutes du lecteur.

En parcourant le Testament, on est frappé par les passages qui traitent du Contrat social. Les assertions qu'on y trouve sont d'une clarté et d'une

précision vraiment remarquables, et témoignent d'une connaissance si profonde de l'ouvrage en question que, selon moi, Eousseau seul a été capable de l'écrire. On serait d'ailleurs fort embarrassé si l'on voulait y découvrir la moindre contradiction avec les opinions de Rousseau énoncées sur le même sujet en d'autres endroits, notamment dans le cinquième livre de V Emile. A la suite du résumé du Contrat social figure un morceau, où l'auteur répond à ceux qui lui avaient reproché de n'avoir pas assez pris en considération le gouvernement d'Angleterre. En effet, à rencontre de Montesquieu, Rousseau ne regardait pas, tant s'en faut, la constitution anglaise comme un modèle pour les autres pays de l'Europe, et il profite de l'occasion , pour appuyer son opinion sur quelques raisons, dont l'une est tirée de la corruption électorale: «On y voit un peuple qui nomme des représentants élus dans le trouble, et souvent par la corruption des électeurs, ce qui répand l'esprit d'intérêt et de factions.» Ceci encore est tout à fait conforme à un passage de ses Œuvres*) où il faut voir une allusion aux graves abus qui accompagnaient en fait les élections anglaises: «Dans tel pays c'est par les manœuvres des subdélégués qu'on commence à sentir l'esprit du ministère; dans tel autre il faut voir élire les membres du parlement pour juger s'il est vrai que la nation soit libre». — Arrivons au

*) Emile, 5Mivre (Œuvres II, 441).

passage où Rousseau s'exprime sur la singularité qu'on lui a reprochée. Quel accent de vérité encore! Et comme cela est en harmonie avec des sentiments exprimées à plusieurs reprises dans ses lettres et dans d'autres écrits! On sait que Rousseau, âme profonde et sensible, n'était pas fait pour la société française, je veux dire pour le monde parisien. Les Encyclopédistes et avant tout la «coterie Holbachique», prirent, si l'on peut dire, leur revanche de ce fait, en cherchant à le dénigrer ou à le ridiculiser et en le déclarant un être singulier, précisément parce qu'il n'aimait pas la société parisienne, qu'il préférait au babil des salons l'isolement et la vie solitaire des champs, qu'il voulait, autant que possible, rester libre et indépendant, en un mot parce qu'ils étaient impuissants à comprendre un homme d'une trempe toute différente de la leur. C'est ce reproche de singularité que Rousseau supporta toujours bien difficilement. Dans le Testament, il s'en défend d'une manière noble et touchante à la fois; quel autre que Rousseau pourrait avoir écrit une telle page? Pour mieux le faire sentir, qu'on nous permette de transcrire le passage tout entier: «On n'a pas manqué de m'accuser de singularité. Si l'on entend par là un homme qui cherche à se distinguer par des idées bizarres, et par la manie de braver les usages communs et raisonnables, j'espère de n'être pas singulier. Si l'on désigne ainsi cette force d'âme qui élève un homme au-dessus des revers, qualité fort singulière

aujourd'hui, je souhaiterais de mériter ce titre. S'ils veulent dire que je suis un homme simple et droit, agissant bonnement, donnant mes sentiments pour tels quels, sans autre prétention que d'être utile aux hommes, s'il m'était possible, et sans leur demander autre chose que de ne me point faire de mal, j'avoue que dans ce sens, le titre d'homme singulier m'est assez justement accordé». — Yoici enfin un dernier argument que j'emprunte à M. Jansen. A peine Eousseau a-t-il achevé le Testament qu'il se reproche en ces termes de l'avoir écrit: «Je me repens beaucoup d'avoir défendu quelques-unes de mes opinions et de mes actions, des écrit[s] doivent se défendre eux-mêmes». Or il existe une lettre de M. de Saint- Germain à Rousseau, dans laquelle on peut trouver un passage qui accuse un rapport au moins indirect avec la phrase citée tout à l'heure. Cette lettre, signalée par M. Jansen, paraît être inédite; elle porte la date du 28 février 1770, et se trouve dans la bibliothèque de Neuchâtel. Pour la comprendre, il faut se rappeler le fait que dès 1770 l'auteur des Confessions, fermement persuadé qu'il existait un complot ourdi contre sa réputation, avait pris le parti de se rendre à Paris, dans l'intention de «découvrir et de déconcerter la grande conspiration» de ses ennemis. Il exposa son plan à M. de Saint- Germain dans une longue lettre, écrite à Monquin le 26 février 1770. La réponse ne se fit attendre que deux jours — c'est la lettre mentionnée

ci-dessus — , mais elle n'était pas encourageante. Bien loin de l'approuvei', M. de Saint- Germain tâcha au contraire de le détourner de son projet bizarre, en exhortant à confier le soin de sa justification à ses œuvres et aux honnêtes gens: «voilà la vengeance terrible, que vous pouvez exercer contre eux et la meilleure preuve de votre innocence.»*) M. Jansen a eu, le premier, l'heureuse idée de faire ce rapprochement. On objectera peut-être que, comme les dates de la lettre en question et du Testament diffèrent d'un an, la ressemblance entre les deux passages pourrait êti'e fortuite; il faut cependant tenir compte des circonstances qui marquèrent la vie de Jean -Jacques de 1770 à 1771. Considérant comme un devoir sacré de travailler «pour l'honneur de sa mémoire» le philosophe alla s'établir à Paris au mois de juin 1770. Pour forcer ses ennemis à se déclarer ouvertement contre lui, il imagina l'étrange moyen de faire des lectures confidentielles des Confessions. La dernière de ces lectures eut lieu avant le 9 février 1771; elle n'eut pas le résultat désiré, pas plus que les deux précédentes. Ce fut une déception amère pour le pauvre Jean- Jacques, et son humeur s'en assombrit de plus en plus. Bon nombre de ses amis et amies furent congédiés à cette époque, entre autres Dusaulx, M""*" de la Tour et M'"^ de Créqui; c'est encore en 1771

*) A. Jansen, J. -J. Rousseau p. 68.

qu'il interrompit sa correspondance avec Dupeyroii et se brouilla même avec Duclos. En s'isolant volontairement, Eousseau n'en continuait pas moins de sentir autour de lui la conspiration imaginaire dont il voyait partout des indices. Il semble qu'il eût dû être assez rebuté par l'insuccès de sa première entreprise pour avoir encore le courage d'en tenter une nouvelle. Il n'en fat rien cependant. Témoin les Dialogues et les billets circulaires écrits dans un but identique à justifier sa conduite aux yeux de ses contemporains et de la postérité. Ou je me trompe fort, ou les mêmes sentiments auront inspiré à Jean -Jacques le Testament, qu'il faut faire remonter à 1771, date indiquée sur le titre. De cette manière on s'expliquerait très bien l'origine du petit ouvrage. Parvenu à la conclusion, l'auteur se repent de l'avoir écrit; alors seulement il se souvient des sages conseils de M. de Saint- Germain. Cette inconséquence n'est pas trop surprenante dans Rousseau: d'une part il ne voulait pas parler de lui-même, et d'an autre côté il ne pouvait pas s'en abstenir. Examinons p. e. le curieux morceau, intitulée Mon Portrait.'^) Placé en face de cette question: doit- il, oui ou non, parler de lui-même? il pèse le pour et le contre, et, quoiqu'il voie très bien les inconvénients du pour, il le choisit néan-

*) Streckeisen - Moultou , Œuvres et correspondance inédites de J.-J. Rousseau. Paris 1861, p. 289.

moins, justifiant son choix par des sophismes. De tout cela il me paraît résulter que les véritables raisons qui ont amené Jean -Jacques ' à écrire le Testament ne sont pas celles qu'il indique; tout porte plutôt à croire qu'il voulait donner par là une preuve de sa haute impartialité et par suite de la noblesse de son caractère.

Un dernier point reste à élucider. Comment se fait -il que le Testament soit resté, à ce qu'il semble, tout à fait ignoré, si bien que personne, à ma connaissance, n'en a fait mention, et qu'il n'a été inséré dans aucune édition des œuvres complètes de Rousseau. Yoilà un petit problème, qu'il n'est pas facile de résoudre d'une manière entièrement satisfaisante. D'abord on peut faire valoir une raison, alléguée déjà par M. Jansen; je n'ai rien de mieux à faire que de me servir de ses propres expressions: «Il n'est pas impossible que le titre de cet ouvrage Le Testament etc. ait rebuté alors tout le monde. Au dix -huitième siècle des charlatans littéraires et politiques ont fabriqué nombre de soidisant Testaments des grands princes ou des hommes d'Etat illustres. Plus tard le public s'aperçut avoir été la dupe de ces productions, et en devint plus méfiant. Des satires même, qui portaient ce titre, cessèrent de réussir. C'est ce qui est arrivé en 1762 pour le Testament de M. de Voltaire, trouvé parmi ses papiers après sa mort, et dans l'hiver de 1770 à 1771 pour le Testament politique de M. de Voltaire,

qui n'était pas autre chose qu'une amplification de la facétie de 1762».*) Ensuite, à en croire M. Jansen, le Testament, bien que rédigé en 1771, n'a été imprimé qu'en 1772**), et cela, parce que Rousseau avait promis au duc de Choiseul de ne rien publier sans son consentement, et que la lettre de ce dernier où il lui rendit sa parole ne date que du 5 février 1772. M. Jansen a peut-être raison, s'il est vrai que Jean- Jacques ait bien voulu publier le Testament, et, en effet, s'il n'en était pas ainsi, pourquoi se serait -il adressé alors à l'ex- ministre? Il n'avait pas d'autre ouvrage sur le chantier, car pour ce qui est du Diciionnaire de botanique, commencé, il est vrai, en 1771, il ne pouvait compter l'achever en si peu de temps, et dès lors ses démarches auprès du duc de Choiseul auraient été au moins prématurées. — En faisant remonter la publication de l'opuscule à l'année 1772, on conçoit mieux que peu de personnes j aient prêté attention. Car une fois dissipée l'impression qu'avait produite la lecture des Confessions, le public ne s'occupa plus guère de Jean -Jacques. Est -il d'ailleurs bien sûr que le Testament ait été imprimé à Paris? Rien ne le prouve. Il est possible qu'il ait paru à l'étranger, aux Pays-Bas ou peut-être à Genève; dans ce

*) A. Jansen 1. c. p. 69 note.

**) Ib. p. 70: «Ainsi le Testament a para en 1772, mais portant, comme tous les documents de ce genre, la date de sa conception, l'année 1771».

cas, on comprendrait un peu mieux qu'il soit demeure inconnu, et, pour le dire en passant, on serait moins étonne alors de rencontrer dans le texte certaines fautes d'impression, qui font penser que Rousseau n'a pas vu les épreuves de son ouvrage. — Tout cela n'explique peut-être pas que les exemplaires du livre soient si rares; mais comme cette question n'a aucun rapport avec celle de l'authenticité, je n'hésite pas à la laisser de côté.

Quant à la provenance de l'exemplaire conservé à la Bibliothèque royale de Berlin, le bibliothécaire M. Paalzow a eu l'obligeance de faire pour moi des recherches sur ce point. Il ressort de ces recherches que le Testament appartenait autrefois à M. von Nag- 1er*), directeur général des postes. Celui-ci vendit en 1836 une partie de sa bibliothèque; c'est dans cette occasion que la Bibliothèque royale fit l'acquisition de notre exemplaire. Comment était -il venu en la possession de M. von Nagler lui-même? Je n'ai pu rien découvrir à cet égard.

J'ai jugé à propos de laisser le texte tel quel, c'est à dire de ne rien changer à la ponctuation et de conserver l'orthographe, qui est d'ailleurs conforme

*) De là les initiales v. N. qu'on remarque au verso du premier feuillet.

**) Je m'en console un peu, en pensant au petit herbier de Rousseau, que possède depuis longtemps le Musée botanique de Berlin, sans qu'on ait pu établir, quand ni comment il a été acquis, voy. A. Jansen, Rousseau als Botaniker p. 257.

à celle qu'a observée Eousseau dans des lettres, publiées par M. Jansen sous leur forme primitive {J.-J. Rousseau p. 2 et suiv.); j'ai fait une exception pour les cas oii l'on a affaire à des fautes d'impression évidentes, non cependant sans indiquer les changements au bas de la page. Les alinéas correspondent de même à ceux de l'original. — Les chiffres placés à la marge désignent les pages, dont chacune ne compte que treize lignes. Les petits chiffres qui se trouvent dans le corps de notre texte renvoient aux notes.

LE

DE

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