JEAN JAQUES ROUSSEAU
QUI NOTUS NBnS O^miBUS, IGXOTUS MOEITUE SIBI.
MDCCLXXI.
DE
JEAN JAQUES KOUSSEAU.
Il est temps de mettre fin à mes longues ecri- 1 tures: elles ont intéressé un grand nombre de lec- 2 teurs, qui souhaittent sans doute que par un dernier écrit, j'exprime mes derniers sentimens: je dois les satisfaire, je vois jetter un coup d'œil rapide sur mes principaux ouvrages, et avant de rompre ma plume ^, j'adoucirai peutetre ce que j'ai avancé +) de peu agréable à plusieurs; le tout autant que ma mémoire altérée par la viellesse pourra me le permettre tt). Il est bon de mourir en paix avec tout 3 le monde, heureux si je pouvois trouver sur le soir de la vie, le repos dont les hommes et la fortune ne m'ont pas permis de jouir pendant cette journée
t) L'original porte avancée.
tt) Il y a dans l'original une virgule après i^ermettre et un point après plusieurs; c'est une ponctuation évidemment fautive.
orageauset). Je ne me flatte point au reste, que cette espèce de testament soit exempt d'erreur; mais ma droiture n'étant suspecte à personne, j'espère que mes dernières erreurs paroitront aussi excusables que les premières.
4 Mon mémoire contre les arts et les sciences est le premier ouvrage qui m'a attiré une célébrité que je n'ambitionnois pas. L'académie de Dijon couronna cet écrit, je la félicite d'avoir eu cette noble hardiesse 2. Le peu de vérité que nous connoissons dans nos sciences, ou plutôt danstt) demi sciences, ne mérite pas d'être fort estimé, et il n'est pas facile de prouver qu'elles fassent plus de bien
5 que de mal, car malgré tout ce qu'on a produit sur cette matière, le procès n'est pas encore en état d'être jugé. A l'égard des arts, ceux de luxe ne procurent aucun bien solide, et sont manifestement nuisibles. Cependant ils sont les plus cultivés et les plus honorés, tandis que les arts essentiellement utiles sont négligés et méprisés: tant les hommes connoissent bien^ leurs vrais intérêts ! En témoignant
6 peu d'estime pour tous ces objets frivoles, l'académie de Dijon a porté un jugement très philosophique, et elle a fait sagement de dédeigner les railleries.
t) Yoilà une étrange graphie, que j'ai cependant conservée; une virgule se trouve après ce mot: il fallait la remplacer par un point.
tt) Il faut supprimer le dans, ou ajouter un nos.
qiii ne sont autre chose que les argumens des ignorans et des sots.
Je déclare au grand poëte qui a tant plaisanté* sur le livre de l'inégalité des conditions et autres sujets, que ses plaisanteries ne peuvent manquer 7 d'être bonnes, puis qu'il a cent mille livres de rente ^ raison suffisante pour railler finement. Quant aux autres censeurs de ce livre, j'approuve fort que ceux d'entre eux qui sont courbés sous le poids de l'infortune, demeurent contents de leur état. Je leur permets volontiers de croire que tout est sagement disposé dans la société, et que les passions humaines ont très bien arrangé toutes choses. Je les prie néanmoins de me permettre de penser comme je 8 l'ai toujours fait, que les hommes doivent tendre uniquement à être heureux, que s'ils peuvent l'être, ce n'est qu'en obéissant aux loix de la nature et de la raison, que ces loix ne disent point, ceux ci commenderont en maitre, ceux là serviront en esclaves t); les uns auront un superflu inutile, les autres seront toujours dans un danger prochain de 9 mourir de faim. Que l'amour propre a engendré l'intérêt. Que l'intérêt tt) est le père de presque tous les crimes. Que cette détestable famille a introduit un tel desordre dans la société, qu'un homme est devenu un loup pour un autre homme. Qu'enfin
t) esclavas.
tt) l'entérêt.
c'est à juste titre que notre giobe mérite le nom de petites maisons de l'univers: heureux du moins,
10 si dans une autre vie où il est plus que probable - que nous nous trouverons et que tout sera pesé,
nous ne sommes traités que comme des insensés, et non comme des méchans.
Le contract social a été critiqué par des politiques qui, je pense, ne l'ont pas bien compris, je vais donc m'expliquer si clairement qu'ils ne pou-
11 ront plus s'y méprendre. Il est impossible que les souverainetés se soient établies autrement que par le consentement des peuples, ou par la force. Le despotisme a été fondé par ce dernier moyen, une force supérieure a toujours le droit de la détruire, puisque ce gouvernement étant destructif de tout contract social et essentiellement pernicieux, ne peut devenir légitime par le laps de tems;t) quoi qu'il
12 soit le plus simple des gouvernements il ne laisse pas d'en être le plus mauvais. - Yoici ce que j'entens par le contract social. Il seroit absurde de supposer que les peuples en confiant l'autorité à une ou plusieurs personnes aient parlé de la sorte. Nous vous donnons sur nous un empire arbitraire et absolu. Nous consentons que vous vous empariés, quand
13 il vous plaira, de nos femmes, de nos enfans et de nos biens. Nous vous permettons de nous oter la
t) On trouve une virgule dans l'original, mais si on la conserve, la construction devient inintelligible.
liberté ou la vie quand vous le jugeres à propos. Les peuples n'ont fait, et n'ont pii faire avec ceux qu'ils cboississoieut pour dépositaires de l'autorité, que les conventions suivantes. Comme l'anarchie nous rendroit malheureux, nous remettons entre vos mains toute la liberté dont nous pouvons naturellement nous dépouiller, et nous consentons que pour 14 nous gouverner, vous vous servies du pouvoir que vous recevés par ce dépôt; à condition toute fois que vous suivrès les loix de la nature et de la raison. Cette convention a été rellement+) faite, ou entendue tacitement comme essentielle à la chose. Je l'appelle contract social, acte qui ne peut être enfreint sans injustice, et sans se déclarer ennemi de l'humanité. Les souverainetés établies par contract social 15 sont toutes républicaines ou monarchiques, et toutes bonnes ou mauvaises, suivant qu'elles sont plus ou moins conformes ou opposées à ce contract; mais par leur diverse nature, elles sont toutes plus ou moins exposées aux dangers et aux abbus. La monarchie convient aux grands états, l'aristocratie et la démocratie aux états peu étendus. L'exemple 16 de la prospérité de la république Romaine n'est point contraire à cette vérité. Ce gouvernement n'etoit proprement républicain que dans l'Italie. Les proconsuls et les prêteurs qui gouvernoient le reste, etoient de vrais monarques. Les etablissemens hu-
t) Est-ce encore une faute d'impression?
mains étant vicieux de leur nature, les abbus doivent nécessairement abonder dans tous les gouvernemens.
17 Celui qui vivroit dans une souverainité où l'administration seroit en opposition avec la raison, devroit se borner à en gémir et se soumettre à la plus forte de toutes les loix, celle de la nécessité; vérité qui est la conséquence et le résultat du contract social.
Je répondrai en passant à ceux qui m'ont reproché de ne m'être pas assés étendu sur le gou-
18 vernement d'Angleterre, qui selon eux est un chef d'oeuvre d'administration politique. Je sais que les Anglois, pour avoir réuni la monarchie, l'aristocratie, et la démocratie par un lien commun, prétendent que leur gouvernement est le plus sage et le plus heureux qui soit sur la terre; mais je suis bien éloigné de penser de la sorte. Ce gouvernement mixte a évidemment les inconveniens des trois dont
19 il est composé, il n'est pas si évident qu'il en ait les avantages. On j voit un peuple qui nomme des représentans élus dans le trouble, et souvent par la corruption des électeurs, ce qui répend l'esprit d'intérêt et de factions.^ Les représentans devenus les organes de la volonté publique, peuvent être à leur tour corrumpus: dans ce cas on opprimeroit le peuple
20 en paroissant obéir à la loi, et en suivant toutes les formes; genre d'oppression plus odieux que le despotisme: Celui ci tj^rannise ouvertement, et pour ainsi dire franchement, tyrannie moins intollérable
qu'une"!) oppression légale, qui insulteroit aux malheureux par une fausseté hypocrite. Le moindre inconvénient de cette constitution est la crainte tt) continuelle des dangers aux quels elle expose, et la défiance nécessaire qu'elle produit, le peuple étant 21 forcé de suspecter ceux mêmes qu'il a chargés de le deffendre. Dès lors plus de sécurité, plus de paix intérieure. Du choc des passions, des vues, et des intérêts opposés, naissent les divisions et les factions qui rendent cet état plus orageux que la mer qui l'environne. J'estime les Anglois surtout à cause de leur haine vigoureuse pour l'esclavage du corps et de l'esprit, mais je ne puis admirer un 22 gouvernement de la nature du quel il résulte tant d'abbus. Je ne devois doncttt) pas dire que le gouvernement d'Angleterre etoit le meilleur de tous puisqu'il ne me paroissoit pas tel.
Les censeurs de la nouvelle Héloïse feront bien de parcourir de nouveau cet ouvrage; ils comprendront*) sans doute qu'ils ne s'y sont pas pris comme il falloit;**) au lieu de s'appesantir sur les amours 23 de l'héroïne, il eut été mieux de montrer que Julie, quoiqu'elle fut une jolie fille, ne laissoit pas d'être une petite prêcheuse, trop savante pour son âge et
t) qu'un, tt) erainte.
ttt) done. "^
*) comprendroat.
**) Il y a une virgule dans l'original.
pour son sexe, et de plus un peu pédante l Que ce dernier deffaut est plus ou moins propre à tous les personnages de l'Héloïse. Qu'a la yérité cette tache est presque naturelle dans le païs de Julie,
24 et autres païs adjacents, tous les hommes et la plupart des femmes y étant un peu ou beaucoup affectés de pédantisme, mais que l'auteur en se conformant trop esactement au vrai, a nui à l'agrément de son ouvrage. Que le héros trop ressemblant de caractère à l'héroïne, déplait parfois également. Que le Sieur de Yolmar en épousant une fille non vierge
25 pour la rendre sage, raisonne comme un hiperboréen. Que Mylord Edouart agit en Suisse comme un grand homme, et en Italie comme un enfant. Que dans ce Roman, la vraisemblance est nottablement lésée. Que le stile est trop uniforme, trop élevé ^, et d'ailleurs trop bon pour un païs où les personnes les plus instruites, disent rarement quatre mots sans offencer
26 trois fois la grammaire.^ Loin de faire ces remarques et autres aussi faciles, les critiques ont pris à la lettre ce que l'auteur n'a pas dit sérieusement^^, savoir que toute fille qui lira quatre pages de ce livre est une fille perdue, en conséquence ils se sont amusés à déclamer contre l'indécence de peindre l'ivresse de l'amour, et ils n'ont pas pris garde qu'en condemnant les deux amans dans la circonstance où ils intéressent le plus, cette sévérité res-
27 semble fort au deffaut général des personages de l'Héloïse.
Ceux qui ont critique l'Emile, ont objecté qu'il etoit un Koman d'éducation, une chimère qu'on ne peut réaliser. Je les féliciterois de leur exquise sagacité, si je ne n'avois dit la même chose dans vingt endroits de ce livre i^, il vaudroit mieux qu'ils eussent tâché de prouver que l'auteur a manqué son objet, qui etoit de montrer les vices des méthodes 28 d'éducation; d'exposer le plus pour exciter à faire le moins; de proposer des vues nouvelles et utiles pour mieux élever les jeunes gens des deux sexes; pour rendre les uns hommes forts et raisonnables, et les autres, femmes charmantes et estimables; ce qui n'est pas fort commun.
Je déclare à tout Yicaire, Ministres t), Propo- 29 santst) et autres semblables, qui ne pensent point comme le Yicaire Savoyard, qu'en rapportant les opinion de ce dernier, je n'ai pas du les offencer. Si par hazard le Savoyard avoit raison, il ne seroit pas équitable d'en accuser son historien. Au sur plus avoir raison n'est pas un grand mal, quoiqu'il soit assés rare. Je les invite à user d'indulgence envers leur confrère, attendu sa simplicité et sa bonne 30 foi. D'ailleurs sans rien dire de fort neuf sur l'existence d'un premier principe, il a traité ce sujet, celui de l'homme et des devoirs de l'homme, d'une manière si précise, si bien suivie, et si forte que
t) Quoiqu'il me paraisse difficile d'admettre le pluriel, je n'ose pas retrancher les s.
personne ne peut lui être comparé à cet égard. La charité semble exiger qu'on lui fasse quelque grâce
31 sur son Scepticisme involontaire: on peut présumer que s'il eut cessé d'être sceptique, ceux qui ne le sont pas auroient été encore moins contents de ses opinions.
Malgré tout ce qu'on a dit et écrit contres les lettres de la Montagne, elles me paroissent toujours tenir bon. Comme elles ont été une occasion de"^) dans mon ancienne patrie, j'aurois peut-être agi
32 plus sagement de ne les pas publier ^2. j^j^jg jq j^e suis qu'un homme foible. J'avois été jugé sans être entendu, on avoit dessein de me donner une admonition paternelle 1^, et on fit l'étrange qui pro quo de donner contre moi un décret de prise de corps ^^; il n'est pas étonnant que je me sois laissé entraîner à l'envie de dire à mes juges qa'ils s'étoient^^ mépris+t)^ et à celle d'exposer bien clairement la con-
33 stitution fondamentale de mon ancienne république. Le calme paroit maintenant avoir succédé aux tempêtes de cette petite mer^^: je prens la liberté de conseiller aux pilotes et aux matelots de vivre en paix, de travailler de concert à la manœuvre, et de profiter de l'expérience du danger passé. Qu'ils deignent considérer que si la sainte Sionttt) subsiste
t) Il faut suppléer ici un mot, peut-être désordres. tt) L'orig. porte mé2Jrïs' ; le signe qu'on remarque après Vs est peut-être une virgule, placée trop haut par le prote. ttt) Ce mot est écrit avec une minuscule.
encore, si ses murs ne sont pas au niveau de l'herbe des"î) champs ït), c'est que le grand Roi l'a méprisée, 34 ou qu'il a eu plus de modération qu'elle n'a eu d'inquiettude et de légèreté. Qu'il leur plaise aussi de remarquer que quand on a un procès avec son frère, il est prudent de le terminer portes clauses, et sans appeler de secours. Que quand on a chez soi une volonté générale, c'est une politique pitoyable de recourir à une volonté étrangère. ^^ Qu'ils fassent attention que quand ceux qui gouvernent deviennent 35 ambitieux et impiettans+tt)^ il faut regarder ce malheur comme un effet ordinaire de la foiblesse et de la perversité du cœur*) humain, et être patient autant qu'il est possible. Que si ceux qui sont gouvernés se trouvent par hazard vexés, et font bruit et tumulte, ils méritent pour le moins autant d'indulgence et de support. Qu'en fin si les petites dissentions civiles dans les quelles on ne tire qu'une douzaine 36 de mousquetades, sont moins abominables que celles 011 on en tù'e**) des millions, elles n'en sont que plus ridicules. ^^ Puisque l'occasion s'en présente**) ici, je reconnais que Messieurs d'enhaut sont de très
t) Le des manque dans l'original, tt) L'orig. offre un point après champs, et le mot suivant commence par une majuscule, mais le sens exige une virgule.
ttt) = empiétants.
*) ceur.
**) entire pour en tire; s' enpresente pour s' en présente.
magnifiques Seigneurs, que Messieurs d'enbas sans être si magnifiques ne laissent pas d'être des seigneurs considérables. Que les pasteurs et ministres sont des
37 prédicateurs bien expérimentés, et versés dans la science des écritures et lectures, t) Je permets de tout mon cœur à ces théologiens et à tous autres d'avouer ou de nier qu'ils sont Sociniens. Je ne trouve pas mauvais qu'ils adoptent les opinions de Jean Calvin ou de Martin Luther, ou le sentiment Ultramontain, ou tout autre sistême que bon leur semblera, quand même ce seroit celui du prophète
38 de Medine, ou celui de Zoroastre de Brama ou de Fo; à condition néanmoins tt) qu'ils croiront en Dieu, et seront justes, bienfaisans, modestes, tolerans, point inquiettans et point rêches: Ce que faisant ils laisseront à chacun la liberté de croire ce qu'il pourra et feront bien.
J'avertis les habitans de Motier Travers et des montagnes, qu'il ne suffit pas de savoir presser des
39 laittages et faire des montres et horloges, qu'il faut encore avoir de l'humanité, et souffrir que chacun suive les lumières de sa raison. Il seroit trop odieux de jetter des pierres ^^ aux vrais ou prétendus non conformistes, s'ils sont tranquiles et soumis aux loixttt). J'invite Mr. De Montmolin et les pasteurs de sa
t) L'orig. présente une virgule après lectures. tt) neàn mois, ttt) L'orig. porte une virgule après loix et un point après conformistes j ponctuation inadmissible.
classe à*) représenter aux habitans des montagnes que la lapidation n'est plus de mode aujour d'hui, et qu'ayant si bien acceuilli le luxe et les belles 40 manières de France, en quoi ils ont très bonne grâce 2^, l'usage de la lapidation leur donneroit un air Israélite destructif de toute élégance.
Mes anciennes opinions ont pu déplaire à plusieurs personnes. J'ai promis d'adoucir ce que j'ai dit de peu agréable à quelques uns de mes lecteurs, je vais tenir parole.
Je me répens d'avoir avancé que la plupart des 41 académies n'etoient que des etablissemens risibles, frivoles et bons à^i rien.tt) J'estime maintenant qu'ils sont bons à quelque chose, car les nations étrangères voyant l'Europe surchargée de sociétés de savans en titre, ne peuvent de manquer reconnoitre la supériorité de nos lumières, et d'avoir pour nous une considération qui nous fait honneur dans le loin- 42 tain.ttt) Je prie les académies d'excuser mon erreur, et de ne point faire de moi un académicien. 22
Je demande pardon à la médicine d'avoir dénigré et vilipendé cet art divin: d'avoir pensé qu'elle ne connoissoit que très superficiellement l'état du corps en santé et l'état du corps malade: qu'elle ignoroit absolument la cause des maladies, la nature 43
t) à manque, tt) L'orig. donne une virgule après rien, quoique le mot suivant commence par une majuscule.
ttt) Virgule après ce mot au lieu d'un point.
des remèdes et leur manière d'agir: qu'elle etoit chargée de sistêmes et de vaines imaginations, qui servoient parfois de boussole à sa pratique: qu'elle n'etoit qu'un art conjectural et manquant de fondement, ce qui lui donnoit un air de famille avec l'Astrologie, la Cabale et l'Alchimie: qu'enfin elle ne pouvoit se soutenir que par la protection du
44 hazard, et par l'envie qu'on a de guérir à toute sorte de risques. 2^ Je desavoue ces impiétés médicinales, et je reconnois qu'un médecin expérimenté, prudent, libre de préjugés et de sistêmes, obéissant autant qu'il peut à la nature, n'est point un jongleur, et peut même être utile aux malades, quand il n'ordonne t) que peu ou point de remèdes. Malgré mon repentir, je ne m'attens pas que les médecins deignent
45 me pardonner; leur resentiment est juste. Si devenant malade et tombant dans le délire, j'implorois leur secours, je conviens qu'il seroit raisonnable de me le refuser et même je les en prie.
Je demande très humblement pardon à la musique Françoise, d'avoir soutenu qu'elle n'etoit point
46 une musique, et qu'elle etoit aussi desagréable que les cris que font jetter les douleurs de la colique. ^-^ Je reconnois maintenant que la musique Françoise est véritablement une musique talis qualis^ et qu'elle est plus agréable que les cris de la colique.
Je crois être en paix avec l'opéra de Paris, de puis que je l'ai dignement célébré dans mon diction-
t) n'ordanne.
naire, où j'ai reconnu que l'académie royale de mu- 47 sique etoit celle de toutes les académies de l'Europe qui faisoit le plus de 20 bruit. +) Actuellement je fais tous mes efforts pour admirer les Dieux de cet opéra, ses encbantmens, ses machines, ses balets et surtout ses héros mourants en musique et en mesure '^^; j'espère que si je vis encore quelques années, je perviendrai à trouver ce spectacle très natural et très beau.
Le peuple comique a écrit et déclamé contre 48 moi;tt) pour lui montrer que je n'en conserve t+t) point de ressentiment, je vais lui donner un bon conseil dont je crains fort qu'il ne profite pas. L'art dramatique est si deÊTectuex qu'on peut dire qu'il n'existe pas un seul drame qui en instruisant et touchant le spectateur éclairé, puisse lui faire cette illusion qui seroit la perfection de l'art. Ce n'est point la faute 49 du Comédien, c'est celle des auteurs qui ne savent pas assés imiter la nature: mais rien n'est si choquant sur le théâtre que l'étrange opposition de l'acteur avec le personage qu'il représente. Quand on voit que celui qui se donne pour Caton, n'est qu'un histrion, et que celle qui joue le rolle de Lucrèce est moins une Lucrèce qu'une Messaline, un con-
t) J'ai remplacé uue virgule par un point, et un peu plus loin une virgule après mesure par un point -virgule; quant aux formes enchantmens , pe?~viendrai , natiiral, je les ai laisées subsister.
tt) L'orig. porte une virgule. ttt) conserves.
50 traste si frappant semble être une insulte adressée publiquement à la vertu. ^^ L'honnêteté publique et même le plaisir des spectateurs exigeroit donc que les comédiens n'admissent parmi eux que des sujets qui eussent des mœurs. Je comprens que le comédien répondra qu'il est impossible de trouver de tels sujets, mais l'avis que je donne au peuple comique n'en est pas moins bon.
51 Mes plus nombreux adversaires sont parmi le peuple dévot. Les dogmatiques ont eu raison de me dire que je ne de vois point écrire sur des matières theologiques. En effet cela ne sert qu'à inquietter les f cibles, sans instruire les forts qui prétendent savoir à peu près à quoi s'en tenir: d'ailleurs ces matières traittées d'une certaine façon, pourroient
52 offencer les dévots, t) si leur modération universellement reconnue, ne prouvoit qu'ils n'ont point de bile. Ayant fait la faute d'écrire sur ce sujet, je ne pouvois parler différement sans démentir ma conscience: dans tout ce que j'ai avancé je n'ai pris pour guide que le sens commun que j'ai reçu de la nature. Si mon sens commun n'est pas fait comme celui tt) des autres, tout ce qu'on peut en conclure c'est que je suis un homme singulier.
53 On n'a pas manqué de m'accuser de singularité. 28 Si l'on entent par là un homme qui cherche
t) L'orig. présente ici un point suivi d'une majuscule. tt) ce lui.
à se distinguer par des idées bisares, et par la manie de braver les usages communs et raisonnables, j'éspére de n'être pas singulier. Si l'on désigne ainsi cette force d'ame qui eléve un homme au dessus des revers, qualité fort singulière aujour d'hui, je souhaiterois de mériter ce titre. S'ils veulent dire que 54 je suis un homme simple et droit, agissant bonnement, donnant mes sentimens pour tels quels, sans autre prétention que d'être utile aux hommes, s'il m'étoit possible, et sans leur demander autre chose que de ne me point faire de mal, j'avoue que dans ce sens, le titre d'homme singuher m'est assés justement accordé.
Comme je n'ai pas pris la peine de lire tout ce qu'on a écrit contre mes ouvrages et contre leur 55 auteur, j'ignore si quelqu'un a remarqué l'ostentation de la devise vitam impendere vero'^^\ en tout cas je me la reproche ici. Publier qu'on est disposé à devenir le martir de la vérité, c'est annoncer qu'on se croit digne d'être son champion, c'est afficher qu'on se regarde comme un être important; ce qui est pour le moins un peu trop vain. On pouvoit 56 aussi me reprocher d'avoir laissé faire mon portrait ^^, et d'en avoir répendu des copies ^^ A la vérité ce travers est général dans mon païs et dans bien d'autres, où une foule de gens sont travaillés de la manie de se faire +) peindre, mais je sens mainte-
t) faire.
— sellant qu'une telle petitesse est un effet de ce sot amour propre qui rend tous les hommes plus ou moins ridicules.
57 Je ne dois point oublier de remercier les juges qui ont prononcé des arrêts contre mes ouvrages, ils m'ont fait plus d'honneur que n'en attendoit un rêveur obscur tel que moi. Les jugemens ont exigé un examen qui, vu la difficulté des matières, a dû être bien long, et faire perdre un tems considérable, destiné à des affaires plus importantes: j'en suis
58 d'autant plus reconnoissant. Cependant comme les philosophes ne reconnoissent aucun tribunal infaillible sur les matières condemnées dans ces arrêts, il me seroit loisible de ranger mes juges au nombre de mes autres censeurs, et d'appeler du tout à la raison, mais je suis un écrivain sans entêtement et sans prétention. J'ai toujours cherché la vérité et me suis vanté rarement de l'avoir trouvée t), j'ai ré-
59 petté mille fois à mes lecteurs, ce que je vous dis me paroit vrai: il l'est peutêtre, mais voyés vous même, je ne traduirai donc point mes juges au tribunal de la raison. Cet appel seroit contraire à mon caractère d'homme simple, sans préjugé, et qui doit être sans vanité, autant qu'il lui sera possible.
Je déclare à tous mes adversaires faisant rai-
60 sonnemens, sermons, railleries, critiques et satires,
t) Conformément à la grammaire, j'ai ajouté un e au drouvé'» de l'orig.
que je ne suis humilié, ni enorgeuilli de leur grand nombre, mais je me rôpens beaucoup d'avoir deffendu quelques unes de mes opinions et de mes actions, des écrits"') doivent se deffendre eux mêmes. A l'égard des actions, un homme ferme doit se contenter du témoignage de sa conscience et dédeigner tout le reste. Le prétexte de repousser la calomnie, 61 de deffendre son honneur, est un prestige de l'amour propre, prestige au quel j'ai résisté souvent, plus souvent peut être qu'aucun autre écrivain, mais j'ai eu le malheur de me laisser entraîner quelque fois à cette illusion. J'ai manqué l'occasion de donner un exemple unique de constance philosophique, et de fermeté stoïque, celui de n'opposer à cette légion d'adversaires qu'un silence absolu. Si j'avois tou- 62 jours scu me taire, je n'aurois pas pris la peine d'écrire ceci; mais je l'ai prise parcequ'une faute de plus ou de moins n'est qu'une bagatelle.
t) Des écrit dans l'orig. ; il y a bien des au lieu de les, leçon que présente M. Jansen, 1. c. p. 68.
Fin.