CHAPITRE XX
Contes des chasseurs, Habitudes des
Chevaux sau ” vages.
Beatte et sa prise,
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daine liée dans sa peau; un second rapporta sur son cheval un daim ; deux autres daims nous arrivèrent ensuite avec un certain nombre de dindons. Tout le gibier était déposé devant le feu du capitaine, pour être distribué ensuite entre les cavaliers. En un moment les broches et les marmites furent en plein exercice, et la soirée entière offrit une scène de fête et de profusion.
Nous avions été trompés ce jour-là dans l’espoir de rencontrer des buffles ; mais la vue d’un cheval sauvage était pour nous une grande nouveauté, et devint aussi le sujet de nos conversations du soir. Onraconta plusieurs anecdotes sur un fameux cheval gris qui avait rôdé dans ces prairies pendant six à sept ans, déjouant toutes les tentatives des chasseurs pour s'emparer de lui : on disait qu’il pouvait dépasser au pas le galop du cheval le plus léger à la course.
Des récits non moins merveilleux étaient faits sur un cheval noir du Brasis, qui paissait sur les prairies attenantes à la rivière de ce nom dans le Texas; pendant bien des années il avait échappé à ceux qui le poursuivaient. Sa renommée s’étendit au loir, et l’on promit même une récompense de mille dollars au chasseur qui serait assez heureux pour leprendre; mais les plus intrépides cavaliers y perdirent leur temps et leur peine. À la fin il fut obligé de serendre, attiré par ruse sous un arbre, où un jeune garçon perché dans les branches lui jeta un nœud coulani.
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et c’est aussi de cette source que les chasseurs indiens tirent leur principale subsistance. Les chevaux qui vivent sur ces vastes plaines vertes situées entre l’Arkansas et les établissements espagnols, sont de différentes formes et de différentes couleurs, qui annoncent la différence de leur origine. Quelquesuns ressemblent au cheval anglais, et descendent probablement des chevaux échappés de nos colonies frontières. D’autres, d’une taille plus petite, mais d’une forte constitution, paraissent venir de la race andalouse, amenée par les premiers colons espagnols.
Certains naturalistes fantasques croient même reconnaître en eux les descendants des chevaux arabes, amenés d'Afrique en Espagne et de là dans le nouveau monde. Ils se complaisent dans la pensée que les ancètres de ces chevaux des prairies appartenaient au pur sang des coursiers du désert qui portèrent autrefois Mahomet et ses belliqueux partisans à travers les plaines sablonneuses de l'Arabie.
Les mœurs des Arabes semblent, en effet, avoir passé en Amérique avec ces animaux. L’introduction des chevaux sur les plaines sans bornes de l'Ouest a changé la façon de vivre des habitants, en leur donnant la facilité, si précieuse à l'homme, de changer rapidement de place et de se porter là où l’appellent ses intérêts. Au lieu de guetter leur proie dans les profondeurs des forêts, et de suivre péniblement à pied les labyrinthes des déserts,
comme leurs frères du Nord, les Indiens de l'Ouest sont les corsaires des plaines. Ils vivent au soleil et à découvert, et sont presque toujours à cheval sur des prairies tapissées de fleurs et sous un ciel sans nuages.
Je restai assez tard, couché auprès du feu du capitaine, écoutant avec intérêt les histoires que l’on me racontait sur ces corsaires de prairies, et y ajoutant quelques réflexions de mon crû. Soudain de bruyantes exclamations et des cris d’applaudissements retentirent à l'autre extrémité du camp, et la nouvelle arriva jusqu’à nous que Beatte avait amené un cheval sauvage.
En un moment tous les feux furent abandonnés, et le camp se leva en entier pour voir le métis et sa prise. C'était un poulain d'environ deux ans, d’une belle encolure, et aux membres parfaitement proportionnés ; ses yeux saillants étaient pleins de feu, et les mouvements de son corps annonçaient la vivacité, mais en même temps la douceur. Il regardait autour de lui, d’un air d’étonnement, les hommes, les chevaux et les feux ; tandis que Beatte, debout devant lui, les bras croisés, tenait le bout de la corde qu’il avait passée au cou de son prisonnier, en fixant sur lui un regard ferme et imperturbable. Le métis, comme je l’ai dit plus haut, avait le teint olivâtre et des traits fortement caractérisés, assez semblables à ceux d’une figure en bronze de Napoléon; en le voyant ainsi immobile en face de son cheval, on l’eût pris plutôt pour une statue que pour un être vivant.
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Cependant, si le cheval faisait le moindre mouvement qui annonçât la résistance, Beatte le tiraillait fortement par le lariat, d’abord d’un côté, puis de l'autre, comme s’il eût voulu le jeter par terre; et, quand il l'avait de nouveau forcé à la soumission, il le regardait en silence et reprenait son attitude de statue.
L'ensemble de la scène avait quelque chose de sauvage et d’imposant. D’un côté, le bosquet illuminé par la lueur vacillante des feux du camp, les chevaux épars çà et là sous les arbres, les pièces de daims suspendues aux branches; de l’autre, le chasseur et son cheval sauvage, entourés d’une foule d’admirateurs non moins sauvages.
Plusieurs jeunes cavaliers, dans la première ardeur de leur enthousiasme, cherchèrent à obterir le cheval par échange ou à prix d'argent; quelquesnns même offrirent des sommes considérables. Mais Beatte repoussa toutes leurs propositions. « Vous m'offrez aujourd’hui de grands prix, leur dit-il, et demain vous voudrez rompre le marché, et vous vous emporterez en imprécations contre moi. »
On le pressa également de questions sur la manière dont il avait pris le cheval ; mais ses réponses furent sèches et laconiques. Il conservait évidemment quelque ressentiment des railleries auxquelles il avait été en butte de la part des jeunes cavaliers, et avec cela il ne pouvait s'empêcher de les mépriser comme des novices encore bien peu versés dans l’art de la chasse.
Cependant, lorsque plus tard il fut assis auprès de notre feu, je tirai facilement de lui les détails de son expédition; car quoiqu'il fût généralement taciturne avec les étrangers et peu enclin à se vanter de ses actions, il avait des moments, comme tous les Indiens, où il était plus communicatif.
Il me dit qu’en sortant du camp il était retourné à la place où l’on avait perdu de vue le cheval sauvage que poursuivait le capitaine. Après qu’il en eut retrouvé les traces, il les suivit jusqu’au bord de la rivière. Là les empreintes des pieds étaient plus distinctes ; il s’aperçut qu’un des sabots de l’animal était cassé et défectueux, et s’en retourna au camp.
Sur son chemin, il rencontra une troupe de six chevaux qui se dirigeaient vers la rivière. Il les suivit sur l’autre rive, y laissa son fusil, et, mettant son cheval au galop, regagna bientôt les fugitifs. Il essaya de jeter le lariat à l’un d’eux ; mais la corde tomba sur une oreille, et l'animal la secoua à temps. Les chevaux montèrent une colline, il la gravit après eux en les serrant de près ; au mouvement de leurs queues, il reconnut qu'ils allaient se plonger dans un précipice. 11 n’était plus temps de reculer. Beatte ferma les yeux, retint son haleine, etse lança à leur suite. La descente était de vingt à trente pieds ; mais tous arrivèrent sains et saufs sur un fond de sable,
Alors seulement il réussit à jeter le lariat au cou d’un jeune et beau cheval. Tandis qu’il galopait en ligne parailèle avec lui, un sapin qui se trouva entre eux lui arracha de la main l'extrémité de la
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corde. 11 la reprit; mais un autre arbre l’obligea encore de la lâcher. Après qu'il l’eut ressaisie pour la seconde fois, il arriva dans un lieu plus découvert, où il put ralentir insensiblement la vitesse du poulain, et le subjuguer assez pour le conduire à l'endroit où il avait laissé son fusil.
Une autre difficulté l’attendait au passage de la rivière : les deux chevaux restèrent quelque temps embourbés, et Beatte fut presque désarçonné par ia force du courant et les efforts de son prisonnier pour s'échapper. Cépendant, après beaucoup de peine et d'inquiétude, il parvint à l’autre bord, et amena sa prise au camp.
Pendant le reste de la soirée, tout le monde fut dans un état d’exaltation difficile à décrire. On ne parlait que dé chevaux sauvages. Les plus jeunes surtout étaient impatients de prendre part à cette chasse, et chacun se promettait secrètement de rentrer au camp en triomphe, monté sur un des sauvages coursiers des prairies. Beatte avait pris en un moment un haut degré d'importance; considéré commé le premier chasseur de la troupe, il était le
héros du jour. Les cavaliers les mieux montés s’of-
fraient à lui prêter leurs chevaux, à condition qu’il leur donnerait une part de son butin.
Beatte recevait ces honneurs en silence, et n’acceptait aucune des offres qui lui étaient faites. Mais le babillard Tony compensait suffisamment la réserve de son compagnon, en se vantant à propos de l'exploit du métis, comme s’il en était lui-même le
héros. Il parla, en effet, si savamment sur le sujet et rapporta tant d'histoires de chevaux qu’il avait pris, qu’on l'écoutait comme un oracle, et que quelques-uns de ses plus jeunes auditeurs commençaient à douter s’il n’était pas superieur même au silencieux Beatte.
La fermentation produite par le retour du métis tint le camp éveillé plus tard qu’à l'ordinaire. De tous côtés on entendait un bourdonnement de voix interrompu par de longs éclats de rire, et la nuit était déjà bien avancée avant que tout le monde fût endormi.
Lorsque le jour reparut, Beatte continua à fixer les regards et à faire le sujet des conversations du cam. Le cheval sauvage avait passé la nuit parmi les autres chevaux. Le métis le fit marcher encore, en le tenant par le lariat et le secoüant, comme il avait fait la veille, toutes les fois qu’il tentait de se révolter. Il paraissait d’un caractère doux et docile, et l'expression de son œil avait quelque chose de touchant. Dans cette situation étrange et abandonnée, le pauvre animal semblait chercher protection et sympathie auprès de ce même cheval qui avait aidé à le prendre.
Beatte , le voyant plus traitable, essaya , au moment de rous mettre en marche, d'’attacher un léger paquet sur son dos, comme pour lui donner la première leçon de servitude. Mais l’orgueil de l’animal , et l’indépendance dans laquelle il avait vécu jusqu'alors, se réveillèrent à cet outrage ; il rua,
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se cabra, et chercha par tous les moyens possibles à se débarrasser de la charge qui le dégradait à ses propres yeux. Cependant il avait affaire à un maître beaucoup trop puissant pour lui ; à chaque mouvement de révolte, Beatte le châtiait avec le lariat : enfin la pauvre bête, poussée au désespoir, se jeta à terre et y resta sans bouger, comme si elle s’avouait vaincue. Un héros de théâtre représentant un prince orgueilleux, mais captif et humilié, n’aurait pu jouer son rôle d’une manière plus dramatique.
L'’imperturbable Beatte se croisa les bras et resta quelque temps à considérer en silence son prisonnier, et quand il le vit complétement subjugué, il hocha la tête lentement, et sa bouche se contracta en un sourire de triomphe et plein d’ironie, et par une secousse donnée au licou il ordonna au cheval de se lever. Celui-ci obéit, et de ce moment il ne fit plus aucune tentative de résistance. Pendant cette première journée, on le conduisit en laisse, avec le paquet sur le des, et il le porta patiemment; mais, deux jours après, on le laissa marcher en liberté au milieu des chevaux surnuméraires de la troupe.
Je ne pouvais m'empêcher de regarder d’un œil de pitié ce bel animal, dont l’existence avait été si soudainement changée. Hier il parcourait encore à l’état libre ces vastes pâturages, allant de plaine en
plaine, de prairie en prairie, broutant toutes les -
herbes, toutes les fleurs, et se désaltérant à tous les ruisseaux ; aujourd’hui il se voyait condamné à une servitude pénible et perpétuelle , obligé de passer sa
vie sous le harnais, peut-être au milieu de la poussière et du brüit des villes. Cette brusque transition dätis sa destinée pouvait se comparer à celles qui ont souvent lieu dans le sort des horhimes les plus élevés : aujourd’hui le prince des prairies, demain cheval de bât.