CHAPITRE XXVI
Passage de la Fourche du nord.—Un parti d'Osages guerriers, — Effets d’une harangue pacifique.
En reprenant notre marche, nous eûmes à passer la Fourche du nord, rapide courant d’une pureté rare dans les prairies. Il est évident que cette rivière prend sa source dans les pays hauts, et qu’elle est
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C'était un triste aspect : les collines, les forêts se succédaient ; toutes présentaient la mème teinte rousse et mélancolique, à l’exception de quelques endroits où des lignes de cotonniers, de sycomores et de saules marquaient le cours d’un petit ruisseau traversant une vallée. Une bande de buffles se mouvant avec lenteur le long de la crète d’une de ces éminences éloignées , se dessinait sur le fond de ce sombre tableau comme pour le compléter. Sur la gauche, l’œil se portait au delà de ravins, de collines et de bois, sur une prairie distante d’environ dix milles, qui s’étendait à l'horizon comme une large bande d’un bleu clair. L'effet produit par cette prairie ressemblait à celui d’un espace de mer tranquille aperçue au loin à travers des rochers et des brisants. Malheureusement notre chemin n’était pas dans cette direction ; nous avions encore à faire plusieurs milles dans les bois, où de nouvelles fatigues nous attendaient.
Vers le soir, nous campâmes dans une vallée, à côté d’un petit étang, et sous un bosquet d’ormes clair-semés dont les plus hautes branches étaient garnies de touffes du gui mystérieux. Pendani la nuit, le poulain que nous avions pris la veille hennit à plusieurs reprises, et deux heures avant le jour
il y eut une soudaine course de chevaux, le long des limites du camp, avec des hennissements et un bruit de pas qui réveillèrent la plupart de nos cavaliers. Ils écoutèrent ce bruit jusqu’à ce qu’il se perdit, comme celui d’une bouffée de vent, et l’attribuèrent d’abord, comme de coutume, à quelque parti de maraudeurs indiens. Mais au point du jour on aperçut dans une prairie voisine deux chevaux sauvages, qui se sauvèrent quand on approcha d'eux. On supposa d’après cela qu’une troupe de ces animaux avait passé pendant la nuit à travers notre camp.
On fit une revue générale de nos chevaux. Plusieurs furent trouvés dispersés à de très-grandes distances, d’autres avaient complétement disparu.Toutefois les empreintes de leurs pieds, profondément enfoncées dans le sol, montraient qu'ils avaient couru au galop du côté des plaines, et leurs maîtres suivirent leurs traces, non sans de grandes fatigues.
L’aurore se leva rouge et brillante ; mais à mesure que le jour avançait, le ciel se couvrait de nuages bas et d’un gris foncé, annonçant un orage d’automne. Nous reprîimes notre marche dans un morne silence, à travers un pays rude et triste, dont les points les plus élevés nous permeitaient de voir encore de temps en temps les immenses prairies qui semblaient s'étendre à l'infini du côté de l'ouest.
Comme nous traversions une prairie desséchée, qui ressemblait à une vaste bruyère, nous vimes sept guerriers osages qui s’avançaient vers nous, °t
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s’arrétèrent à quelque distance. La vue d’une créature humaine quelconque au milieu de ces solitudes est aussi intéressante que la rencontre d’un vaisseau en pleine mer. Un de ces Indiens, qui paraissait en être le chef, s’approcha de nous la tête haute et avec des manières pleines d’aisance et de nolesse. C'était un bel homme, vêtu d’une espèce de sarrau écarlate et de guêtres en peau de daim bordées de franges. Sa tête était ornée d’un panache blanc; les flèches et l’arc qu'il tenait dans une de ses mains, joints à sa démarche fière et imposante, lui donnaient un air tout à fait martial.
Nous entrâmes en conversation avec lui par le moyen de notre interprète Bestte, et nous apprîimes que lui et ses compagnons avaient fait partie de la grande expédition de chasse aux buffles entreprise par leur tribu, et qu’elle avait été couronnée de brillants succès, Il nous dit que nous arriverions, au bout d’une autre journée de marche, sur les prairies qui bordent la grande rivière canadienne , et que nous y trouverions une quantité considérable de gibier. Il ajouta que, leur chasse étant finie, et les ehasseurs en chemin pour retourner chez eux, il avait formé avec ses camarades un parti pour aller surprendre quelque campement de Pawnees, dans l'espoir de rapporter des scalpes (1), ou du moins d'emmener quelques chevaux.
(1) On sait que les Indiens ont coutume d'enlever la chevelure avec la peau du cràne des ennemis qu'ils ont vain-
cus. C'est ce que l’auteur appelle ici un scalpe, du mot scalper (couper).
En ce moment ses compagnons, qui s'étaient d’abord tenus à l'écart, le rejoignirent. Les uns étaient armés d'assez mauvais fusils de chasse ; les autres, d’arcs et de flèches. Je ne pouvais me lasser d'admirer les belles têtes et les beaux bustes de ces sauvages, leurs attitudes gracieuses et leurs gestes expressifs. Nous tâchâmes d’engager l’un d’eux à nous suivre ; car nous étions curieux de voir comment ils chassent le buffle avec l’arc et les flèches, Il parut d’abord assez disposé à accepter notre invitation ; mais ses compagnons l’en dissuadèrent.
Le digne commissaire se rappela alors sa mission de pacificateur ; il fit un discours pour exhorter les Osages à s'abstenir de tout acte d’hostilité contre les Pawnees, et leur dit que leur père de Washington avait la ferme intention de mettre fin
à la guerre que se faisaient ses enfants rouges, les assurant qu'il n'avait été envoyé chez eux que pour rétablir une paix universelle. Il les engageait donc à retourner tranquillement dans leur pays avec la certitude que les Pawnees ne les molesteraient plus, mais les regärderaient bientôt comme des frères.
Les Indiens écoutèrent ce discours avec leur silence et leur dignité ordinaires; après quo: ils échangèrent quelques mots entre eux, nous rent leurs adieux, et: poursuivirent leur route à travers la prairie.
Comme j'avais cru remarquer un demi-sourire sur la bouche de Beatte, je lui demandai à part ce que les
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Indiens avaient dit après avoir entendu le discours.
« Le chef, répondit le métis, disait à ses compagnons que, puisque leur père de Washington avait l'intention de mettre fin très-prochainement à toutes les guerres, il fallait profiter du peu de temps qui leur restait. Aussi sont-ils partis avec un redoublement de zèle pour accomplir leur projet d’enlever quelques chevaux à leurs ennemis. »
Les Osages nous avaient à peine quittés, que nous découvrimes trois buffles dans le fourré d’une vallée marécageuse située à notre gauche. Je me mis à leur poursuite avec le capitaine et quelques cavaliers. Le capitaine, qui allait en avant, se glissa dans le taillis, et étant arrivé à portée de tirer, il blessa un des buffles dans le flanc. Alors, saisis d’une frayeur soudaine, ils prirent la fuite tous les trois à travers les buissons et les marais, entraînant par leur poids énorme tout ce qui se trouvait sur leur passage.
Le capitaine et ses hommes ne tardèrent pas à renoncer à leur poursuite, dans la crainte de harasser leurs chevaux; mais comme j'avais reconnu les traces du taureau blessé, et que j’espérais pouvoir arriver assez près de lui pour faire usage de mes pistolets, seules armes dont je fusse vourvu pour le moment, je continuai d'avancer. Je fus trompé dans mon espoir ; car, avant que je me trouvasse en position d’effectuer mon dessein, je vis l'animal gagner le pied d’une colline rocailleuse couverte de chènes et d’épines. Là il s'enfonça, en brisant tous les
obstacles , au milieu d’un fourré où il y aurait eu de la folie à le suivre.
L': chasse m'avait tellement éloigné de mes compag, ‘vil me fallut un peu de temps pour retrouve: :::::: traces. Pendant que je montais lentement une colline, ‘ne belle jument noire se montra au sommet, et se trouva tout près de moi avant de m'avoir aperçu. Dès qu’elle me vit, elle recula, et, se retournant aussitôt, elle descendit dans la vallée et monta la colline opposée avec la rapidité du vent, la crinière et la queue flottantes. Je la regardai tant qu’elle fut à la portée de ma vue, et je souhaitai sincèrement que ce noble animal ne tombât jamais sous le joug dégradant du fouet et du mors, et continuât d’errer sans entraves dans les prairies.