‹ Un tour dans les prairies à l'ouest des États-Unis [microforme]Chapitre 41 sur 44 · CHAPITRE XXXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXV

Rude marche et campement affamé. — Ferme frontière. — Arrivée à la garnison.

Ce fat un peu après une heure que nous reprîmes notre course pénible. Le reste de la journée et la suivante tout entière se passèrent en marches difficiles, tantôt sur des collines pierreuses, tantôt sur de grandes plaines bourbeuses et sillonnées par de nombreux torrents. Nos pauvres chevaux étaient dans un tel état de fiiblesse, que nous ne pouvions au’avec beaucoup de peine leur faire passer ces courants ; ils glissaient à chaque instant dans la boue, et beaucoup d’entre nous furent obligés de descendre

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et de faire à pied la plus grande partie de la route. La faim tourmentait la troupe; tous portaient l’inquiétude peinte sur leurs traits, et redoutaient le moindre détour qui les éloignait de leur route.

Une fois, en gravissant une colline, Beatte monta sur un arbre élevé, d’où la vue pouvait s'étendre au loin, et son regard perçant se promena sur la plaine, comme celui du marin sur les flots quand du haut du grand mât il cherche à découvrir la côte qu’il croit peu éloignée. Il redescendit avec des nouvelles consolantes. À sa gauche il avait aperçu une ligne de forêts qui s’étendaient à travers la contrée et qu’il savait border les rives de l’Arkansas, et à quelque distance il avait reconnu certaines marques qui lui faisaient croire que nous n'’étions pas à plus de quarante milles du fort. Ce fut pour nous comme le cri si agréable de terre! terre! pour des matelots éprouvés par les tempêtes.

En effet, nous vimes bientôt après une colonne de fumée s'élever au-dessus d’une vallée peu éloignée. On supposa qu’elle venait d’un feu allumé par des chasseurs creeks ou osages des environs du fort, et l’on salua avec joie ce signe de la présence de l’homme. On espérait maintenant avec une entière confiance arriver sous peu aux hameaux frontières des Creeks épars sur cette partie des confins du désert, et nos cavaliers affamés, en pensant à la bonne chère qu’ils allaient trouver dans les fermes, sentirent leur courage se renouveler, leurs forces s’augmenter.

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Cependant une nuit bien triste, parce que nous n'avions presque rien à mettre sous la dent, termina cette faligante journée. Nous campâmes sur les bords d’un ruisseau tributaire de l’Arkansas, au milieu des ruines d’un bois super e qu’un ouragan avait dévasté. Le tourbillon avait traversé la forêt sur une longueur de peu d’étendue et marqué son cours par des arbres brisés, fendus ou déracinés. On les voyait tous couchés dans la même direction, comme de fragiles roseaux foulés et rompus par le chasseur.

Nous avions ainsi du bois en abondance sans que nous eussions besoin de l’abattre. En un instant des feux immenses réchauffèrent l’atmosphère autour de nous et éclairèrent la forêt; mais, hélas! on n'avait rien à faire cuire à ces foyers ardents. La disette où se trouvaient nos cavaliers allait presque jusqu’à la famine. Heureux celui qui possédait un morceau de viande séchée, ou seulement des os à demi rongés du précédent repas!

Quant à nous, nous n’étions pas autant à plaindre que nos voisins, un de nos hommes ayant tué un dindon. Nous n'avions ni sel pour l’assaisonner, ni même un morceau de pain pour compléter ce chétif repas. On fit bouillir l’oiseau tout simplement dans l’eau, et cette eau nous servit de sc 1pe. Pour relever l’insipidité du bouilli nous en frottions chaque morceau sur le sac vide qui avait contenu le sel, dans l'espoir d’y trouver encore quelques particules

capables de les rendre plus faciles à avaler.

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Un froid piquant se fit sentir toute la nuit. La lumière de la lune était réfléchie par un nombre infini de gouites d’eau gelée qui couvraient tous les objets autour de nous; et le matin, à mon réveil, je trouvai sur la couverture dans laquelle je m'étais e :veloppé une couche épaisse de givre. Cependant je n'avais jamais dormi aussi confortablemen:.

Aprés une ombre de déjeuner, consistant en quelques os de dindon et une tasse de café sans sucre, nous partimes de très-bonne heure : car il n’est rien de tel que la faim pour hâter la marche. Les prairies étaient toutes couvertes de gelée blanche qui brillait au soleil. Nous vimes de grandes troupes de poules sauvages qui volaient d’un arbre à l’autre, ou se tenaient perchées à la file sur les branches dépouillées en attendant que le soleil eût fondu la gelée sur le gazon. Nos cavaliers ne méprisaient plus cet humble gibier ; à chaque instant ils sortaient de leurs rangs et se mettaient à la poursuite d’une poule avec une ardeur égale à celle qu’ils montraient quand il s'agissait de chasser un daim.

Chacun avançait maintenant à pas pressés, impatient d’arriver avant la nuit à quelque habitation humaine. Les chevaux n’en pouvaient plus; cependant on les poussait vivement, dans l’idée qu’on les dédommagerait bientôt de leurs peines présentes par le repos et une ample provende. Mais le chemin paraissait s’allonger de plus en plus, et les montagnes bleues, qui nous avaient été montrées à

l'horizon comme points de reconnaissance, semblaient reculer à mesure que nous avancions,.

De temps en temps un pauvre cheval tombait exténué. Son maître le forçait de se relever, puis le traînait sur le bord d’un ruisseau, où il pouvait trouver quelque pâture, et l’abandonnait à son sort. Parmi ceux qui furent ainsi laissés en arrière était un des chevaux de main du comte, excellent coureur, qu’on avait toujours vu en avant des autres à la chasse du cheval sauvage. Toutefois on avait l'intention de faire ramener plus tard ceux de ces pauvres animaux qu’on trouverait encore vivants.

Dans le cours de la matinée, nous rencontrâmes des traces d’Indiens qui se croisaient dans différentes directions, preuve certaine que nous étions dans le voisinage des habitations des hommes. Enfin, après avoir traversé un bois, nous vimes deux ou trois cabanes, ombragées par de grands arbres sur les bords d’une prairie. C’étaient les demeures de quelques Indiens creeks, à côté desquelles s’élevaient de petites fermes. Mais ces cabanes eussent été de somptueuses villas regorgeant de tout le luxe de la civilisation, que nous ne les aurions pas saluées avec plus de ravissement.

Quelques cavaliers coururent à ces maisons pour y chercher de quoi apaiser leur faim ; mais le grand nombre continua d'avancer, espérant trouver bientôt l'habitation d’un colon blanc, qui, à ce qu’on disait, ne devait pas être trop éloignée. La troupe disparut en peu d’instants derrière les arbres, et

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si adroit, si généreux, pliait sous mon poids, et pouvait à peine mettre un pied devant l’autre ; cependant j'étais moi-même trop las, trop exténué, pour lui épargner la peine de me porter.

Nous nous traînions ainsi avec lenteur, lorsque, au détour d’un gros massif d'arbres, une ferme frontière se présenta tout à coup à notre vue. Cette ferme se composait d’une suite de petits bâtiments abrités par des arbres majestueux. Ici l’on voyait une étable, là une grange et des greniers; et au milieu de tout cela erraient des légions entières de pourceaux, de dindons, de poules et autres animaux de basse-cour.

Mon pauvre cheval, harassé, à demi mort de faim , leva la tête et dressa les oreilles à ces objets, à ces sons si bien connus. Il fit entendre un bruit sourd, comme une espèce de rire, remua la queue, et se dirigea en ligne droite vers une crèche remplie de maïs. Ce ne fut pas sans peine que je modérai sa course et que je le conduisis à la porte de l'habitation.

Un seul coup d’œil jeté dans l’intérieur me: fit voir le capitaine et ses officiers assis autour d’une table à trois pieds, chargée d’un grand plat de bœuf bouilli et de navets. Je sautai à bas de mon cheval, et, le laissant libre d’aller se rassasier à la crèche, j’entrai dans le palais d’abondance qui venait de s'ouvrir à moi.

Une grosse négresse à la mine réjouie me reçut

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à la porte : c'était la maîtresse du logis, l'épouse du colon blanc, qui se trouvait alors absent. Je la saluai comme une fée du désert qui pour me sauver de la mort m'aurait servi un banquet enchanté, Elle tira de la cheminée un énorme pot de fer qui aurait pu rivaliser avec les fameuses marmites des Égyptiens, ou même avec le chaudron des sorcières de Macbeth; et, posant à terre un large plat de terre brune, elle y versa le contenu de la marmite. C'étaient de beaux morceaux de bœuf accompagnés de navets et de bouillon.

Elle me tendit ce plat avec un sourire qui, s’étendant d’une oreille à l’autre, me permit de voir toute la blancheur de ses dents d'ivoire, et elle se confondit en excuses sur son humble chère ainsi que sur son humble vaisselle !... Humble chère! humble vaisselle! du bœuf bouilli et des navets, et servis dans un plat de terre! Penser à s’excuser d’un pareil traitement envers un homme qui arrivait des prairies moitié mort de faim, et devant de si belles tranches de pain recouvertes d’un si bon beurre! Par le chef d’Apicius (1)! quel banquet!

La rage de la faim étant apaisée chez moi, je

(1) Il y a eu trois Romains de ce nom, à qui la gourmandise a acquis une espèce de célébrité. Le second, le plus connu de tous, est appelé par Pline nepotum omnium allissimus gurges. On a de lui un traité de l’art culinaire. Après avoir fait des dépenses prodigieuses pour sa bouche, il crut que deux cent cinquante mille livres qui lui restaient ne pourraient jamais suffire à son appétit, et il s'empoisonna.

(FELLER, Dict. hist.)

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commençai à songer à mon cheval; mais il avait déjà pris soin de lui-même, car je le trouvai occupé assidûment à tondre les $pis de maïs qui passaient à travers les barres de la crèche.

Le capitaine et sa troupe firent halte pour la nuit, au milieu de l’abondance de la ferme ; mais mes compagnons de voyage désiraient arriver le plus tôt possible à l'agence des Osages,

Une course d’un mille nous conduisit sur les bords de l’Arkansas. Là nous trouvâmes un canot et plusieurs Indiens creeks des environs, qui nous aidèrent à passer nos bagages et à faire traverser nos chevaux à la nage. J'avais craint d’abord que les pauvres bêtes n’eussent pas la force de rompre le courant ; mais un bon repas de maïs leur avait rendu la vie; on voyait qu’ils sentaient l'approche du logis, où ils devaient se reposer et se rassasier à souhait. Ils firent presque au galop la plus grande partie des sept milles qui nous restaient à parcourir ; et la soirée était peu avancée quand nous arrivàmes à l’gence, sur les bords de la rivière Verdigris, d’où nous étions partis un mois auparavant,

Nous passâmes la nuit à l’agence dans un logement qui laissait peu à désirer; cependant nous étions tellement accoutumés, depuis quelques semaines, à dormir en plein air, que dans le premier moment nos chambres nous paraissaient comme autant de prisons.

Le lendemain matin, je pris avec mon digne ami le commissaire le chemin de Fort-Gibson, où nous

arrivâmes déguenillés, hâlés, et fatigués autant par le mauvais temps que par la route, mais du reste bien portants et dans une situation d'esprit aussi agréable que par le passé. Ainsi finit mon expédition sur le territoire de chasse des Pawnees.

ufant par du reste rit aussi

«pédition TABLE |

Cap. I. — Territoire de chasse dans les prairies, — Mes compagnons de voyage. . . . à

— II. — Espérances déçues. — Nouveaux plans. — Départ de Fort-Gibson. — Passage du Verdi-

[Si |

gris. — Un cavalier indien. . . . . . . 10 — IlII.—Une agence indienne.—Osages.—Creeks. | — Beatte le chasseur. . . . . . . . . 14 |

— IV. — Le départ. .. .. . . . . . . . . 2 | — V.— Scène des frontières. — Le Lycurgue du

désert. — Loi de Lynch. — Le jeune Osage. ‘3 — VI. — Départ du comte et de ses compagnons.

— Camp de guerre abandonné. . . . . . 29 | — VII. — Nouvelles de la troupe d'expédition. —

Le comte et son écuyer osage.— Halte dans

les bois. — Village osage. . . . . . . . 33 — VIIL — Le camp des cavaliers explorateurs. . 42 — IX. — Chasse aux abeilles. . . . . . . , 45 — X.— Amusements du camp. — Nourriture du

chasseur, — Scènes du soir. . . . ,. ,. . 51 — XI.— Levée du camp. — Triomphe d’un jeune

chasseur. — Vil assassinat d’un putois, , , 957 — XII. — Passage de l’Arkansas. . . . . . . 65

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