‹ Un tour dans les prairies à l'ouest des États-Unis [microforme]Chapitre 40 sur 44 · CHAPITRE XXXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXIV

Ancien campement de Creeks.— Disette et mauvais temps. — Un pont de chasseurs,

Le pays que nous traversâmes dans la matinée du 2 novembre était moins raboteux et d’un aspect plus agréable que celui que nous avions rencontré

la veille. À onze heures, nous arrivimes sur une prairie d’une grande étendue, et, à environ six milles sur notre gauche, nous vimes une longue ligne de forêts vertes, qui marquait le cours de la Fourche- Nord de l’Arkansas. Sur la lisière de la prairie, et dans un spacieux bosquet de beaux arbres qui ombrageaient un petit ruisseau, on remarquait les vestiges d’un ancien campement de chasse des Creeks. L’écorce des arbres était couverte de grossières représentations de chasseurs et de femmes, dessinées au charbon, ainsi que de divers signes et hiéroglyphes, qui, suivant l'interprétation de nos métis , indiquaient que de ce campement les chasseurs étaient partis pour rejoindre leurs tribus. Nous fimes notre halte de jour dans ce lieu charmant. Pendant que nous nous reposions sous les

arbres, nous entendimes à une assez petite distance des cris de joie, et immédiatement après le capitaine et le corps principal des cavaliers, que nous avions laissés en arrière deux jours auparavant, débouchèrent du taillis, traversèrent le ruisseau et furent joyeusement accueillis dans notre camp. Le capitaine et le docteur, n'ayant pu parvenir à retrouver leurs chevaux, avaient été obligés de faire la plus grande partie du chemin à pied, ce qui ne les avait pourtant pas empêchés de marcher avec une vitesse extraordinaire.

Nous reprimes notre marche à une heure, en nous dirigeant toujours vers l’est, et en nous approchant obliquement de la Fourche-Nord. Il était tard avant que nous eussions trouvé une place propre à y établir notre camp : les lits des ruisseaux étaient à sec, et les prairies avaient été brûülées er. plusieurs endroits par des partis de chasseurs indiens. Enfin nous trouvâmes de l’eau dans un terrain d'alluvion, où nos bêtes eurent un pâturage tolérable.

Le lendemain matin, il y eut quelques éclairs à l'orient , suivis d’un sourd roulement de tonnerre, et des nuages commençaient à se rassembler sur l'horizon. Beatte prédit que nous aurions de la pluie, et que le vent retournerait au nord. Pendant notre marche, nous vimes une volée de grues, venant du nord, planer sur nos têtes. « Voici le vent! » dit Beatte; et, en effet, il commença presque à l'instant à souffler de ce point, amenant de temps en temps de légères averses.

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A neuf heures et demie, nous passâmes le gué de la Fourche-Nord de la Canadienne, et nous campâmes à une heure, afin de laisser à nos chasseurs le temps de battre le pays pour avoir du gibier. En effet, ia disette commençait à se faire sentir dans le camp, et menaçait de devenir sérieuse. La plupart des cavaliers, jeunes, étourdis et sans expérience, n'avaient jamais pu se résigner à penser à l'avenir, en conservant pour le lendemain une partie des provisions , quand l’occasion leur en offrait au delà du nécessaire. Lorsqu'ils abandonnaient un campement, ils y laissaient quantité de viande, et confiaient à la Providence et à leurs fusils le soin de pourvoir aux besoins futurs. La conséquence naturelle d’une conduite aussi irréfléchie devait être une famine, si une chasse sans succès rendait l’approvisionnement ordinaire impossible.

Dans la présente occasion, nos cavaliers avaient laissé au camp sur la Grande-Prairie des charges de chair de buffle, et, comme ils avaient eu depuis des marches forcées qui ne leur permettaient point de chasser, ils étaient entièrement dépourvus de vivres, et déjà tourmentés par la faim. Quelques-uns n’avaient rien mangé depuis la veille au matin. Cependant il eût été impossible de leur faire entendre, quand ils faisaient aussi bonne chère au camp des buffles, qu’ils pourraient être exposés le lendemain à souffrir de la disette.

Les chasseurs revinrent avec bien peu de chose; car les Indiens qui nous avaient précédés dans ces

contrées avaient effarouché le gibier. On apporta dix à douze dindons; mais on n'avait pas vu un seul daim. Nos gens commençaient alors à penser que les dindons, et même les poules des prairies, méritaient leur attention, tandis que jusqu'alors ils les avaient regardés comme indignes de leurs coups.

La nuit fut froide et orageuse avec des averses intermittentes; mais nous avions de grands feux dont la chaleur nous faisait oublier ces désagréments. Au milieu de la nuit, une troupe d’oies sauvages passa au-dessus du camp, en faisant retentir l’air de ses cris discordants , signes avant-coureurs de l’hiver.

Le lendemain de très-bonne heure, nous étions déjà en route, nous dirigeant au nord-est, et nous nous trouvâmes sur les traces d’un parti d’Indiens creeks, ce qui permit à nos chevaux de marcher avec plus de facilité. Nous entrâmes alors dans une belle contrée découverte. Du sommet d’une hauteur nos yeux se promenèrent avec plaisir sur d'immenses prairies , agréablement variées par des bosquets et des lignes de bois, et bornées au loin par des chaînes de collines, le tout revêtu des teintes riches et douces de l’automne. Le gibier y était aussi plus abondant. Un beau daim se leva du milieu d’un pâturage sur notre droite, et se mit à fuir de toute la vitesse de ses jambes ; mais un jeune cavalier qui se trouvait alors à pied le coucha en joue et l’atteignit au cou : l'animal fit un saut et tomba la tête la première. Un autre daim et une daine, ainsi que plusieurs din-

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Vers trois heures, nous campâmes dans un bosquet, assez fatigués d’une marche forcée de vingtcinq milles; mais ns chevaux l’étaient encore davantage. Longtemps après que la tête de la co- Jonne était arrivée au camp, le reste venait en traînant par groupes de deux ou trois. Un de nos chevaux de bât avait succombé à neuf milles en arrière, et peu de temps après un poulain appartenant à Beatte était également resté sur la place. Plusieurs autres chevaux paraissaient tellement faibles et usés, que l'on doutait qu'ils fussent capables d’atteindre le fort.

Pendant la nuit, la pluie tomba avec force, et le jour suivant se leva sombre et triste. Toutefois le camp retentit encore de quelques-uns de ses anciens accents de gaieté. Les cavaliers avaient bien soupé, et l'espoir d'arriver bientôt à la garnison avait renouvelé leurs forces en ranimant leur courage. Avant notre départ, Beatte ramena son poulain, mais avec beaucoup de difficultés. Quant au cheval de bât, il était dans un si pitoyable état, qu’on fut obligé de l’abandonner. La jument sauvage prise par Beatte avait mis bas, par suite des grandes fatigues, et était incapable d’aller plus loin. On la laissa donc avec son poulain au camp, où ils avaient de l’eau, de bons fourrages , et où la mère pouvait reprendre ses forces, et on se promit de revenir

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plus tard les chercher pour les ramener tous deux au fort.

Nous partimes à huit heures, et nous eûmes encore une journée extrêmement pénible, à cause des collines escarpées et des plaines inégales qu'il .nous fallut traverser. La pluie avait rendu le sol si bourbeux et si glissant, que plusieurs de nos cavaliers furent obligés de mettre pied à terre, leurs chevaux n'ayant plus la force de les porter.

Nous fimes halt: dans le courant de la matinée; mais nos bêtes étaient trop fatiguées pour paître. Quelques-unes se laissèrent tomber par terre, et l'on eut bien de la peine à les faire relever. Notre troupe présentait un aspect déplorable; elle marchait lentement en ligne rompue et irrégulière, sur une étendue de plus de trois milles et par groupes de trois ou quatre, les uns à pied, les autres à cheval; et un petit nombre de traînards fermaient la marche.

A quatre heures, nous fimes halte dans une forêt spacieuse , près d’une rivière étroite et profonde, nommée la Petite- Fourche du Nord. Il était tard lorsque les derniers arrivèrent au camp, plusieurs chevaux étant tombés de lassitude en route. Comme le courant était trop profond pour être passé à gué, nous primes le parti d'attendre au lendemain pour chercher un autre moyen de le traverser ; mais. le pâturage étant meilleur sur la rive opposée et la rivière commençant à enfler, nos métis emmenèrent nos chevaux à la nage de l’autre côté. La nuit fut

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encore froide et agitée; les vents sifflaient avec force à travers la forêt et emportaient des tourbillons de feuilles sèches. Nous fimes des feux énormes avec des troncs d’une grosseur extraordinaire, et leur chaleur nous donna quelque censolation si elle ne put nous rendre notre gaieté habituelle.

. Le lendemain on accorda une permission générale de chasse jusqu’à midi, le camp se trouvant dépourvu de provisions. Le riche terrain boisé sur lequel nous étions abondait en dindons sauvages, et l'on en tira un très-grand nombre. En même temps on fit des préparatifs pour passer la rivière, qui avait crû de plusieurs piels rendant la nuit; et l’on se décida à abattre des arbres et à en faire un

pont.

Le capitaine, le docteur et deux ou trois autres of-

ficiers, versés dans la connaissance des bois, examinèrent avec attention les arbres qui croissaient le long de la rive, et ils en distinguèrent deux de la plusgrande dimensionetd’unecourbureconvenable. La hache fut alors vigoureusement appliquée à leurs racines de manière à les faire tomber directement en travers du courant. Mais comme ils n’atteignaient pas à la rive opposée, quelques hommes furent obüges de traverser le courant à la nage, et de couper des arbres qui se croisassent avec les premiers. Enfin on parvint à former une espèce de pont, sur lequel on put passer les bagages ; mais il nous fallut nous trainer pas à pas, le long des troncs et des branches des arbres; et, comme ils étaient sur une

partie de leur longueur complétement submergés, nous plongions dans l’eau jusqu’à la ceinture.

La plupart des chevaux traversèrent à la nage; les autres étaient trop faibles pour rompre le courant; d’ailleurs ils n’auraient pu nous suivre plus loin. En conséquence douze cavaliers furent laissés au camp à la garde des chevaux, jusqu’à ce que le repos et une bonne nourriture eussent suffisamment réparé leurs forces pour qu'ils pussent achever le voyage, et le capitaine s’engagea à envoyer à ces hommes les provisions nécessaires aussitôt qu’il arriverait au fort.

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