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A MON FRÈRE

Paris, 1er /invier 1884.

DE VLADIVOSTOK A NAGASAKI

autour d’elles. C’est une action mimique qui se déroule avec toutes ses péripéties, plutôt sérieuses que folâtres. Les sentiments de tristesse, de mélancolie, y occupent la plus large place. Le plus souvent, chaque exécutante danse isolément, murmurant une sorte de récitatif; elles se succèdent ainsi les unes aux autres, puis se forment en rang et balancent en mesure le haut du corps et les bras, presque sans se mouvoir sur le plancher.

Pendant les entr’actes, musiciennes et danseuses s’approchent sur notre invitation, et viennent goûter quelque friandise, grignoter un biscuit, boire une tasse microscopique de thé ou de saki, ou bien tirer quelques bouffées d’une pipette dont le fourneau de métal, infiniment plus petit qu’un dé»à coudre, ne contient qu’une légère pincée d’un tabac fin, soyeux et parfumé. Ces fillettes, resplendissantes de jeunesse et de fraîcheur, portant avec une grâce infinie un costume décent et tout à la fois simple et élégant, étaient presque toutes fort jolies. Je ne savais qu’admirer le plus, de leur beauté ou de leur maintien modeste et réservé. On les aurait prises plutôt pour d'hon nêtes filles de la bourgeoisie que pour des courtisanes. Et pourtant, si les guéchas sont des artistes, des musiciennes de profession et rien de plus, il n’en est pas toujours de ^nême des danseuses, qui, pour la plupart, vendues en bas âge parleurs parents, sont livrées à quelque entrepreneur de maison de thé ou djoro-ya , qui, après les avoir élevées et leur avoir fait donner une éducation soignée, spécule sur leurs charmes.

Il n’y a pas au Japon de dîner de cérémonie ni de fête sans guéchas; musiciennes et danseuses forment le complément il. dispensable de toute partie de plaisir.

Ce divertissement improvisé, qui m’initiait à un côté curieux de la Vie japonaise, n’était en somme qu’une sorte de représentation théâtrale. Les guéchas et les djoros me E. cotte ai/. 2

rappelaient, mais en mieux, les bayadères de l’Inde; les chœurs que je venais d’entendre avaient éveillé en moi des réminiscences de Lucknow et de Lahore. Mais, si la musique de l’extrême Orient est décidément inférieure à la nôtre, il n’en est pas de même de la danse, et je ne crains pas d’avouer que je préfère les gracieuses pantomimes japonaises à nos danses européennes d’aujourd’hui.

J’ai mal dormi dans mon lit monumental. Je me faisais pourtant une fête d’y reposer paisiblement, car c’était la première fois, depuis que j’avais passé l’Oural, c’est-à-dire depuis deux mois et demi, qu’il m’était donné de coucher dans un vrai lit européen, avec des matelas, des draps et des couvertures. Les moustiques du Japon, contre lesquels me protégeait du reste une large moustiquaire, sont bien moins nombreux et bien moins redoutables que leurs congénères de Sibérie. Quant aux essaims voraces de mouches et de taons, qui avaient rendu si pénibles les dernières semaines de mon voyage sur le continent asiatique, ils ont complètement disparu, probablement à cause de la propreté minutieuse qui règne ici partout.

J’attiibue mon insomnie à la chaleur, qui est réellement intolérable. Le thermomètre se maintient entre 31 et 33 degrés, de jour comme de nuit, et, avec cela, pas un souffle de vent. Il est tombé ce matin plusieurs 'averses* torrentielles, mais la température ne s’est pas rafraîchie; le soleil s’est à peine voilé quelques instants, et maintenant il darde ses rayons implacables : impossible de songer à sortir en ce moment.

Dans ces conditions, j’ai bâte de dépouiller ma défroque sibérienne. Mon bote me conseille de faire Lenir un tailleur chinois et de lui commander des vêtem/ats appropriés au climat. Tous les Européens qui vivent /.ci sont, en cette saison, habillés de blanc des pieds à la1 tête, depuis les escarpins de treillis jusqu’au casque infiien en liège

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ou en moelle de millet. Un large pantalon en tissu blanc, toile et coton, de fabrication anglaise, un veston de même étoffe et de même couleur par-dessus un gilet de flanelle très légère et à manches courtes, tel est Tuniforme adopté en été par les résidants, dans tout l’extrême Orient. Le collet droit de la jaquette se boutonne exactement autour du cou et dissimule, la plupart du temps, l’absence de la chemise. Les gentlemen qui ont des prétentions à rester corrects portent une cravate; mais alors elle est adaptée au collet même de l'habit, qui, dûment empesé pour la circonstance, remplace le faux col. On change tous les jours de vêtements, ce qui fait l’affaire des blanchisseurs.

Ici, comme en Californie, comme d’ailleurs partout où ils se sont répandus» les Chinois ont accaparé le monopole du blanchissage; et, c’est une justice à leur rendre, ils l exercent convenablement et à des prix minimes. On compte le linge par pièces, et le tarif est le même (environ 6 centimes) pour un mouchoir ou un paletot. Les résidanls ont l’habitude de s’abonner avec un blanchisseur ; on arrive alors à des prix fabuleux de bon marché.

Les Chinois forment, à Nagasaki, une colonie importante; on évalue leur nombre à 1 500. Plus économes, plus entreprenants, plus actifs que les Japonais, plus exacts surtout à remplir leurs engagements, ils ont supplanté ce^ derniers dans l’exercice des petites industries qui ont trait au service des étrangers. Quelques uns se sont enrichis et font le commerce de gros. ^

Mais revenons à mon tailleur : moyennant 30 dollars (environ 150 francs), je me commandai six vêtements complets; mra Chinois me promit de m’en livrer deux dès le lendemainqet de m’apporter le reste le jour suivant.

Ce fut encore un fils du Céleste Empire qui vint me mes longs cheveux. En Sibérie, l’office de exercé que par les soldats de la garnison,

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j'avais ajourné à des temps meilleurs cette opération indispensable.

Ces affaires terminées, je me rends à la poste, installée dans une jolie construction de style européen, sur le bund, à deux pas du télégraphe danois. M’étant fait adresser mes dépêches à Yokohama, je n’attendais ici aucune correspondance; cependant un avis, imprimé en anglais et affiché au-dessus du guichet principal , m’apprit qu’une lettre était arrivée pour moi le 1er août, dans ce dernier port. On voit par ce détail que le service, qui est fait entièrement par des employés japonais, ne laisse rien à désirer.

Depuis plusieurs années, le Japon fait partie de l’Union postale. Ses timbres ont la forme des nôtres; comme eux, ils sont pointillés et de différentes couleuns, selon leur valeur; ils représentent l’attribut de l’Empire : une fleur de chrysanthème, avec une inscription en caractères japonais et aussi en anglais ; sur les cartes postales, cette inscription

est en français. Moyennant 25 centimes, on peut envoyer dans toute l’Europe une lettre du poids de 15 grammes et, pour 10 centimes, une carte postale. Ces prix sont encore1 réduits par le fait de la baisse actuelle du papiermonnaie.

La France n’a pas d’agent consulaire à Nagasaki; c’est le consul (^'Angleterre qui «est chargé des intérêts* de nos nationaux. Il est logé à quelque distance de la ville, sur la colline d’Oura. Pour me rendre chez lui, je prends un djjgyiksha avec deux coolies ; l’un tirant, l’autre poussant mon véhicule, ils me conduisent, d’un pas relevé, par un étroit chemin à pente fort raide et souvent taillé dans le roc. Par la chaleur qu’il fait, la sueur ruisselleAsur leur corps nu; pris de pitié, je veux mettre pied àAerre dans les endroits difficiles; mais ces pauvres gens irA font signe en riant de ne pas me déranger et, conscie/fcieusement, accomplissent leur tache jusqu’au bout. ,J

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Le consul anglais m’accueille avec cordialité. Le Japon et la Sibérie font les frais de notre entretien.

Son habitation est charmante : de la véranda on découvre une vue admirable sur la baie et sur la ville, qui, peuplée de 80 000 habitants, occupe le long de la mer une étroite bande de terrain plat, au pied de montagnes assez élevées.

Le regard plane, de la hauteur où nous sommes, sur l’ensemble de la cité, ses rues étroites et ses innombrables petites maisons de bois , toutes semblables , basses et adossées les unes aux autres. A l’extrémité des faubourgs, sur les premières pentes, des toits plus élevés, des massifs de grands arbres, indiquent l’emplacement des temples. On distingue parfaitement l’ilot de Desima, avec ses constructions européennes et ses magasins blanchis à la chaux; il est aujourd’hui relié à la terre ferme par deux ponts. C’est là que sont restés, parqués pendant plus de deux siècles, de 1639 à 1854, les marchands hollandais qui seuls, entre toutes les nations de l’Occident, avaient obtenu la permission de trafiquer avec le Japon. Maintenant, par un singulier revirement, il n’y a plus un seul Hollandais à Nagasaki ; c’est un Allemand qui occupe le consulat de Hollande.

Vers la fin de la journée, à l’heure où les rayons obliques du soleil commencent à céder la place à une ombre bienfaisante, je me dirige à pied vers les ^quartiers commerçants de la ville indigène. J’ai hâte de voir enfin, de près, tout ce qui m’avait frappé dans ma course rapide de la veille. Je me promène au hasard, sans me presser, m’arrêtant à chaque pas aux étalages des marchands, observant surtout le spectacle de la rue. Les boutiques, largement ouvertes itur la voie publique, occupent la façade entière des maisons Mies sont garanties par un auvent qui les abrite de la.plun et du soleil. Au-dessus, se trouve la partie réservée à 1 habitation ; ce premier et unique étage est surmonté d’unxoit recouvert de tuiles posées avec la plus grande

régularité. Gomme il fait encore très chaud, les cloisons mobiles qui forment les parois des chambres ont été retirées, de sorte que, de la rue et d’un seul coup d’œil, on peut voir ce qui se passe à l’intérieur, et se rendre exactement compte du genre de vie des habitants.

Gomment décrire les scènes diverses, les mille objets nouveaux qui se présentent à ma vue, la foule bigarrée des promeneurs et les costumes éclatants des gentilles mousmé 1 qui trottinent sur les dalles? Il y aurait trop à dire, et je n’ose, dès le début, entreprendre une pareille tâche. Du reste, le Japon est si connu aujourd’hui que je ne ferais que répéter ce que Lindau, Bousquet, le baron de Hübner et tant d’autres ont dit avant moi, et bien mieux que je ne saurais le faire. Je n’ai pas la prétention, en écrivant ce récit, d’apprendre au lecteur rien de bien nouveau ; mon but est seulement de lui rendre, aussi exactement que possible, les impressions que j’ai reçues; je n’entrerai dans les détails qu’à mesure que l’vjccasion s’en présentera.

Le voyageur qui suit la route ordinaire est déjà familiarisé avec les hommes et les choses de l’Asie, lorsqu'il aborde au Japon ; ses relâches à Singapour, Saigon et Hong-kong, lui ont dévoilé en partie les mystères de l’extrême Orient. Pour moi, il n’en était pas de même. Après la Sibérie, le 1 Japon : quel contraste! Bien que je fusse préparé de longue main par mes lectures, la réalité avait dépassé de beaucoup mes prévisions; ce qui m’étonnait le plus, c’était l’exquiSïi ‘propreté qui régnait partout. Je suis rentré ce soir-là chez M. Petersen, sous l’impression d’un charme inexprimable et plein d’enthousiasme pour cet étrange et ^Incomparable pays.

En voyage, je recherche volontiers les photog ies. J’en

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