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Promenade dans l’Inde et à Ceylan

y vivent cote à côte, libres, sous l’œil vigilant du polioeman anglais.

Pour moi, sept mois de courses à travers l’Asie avaient sensiblement émoussé ma curiosilé. En me rendant au bureau de poste pour y chercher mes lettres, je ne prêtais qu’une médiocre attention à la foule bariolée qui se pressait dans les rues, sur les places et le long des quais. Je venais d’apprendre que YEmyrne s’était échoué au sortir de Batavia, et qu’un petit vapeur hollandais avait été frété par la Compagnie des Messageries pour le remplacer. Ce dernier ne partira que dans trois jours. Irai-je, ou n’iraije pas à Java? telle était la question que je me posais mentalement, sans pouvoir la résoudre. Heureusement, je trouvai à la poste une douzaine de lettres qui vinrent changer le cours de mes idées. Remettant au lendemain les affaires sérieuses, je pris une voiture pour me faire conduire au Jardin botanique, merveilleux parc, que les étrangers de passage à Singapour ne manquent jamais de visiter.

De belles routes, comme les Anglais savent en établir dans leurs colonies, traversent l’île dans tous les sens, serpentant sur les flancs de collines peu élevées et donnant accès aux jolies villas des Européens. Ceux-ci ont leurs bureaux en ville, où ils se rendent chaque matin, mais ils vivent généralement à la campagne.

Le Jardin botanique de Singapour est bien digne de sa réputation. J’en conserve un souvenir d’autant plus agréable, que j’ai eu le plaisir d’y faire la connaissance de M. et de Mme Jacques Siegfried, et cela dans une circonstance assez singulière *.

1. Je cède la parole à M. Siegfiied qui a raconté l’incident auquel je fais allusion, dans le résumé si exact de ses impressions de voyage autour du monde. Ce récit plein de charme, mais malheureusement trop court, a été publié sous le titre de « En voyage » dans la Nouvelle Ilevue, n° du 15 août 1882.

« A Singapore nous visitons le jardin botanique. Au moment où

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Du reste, Singapour est îe pays des rencontres; on s’y retrouve tout aussi bien que sur le boulevard des Italiens. Tout à l’heure, je serrais la main à deux officiers de VAnadyr , qui vient d’arriver et partira demain pour Saigon; je me rappelais avoir fait, avec ces messieurs, d’interminables parties de whist, en 1878, pendant une traversée de Marseille à Geylan. Ce soir, à l’hôtel de l’Europe, je me * trouve à la même table que trois autres personnes que j’avais connues, l’une à Paris, l’autre au Japon, la troisième à Aden; enfin, une heure après, je me croise dans l’escalier avec l’explorateur de l’Ogowé, mon ami Alfred Marche, qui vient de passer trois années aux Philippines, et dont la mine florissante indique la parfaite santé.

Le Diemnah est mouillé si loin de la ville, que j'ai pris une chambre à l’hôtel. Il a plu toute la soirée et toute la nuit; je suis rentré chez moi mouillé : n’ayant ni couverture ni vêtements de rechange, j’ai eu froid et n’ai pu dormir.

Une vive contrariété que j’ai éprouvée hier soir, a contribué à me faire passer une mauvaise nuit. J’ai eu la maladresse d’oublier, dans la voiture qui m’a ramené du jardin botanique, un carnet ne renfermant aucun billet de banque, il est vrai, mais contenant des notes précieuses pour moi, mon passeport, des lettres et plusieurs pièces officielles. Dès que je m’en suis, aperçu, je suis allé faire une déclararation à la police ; mais, n’ayant pu indiquer le numéro de la voiture, j'ai peu d’espoir de retrouver mes papiers.

Ce matin, le mauvais temps continue; l’atmosphère est

nous approchons d’un pavillon couvert de plantes grimpantes, un homme d’une cinauantaine d’années en sort précipitamment, s'écriant en langue française : « N’approchez pas, il y a un serpent! — Tiens, un Français! D’où venez- vous donc? — Du Japon, par la Sibérie. — vous ne pouvez être que M. Cotteau. » Nous passons avec ce nouvel ami une soirée charmante. »

M. Siegfried n’en était pas à son premier voyage autour du monde; en 1869, il a publié un remarquable volume intitulé : Seize mois autour du monde.

chargée de brouillards qui se changent bientôt en une pluie fine et persistante. Sous mes légers vêtements pénétrés d’humidité, je me sens glacé, quoique trempé de sueur. Seraitce la fièvre des bois, « l’empoisonnement sylvestre » dont j’aurais puisé le germe à Angkor?

Le docteur du Djemnah, que je rencontre à l’agence des Messageries et auquel j’expose ma situation, me conseille de rentrer directement en France. Il ne me croit pas sé- < rieusement malade, mais, selon son expression pittoresque et très parisienne, je suis vanné : il me faut du repos et, par-dessus tout, l’air natal.

En sortant de l’agence, je me rends au bureau de police central où j’ai la satisfaction de retrouver mon portefeuille , intact, ce qui me donne une haute idée de la manière dont les Anglais font la police, chose qui ne doit pas être toujours facile avec une population aussi hétéroclite que celle de Singapour.

Dans l’après-midi, je reprends le chemin de New-harbour. Je monte à bord du bateau hollandais, fort sale, car on y charge en ce moment du charbon. Le capitaine m’apprend que son départ pour Batavia sera encore retardé d’un jour; il me dit, en outre, que la saison des pluies règne en ce moment à Java et rend fort difficiles les voyages dans l’intérieur ; enfin le choléra est moins fort, assurément, mais il n’a pas encore complètement disparu. Ces renseignements peu favorables finissent par mettre un terme à mon indécision. Je remonte à bord du Djemnah que je ne quitterai plus qu’à Marseille; d’ailleurs il est temps de prendre une résolution définitive, car, dans une heure, on va lever l’ancre.

Nous partons à l’heure dite. La pluie a cessé et le temps, redevenu superbe, me permet de jouir du beau panoiama que présentent les terres boisées de l’archipel malais et de la péninsule de Malacca.

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27 décembre. — Navigation dans le détroit de Malacca. A tribord, les côtes élevées de la presqu’île malaise; Sumatra n’est pas en vue.

28 décembre. — Par une mer calme et une température uniforme de 30°, le Djemnah file régulièrement ses treize nœuds; nous avançons donc à raison de 578 kilomètres par jour.

» Le détroit de Malacca est dépassé. A midi, on aperçoit la côte nord de Sumatra; la haute montagne de Pédir est devant nous. Nous rangeons à bâbord l’île Poulo-way, puis la grande terre, dont parfois on se rapproche assez pour distinguer à l’œil nu le tronc des arbres et les pirogues abritées sous un dôme de verdure, au fond des criques qui découpent le rivage. Çà et là, la forêt est interrompue par des clairières, avec des champs en culture et des plantations de cocotiers. L’aspect de cette splendide nature équatoriale me fait rêver à Java, où, de Singapour, j’aurais pu me rendre en deux jours, et qui déjà est bien loin de moi ; mais j’ai le ferme espoir que mes projets ne sont qu’ajournés et qu’avant peu d’années, il me sera donné de visiter ces belles colonies des Indes néerlandaises, dont je ne m’éloigne qu’à regret.

Plus au sud, derrière un groupe d’îles que nous apercevons dans le lointain, se trouve le Graton, capitale du royaume encore indépendant d’Atchin, qui, depuis longtemps, tient en échec les forces hollandaises.

29 décembre. — Aujourd’hui, plus rien en vue. Nous sommes dans l’océan Indien, au sud des îles Nicobar. La brise fraîchit ; la mer, qui n’est plus abritée par la côte de Sumatra, se creuse et, pour la première fois, le Djemnah se livre à un roulis assez accentué, auquel vient s’ajouter le tangage.

30 décembre. — Même temps qu’hier. Notre marche n’en souffre pas. A midi, le point affiché au salon indique

318 milles parcourus dans les vingt-quatre heures. Il n’en reste plus que 312 pour atteindre Pointe-de-Galle.

Rien à noter si ce n’est le coucher du soleil qui, ce soir, a été tellement beau que tous les passagers sont restés saisis d’admiration devant cette débauche de couleurs, cette fanlasmagorie incroyable qui a duré plus d’une heure, en passant par toutes sortes de transformations. On a vu, à un certain moment, comme un lac céleste roulant des vagues de feu, des collines lointaines s’étageant à l’infini dans l’azur du ciel, des forets et des oasis de palmiers flottant dans les airs. Toutes les nuances imaginables étaient représentées dans ce magique tableau, variant sans cesse de formes et de couleurs.

31 décembre . — La côte méridionale de Geylan est en vue. Voici la baie de Matura et ses paysages bien connus : dans l’intérieur, de hautes montagnes dont les sommités se perdent dans les nuages; et sur le premier plan, une côte basse bordée de cocotiers, de noirs écueils, la mer bleue, la blanche écume des vagues déferlant sur le sable du rivage.

A onze heures du matin, le Djemnah est au mouillage. Il a mis quatre jours et dix-huit heures pour franchir la distance de 1503 milles (2784 kilomètres) qui existe entre Singapour et Pointe-de-Galle.

Pour moi, l’intérêt réel du voyage prend fin en même temps que l’année 1881 ; car nous sommes au 31 décembre et, à partir de Ceylan, il ne me reste plus qu’à recommencer une route que j’ai déjà faite deux fois, à d’autres époques.

Les outriggers, étroites pirogues à balancier, s’approchent du navire avec des provisions fraîches. Elles sont montées par des indigènes barbus, à la peau presque noire, aux longs cheveux noués en chignon et maintenus par un peigne d’écaille. Le pont est envahi par la tourbe des mar-

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chands de pierres fausses, de cannes en bois dur, d'objets en écaille, en ébène et en ivoire. Ici, plus de Chinois; avec eux, les faces jaunes et les vêtements bleus ont disparu. Les pays du bleu, la Chine et le Japon, sont déjà bien loin. Ceylan, comme l’Inde, est le pays du rouge et du blanc, et des visages bronzés.

Je descends à terre avec quelques passagers; nous prenons une voiture et nous faisons l’excursion classique du bungalow de Wakwalla, de la pagode bouddhique et des Cinnamon gardens. Au retour, nous dînons à Sea-wiew hôtel ; le propriétaire indigène de l’établissement me reconnaît : c’est l’ancien garçon qui m’a servi, en 1878, à mon passage à Galle. A huit heures, nous regagnons le Djemnah qui ne tarde pas à se remettre en route.

1 er janvier 1882. — C’est la seconde fois que je commence une année nouvelle aux Indes. Le premier janvier 1879, je me trouvais à Outacamund, dans les montagnes des Nilgherries : aujourd’hui, aux premières clartés de l’aurore, le pic d’Adam m’apparaît vers l’orient, sous la forme d’un petit triangle bleu foncé, se détachant nettement sur l’horizon lointain. Peu après, on jette l’ancre dans la rade de Colombo, et je me hâte de descendre à terre.

Les grands travaux que j’avais vu commencer, trois années auparavant, se poursuivent activement. La jetée a pris une grande extension ; l’hôtel Oriental est terminé ; de belles maisons ont été construites dans la ville européenne. Je revois avec plaisir les délicieux paysages des bords du lac, la gare du chemin de fer de Kandy, les faubourgs de Calpitty et de Slave-Island. Je reviens à la ville Noire, Pettah, par une chaussée dominant les rizières et bordée de grands arbres au feuillage touffu, véritable tunnel de verdure.

C’est aujourd’hui dimanche. Les chrétiens indigènes, vêtus d’habits de fête, les hommes coiffés d’un chapeau

E, COTTEAU.

haut de forme (réminiscence portugaise) *, les femmes portant des jupons bariolés et des robes aux couleurs voyantes, se pressent dans l’église catholique, trop étroite pour la foule des fidèles ; beaucoup se tiennent pieusement agenouillés au dehors, en face de l’entrée principale et des portes latérales largement ouvertes.

Mais il est temps de regagner le bord. On a affiché le départ pour dix heures et demie. Tant pis pour ceux qui ne seront pas rentrés à l’heure dite : on partira sans eux.

Je n’ai point encore parlé des passagers du Djemnah . A la première et à la seconde classe, nous ne sommes que trois Français, M. Yauvray, médecin principal de la marine, venu de Nouméa à Singapour par le détroit deTorrès, le P. Muller, missionnaire jésuite, ayant vécu de longues années en Chine, et moi ; il y a aussi une dame française de Saigon et ses jeunes enfants.

Les cabines sont loin d’être au complet, car ce n’est pas en plein hiver que les résidants de l’extrême Orient ont l’habitude de retourner en Europe.

L’élément étranger est représenté par une soixantaine de passagers et de passagères qui, par ordre numérique de nationalités, peuvent se classer ainsi : Anglais, Hollandais, Allemands, Américains. Nous avons aussi deux Espagnols de Manille, et un officier de la marine russe qui vient de faire une croisière de sept ans dans le Pacifique. C’est à Singapour que nous avons embarqué les Hollandais. Pour nous autres Français, à vrai dire, ce ne sont pas des étrangers : tous parlent notre langue; ils ont les mêmes goûts, les mêmes habitudes que nous, la même tournure d’esprit. S’il règne quelque gaieté à bord du Djemnah , si parfois on

1. La plupart sont des métis descendant des Portugais, auxquels Ceylan a appartenu de 1503 à 1G58.

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peut faire son whist ou sa partie de trie-trac au carré fumoir, c’est à eux qu’on le doit.

Je dois mentionner aussi un grand diable d’Américain, passager de troisième, mais, à coup sûr, original de première classe. De temps à autre, il fait de courtes apparitions sur le pont, revêtu d’un costume chinois complet, en soie verte, jaune et bleue : sa barbiche rouge, son long nez recourbé en bec d’oiseau, contribuent à lui donner un faux air de perroquet.

Les passagers de pont (quatrième classe) sont presque tous des musulmans qui se rendent en pèlerinage à la Mecque. Parqués à l’avant, sur le roufle, ils ne s’éloignent jamais de l’emplacement où ils ont étendu leur natte. Immobiles, impassibles, ils restent enfouis sous leurs couvertures, quelque temps qu’il fasse.

6 janvier. — Pour la première fois, depuis cinq jours, on aperçoit la terre : c’est Abd el-kary. La grande île voisine, Socotora, reste invisible. A dix heures du soir, on signale le cap Gardafui. L’eau est d’une phosphorescence extraordinaire, à tel point que les robinets des baignoires semblent vomir des étincelles.

Depuis quelques jours, la température est relativement plus fraîche : 26 à 28 degrés, de jour comme de nuit.

Hier- nous avons fait 340 milles, ce qui donne une moyenne de plus de quatorze nœuds, fort satisfaisante sur la ligne de Chine, où, par leur contrat, les Messageries ne sont tenues qu’à douze nœuds. Je suis monté sur le gaillard d’avant : à la clarté de la lune, le grand navire était superbe à voir, filant ses quinze nœuds, toutes voiles déployées, et légèrement incliné sur bâbord.

8 janvier. — Nous avons rencontré hier soir la malle française, Y lraouaddy i. A trois heures du matin, on jette

1. lraouaddy, beurre et radis , détestable calembour qui fait la joie des matelots facétieux.

l’ancre devant S te amer -point, port d’Aden. Le canot de l’agence accoste aussitôt, mais nous ne communiquons pas directement, dans la crainte de faire quarantaine à Marseille. On nous annonce que le choléra n’existe plus ici, mais que nous n’en serons pas moins mis en quarantaine dans le canal.

Le Godavery, qui fait le service de la ligne annexe de Mahé, La Réunion et Maurice, n’a pas communiqué non plus avec la terre. Il est mouillé près de nous et nou^> verse directement trente-huit passagers de toutes classes, la plupart créoles français.

De petits Somalis, pagayant dans une pirogue faite d’un tronc d’arbre creusé, plongent à l’envi, se disputant sous les eaux les sous qu’on leur jette du pont du navire. L’un d’eux a eu une jambe coupée par un requin, mais il n’a pas renoncé pour cela à ses exercices aquatiques; maintenant il porte au bras un gris-gris (amulette) destiné à le préserver d’un nouvel accident.

A trois heures du soir, le chargement de charbon étant complété, on repart dans la direction du détroit de Bab-el- Mandeb .

10 j anvier. — Mer Rouge; 32° et pas un souffle d’air : c’est la journée la plus chaude du voyage. Ce soir, nous avons passé en vue du feu flottant de Djeddah.

J’ai beaucoup causé avec nos nouveaux compagnons qui m’ont donné des renseignements intéressants sur Maurice t la Réunion que, peut-être, je visiterai quelque jour. Il paraît que ces îles, autrefois très salubres, sont maintenant ravagées par la terrible fièvre des jungles, qui y a été amenée par les coolies hindous. On me cite des exemples de personnes mortes en quelques heures. Toutefois il n’y a rien à craindre pendant les trois mois d’hiver, juin, juillet et août.

11 janvier. — Brusque changement de température ; le

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vent souffle du nord et le thermomètre ne marque plus que 23°. ce qui nous paraît un temps froid. Tout le monde quitte ses vêtements blancs pour prendre des habits de drap.

12 janvier. — Plus que 20°. A midi, on est en vue des côtes égyptiennes et arabiques, à l’entrée du golfe de Suez. Vers neuf heures du soir nous sommes à Suez, ayant franchi en quatre jours et six heures les 1308 milles (2422 kilomètres) qui séparent Aden de l’entrée du canal.

1 b janvier. — Arrivés le 12 janvier à Suez, nous n’avons pu entrer dans la Méditerranée qu’aujourd’hui, 16 janvier, à midi, ce qui fait un peu plus de trois jours et demi pour passer le canal, presque autant de temps que pour traverser la mer Rouge dans toute sa longueur! Ce retard tient au nombre toujours croissant des navires qui se présentent à l’entrée et à la sortie : on est obligé de se garer à chaque instant, on échoue quelquefois, et voilà toute une queue de steamers arrêtés pour plusieurs heures. Il est vrai que nous étions en quarantaine et que le pilote, au lieu d’être monté à bord, nous précédait dans une chaloupe, indiquant par gestes au limonier la roule à suivre. On comprend que, dans ces conditions, il est bien difficile de ne pas faire de fausses manœuvres. C’est ce qui est arrivé plusieurs fois, non seulement au Djemnah , mais encore aux autres navires qui nous précédaient ou nous suivaient. La plus petite déviation, pour un bâtiment d’un tonnage aussi considérable que le nôtre, entraîne un échouage, sans gravité il est vrai, mais préjudiciable aux navires qui vous suivent ; car, pendant que vous travaillez à vous remettre dans le bon chemin, ils sont tous obligés de s’arrêter pour conserver leurs distances.

La quarantaine dans le canal a eu, pour certains d’entre nous, d’autres inconvénients. Les passagers pour Suez et Port-Saïd, ainsi que toutes les marchandises des Indes et

de la Chine à destination de l’Égypte, ont dû continuer leur route et iront avec nous jusqu’à Naples ou Marseille, d’où on les réexpédiera à Alexandrie par le prochain paquebot. Non seulement les passagers payeront le voyage de retour, mais encore on leur réclamera, pour l’aller, le supplément réglementaire. La Compagnie est dans son droit : le cas est prévu sur les billets de passage qui nous sont délivrés, i

Le fait suivant, dont je garantis l’exactitude, montre jusqu’à quel point la consigne est rigoureuse. Nous avons à bord une jeune dame anglaise qui s’est embarquée à Colombo pour aller faire ses couches au Caire, où habite sa famille. Son père, qui était venu la chercher à Suez, a pu la voir et lui parler, mais seulement à distance, de la barque où il était monté. Maintenant, sa fille vogue avec nous vers les côtes de France, où, selon toute probabilité, nous ferons quelques jours de quarantaine; après quoi, elle aura le droit de reprendre, toujours à ses frais, le chemin de l’Égypte. Et pourtant, je le répète, il n’y a pas eu, depuis plus d’un mois, un seul cas de choléra à Aden.

Depuis 1879, on a exécuté de grands travaux à Suez , on a construit des jetées nouvelles, des bâtiments d’administration, une station télégraphique, etc. Le revêtement en pierre des bords du canal n’est pas encore terminé, mais, presque partout, les pierres sont déposées sur les rives. Il m’a semblé aussi qu’on avait beaucoup bâti à Port-Saïd.

Nous nous sommes croisés, dans le lacTimsah, avec un navire anglais, le Potosi. sur lequel j’avais fait, en 1877, une traversée d'un mois, de Rio-de-Janeiro au Callao; maintenant il fait les voyages d’Australie. Si je parle de cette rencontre, c’est à cause de l’incident auquel elle a donné lieu. Les passagers du Potosi , rassemblés au nombre de plusieurs centaines sur le pont, acclamèrent à trois reprises le pavillon du Djemnah. Nous étions fort intrigués d’une pareille ovation, cette excessive politesse étant peu conforme

Vue de Steamer-point, port d’Aden.

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aux habitudes anglaises. On nous expliqua que les manifestants étaient tous Australiens, et que, par leurs hurrahs, ils avaient voulu témoigner la satisfaction que leur causait la prochaine inauguration du nouveau service des Messageries, entre Marseille et l’Australie : voilà qui est d’un bon augure pour la Compagnie.

Ce que j’ai dit de Singapour, à propos des rencontres fortuites, peut également s’appliquer au canal de Suez. En quittant le bassin de Port-Saïd, nous avons passé lentement à quelques mètres du Singapore de la compagnie Rubattino, venant de Bombay et allant à Naples. Parmi les voyageurs accoudés sur le bordage et nous regardant défiler devant eux, j’ai reconnu M. Michel, mon compagnon de voyage à Pékin, et j’ai eu le temps de le saluer. Ainsi, nous nous étions quittés à Shang-haï et, trois mois après, nous nous retrouvions ici, sans nous être donné rendezvous.

J’ai dit que, le 10 janvier, nous avions 32° dans la mer Rouge; le 13, à Suez, il n'y en avait plus que 15; hier, dans le canal, 8 seulement. Nous voici rentrés dans le pays des rhumes.

17 janvier. — On dit que l’hélice du Djemnah est faussée, ainsi que semble l’indiquer son mouvement saccadé; de là résultent d’assez fortes secousses à l’arrière et, par suite, un ralentissement sensible dans la marche du navire. Cet accident se produit assez fréquemment dans le canal.

19 janvier. — Nous avons essuyé hier un violent coup de vent à la hauteur de Candie. Le pont, incessamment balayé par les embruns et les paquets de mer, était intenable; le salon-fumoir, portes et fenêtres closes, n’en était pas moins inondé. Il fallait voir l’immense Djemnah soulevé, comme une simple barque, par les vagues en/furie.

Les colères de la Méditerranée durent peu. 6q soir le ciel

• est tellement pur que, sans longue-vue, on distingue, à l’avant, un tout petit cône émergeant à la surface de la mer : c’est l’Etna qui se montre ainsi, à l’incroyable distance (vérifiée par le commandant) de 110 milles, soit 205 kilomètres.

20 janvier. — A deux heures du matin, on a passé le détroit de Messine. Il fait moins froid que ces jours derniers; à midi, le thermomètre marque 16°, à l’ombre sur le pont.

Voici la silhouette bien connue de Gapri; puis le Vésuve, avec son nouveau chemin de fer funiculaire dont la dernière station est visible un peu au-dtssous du sommet.

A Naples, on nous reçoit en libre pratique. Les neuf dixièmes des passagers inscrits pour Marseille en profitent * pour débarquer immédiatement. Ils gagneront la France par terre et pourront se promener tranquillement sur la «v Cannebière, tandis que nous purgerons notre quarantaine

au Frioul ; ceux qui vont en Angleterre, en Hollande, ou . en Allemagne, passeront par Milan et le Saint-Gothard,

au détriment des chemins de fer français.

Autour du navire, des plongeurs cherchent à attraper des sous, absolument comme à Aden, avec cette différence que les petits négrillons tout nus sont remplacés ici par de vigoureux gaillards, porteurs de caleçons de bain.

Une barque chargée de musiciens nous régale d’un concert tapageur, accentué de gestes et de grimaces; des marchands de photographies, de coraux, d’objets en lave et autres produits à bon marché de l’industrie napolitaine, promènent sur le pont leur boutique ambulante, tandis que d’autres industriels, qui n’ont rien à vendre, exécutent à notre intention des danses de caractère.

Par ordre du commandant, tout ce monde interlope ne tarde pas à nous débarrasser de sa présence. Au voyage de rclouF. les officiers, toujours pressés d’arriver à Marseille, perdent le moins de temps possible aux escales.

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21 janvier. — On double le cap Corse par un temp3 splendide et une mer unie comme un miroir.

22 janvier. — A cinq heures du matin, on signale le nouveau feu de Planier, scintillant à une élévation de G2 mètres. Le jour paraît : voici Notre-Dame de la Garde et le château d!If.

Nous entrons, à sept heures, dans le petit port du Frioul où nous sommes enfin fixés sur notre sort. On craignait trois jours de quarantaine : nous sommes relativement satisfaits d’apprendre que nous en serons quittes pour vingtquatre eures d’observation.

La poste vient prendre nos lettres; elles ne partiront pas avant d’avoir été perforées et désinfectées, au moyen d’un appareil spécial.

Le vieux docteur du lazaret monte à bord pour prescrire les formalités d’usage. Demain matin, le commandant lui signera un papier constatant que les vingt mille colis que renferme la cale du Djemnah ont été déplacés, montés sur le pont, aérés, fumigés, etc., — ce qui. bien entendu, est matériellement impossible et ce qu’on se gardera bien de faire, même pour un seul colis; après quoi, nous serons libres d'aller où bon nous semblera.

On va se promener à terre. Les deux îles du Frioul sont réunies entre elles par une large digue; elles sont absolument stériles, formées de rochers blancs et dénudés.

Les bâtiments de la quarantaine sont convenablement installés. Il existe des corps de logis distincts pour les passagers de première, de seconde et de troisième classe; les prix sont modérés. Nous n’en avons pas profité : tout le monde est resté à bord, où cependant la Compagnie — ce cas est également prévu — nous fait payer, pour une journée, un supplément de 15, 12, 8 ou 4 francs, selon les classes. #

23 janvier. — A sept heures précise^, on appareille

joyeusement et, vingt minutes après, le Djemnah entre dans le port de la Joliette.

Ce qui me frappe le plus en débarquant à Marseille, c’est de voir de grands chevaux et de grosses voitures, et de rencontrer par les rues tant d’hommes bien vêtus, habillés de drap noir et qui me paraissent des colosses, si je les compare à tous ces petits Asiatiques, Japonais, Chinois, Annamites et « Malais, au milieu desquels je viens de passer la moitié d’une année.

Le lendemain, 24 janvier 1882, j’étais de retour à Paris, après deux cent soixante-cinq jours d’absence.

J’avais accompli un trajet total de 46 400 kilomètres,

, dont 24 400 par mer, et 22 000 à travers les continents d’Europe et d’Asie.

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