‹ Un touriste dans l'extrême OrientChapitre 36 sur 41 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

DE SAIGON A MARSEILLE 18 décembre 1881 — 23 janvier 1882.

Derniers jours à Saigon. — Le Djcmnah. — Singapour. — Pointe-de-

Galle et Colombo. — Aden. — Le canal de Suez. — Naples. — Une

quarantaine au Frioul. — Arrivée à Marseille.

Celte belle excursion aux ruines d’Angkor devait être le couronnement de mon voyage. Le moment était arrivé de songer au retour.

Le 23 décembre, le Djemnah de la Compagnie des Messageries maritimes relâchera à Saigon, se rendant à Marseille. Je ferai route avec lui au moins jusqu’à Singapour, et là, selon les circonstances, je prendrai une résolution définitive. Une pointe à Java me sourirait assez, mais les journaux donnent de mauvaises nouvelles de Batavia et de Sourabaya, où règne en ce moment le choléra.

En attendant, il me reste quelques jours à passer à Saigon. J’en profite pour me reposer de mon voyage dans l’intérieur, qui, s’il a été très intéressant, n’en a pas moins été aussi très fatigant. Selon l’habitude du pays, je fais la sieste dans la chambre, de midi à quatre heures, mais je consacre mes matinées et mes soirées à diverses promenades.

La plus recommandable est celle que j’ai faite à Cholon, à 3 kilomètres au sud de Saigon. On peut s’y rendre, soit

en bateau par l’arroyo chinois, soit en voiture, le long d'ane jolie route; un tramway est en construction.

Cholon ou « Grand Marché » est une ville commerçante de 50 à 60 000 âmes. La majorité de la population est chinoise , surtout si l’on considère comme Chinois les enfants que les fils du Céleste Empire ont eus avec les femmes annamites. Ces métis sont généralement dans l’aisance; car, avant de regagner leur patrie, les négociants chinois assurent le sort de la femme et des enfants qu’ils laissent dans le pays.

Lors de l’arrivée des Français en Cochinchine, Cholon était une ville sale, aux rues étroites et tortueuses comme celles d’un faubourg de Canton ou de Tien-tsin. Depuis elle a été assainie, pavée, pourvue de quais et de ponts : c’est maintenant une belle cité, propre et bien tenue. Ce résultat, obtenu en peu d’années par l’administration française, montre ce que deviendrait la Chine sous un gouvernement équitable et intelligent.

J’y ai visité plusieurs belles pagodes dont le luxe d’ornementation atteste la richesse des habitants, et je suis revenu à Saigon à pied par un petit chemin bordé de vergers, de jardins maraîchers soigneusement entretenus et de florissantes rizières.

Un autre jour, j’allai voir le tombeau de l’évêque d’Adran. Il se trouve à 6 kilomètres de Saigon, dans une plaine où l’on remarque une foule de petites pyramides, de pagodes en miniature et de tumulus quadrangulaires, qui sont autant de sépultures annamites. Mgr de Béhaine, vicaire apostolique de Cochinchine et évêque d’Adran, était né aux environs de Laon ; il mourut à Saigon en 1799. C’était l’ami du roi Gialong, qui lui fit faire de magnifiques funérailles et lui éleva, avec le concours d’un architecte français, un monument funéraire qui a été construit dans le style des pagodes cochinchinoises. Une pierre, couverte d’inscriptions

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en caractères chinois, énumère les titres et les mérites de cet homme remarquable, par les soins duquel un traité avantageux pour la France fut conclu, en 1787, entre Louis XVI et Gialong.

Les Annamites, hommes, femmes et enfants, mâchent tous le bétel et fument la cigarette; ils ont aussi la passion de l’opium, bien qu’à un degré moindre que les Chinois. A Saigon, comme dans tous les centres importants, il existe des fumeries d’opium. L’entrée en est interdite aux Européens; précaution qui n’est pas inutile, car, il faut le dire, certains de nos compatriotes ne sont que trop enclins à imiter sur ce point les Asiatiques.

La vente de l’opium constitue, pour notre colonie, une ressource des plus importantes. Le monopole en est affermé à une compagnie chinoise qui verse, chaque année, une redevance de 6730000 francs et qui, malgré cette somme élevée, trouve encore le moyen de distribuer à ses actionnaires un dividende de 30 pour cent. L’administration coloniale, jugeant qu’il valait mieux profiter elle-même des bénéfices de l’affaire, n’a pas renouvelé son traité avec les Chinois. A partir du 1er janvier prochain, elle livrera ellemême, moyennant 25 francs, au débitant qui les revendra 30 francs en détail, des petits pots contenant 112 grammes 8 décigrammes d’opium, ce qui met le prix du kilogramme, pour le consommateur, à 266 francs.

J’ai visité la bouillerie nouvellement installée par la régie, et j’ai assisté aux manipulations compliquées qui ont pour but de rendre propre à être fumé, l’opium brut que l’on reçoit de Bénarès, sous la forme de grosses boules.

Une autre source de revenu assez singulière, c’est le fermage des paris sur les examens des lettrés en Chine *.

1. Ces examens ont lieu à des époques déterminées. Les listes des candidats sont envoyées de Chine, et des paris s’engagent sur tel ou tel nom, ainsi que sur le rang d’admission. Cette ressource n’est pas

Les Chinois, on le sait, sont très joueurs, mais les Annamites ne leur cèdent en rien sur ce point.

Pendant les derniers jours que j’ai passés à Saigon, l.i température était très supportable, grâce à un écart d'une dizaine de degrés qui se produisait journellement avec une grande régularité. Au point du jour il faisait presque froid, 22 ou 23 degrés seulement; puis le thermomètre, s’élevant progressivement, atteignait son maximum de 33° à deux heures de l’après-midi, pour retomber à 28° ou 27° dans la soirée. La fraîcheur relative des matinées aidait à supporter la chaleur humide et accablante de la journée. De deux à quatre heures, bien que le soleil ne pénétrât point dans la chambre que j’occupais à l’hôtel, j’étais forcé de me couvrir la tete de mon épais casque indien, à cause de la réverbération de ses rayons : agir autrement eut été une imprudence.

Le mois le plus chaud, à Saigon, est avril, avec une moyenne voisine de 30°; le plus froid est février, avec 27°.

Le climat de la Cochinchine est moins mauvais que sa réputation ; il est assurément plus salubre que dans les premiers temps de notre occupation. Les maladies n’ont souvent d’autre cause que les miasmes produits par une végétation désordonnée, naturellement abandonnée à tous les degrés de la décomposition; aussi deviennent-elles plus rares et moins redoutables, à mesure que s’étendent les défrichements et les cultures. Grâce aux importants travaux d’assainissement exécutés à Saigon, la mortalité a beaucoup diminué dans ces dernières années.

Le 23 décembre, à une heure du soir, le Djemnah s’ébranle lentement et commence à descendre la rivière. Du pont élevé du majestueux navire, je domine au loin la

à dédaigner : l’adjudicataire, un Chinois de Saigon nommé A-Cham» verse au gouvernement colonial une somme de 60,000 piastres (300,000 franws) par an.

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campagne, que j’aperçois bien mieux que du Washi ou du Battambang .

Nous nous croisons en route avec une de mes anciennes connaissances, le Meinam , sur lequel j’ai fait naguère une traversée assez accidentée \ de Geylan à Calcutta. Maintenant, il va desservir la ligne annexe nouvellement créée de Saigon au Tonkin.

Dans la nuit, nous dépassons le petit archipel du Poulo- Gondor, à 75 milles nautiques du cap Saint-Jacques. Ces îles avaient été cédées à la France, à la fin du dix-huitième siècle, mais nous ne les avons occupées qu’en 1861. On y entretient actuellement un pénitencier.

Le surlendemain, 25 décembre, par une mer absolument calme et une température de 29°, une côte boisée se profile à tribord avec quelques collines; c’est l’extrémité de la péninsule de Malacca. On fait route à l’ouest, entre file Bintang et le cap Romana. Les côtes sont d’un vert intense, couvertes d’arbres que domine l’élégant panache d’innombrables palmiers; dans l’intérieur surgissent quelques montagnes tronquées, en forme de volcans.

A une heure, nous entrons dans la magnifique rade de Singapour. Le Djemnah accoste le quai de New*harbour, à 2 kilomètres de la ville; c’est là que les steamers font leur approvisionnement de charbon. La distance qui nous sépare de Saigon est de 646 milles, à peu près 1200 kilomètres : nous l’avons franchie en quarante-huit heures.

Singapour est particulièrement intéressante pour le touriste qui arrive d’Europe : c’est là que, pour la première fois, la vie chinoise se montre à lui dans toute son originalité. On a ici un pied aux Indes, l’autre en Chine. Ce Gibraltar de l'extrême Orient est essentiellement cosmopolite : plus de 100 000 Asiatiques, Chinois, Hindous, Malais, Arabes, etc.,

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