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CHAPITRE XIII

LIS BOOLSVARU8.

Conduisez à Paris, sur les boulevards, une jeune fille qui ne serait jamais sortie de son village, et voyez quel étonnement, quelle admiration exprime son visage à l'aspect de ce panorama vivant, si gai, si animé, si varié. La jeune fille n'aura pas assez de ses yeux pour voir, de ses oreilles pour écouter. Telle est à peu près Marie, placée à sa fenêtre presque toute la journée depuis son arrivée à Paris.

Mademoiselle Félicité est souvent à côté de sa jeune maîtresse et lui explique le tableau qui est devant leurs yeux. La petite bonne parle très-volontiers et très-facilement. Elle est moins causeuse lorsque Marie lui adresse quelques questions sur madame de Stainville. Alors Félicité se contente de répondre :

— Ah! dame, mademoiselle, je ne connais presque pas madame de Stainville, je ne suis entrée à son service qu'au moment où elle partait pour la campagne; elle m'a laissée ici pour avoir soin de ses meubles et garder son petit pied-à-terre. Mais, par exemple, je connais bien Paris... oh I Paris!... je le sais sur

le bout de mon doigtl je poorrais être cocher de fiacre. J'ai servi dans tous les quartiers : ça fait du bien, ça forme. J'ai ét<i femme de chambre à la Chaussée-d'Antin, chez une petilcmaitresse chez laquelle il ne faisait jamais jour avant trois heures de l'après-midi. Elle m'a renvoyée parce qu'une fois j'eus le malheur d'ouvrir les persiennes pendant que son amoureux était là, et qu'il s'.iperçut alors qu'elle était criblée de taches de rousseur. J'ai servi au faubourg Saint-Honoré des gens qui affichaient du luxe, un grand ton; mais c'étaient des riches malaisés : ils avaient voiture, livrée, et on mourait de faim à l'office. J'ai été au faubourg Saint-Germain... Ohl là on était bien nourri; mais un matin, madame me donna mon compte, parce qu'elle me trouva lisant le National, qu'un de mes cousins m'avait prêté. J'ai été bonne d'enfants au Marais ; mais comme on ne voulait me laisser aller promener les marmots que sur la place Royale, j'ai vien vite quitté, et je suis entrée chez de bons bourgeois du faubourg Saint-Marceau... je n'y suis restée que trois jours! La dame avait toujours les clefs de tout sur elle. Fi donc 1 c'est petit, c'est humiliant!... Je ne veux pas qu'on se défie de moi. Enfin, j'ai servi bien des maîtresses, et j'ai vu bien des choses!... Si je savais l'orthographe, j'écrirais mes mémoires; mais j'ai un cousin qui me l'apprendra dès au'il sera établi bottier.

— Et ici, Félicité, dans quel quartier sommes-nous?

— Ici, mademoiselle... dame! c'est la lisière du Marais... mais le boulevard est toujours un beau quartier. Celui-ci est superbe, et ce château d'eau l'embellit encore. Venez donc à la fenêtre voir passer le monde, mademoiselle... je vais vous expliquer tout ça comme une lanterne magique.

Marie ne demande pas mieux, car elle ne peut se lasser de regarder sur les boulevards ; Félicité se met à côté d'elle, et, en lui désignant du doigt les objets, commence ses explications :

— Là-bas, mademoiselle, c'est un café!... puis encore un là... puis là. Il y a beaucoup de cafés à Paris, et tous les jours ils deviennent plus brillants, plus élégants; si ça continue, on n'osera plus y entrer pour prendie un petit verre ou de la bière, et une mise décente sera de rigueur. C'est les garçons de café surtout qui sont beaux 1 Ah! mamselle, si vous saviez comme ils sont tous bien coiffés, bien bichonnés!... ils ont des raies, des iouffes7 des frisures! C'est mafinifiaue ! Aussi quand je vois

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passer dans lu rue un monsieur parfaitement bouclé et frisé, je dis : Voilà un homme qui serait digne d'être garçon limonadier.

Là-bas, mademoiselle, ce sont de petites boutiques de marchands qui viennent étaler sur le boulevard : ils vous vendront de la porcelaine, des théières, des assiettes, des tasses, des vases, et toujours à très-bon marché, à ce qu'ils diront; mais je vous préviens que toutes ces pièces sont de rebut et ont quelque défaut,

Ah! voilà les marchands à treize sous, à dix-sept sous, à trois sous et demi. C'est à qui criera le plus fort pour attirer l'attention des passants ; voilà une boutique de gilets, de pantalons tout faits, tout confectionnés, comme ils disent; c'est au rabais, c'est à soixante pour cent de perte, et c'est toujours le restant de la vente. Tout cela, mamselle, pour attirer les badauds et les chalands; mais, quand on s'arrête devant ces boutiques-là, il faut prendre bien garde à son sac et à son mouchoir. La société des badauds est très-mêlée à Paris.

Voyez, mademoiselle, que de monde, que de promeneurs! On voit de bien drôles de tournures!... Voilà de jolies dames qui sont très-éiégantes... elles ont des robes neuves... ça se voit, et elles sortent pour les montrer : c'est bien naturel! Auprès délies passe une pauvre femme qui s'entortille avec peine dans un vieux tartan tout passé, dont on ne voit plus les couleurs... C'est quelque rentière qui ne peut pas se consoler de ce qu'on ait supprimé la loterie. Au fait , j'ai connu une ouvreuse de loges qui avait vendu tous ses effets, et même le pantalon de son mari, pour suivre un terne sec. Quand on a supprimé la loterie , son terne était justement au moment de sortir... la pauvre femme 1 elle a fait une pétition à son commissaire de police, pour avoir un dédommagement; on ne lui a pas seulement répondu.

Ce beau monsieur qui descend de cabriolet est un tailleur : il porte un habit enveloppé avec soin dans un beau foulard ; cet homme qui passe a>ec toute une défroque sur son dos est un marchand d'habits... mais de vieux habits, alors. L'un porte à un petit-maître des vêtements à la mode; l'autre achète à un domestique les effets dont il ne veut plus. Avec le vieil habit, le fripier ambulant fera une veste neuve, et un ouvrier s'en parera les dimanches et les fêtes; avec le bel habit le petit-mai ire

ira se montrer aux spectacles, aux concerts, aux promenades; ensuite il le donnera à son domestique, qui, après l'avoir porté quelque temps, le revendra au marchand ambulant, qui le revendra à l'ouvrier ; vous voyez, mademoiselle, qu'un habit va sur bien des dos, passe par bien des mains et doit voir bien des choses.

Tenez, mademoiselle, regardez cette énorme dame qui se carre en donnant le bras à ce petit monsieur. La dame a sur son bonnet des plumes, des fleurs et de la dentelle, elle porte un cachemire, des diamants. Le monsieur a un chapeau en vrai castor, un habit en louviers superfîn, une canne à pomme d'or et un gros cachet à sa chaîne de montre ; ce n'est plus la mode, mais il y a des gens qui veulent toujours faire prendre l'air à leurs bijoux. Voyez comme ce couple marche à pas comptés; on dirait une patrouille! La dame affecte un air dédaigneux en passant devant les femmes mises simplement; le monsieur souffle en marchant comme un cheval poussif; il a l'air de dire : Faites de la place à mon épouse! Ces gens-là, mademoiselle, sont d'anciens bouchers retirés du commerce, avec vingt mille francs de rente. Certainement, ce n'est pas un crime d'avoir vendu des côtelettes, bien au contraire; mais il ne faut pas ensuite singer les grands seigneurs et souffler avec un air d'importance au nez des passants.

Cet homme, que vous voyez de l'autre côté du boulevard, portant sur son dos une petite fontaine de fer-blanc avec une foule de sonnettes, des gobelets, des rubans, ayant toujours avec cela un tablier blanc et un nez rouge, c'est un marchand de coco : un homme qui donne à boire depuis un liard jusqu'à deux. Vous verrez toujours autour de lui des enfants, des gamins, des bonnes et des tourlourous...

— Qu'est-ce que c'est qu'un tourlourou , Félicité?

— Mademoiselle, c'est un petit nom d'amitié que nous donnons en général aux jeunes soldats de la ligne, cela remplace le Jean-Jean, et c'est approchant le même personnage. Les tourlourous sont les nouveaux enrôlés, ceux qui n'ont pas encore de vieilles moustaches et qui flânent sur les boulevards en regardant les images, les paillasses et en cherchant des payses.

— Mon Dieu, Félicité, comment pouvez-vous savoir tant de choses?

— Dame, mademoiselle, je n'ai pas habité tous les quartier*

de Paris sans y avoir puisé quelque instruction ; d'ailleurs le9 bonnes, les femmes de chambre ont presque toujours un parent ou deux dans les tourlourous; mais regardons encore, mademoiselle.

— Voilà un jeune homme qui fait semblant de lire en marchant; je dis qu'il ne fait que semblant parce que sur le boulevard, au milieu de la journée, il est impossible de lire, vu qu'il faut à chaque instant se déranger, se garer pour ne pas se jeter dans quelqu'un.

— Quelles sont ces grandes voitures, Félicité?... je les vois s'arrêter souvent, et il y entre toujours du monde.

— Mademoiselle, ce sont des omnibus; ça veut dire des voitures où tout le monde est libre de monter pour six sous; ça vous conduit dans tous les quartiers par correspondance... Par exemple ; d'ici, voulez-vous aller au Pont-Neuf? vous montez dans une voiture qui vous dépose à Tivoli, et puis là, vous attendez une correspondance : c'est bien gentil; c'est dommage pourtant que les cochers ne jouent plus de la trompette... c'était bien plus militaire!... et j'aime beaucoup tout ce qui est militaire, moi.

— Quelle est cette musique que j'entends... où court tout ce monde?

— Ce n'est rien, mademoiselle, c'est la musique du marchand d'eau de Cologne... qui vend en même temps de la pommade pour les lèvres et pour les cors aux pieds. Pour attirer le monde, le marchand a deux domestiques habillés en Turcs, qui jouent des cymbales et du tambour; tandis que lui, avec une perruque de chiendent et un habit de marquis, fait des discours au public et vante les merveilleux effets de sa pommade et de son eau de Cologne. On appelle cela un charlatan; il n'en manque pas à Paris!... Tenez, mademoiselle, examinez ce grand homme en habit râpé et taché, qui a un jabot et des bas bleus, un lorgnon et des mains sales, des bouchons de carafe montés en épingle et des souliers éculés; regardez-le... Il se promène une grande partie de la journée sur les boulevards, il s'arrête devant les boutiques, il a toujours l'air d'acheter quelque chose, et pourtant il n'achète rien. Cet homme-là est un compère, souvent d'ici je l'ai vu travailler.

— Qu'est-ce qu'un compère, Félicité?

— C'est un homme qui s'entend avec d'autres pour attraper

le monde... et pas autre chose, mamselle, car je soutiens, moi que les marchands qui vendent de bonnes marchandises n'on pas besoin de compère. Tenez... regardez, là, presque au-dessous de nous... cet homme qui a devant lui une petite table couverte de savon à détacher; il s'égosille à vanter le mérite de sa marchandise et personne ne lui achète, on passe devant sa boutique sans s'arrêter; mais voilà le compère qui arrive... il a toujours des taches à son habit... il s'arrête... Voyez-vous, le marchand le prend au collet, le frotte avec son savon, le brosse, tourne et retourne en s'écriant :

— Voyez, messieurs et dames; monsieur était plein de taches... il était dégoûtant 1 on n'osait pas le regarder!... Eh bien! qu'ai-je fait?... je l'ai frotté avec mon savon!... tout a disparu ! monsieur est propre, monsieur est présentable... monsieur n'est plus reconnaissable...

— C'est vrai, répond le monsieur en regardant autour de lui d'un air de bonhomie : c'est vrai... j'étais couvert de taches!... mais ce savon m'a complètement nettoyé. Donnez -moi six tablettes de votre excellent savon... donnez-m'en dix; on en a toujours besoin. Tenez, payez-vous... Six sous le morceau, c'est pour rien! donnez-m'en douze! Ensuite le monsieur est une heure pour fouiller à sa poche, une heure pour payer et choisir ses savons, et dans cinq minutes il viendra recommencer la même scène.

— Qu'est-ce qu'on fait donc là-bas, près du Château-d'Eau, je vois beaucoup de monde arrêté? dit Marie.

— Là, mademoiselle, c'est un faiseur de tours, awc sa famille; c'est à qui sera le plus fort dans cette famille-là. Le petit garçon, qui n'a que six ans, marche sur la tête, fait la roue et tourne pendant une heure sans s'arrêter. Le père avale des sabres, des serins, des couteaux et de la filasse allumée; mais c'est la mère qui est bien plus extraordinaire!... elle se couche sur le dos, entre deux chaises, la tête sur l'une, les pieds sur l'autre, et, dans cette position, on lui place sur le ventre des poids de cent livres que son mari se met à frapper avec un marteau ; et pendant qu'on se sert de son ventre comme d'une enclume, cette femme s'écrie :

— Plus fort!... Frappez donc!... Encore plus fortl...

— Ah ! mon Dieu ! . . . quel vilain &'*ectacle l et on s'arrête pour voir Ûe ces choses-là!

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— A Paris, mademoiselle, on s'arrête pour tout : quand vous êtes dans la rue, levez les yeux en l'air, fixoz-les longtemps sur une fenêtre, bientôt on s'arrêtera près de vous, on regardera où vous regardez; chacun se demandera : Qu'est-ce que c'est? Personne ne pourra répondre : mais c'est égal, on continuera de regarder. Si vous causez avec quelqu'un, et si en parlant vous semblez animé, on s'arrête encore pour entendre ce que vous dites, et dans l'espoir que vous vous disputerez. Les Parisiens sont extrêmement curieux; ils voient beaucoup de choses, et à les observer, on croirait qu'ils n'ont jamais rien vu

— Comme tout ce monde qui passe semble gai, satisfait 1 Le. nabilants de Paris ont l'air bien aimables et bien heureux!

— Ah! mademoiselle, il ne faut pas se fier aux apparences; dans une grande ville, on ne veut jamais avoir l'air malheureux ou mécontent... parce que ça ôte le crédit et la confiance. Il passe devant nous bien des gens en voiture, qui doivent leur toilette, leur carrosse, leurs chevaux et leurs valets. Gelui-ci, qui se pavane dans son tilbury, n'oserait peut-être pas aller à pied, de crainte d'être arrêté par ses créanciers, tandis qu'en tilbury, il passe vite et se contente de les éclabousser. Ce qu'il faut avant tout, à Paris, c'est faire figure!... Ah! dame! quand on fait figure, on est susceptible d'aller loin, et d'obtenir les plus belles récompenses.

— Attendez, Félicité... il me semble que j'entends chanter...

— Oui, mademoiselle; c'est une femme qui joue du violon et chante, tandis que l'homme qui est avec elle l'accompagne avec un orgue et un tambour de basque. On aime beaucoup la musique à Paris ; cependant, les chanteurs ambulants sont plus rares qu'autrefois; mais en revanche il y a tant de concerts... Oh ! vous verrez tout cela, mademoiselle. Monsieur Daulay, je veux dire madame de Stainville vous mènera aux spectacles, aux bals, aux concerts.

— Et M. le comte d'Aubigny, dit Marie, vient-il chez madame de Stainville aussi souvent ici qu'à la campagne?

— Le comte d'Aubigny... qu'est-ce que c'est que ce monsieur-là?

— Mais c'est un ami de votre maîtresse... de ma protectrice... Est-ce que vous ne le connaissez pas?

— Non, mademoiselle... Ahl ce n'est pas étonnant, j'ai éié si peu avec madame...

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— Mais vous avez dû voir le comte, quand votre maîtresse ^st partie il était en voiture avec elle... et puis, M. Bellepêche...

— Ah! oui, mademoiselle... oui, un monsieur...

— Bien joli garçon?... n'est-ce pas?

- Oh! oui, mademoiselle, très-joli garçon!..* une taille asse gentille...

— Comment, gentille ! mais il est fort bel homme.

— C'est ce que je voulais dire, mademoiselle.

— Et un air si aimable... si doux...

— Oh! oui, mademoiselle... il a l'air doux comme un mou ton!

Mademoiselle Félicité détourne la tête en se pinçant les lèvres pour ne pas rire, et se dit en elle-même : Je ne sais pas ce que c'est que ce comte d'Aubigny, mais il me semble que mademoiselle Marie y pense beaucoup plus qu'à M. Daulay.

Et pour changer la conversation, la petite bonne tâche de ramener l'attention de Marie sur les boulevards en lui disant :

— Ce que vous voyez, mademoiselle, vous donne bien une légère idée des habitants, du mouvement de Paris; mais ceci n'est rien encore!... et quand vous connaîtrez le Palais-Royal... les Tuileries... et l'Ermitage, donc... Ah! mademoiselle... c'est l'Ermitage qui est un joli endroit, où l'on danse trois fois la semaine; un orchestre délicieux, et des danseurs si galants! Après chaque quadrille, ils veulent toujours mener leur danseuse dans un bosquet pour prendre quelque chose... Ah! les demoiselles ont bien de l'agrément à Paris! Il y a encore une foule de récréations dont je ne vous ai pas parlé... Mais vous ne m'écoutez pas, mademoiselle, est-ce que vous avez vu passer quelque chose de curieux?

Depuis quelques instants, en effet, Marie avait les regards attachés sur le même objet : elle considérait plusieurs soldats arrêtés sur le boulevard, devant un faiseur de tours. Les traits de l'un d'eux lui rappelaient Pierre, ce jeune paysan qui s'était engagé par désespoir de ce qu'elle ne l'aimait pas. Marie a senti son cœur battre plus vite, elle dit d'une voix émue à sa jeune bonne :

— Ces hommes... arrêtés là-bas... ces soldats en pantalon garance...

— "Ce sont des tourlourous... comme je vous le disais tout à

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