CHAPITRE XII
*<UVELLE POSITION. — NOUVELLE SÉDUCTIOM,
tfarie est arrivée chez madame de Stainville; la soirée étant déjà avancée, on ne s'occupe que de la loger convenablement, et ce n'est que le lendemain qu'elle changera de toilette. Marie vaudrait déjà être à ce moment, car pour une jeune fille, le plus grand avantage de la fortune est de pouvoir porter de belles robes.
Madame de Stainville fait disposer une jolie chambre pour sa nouvelle locataire, et elle choisit cette pièce tout contre son appartement, en femme qui a de l'expérience; elle sent qu'une jeune et charmante fille ne doit pas occuper un appartement isolé, surtout dans une maison habitée souvent par des hommes. Madame de Stainville veillera sur Marie, d'abord parce qu'elle veut la présenter pure à la duchesse de Valousky, ensuite parce qu'elle ne se soucie pas qu'elle lui enlève ses conquêtes.
Marie est donc installée dans une jolie chambre, où une dame du monde ne trouverait que le nécessaire, mais qui semble à la jeune fille un palais somptueux. Son changement de situation a été si vif, si prompt, qu'en se déshabillant, pour se mettre dans un lit moelleux, entouré de mousseline et de soie, Marie s'écrie : « Ahl si c'est un rêve que je fais, puissé-je ne jamais me réveiller!.*. »
Mais au réveil, la nouvelle fortune est restée, et Marie aperçoit sur une causeuse, devant son lit, plusieurs robes et tout ce qu'il faut pour sa toilette. La veille au soir, madame de Stainville avait choisi dans sa garde-robe ce qu'elle pourrait donner à Marie, avant qu'une couturière s'occupât d'elle. La taille de cette dame était à peu près la même que celle de la jeune fill" d'ailleurs, sa femme de chambre, fort intelligente pouvait corriger ce qui n'allait pas.
En voyant les robes qui lui sont destinées, Mari.' pousse un
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cri de joie : elle saule de son lit, puis de son lit saute dans la chambre , va tout examiner, et se met à danser en chemise avec les robes sur ses bras, en s'écriant : « Ah! que c'est joli i Ah! que je vais être belle avec cela!... Ah! que je suis contente!... »
Tout à coup elle entend du bruit dans l'escalier. Honteuse de ce qu'elle vient de faire, et craignant d'avoir été vue dansant en chemise dans la chambre, Marie rejette les robes sur un meuble et court se refourrer dans son lit, en faisant monter la couverture sur son nez.
On ouvre doucement la porte. C'est la femme de chambre qui se présente, en disant à demi-voix : « Mademoiselle est-elle éveillée?... veut-elle que je l'habille? »
Marie sort son nez de dessous la couverture et répond :
— Vous êtes bien bonne, mademoiselle, mais je m'habillerai bien toute seule...
— Oh! non, mademoiselle, pas aujourd'hui , car il faut que je voie comment ces robes vont vous aller, et ce qu'il faudra y changer.
— Alors, je me lève... nous allons voir cela tout de suite. Et Marie saute de nouveau hors de son lit. La femme de
chambre l'habille en faisant ses remarques et plaçant des épingles.
— Ce côté ne va pas, mademoiselle... cela plisse trop du devant... c'est guindé par derrière... cette manche est trop large...
— Mais non ! je vous assure que iela va très-bien , s'écrie Marie en se regardant dans une glace.,.
— Oh! non , mademoiselle , je ne veux pas que vous soyez mal habillée... ce serait dommage, vous êtes si bien faite.
— Vous me flattez, mademoiselle !
— Je ne dis que la vérité... Essayons une autre robe... Demain celle-ci ira , je ferai les petits changements nécessaires, ce irest rien; et puis les personnes bien faites sont beaucoup plus faciles ?; habiller... au moins il ne vous faut pas de triples ouates de colon sur les hanches... et dix aunes d'étoffe dans votre jupon de dessous pour vous faire une tournure...
— Gomment ! est-ce qu'il y a des femmes qui portent des jupons de dix aunes?*..
— Ah ! je crois bien! et autre chose encore... Attendez, en voici une qui va mieux.
Marie trouve toujours que la robe va bien , car elle voudrait déjà que sa toilette fût terminée, afin de pouvoir descendre et paraître devant la société dans sa nouvelle tenue. Au milieu des événements de la veille et du trouble de ses esprits, il y a pourtant un secret sentiment qui a doublé la joie qu'elle éprouvait de son changement de position ■ c'est ce sentiment qui îa faisait regarder tristement sur la route, pour voir si la calèche de madame de Stainville se montrait, et qui l'a fait rougir de plaisir la veille en l'apercevant; c'est encore lui qui faisait que, dans la voiture, Marie baissait souvent les yeux de crainte de rencontrer ceux du comte d'Aubigny. Pourtant le comte est celui qui lui a témoigné le moins d'empressement en sachant qu'elle n'était plus servante d'auberge ; tout occupé de madame Darmentière, dont les regards semblent moins froids depuis que la jolie Marie fait partie de la société, d'Aubigny n'a point imité Daulay et Bellepèche, il n'est point allé encenser la nouvelle idole; mais Marie était trop troublée, trop émue, pour remarquer tout cela. Ce qu'elle se rappelle, c'est que d'Aubigny l'a trouvée charmante et l'a embrassée fort tendrement, alors qu'elle n'était que simple fille d'auberge; d'après cela, elle pense qu'il la trouvera encore bien plus jolie lorsqu'elle sera mise comme une demoiselle de la ville. Pense-t-elle aussi qu'il l'embrassera comme auparavant?... L'imagination d'une jeune fille va si vite 1
— Je suis bien, je suis très-bien! disait Marie; cependant ce n'était pas tout que la robe, il fallait encore se laisser arranger les cheveux ; ceux de Marie étaient très-beaux; et la femme de chambre, qui coiffait fort bien, se plaisait à les tresser, à les lisser tout en s'écriant :
— Quel plaisir de coiffer quelqu'un qui a de si beaux cheveux!... si longs... si épais... au moins on peut les arranger de mille manières... ce n'est pas comme quand on n'a que sept ou huit poils dans la main... et qui vous y restent souvent... Tenez, mademoiselle, comment vous trouvez-vous?
Marie se regarde, elle est à la grecque. Son cœur bondit de plaisir, elle embrasserait de bon cœur ia femme de chambre; elle ne sait comment la remercier, lorsque madame de StainviHe entre dans 'a chambre, et va embrasser sa nouvelle protégée.
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— Oh! madame, que vous avez de bontés!... de si belles parures pour moi! s'écrie Marie en baisant la main de madame de Stainville; celle-ci l'arrête en lui disant :
— Que fais-tu là, Marie? des marques de respect!... je ne veux pas. C'est de l'amitié, de la confiance que je demande. Tu porteras ces robes en attendant que ma couturière ait le temps de t'en faire d'autres... Mais tu es bien... très-bien dans cette toilette et avec cette coitfure; il ne manque qu'un peu d'habitude, cela viendra vite; dans huit jours, je gage que tu auras t ute l'aisance, toutes les manières de ta nouvelle position. Mais viens, que je te présente à ces messieurs... ils vont te trouver charmante, j'en suis sûre.
Marie l'espérait bien aussi; elle suit madame de Stainville, qui descend au salon. Daulay et Bellepêche y étaient déjà, car tous deux avaient rêvé à la jeune fille, à celle qui serait probablement un jour l'héritière de la duchesse de Va'.ousky, et déjà leur imagination travaillait, leur esprit enfantait mille projets, leur cœur se livrait aux plus vastes espérances.
A l'aspect de Marie , ces messieurs poussent un cri d'admiration •
— Adorable I divine!... s'écrie Bellepêche.
— Mademoiselle est charmante dans sa nouvelle toilette, dit Daulay en modérant les élans de son admiration , parce qu':l s'aperçoit que madame de Stainville l'observe.
— Charmante! dites donc ravissante, reprend le vieux garçon, et, en honneur, on croirait que mademoiselle a porté de semblables toilettes toute sa vie... elle a une grâce... une aisance.,..
En ce moment Marie se sentait au contraire fort gauche, et elle ne savait que faire de ses bras.
— Allons, mon cher Bellepêche, vous êtes indulgent pour notre jeune amie, dit madame de Stainville; mais d'ici à quelques jours je veux qu'elle ait toutes les manières d'une demoiselle de bonne compagnie.
— Avec vos leçons, dit Daulay, mademoiselle Marie ne peut manquer de devenir parfaite...
— Hum!... flatteur!...
— Moi , reprend Bellepêche, je soutiens que mademoiselle a dans les traits... dans le regard... dans le nez quelque chose qui dénote son illustre origine... la noblesse est dans le sang!...
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çd ne se perd pas... j'ai poussé mes observations très-loin làdessus I
Marie se contente de saluer un peu gauchement, sans répondre autre chose aux compliments qu'on lui adresse. Ses yeux, en entrant dans le salon, y avaient cherché quelqu'un qui n'y était pas, et devant qui elle brûlait de paraître avec sa nouvelle toilette.
— A propos, ma petite Marie, dit madame de Stainville en faisant asseoir la jeune fille à côté d'elle, que sais-tu faire? ton éducation a du être bien négligée... il faudra remédier â cela... la mise ne suffit pas, il faut encore savoir parler dans le monde. Voyons, que sais-tu ?.«. conte-nous cela.
— Madame, je sais bien lire, et j'écris aussi assez passablement...
— C'est déjà quelque chose que je n'espérais pas; et l'orthographe?
— M. Martineau dit aussi que je n'allais pas mal...
— Allons, de mieux en mieux!... Ensuite?
— Je ne calcule pas très-bien ; mais je sais coudre, blanchir, savonner, repasser...
— Chut!... chut!... assez, assez!... voilà de ces choses qu'il ne faut pas savoir... fi donc!... tu oublieras tout cela; mais tu apprendras à broder... à dessiner, à danser, et peut-être un peu de musique.
— Je m'offre volontiers pour donner à mademoiselle des leçons de géographie, dit Bellepêche... je la ferai voyager sur la carte... Je connais beaucoup la Suisse... ses montagnes, ses glaciers... J'ai monté sur le Righy avec un bâton ferré...
— Bien! bien, mon cher Bellepêche, nous verrons tout cela, après mille autres choses plus nécessaires à une demoiselle du monde !...
— Ohl moi, je sais bien ce que je voudrais lui apprendre! se dit Daulay en faisant une pirouette dans le salon.
L'arrivée de d'Aubigny interrompt cette conversation; il s'approche de Marie, l'examine et s'écrie :
— Très-bien, d'honneur 1... Qui diable reconnaîtrait la petite servante d'auberge?...
— Ah! mon cher comte, dit madame de Stainville, voilà de ces choses qu'il est inutile de rappeler à Marie 1...
— C'est même inconvenant, dit tout bas Bellepêche.
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— Et pourquoi donc? reprend d'Aubigny. Est-ce de la faute de Marie... de mademoiselle, dis-je, si ses parents l'ont laissée jusqu'à présent dans une auberge de village ? En sera-t-elle à présent moins jolie, moins gracieuse? Quanta moi, j'avoue que je suis un grand égoïste, car en voyant tant de charmes, je regrette parfois ces douces libertés que l'on pouvait se permettre avec la simple paysanne... et qui doivent faire place au respect pour la demoiselle.
— Taisez-vous, d'Aubigny, vous ne pensez que de vilaines choses!... dit madame de Stainville en souriant.
— Mais j'en imagine de fort jolies, au contraire!...
Pendant ce dialogue, les regards de Marie étaient modestement baissés; mais lorsqu'elle les portait sur le comte, la douceur de leur expression semblait lui dire que la demoiselle était assez disposée à tolérer les mêmes libertés que la paysanne.
Pendant les premières journées, on est tout à Marie; madame de Stainville s'attache à lui enseigner comment il faut se tenir, se conduire, parler et répondre dans un salon; au lieu de s'appliquer à connaître les qualités ou les défauts de la jeune ûlle, et de chercher à élever son âme en lui inspirant de nobles sentiments, on ne songe qu'à lui donner des leçons de coquetterie; c'est de son extérieur, de sa tournure, de ses manières que l'on s'occupe, comme de ce qui est le plus essentiel pour aller dans le monde, où le fond est souvent bien peu de choses! où les dehors sont tout.
Marie apprend vite tous ces riens importants . chercher à plaire, se corriger de ce qui serait ridicule, voilà de ces leçons dans lesquelles une jeune fille, déjà passablement coquette, doit faire de rapides progrès. Le pronostic de madame de Stainville s'est réalisé, il ne s'est pas écoulé huit jours depuis que Marie est auprès d'elle, et déjà celle-ci sait parfaitement se tenir, saluer, s'asseoir, entrer et sortir dans un salon.
Bellepêche ne tarit point dans ses éloges et ses compliments. Depuis que Marie fait partie de la société, le vieux célibataire augmente ses frais de toilette; il passe sa matinée à essayer des pantalons qu'il a fait venir de Paris, et avec lesquels son tailleur lui a promis qu'on ne lui verrait plus de ventre; la boucle jet les bretelles subissent de fréquentes corrections;
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enfin ce monsieur, qui a passé sa vie dans l'attente d'une riche conquête, est maintenant résolu à tout tenter pour faire celle de Marie, car la fille naturelle de la duchesse de Valousky doit être un jour un parti excellent. Dans cet espoir, Bellepêche se fait autant qu'il le peut le cavalier de Marie. Dans le salon, c'est à côté d'elle qu'il s'assied, c'est avec elle qu'il cause; dans le jardin, c'est toujours de son côté qu'il va; à la promenade, il lui offre le bras ou marche près d'elle, et tout en lui lançant des regards dont il croit l'effet prodigieux , lui parle de son voyage en Suisse et de son pèlerinage sur le mont Righy.
Les assiduités, les soins empressés de Bellepêche, produisent sur la jeune fille l'effet contraire à celui que son courtisan espérait : Marie est fatiguée de la conversation de M. Bellepêche ; sa présence continuelle l'obsède; quand elle le voit s'asseoir près d'elle, son cœur est prêt à défaillir; mais cette émotion n'est nullement favorable à celui qui la fait naître. Marie se dépite lorsque ce monsieur lui présente son bras, car e!!e n'ose le refuser, et ce n'est point le sien qu'elle désirerait prendre; enfin la jeune fille éprouve presque de l'aversion pour Bellepêche, et elle trouve que ses conversations continuelles lui font payer bien cher les avantages de sa nouvelle position.
Daulay est bien moins souvent près de Marie; dès le commencement du séjour de la jeune fille chez madame de Stainville, il s'est aperçu que des yeux scrutateurs suivaient les siens, observaient ses moindres démarches, épiaient toutes ses actions. Une femme qui n'est plus jeune doit plus qu'une autre craindre de perdre son amant, car après celui-iàl rien ne lui assure qu'on viendra la consoler encore. Mais, tout en cherchant à endormir la jalousie de madame de Stainville, Daulay est loin de renoncer à l'espoir de plaire à Marie; déjà, au contraire, son imagination a formé un plan qu'il est décidé à mettre à exécution. Posséder la jolie fille, devenir l'époux d'une riche héritière, et par là secouer un joug pesant, changer une vie ennuyeuse et monotone contre une existence riante et fortunée, voilà le but auquel Daulay s'est promis d'arriver; mais, pour cela, il a compris qu'il fallait agir avec prudence, et surtout ne rien laisser paraître do ses desseins.
Les assiduités de Bellepêche ne portaient point ombrage à
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Daulay; d'ailleurs, il est bien facile de voir que Marie s'ennuie des éternels discours de cet amoureux suranné : celui -ci est le seul qui se fasse illusion sur l'effet qu'il produit. Lorsque Daulay s'approche de Marie, lorsqu'il lui adresse la parole, les yeux de la petite semblent le remercier de ce qu'il vient la délivrer de l'importunité de H. Bellepêche, elle l'accueille toujours avec un aimable sourire; et le jeune homme pourrait se flatter de plaire à Marie, s'il n'avait point remarqué le trouble, la rougeur de la jeune fille , lorsque d'Aubigny s'approche d'elle.
Daulay, qui observe tout en silence, n'a point de peine à lire dans le cœur de Marie : car celle-ci, malgré les leçons de madame de Stainville, ne sait point encore déguiser ses secrets sentiments.
— Cette petite a du penchant pour le comte, se dit Daulay, mais fort heureusement d'Aubigny, toujours amoureux de madame Darmentière, ne fait pas attention aux regards, au trouble de Marie. J'aurais beaucoup à craindre s'il lui faisait la cour; mais il est occupé d'une autre, et d'ailleurs le riche comte d'Aubigny ne songe nullement à épouser la fille légitime ou naturelle de la duchesse de Valousky. Cependant je ferai bien d'agir le plus tôt que je pourrai; car il ne faut pas compter sur la constance des hommes. Quant à Marie, son penchant pour d'Aubigny ne peut être qu'un caprice de jeune fille!... une idée romanesque de cette jeune tète, à qui le titre de comte a semblé séduisant; mais que je l'éloigné de lui, et elle l'aura bien vite oublié ! C'est ce dont je tâcherai de faire naître l'occasion. Je commence à me lasser de^promener la tendre Stainville; et, dussé-je y dépenser le peu qui me reste, je tenterai tout pour épouser l'héritière de madame de Valousky.
Marie était loin de se douter des projets qui se tramaient autour d'elle. Enchantée d'avoir de belles robes, d'être coiffée à la grecque ou à la Clotilde, de passer des heures à sa toilette, et de singer dans les salons les manières de sa protectrice, Marie se serait trouvée bien heureuse si d'Aubigny se fut plus occupé d'elle; s'il lui eût parlé plus tendrement, et peut-être s'il l'eût encore traitée comme la petite servante du Tourne- Bride.
Le comte, gai, aimable, mais indifférent près de Marie, ne témoignait jamais le désir de causer un moment seul avec
elle, quoique plus d'une fois celle-ci eût, comme par hasard, fait en sorte d'en avoir l'occasion.
— Que lui ai-je donc fait? pensait Marie, il me disait que j'étais gentille... il m'embrassait... me serrait dans ses bras lorsque je n'étais qu'une pauvre paysanne, et maintenant que je suis une demoiselle... fille d'une duchesse même... car ils m'ont tous dit en secret que ma mère est une duchesse , eh bien l M. le comte ne fait pas attention à moi... Il me parle... comme à tout le monde. Il ne cherche jamais à rester près de moi... Ahl certainement cela n'est pas naturel... Il me semble pourtant que je suis encore plus jolie dans mes nouvelles toi- /ettes... Madame de Stainville m'assure que j'ai de la grâce. Cet ennuyeux M. Bellepêche me répète sans cesse que je suis ravissante... Quelquefois M. Daulay me dit tout bas qu'il me trouve adorable... Il n'y a que M. d'Aubigny qui ne me dise rien... et c'est par lui surtout que j'aurais voulu m'entendre faire des compliments.
Marie ne tarde pas à comprendre pourquoi le comte ne s'occupe pas d'ello; la raison en était bien simple, c'est qu'il était continuellement occupé d'une autre. A la vérité, un homme à bonnes fortunes comme d'Aubigny aurait pu facilement mener deux intrigues à la fois, et peut-être aurait-il remarqué les tendres regards de Marie, si madame Darmentière eût déjà cédé à ses désirs; mais la belle veuve, tout en montrant au comte un peu moins d'indifférence, ne lui accorde aucune faveur, et celui-ci, tout étonné de la résistance qu'on lui oppose , et à laquelle il n'est pas habitué, est plus amoureux qu'il ne l'a jamais été, par la raison, sans doute, que jusque-là les dames auxquelles il avait adressé ses hommages ne lui avaient pas laissé le temps de devenir très-amoureux.
Marie s'aperçoit que le brillant d'Aubigny recherche sans cesse la compagnie de madame Darmentière, et elle éprouve un sentiment dont elle ne peut se rendre compte, lorsqu'elle se trouve près de cette dame, qui, de son côté, ne lui a jamais témoigné qu'une politesse froide, bien éloignée de l'engouement dont la jeune fille s'est vue l'objet dans la maison de madame de Stainville.
Il semblerait qu'au premier coup d'oeil les femmes devinent celles qui sont ou qui seront leur rivale : cette pénétration , cette espèce de seconde vue, est due sans doute à la finesse de
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leur esprit, à leur parfaite connaissance du caractère et des goûts de celui qu'elles aiment , et peut-être à cette puissance de coquetterie dont elles savent que sont douées les personnes de leur sexe quand elles veulent faire la conquête d'un homme.
Dès le premier jour où elle avait vu Marie, madame Darmentière, tout en rendant justice à ses attraits, à sa fraîcheur, n'avait point cependant paru enthousiasmée de la nouvelle protégée de madame de Stainville. Quelquefois un sourire un peu moqueur errait sur ses lèvres lorsqu'il échappait à la jeune fille une parole ou un mouvement qui rappelait la servante d'auberge ; alors elle regardait d'Aubigny, et semblait satisfaite lorsqu'il avait compris l'expression de son sourire.
Marie examinait en silence madame Darmentière ; elle la trouvait belle, et pourtant elle cherchait des défauts à ses traits; puis elle soupirait en voyant les grâces de ses manières , en l'écoutant parler, chanter au piano; et elle se disait : Hélas! je suis encore bien loin d'elle.
Il y avait déjà six semaines que Marie habitait chez madame de Stainville, l'amitié de celle-ci ne s'était point démentie; la conduite de Daulay ayant dissipé les craintes que pouvait faire naître le voisinage d'une jeune et jolie personne, la nouvelle protectrice de Marie formait déjà ses projets pour l'hiver.
— Je veux , disait-elle à Marie , te donner à Paris tous les maîtres qui te seront nécessaires ; tu es intelligente, en peu de temps tu en sauras suffisamment pour aller dans le monde. Je te présenterai comme une parente qui m'est confiée, je te mènerai aux spectacles, aux concerts, aux bals... Puis, dans quelques mois, lorsque ta mère reviendra à Paris, au lieu d'une petite paysanne, qu'elle s'attend à trouver, elle embrassera uno jeune fille remplie de grâces 1... Ohl combien elle sera contente!... et combien elle me remerciera de ce que j'aurai fait pour toi I...
— Que vous êtes bonne, madame! s'écriait la jeune fille. Ah ! puisse ma mère m'aimer autant que vous!...
— Ta mère te chérira... j'en suis sûre, surtout en te trouvant si jolie... car la beauté flatte toujours... Elle a été forcée de se séparer de toi, de cacher qu'elle avait une fille. Sans doute, des raisons puissantes l'y obligeaient. Mais en revenant en France, son plus grand désir est de te revoir. Ton souvenir fait battre
son cœur, tu es l'objet de ses plus chères affections... Je te cite les paroles de sa lettre.
— Oh! tant mieux... Et ma mère est une duchesse?...
— Chut !... il ne faut pas dire cela tout haut... C'est encore un mystère... Mais je t'aime tant que je n'ai pas eu la force de te le cacher!
— Je ne dirai rien, je vous le promets... Une duchesse!..»; auel bonheur! Je serai donc duchesse aussi, moi?
— Je le présume... à moins... car tu es un enfant de l'amour... que la duchesse n'ose avouer... Mais, alors même qu'elle n'avouerait point que tu es sa fille, elle peut t'adopter, et comme cela te donner toute sa fortune... et elle est considérable : plus de soixante mille francs de rente!...
— Oh! c'est bien beau, cela!... Est-ce que madame Darmentière est plus riche que cela?
— Madame Darmentière?... Non vraiment. Elle a, je crois, douze ou quinze mille francs de revenu, pas davantage.
— Et elle n'est pas duchesse, n'est ce pas?
— Non sans doute; sa famille est noble, mais son mari ne l'était pas... Pourquoi me demandes-tu cela?
— Oh! pour rien, madame... Et vous aurez la bonté de m'emmener avec vous à Paris?
— Gela va sans dire ! Crois-tu donc que maintenant je veuille me séparer de toi !
— Ah! que je suis contente!
Et Marie, après avoir embrassé sa protectrice, va se promener dans le jardin, en se disant :
— Je serai duchesse, je serai très-riche... plus que cette dame Darmentière... Il me semble alors que M. le comte pourrait bien me parler autant qu'à elle!
Et la jeune fille se hâte de s'enfoncer sous une allée couverte, car elle vient d'apercevoir Bellepeche dans le jardin, et elle ne se soucie pas d'entendre parler de la Suisse, ni d'écouter les gros soupirs de ce monsieur.
Marie marchait vite; le jardin était grand, coupé d'allées sombres, de bosquets touffus; on pouvait facilement s'y dérober aux regards des fâcheux. Mai» tout à coup la jeune fille s'arrêta, car elle vient d'apercevoir d'Aubigny assis sous un bosquet de lilas, et tenant des tablettes sur lesquelles il tïcrit avec tant d'attention, qu'il n'a pas entendu venir Marie.
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Il y a déjà quelques minutes que le comte écrit avec son crayon, lorsqu'en levant les yeux il aperçoit devant lui la jolie figure de Marie. D'Aubigny fait un mouvement de surprise, e* se hâte de remettre ses tablettes dans sa poche en s'écriant :
— Comment!... vous étiez là, mademoiselle Marie?...
— Oui, monsieur.
— Depuis longtemps?...
— Mais... oui...
— Et que faisiez- vous là?...
— Mais... rien... je vous regardais écrire...
— Par quel hasard seule?... Votre fidèle Bellepêche aurail-i. la goutte?
— Oh ! non, monsieur... je viens de le voir dans le jardin, et c'est pour l'éviter que je me suis sauvée par ici... Il m'ennuie beaucoup, ce monsieur-là.
— Ah! il vous ennuie... Cependant il vous dit que vous êtes charmante, et une femme aime toujours à s'entendre dire cela.
— Oh! c'est selon par qui...
— Au fait, elle a raison cette petite... Ah ! pardon... mademoiselle Marie... j'oublie sans cesse votre changement de situation... Je crois encore parler à la jeune fille du Tourne-Bride... Excusez-moi! je suis extrêmement distrait...
— Oh! cela ne me fâche pas, monsieur; au contraire... je voudrais... qu'on se rappelât souvent... tout cela.
— C'est très-bien de penser ainsi, cela prouve que vous ne rougissez pas de ce que vous avez été... que vous ne tirez point vanité de votre nouvelle position...
— Mais ce n'est pas cela que je voulais dire, monsieur... Je voulais dire que... vous... seulement... car vous étiez bien plus aimable avec moi... quand je n'étais qu'une paysanne.
Ces mots sont accompagnés de soupirs; d'Aubigny lève les yeur> sur Marie; sa rougeur, son émotion le frappent; pour la première fois, il se rappelle mille circonstances qui s'accordent avec ce qu'il croit deviner en ce moment, et prenant la main de la jeune fille, il l'attire sur le banc près de lui en lui disant avec l'accen' de l'intérêt :
— Qu'avjz-vous, Marie? vous tremblez près de moi... Vous aurais-je fait du chagrin?... Peut-être vous rappelez-vous encore^les propos un peu légers que je vous tins lorsque je ne vous croyais que fille d'auberge, et c est là ce qui vous fâche
118 UM T0UKL0UR0U.
contre moi... Allons, Maiie, oubliez tout cela .. comme je l'ai oublié moi-même... N'en conservez aucune rancune, et croyezbien que, malgré le ton familier que j'ai encore quelquefois en vous parlant, je saurai toujours respecter la protégée de madame de Stainville.
Marie s'est assise près du comte, elle a laissé sa main dans la sienne; son cœur bat avec force, et elle n'ose lever les yeux. D'Aubigny attendait ce qu'elle allait lui répondre, mais Marie ne répondait pas, ne bougeait pas, car elle se trouvait si bien qu'elle aurait voulu passer toute la journée dans cette position.
— Eh bien, Marie?... dit d'Aubigny, qui craint que l'émotion de la jeune fille ne le gagne, vous ne m'en voulez plus, n'est-ce pas?...
Marie balbutie d'une voix tremblante :
— Ahl j'aimais bien mieux quand vous me parliez comme autrefois... quand vous me disiez... que... vous m'aimez à la folie...
— Pauvre petite 1... comment vous souvenez-vous de cela?.. Mais songez donc que vous êtes... une grande dame à présent!...
— C'est pour cela que je pensais... que je croyais... Un comte et une duchesse, est-ce que ce n'est pas la même chose?...
— Pas tout à fait 1 répond d'Aubigny en riant, mais cela se rapproche très-souvent... Ah, Marie! Marie!... vous êtes bien jolie !... mais si vous saviez ce qui se passe dans mon cœur !...
— Dites-le-moi... Ah! parlez-moi... comme au Tourne-Bride!
— Non, vraiment!... car je pouvais ne pas craindre de tromper une fille d'auberge, mais je dois me conduire autrement avec la protégée de madame de Stainville.
— Pourquoi donc vouloir toujours vous conduire autrement, puisque je vous permets de me dire toujours la même chose? Ah!... mais je sais bien, moi, quelle est votre raison... Je sais bien pourquoi vous ne me parlez jamais ici !
— Ah 1 vous savez tant de choses... Eh bien I voyons, petite Marie, que savez-vous?
D'Aubigny tenait toujours la main de la jeure fille, qu'il serrait assez tendrement dans la sienne, et, soit habitude, soit tfielraction, il avait passé un bras autour de la taille de Marie, qu'il tenait à peu près aussi cavalièrement qi e si elle eût été ancore servante d'auberge.
tJN TOURLOUROU. 131
Quelqu'un qui parut tout à coup devant le bosquet fit changer subitement la position des personnages.
C'était madame Dat mer 1ère : elle venait d'arriver chez madame de Stainville, et ehe était allée se promener seule au jardin. A son aspect, le comte a brusquement quitté Marie, il se lève et va au-devant de la jolie voisine.
— Pourquoi donc vous déranger, monsieur? dit madame Darmentière d'un air ironique. Vous étiez si bien auprès de made moiselle?... je serais désolée de troubler votre entretien.
— Ahl madame, dit d'Aubigny un peu confus, j'espère que vous ne pensez pas... vous savez bien que vous n'êtes jamais de trop...
— Je pense, monsieur, que vous aviez sans doute une conversation bien intéressante avec mademoiselle... car vous vous parliez de très-près... Vous lui donniez peut-être quelque leçon de bienséances... de bonnes manières... Oh! je suis certaine que mademoiselle se formera très-vite avec vous.
— Et pourquoi donc monsieur ne me parlerait-il pas, madame? répond Marie en tremblant de dépit et de jalousie ; puisque je suis... duchesse, il me semble que l'on ne doit pas rougir de causer avec moi... Et vous, madame, qui semblez si fière... qui me regardez à peine... vous n'êtes pas duchesse pourtant...
— Ah! ahl c'est trop plaisant! en vérité! dit madame Darmentière en riant. Mademoiselle va me donner des leçons de savoir-vivre... Il est fâcheux que le ton et le langage sentent encore la petite servante.
— C'est bien malhonnête ce que vous dites-là... madame 1 répond la jeune fille qui suffoque de colère.
— Chut! chut! Marie, dit le comte, vous offensez madame... Et vous, madame, excusez cette petite... elle ne sait pas encore s'exprimer.
— Oh ! je lui pardonne de grand cœur ! dit madame Darmentière. Pauvre fille! on lui a tourné la tête ici... Je désire qu'elle ne regrette jamais le séjour tranquille d'où on l'a tirée.
En disant ces mots madame Darmentière s'éloigne, mais d'Aubigny se hâte de la suivre sans même jeter un regard sur Marie.
La. jeune fille est restée dans le bosquet, attristée, confuse, fâchée de ce qu'elle a dit à madame Darmentière, et pourlant
MO UT* Tot*ALOUROU.
plus irritée que jamais contre cette dame, pour qui le comte vient de la quitter.
— Quel dommage se dit Marie! M. d'Aubigny me tenait 1? main... il pressait ma taille... il allait redevenir avec moi auss. aimable qu'autrefois... C'est l'arrivée de cette dame qui a tout changé!... Mais, patience, à Paris, cette dame ne demeurera pas avec nous... on ne la verra pas tous les jours... Quand je causerai avec monsieur le comte, elle ne viendra pas nous déranger, et puis à Paris j'achèverai de prendre les manières, la tournure du beau monde... Ah! je voudrais déjà y être... mais la saison s'avance heureusement. Encore quelques semaines, a dit madame de Stainville, et nous quitterons la campagne I Ah! qu'il me tarde d'être dans cette grande ville... où l'on s'amuse tant!... Cette dame Darmentière... Ah! je la déteste.
Marie est retournée au salon. Là elle apprend par madame de Stainville que M. Daulay est allé à la chasse dans la propriété de l'un de ses amis, et qu'il doit être huit ou dix jours absent.
— Mais, ajoute madame de Stainviîre, ce qui me contrarie, c'est que depuis son absence j'ai reçu une invitation pour aller à une fête que donne une de mes amies à son château, ici près, à une lieue au-dessus de Mantes. Cette fête doit durer cinq ou six jours. Madame Darmentière n'ira que si j'accepte... Le comte nous presse d'y aller, et doit être notre cavalier, ainsi que M. Bellepèche ; mais, toi, ma petite Marie, que feras-tu pendant ce temps?... il faudra donc que tu restes seule ici?... Je t'aurais bien emmenée, mais je crains que les robes que j'ai fait arranger pour toi ne soient point assez fraîches, assez élégantes.
— Oh ! je vous en prie, madame, dit Marie, ne vous gênez en rien pour moi... je resterai ici... je ne m'ennuierai pas... j'étudierai toutes ces choses que vous m'avez dit d'apprendre. D'ailleurs est-ce que votre femme de chambre ne me tiendra pas compagnie?
— Non, il faut bien que je l'emmène pour m'habiller. Mais le j. rdinier et sa femme seront là pour te garder. Ainsi, Marie, tu n'es pas trop fâchée que je te laisse?
— Ah! madame, vous êtes trop bonne de me demander cela.
— J'avais pourtant bien envie de laisser d'Aubigny et madame Darmentière aller sans moi à cette fête. Bellepôche y tient fort peu, il serait resté aussi.
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— Oh! non, madame, non... il ne faut pas les laisser aller tous les deux... sans vous... Oh! je vous en prie, madame, accompagnez-les, ça me ferait bien de la peine si vous refusiez pour moi cette partie de plaisir.
— Allons, j'irai alors... D'ailleurs, une fois à Paris, j'espère que tu ne pourras plus t'ennuyer.
Madame de Stain ville embrasse Marie, et fait ses apprêts pour se rendre à l'invitation de son amie. Le lendemain, dans la journée, on met les chevaux à la calèche ; madame Darmentière est arrivée depuis longtemps avec un arsenal de cartons, Bellepêche est habillé, bouclé et sanglé comme un âne qui doit servir de cheval ; le comte est prêt, et ses yeux annoncent tout le plaisir qu'il se promet en accompagnant la jolie veuve, qui ne semble pas lui garder rancune de son entretien au jardin avec Marie. Tous deux montent en voiture avec madame de» Stainville et Bellepêche; ceux-ci font des signes d'adieu à Mariev que le comte a saluée lestement, et à qui madame Darmentière n'a pas dit un seul mot.
Marie est seule dans la maison, car le jaroinier et sa femme logent dans un pavillon séparé. Marie ne sait que faire, elle s'ennuie au milieu de ces beaux appartements, elle soupire sur ces divans où l'on peut mollement s'étendre, elle regarde le piano et les crayons, mais elle ne sait pas s'en servir ; elle veuv prendre un livre, mais elle est trop distraite pour porter attention à ce qu'elle lit. Elle va devant les glaces, se mire, se regarde marcher et s'étudie à se donner des grâces et un maintien distingué.
Malgré l'attention qu'elle donne à cette grave occupation, Marie trouve que le temps ne marche pas, et le soir en se couchant elle se dit : — C'est singulier comme la journée m'a sem blé longue... elles passaient si vite... au Tourne-Bride!... Oh! mais à Paris ce sera différent... j'aurai tant de choses à voir là!...
Le lendemain s'écoule aussi tristement et semble encore plus long. Le jour suivant Marie était dans le jardin, assise sous le bosquet où elle avait causé avec d'Aubigny, lorsque tout à coup Daulay paraît devant elle en costume de voyage.
— Ah! je vous trouve enfin, mademoiselle, dit le jeune homme en s'approchant de Marie avec empressement. Je vous cherchais par toute la maison!...
— Vous êtes donc déjà revenu de la chasse, monsieur?
— Oh! bien mieux que cela... Figurez-vous qu'en chassant je suis entré dans la propriété de cette dame chez laquelle madame de Stainville est en ce moment avec toute notre société.
— Et vous n'êtes pas resté avec eux?
— Je compte retourner les rejoindre, mais auparavant il faut que je m'acquitte d'une commission dont madame de Stainville m'a chargé, et cette commission vous concerne...
— Qu'est-ce donc?
— D'abord vous saurez que la fête que ces dames sont allées embellir de leur présence doit se prolonger beaucoup : on parle d'un théâtre de société bâti dans le parc... d'une pièce dans laquelle nous jouerons tous... Bref, si madame de Stainville revient de là dans quinze jours, ce sera très-prompt...
— Ahl mon Dieu! vais-je m'ennuyer pendant tout ce temps-là I
— C'est justement ce que madame ie Stainville a pensé... car elle est si bonne et vous aime tant!...
— Oh! oui!
— Elle a dit : Je ne veux pas quj ma chère Marie reste seule à la campagne, où elle mourrait d'ennui; il vaut mieux qu'elle soit chez moi, à Paris, où j'irai la retrouver; là, du moins, elle :i»ra mille distractions!...
— Oh! (juel bonheur... Quoi, madame aditl...
— Eile iïi'd chargé de revenir bien vite ici... de vous conduire chez elle h Paris, puis de retourner la joindre au château, où l'on m'attend.
— Comment, monsieur Daulay, vous aurez la bonté...
— Trop heureux, mademoiselle, de pouvoir vous être arable.
— Oh! que je suis contente!... certainement j'aime bien mieux être à Paris qu'ici...
— En ce cas, mademoiselle, partons tout de suite... &u château on m'a prêté un cabriolet... il nous attend. 11 est maintenant près de onze heures et nous avons dix-huit lieues à faire, mais le cheval est bon, et en six heures nous serons arrivés...
— Mais il faut que je rentre à la maison pour prendre...
— Rien, rien. Madame de Stainville ne veut pas que vous emportiez la moindre chose d'ici. A Paris, chez elle, vous trouverez tout ce qu'il vous faudra en robes... en bonnets... en chaneaux... vous y aurez une petite servante fort intelligente
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qui »aura vous habiller... Mais venez, dépéchons... je n'ai pas de temps à perdre, j'ai prorais d'être de retour au château celte nuit.
— Eh bien! me voilà... Ohl je ne demande pas mieux que d'aller à Paris...
Daulay prend la main de Marie et la fait marcher vers une petite porte qui est à l'extrémité des jardins, du côté opposé à la maison, et qui donne sur un chemin de traverse.
— Par où donc allons-nous? dit Marie.
— Soyez tranquille, nous prenons le bon chemin. C'est par là que je suis venu... C'est là que le cabriolet nous attend; e\ le chemin de traverse est beaucouo plus court pour aller à Paris.
Marie suit Daulay avec confiance, car elle n'a aucune raison pour se défier de lui. Arrivés à la porte, Daulay, qui a la clef, ouvre, et fait sortir la jeune fille en ayant soin de refermer la porte après lui. Un cabriolet était arrêté à quelques pas, le jeune homme y fait monter Marie, s'y place près d'elle et fouette son cheval qui part comme le vent.
Les bois, les prairies, les villages fuient derrière nos voyageurs. Pendant quelques temps Daulay évite la grande roule; mais après avoir fait trois lieues il y revient, et Marie traverse plusieurs bourgs populeux. Au milieu de leur voyage, Daulay est obligé d'arrêter pour laisser prendre quelque repos à son cheval, mais il fait entrer Marie dans une chambre d'auberge, demande quelques rafraîchissements qu'il prend avec elle, et ne la quitte pas une minute.
— Sommes-nous bientôt arrivés? dit Marie.
— Nous avons fait la moitié du chemin, et vous voyez que je vous mène bon train... '
— Mais j'y songe... monsieur Daulay... est-ce que je vais me trouver toute seule chez madame de Stainville? moi qui ne connais pas Paris, je serais bien embarrassée.
— Rassurez-vous, mademoiselle, vous trouverez chez votre protectrice une domestique pour vous servir. C'est une jeune fille que madame de Stainville avait prise fort peu de temps avant de partir pour la campagne, elle est très-intelligente, elle vous servira avec zèle... elle vous dira aussi les usages de Paris. Par exemple, vous comprenez que dans une grande vîiîe une
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jeune demoiselle... cdmme vous, ne doit pas sortir seule, c'est inconvenant et quelquefois dangereux.
— Oh! je ne sortirai pas!
— Avec votre bonne, vous le pourrez quelquefois Au
reste, si je puis m'échapper encore de ce château, où je ne retourne que par complaisance, je ne manquerai pas d'aller vous voir.
— Vous êtes bien bon. Mais il ne faudrait pas quitter la pociélé pour moi.
— Le cheval doit être reposé, nous pouvons repartir.
— Oh 1 je le veux bien.
Les voyageurs remontent dans le cabriolet et se remettent en route. Marie est si contente d'aller à Paris qu'elle ne se plaint pas de la fatigue que l'on ressent en faisant dix -huit lieues presque tout d'une traite. Enfin, on aperçoit les édifices de la grande ville; on arrive, on passe la barrière, et Daulay dit à sa compagne de voyage :
— Nous sommes dans Paris!
Et Marie regarde de tous côtés pour apercevoir les merveilles qu'on lui a promises, et elle ne les aperçoit pas encore, parce qu'on n'a pas l'habitude de les placer dans les faubourgs, et que Daulay n'a pas voulu prendre par la belle entrée de la barrière de l'Étoile. Mais en pénérant dans l'intérieur de la ville, et surtout en suivant les boulevards, la jeune fille ne sait comment exprimer son étonnement et son admiration.
Daulay arrête son cabriolet sur le boulevard Saint-Martin, dans une belle maison en face du Château-d'Eau. Il fait descendre Marie, qui est tout étourdie par le mouvement des passants et le bruit des voitures. Il la fait monter trois étages, sonne à une porte, et une jeune bonne à la mine coquette, à l'air déluré, ne tarde pas à ouvrir.
— Félicité, dit Daulay, voici une demoiselle que madame de Stainville vous envoie... vous aurez pour elle tous les soins, tous les égards; vous ne la quitterez pas d'une minute: c'est l'ordre de votre maîtresse, et elle attendra ici le retour de madame de Stainville.
Mademoiselle Félicité fait une gracieuse révérence à Marie en disant :
— Ça suffit, monsieur; oh! certainement je servirai ma-
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demoiselle avec le plus grand plaisir... Je vous promets qu'elle ne manquera de rien.
Daulay fait entrer Marie dans l'intérieur de l'appartement : c'était un petit logement composé de quatre pièces, dont deux donnaient sur le boulevard ; il était meublé avec goût et tout à neuf.
Marie promène ses regards autour d'elle et s'écrie .
— Comment! c'est ici le logement de madame deStainville?... Ah! c'est singulier, c'est plus petit qu'à la campagne... A Paris on est donc les uns sur les autres?
— Ah! je vais vous expliquer cela, répond Daulay; ceci n'est encore qu'un pied-à-terre, parce qu'en partant pour la campagne madame de Stainville a vendu son hôtel du iaubourg Saint-Germain; elle a pris ce petit appartement... seulement pour mettre quelques meubles qu'elle avait conservés ; mais lorsqu'elle sera revenue, son intention est de louer un autre appartement... Oh! elle en aura un magnifique.
— Au reste , monsieur, si je dis cela, ce n'est pas que j*i ne me trouve pas bien ici, au contraire... C'est bien joli... et cette vue... Ah! mon Dieu, que c'est gai! que de monde! la belle promenade!...
— Ce sont les boalevards!... J'ai bien pensé que cetle vue vous plairait, et c'est pour cela que j'ai... que madame det^inville vous a envoyée en avant. Mais il faut que je repart surle-champ : au revoir, mademoiselle Marie; ne sortez pas seule, suivez les avis de Félicité. Vous trouverez dans l'un de ces meubles des robes, des châles... tout ce qui vous sera nécessaire, et votre bonne a de l'argent pour vous acheter ce dont vous aurez besoin. J'espère, d'ailleurs, revenir bientôt à Paris.
— Adieu, monsieur Daulay, je vous suis bien obligée de la peine que vous avez prise en me conduisant ici. Dites à madame de Stainville que je serai sage, que je la prie de ne pas m'oublier... et que je la remercie beaucoup de m'avoir envoyée i Paris.
Daulay prend la main de Marie, qu'il porte respectueusement à ses lèvres, et sort accompagné de la jeune bonne, qui le suit jusque dans l'escalier Là, Daulay dit tout bas à mademoiselle Félicité:
— Tu as de f argent, tu as mes instructions!... ne t'en écarte pas!... Ne quitte pas cette jeune fille. Si elle veut sortir, ac-
compagne-la. Ne la fais jamais aller du côté du faubourg Saini- Germain, fais lui porter un grand chapeau avec un demi-voile, en lui disant que c'est le bon genre ; songe enfin que je récompense comme on me sert.
— Oh! soyez donc tranquille, monsieur, je ne suis pas faite d'hier au soirl
— Je retourne près de madame de Stainville, afin que l'on ne puisse me soupçonner lorsqu'on apprendra la fuite de Marie ; mais je reviendrai le plus tôt possible faire ma cour à ma charmante petite duchesse... car elle esta moi maintenant!... et je ne crains plus que d'autres m'enlèvent ce précieux trésor!
Daulay descend précipitamment l'escalier, remonte en cabriolet, va chez son loueur de chevaux, y laisse sa voiture, prend un cheval de selle et repart pour la Roche-Guyon.