‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 16 sur 28 · LES BONNES ET LES TOURLOUROUS · texte numérisé non relu

LES BONNES ET LES TOURLOUROUS

C'était par une riante journée d'automne; les boulevards étaient couverts de promeneurs, car on voulait profiter encore des derniers beaux jours de la saison, et trois jeunes soldats causaient, tout en flânant, sur le boulevard du Temple.

L'un d'eux, gros réjoui, à figure ronde et colorée, aux yeux brillants et à fleur de tête, semble aussi content de sa personne que de son esprit; c'est lui qui parle presque toujours, accompagnant ses discours de sourires et de tours de cou; il rit le premier des plaisanteries ou des gaudrioles qu'il débite avec assurance à ses camarades.

— Pour lors, voilai voyez-vous, vous autres, quand vous aurez mon aplomb et mon éloquence, vous voirez que ça n'est pas difficile de s'attacher des femmes, vu que la femme aime le mi. (aire en général et en particulier!... Yoilà déjà dix-sept mois que je suis sous les armes... si j'avais autant de chevrons que j'ai enflammé de cœurs depuis ce temps, j'aurais l'air d'un zèbre... Ohl oh! oh!... elle est bonne celle-là 1... pas vrai, Carabins 1

Carabine était un garçon mince, élancé ; avec son nez retroussé, sa bouche toujours ouverte et ses yeux très-ronds, i avait constamment l'air étonné ; et, en effet, son esprit étroit ef borné comprenait difficilement ce qu'on lui disait; mais, pour cacher son peu de sagacité et se donner quelque importance, il affectait en parlant de traîner sur les mots et de faire sonner les r. Il s'empresse de répondre à son camarade •

UN TOUKLOUROU. 1S5

— Ah! oui!... qu'elle est bonne... laplaisanterrrie!... Mais de quoi que c'est qu'un zèbrrre?... où prrrends-tu ces gens-là? n'est-ce pas des sauvages?

— Oh! fameux!... fameux!... Carabine qui croit que les zèbres sont des hommes étrangers!... Oh! oh! Es-tu en retard !... Tu ne connais donc pas l'histoire surnaturelle des animaux domestiques? Tu n'as donc pas été te promener au jardin des bétes, après le pont d'Austerlitz?

— Au jardin des bêtes?... et pourquoi donc, Fleur-d'Amour, veux-tu que j'eusse été là?... on ne m'aurrrait peut-être pas laissé entrrrer?

— Ohl que si l oh! tu serais passé de droit, au contraire... Oh! oh! fameux le calembour!...

— De quoi que tu dis?

— Tiens, pour en revenir au zèbre, figure-toi un animal entre l'âne et le cheval, et qui aurait le corps tout enjolivé de rubans, l'air farouche et goguenard et la malice peinte jusque sur sa queue, voilà le zèbre; n'est-ce pas, Pierre?... Allons, il ne m'entend pas... le voilà encore retombé dans ses rêvasseries noires, qui lui feront venir des plis au front au lieu des ris que l'on voit sur le mien... et que toutes les femmes reluquent en passant. Pas vrai, Carabine, que mon air farceur et séducteur captive les cœurs?

— Oh! oui, t'es un farrrceur, toi; mais, Pierre, il est trrrop en dedans.

— Allons, camarade, répond Fleur-d'Amour, égaye-toi donc un brinl Comme dit le tambour-maitre, la vie est un verre d'absinthe qu'il faut avaler sans faire la grimace. Tu es bien bâti, iu as une figure qui n'est pas trop mouchetée, et tu serais en état de marcher sur mes traces , si tu voulais seulement faire ton profit de ma bonne exemple.

C'était à Pierre que s'adressaient ces paroles, et le jeune soldat qui portait ce nom et que nous retrouvons se promenant à Paris, sur le boulevard du Temple, était bien le même que nous avons vu quittant son village pour se rendre à Givet, où était son régiment. Pierre avait passé trois mois à Givet ; au bout de ce temps, le régiment était venu en garnison à Paris, et, depuis six semaines, Pierre était dans la grande ville.

Au régiment, la conduite de Pierre avait toujours été digne d'éloges; ponctuel à ses devoirs, brave sans être tapageur, sou-

mis à ses chefs, doux et bon avec ses camarades, le jeune soldat était cité comme un modèle à suivre. Quelques mauvaise, têtes avaient voulu le tâter pour s'assurer si sa douce r n'étai point un manque de courage, mais Pierre s'était tiré de ces essais avec honneur; il s'était battu bravement, et, depui temps, les anciens du régiment étaient forcés de convenir qu'on peut être brave sans être crâne, et bon tireur sans être querelleur.

En apprenant que leur régiment allait prendre garnison à Paris, tous les soldats avaient montré la joie la plus vive ; Pierre, seul, était resté le même; toujours triste et silencieux; car au milieu de ses camarades, à la caserne ou en faction, Pierre pensait sans cesse à Marie ; son seul bonheur était de se rappeler la jolie servante du Tourne-Bride et les moments qu'il avait passés près d'elle. Loin de chercher à se distraire de son amour, il fuyait au contraire toutes les occasions de plaisir; il refusait les parties dans lesquelles ses camarades cherchaient souvent à l'entraîner, et lorsque Fleur-d'Amour lui faisait remarquer un joli minois, Pierre soupirait en se disant :

— Ah! ce n'est pas là Marie!

— Que me demandais-tu? dit enfin Pierre en sortant de sa rêverie et en regardant Fleur-d'Amour.

— Ah ï vonà... il n'y est jamais... on lui parle blanc, il vous répond jaune! Je te dis que c'est bête de te laisser aller comme ça au courant de la tristesse... T'as laissé une bonne amie au pays!... parbleu 1 nous en avons laissé tous... pour mon compte, moi, j'en ai abandonné quatre qui étaient un peu chouettes I mais, dame! il faut ben se consoler. Le militaire soldat se doit à la société et aux bonnes d'enfants... ou même aux bonnes sans enfants. J'aime encore mieux ça, vu que le moutard est souvent susceptible de nous mettre du raisiné sur le pantalon, ou des confitures sur la bufileterie...

— D'ailleurs, celles qu'on laisse, dit Carabine, on les retrrrouve quand on revient au pays... elles nous attendent, et puis elles sont contentes d'avoir un marrri qui a été au feu.

— Mais moi, on ne m'attend pas, répond Pierre en soupirant, on ne pense pas à moi... on m'a déjà oublié, j'en suis sûr 1... et quand je reviendrai au pays... si jamais j'y retourne... celle que j'aime sera la femme d'un autre.

— Ahl ben! pour lors, l'es encore bien plus bonasse de te

chagriner et de te plisser le front comme un vieillard infirme. Amuse-toi donc!... fais donc des conquêtes!... des malheureuses!... imite-moi, te dis-je... Il n'y a rien de plus attrayant que la bonne, la femme de chambre et la cuisinière...

— Oh! oui! dit Carabine, la cuisinièrrre!... c'est là une conquête bonne pour l'estomac! je sais à quoi m'en tenirrr!

— Toi, Carabine, tu fais ton fendant!... mais tu n'es pas encore bien madrô!... Figure-toi, Pierre, que ce pauvre Carabine ne sait pas seulement faire une cœur enflammé sur un arbre... ce qui est l'enfance de la galanterie.

— Ah! par exemple, Fleur-d' Amour, je te dis...

— Non , tu ne sais pas faire les cœurs enflammés. Enfin, l'autre jour nous allons promener du côté de Vincennes, Carabine et moi, avec deux jeunesses dont que j'avais fait la conquête, mais que je voulais bien en céder une à Carabine, moyennant qu'il payerait les rafraîchissements pour la société...

— Oui, mais vous avez voulu vous rafrrraîchir avec du veau rôti!

— Ça ne fait rien! raison de plusl ça ne devait te rendre que plus aimable... Nous voilà dans le bois de Vincennes, bon; nous nous promenons sous les bocages en roucoulant de nos amours. Ma jeunesse me dit :

— Gravez-moi deux cœurs enflammés sur un arbre, comme preuve que votre amour durera autant que le gland de ce chêne.

Bon. Voilà que je lui grave des cœurs tant qu'elle en veut avec des flammes incendiaires. La jeunesse qui était sous le bras de Carabinv veut être aimée tout de même, et elle dit au camarade :

— Gravez-moi donc aussi deux cœurs avec une flamme au milieu, ça me fera bien plaisir.

Le v'ià, lui, qui quitte le bras de sa belle en lui disant :

— Attendez-moi là., je vas vous graver ça, mais je n'aime pas qu'on me regarde écrire.

Il s'en va. Nous l'attendons... nous droguons un bon quart d'heure... Je me dis à part moi :

— Carabine est allé faire autre chose que des cœurs! Impatienté, je vas le chercher... je le trouve enfin devant un gros arbre, travaillant tant qu'il pouvait avec la pointe de son sabre. J'approche... Sais-tu ce qu'il était parvenu à faire?... deux

^emi-lunes qui se tournaient le dos!... si bien que ça ressemblait à queuque chose qui n'est pas un cœur... et encore, voilà qu'il tâchait de faire une petite flamme dans le milieu. Moi, je me mets à rire. Nos jeunesses arrivent; en voyant ce qu'il a fait sur l'arbre, la belle de Carabine devient furieuse ; elle pense qu'il a voulu se moquer d'elle, et elle s'en va sans vouloir l'écouter. Oh! oh! ohl... fameux 1 les cœurs de Carabine!

— Eh ben ! de quoi que ça prouve tout ça9... que c'te jeunesse était une vertu farrrouche, qui ne voulait pas s'apprrrivoiser, et qu'elle a saisi le moment de fuir, parce qu'elle a craint pour son innocence.

— Son innocence!... Oh! oh! oh! Carabine, tu m'affliges tu n'as pas pour six liards d'usage du monde 1... Apprends que cette jeunesse, dont je t'avais cédé la conquête, a déjà eu plu sieurs liaisons de tendresse avec des militaires... et entre autres, qu'elle a connu un joli pompier de mes amis... avec qui elle a eu une conversation de laquelle est résulté un durillon de neuf mois!

— Je ne errrois pas les pompiers, moi; et puis... la petite ne me plaisait déjà pas tant! je ferrrai une autrrre connaissance quand je le voudrrrai.

— Eh ben! tiens, voilà une occasion... des petites bonnes là-bas... Venez donc, camarades... Justement il y en a une que je reconnais, et à laquelle j'ai offert du coco l'autre jour; elle n'a pas accepté, mais je gage qu'elle vient se promener dans l'idée de me rencontrer... Viens donc, Pierre...

— Oh! moi, je ne veux pas faire de connaissance 1 je n'ai rien à dire aux jeunes filles 1

— Qu'est-ce que ça fait! on cause tout de même... faut pas être ours quand on a l'honneur de servir son pays... Voyezvous les fines matoises, elles approchent de nous insensiblement.

i>eux jeunes bonnes s'avançaient sur le boulevard : l'une tenait par la main un petit garçon, l'autre deux petites filles. Mais elles ne tardent pas, en apercevant les soldats, à lâcher la main aux enfants pour que ceux-ci puissent aller jouer et courir plus loin.

Les deux petites filles, fraîches et roses, sautent, bondissent et jettent sur le boulevard une balle qu'elles cherchent ensuit* à raltrapcr; le petit garçon a un cerceau qu'il veut faire ma-

UN T0URL0UR0U. *59

nœuvrer à travers les promeneurs. Les bonnes ont été s'asseoi, sur un banc de pierre, et s'occupent à regarder tout autre chose que les enfants confiés à leur surveillance.

Fleur-d'Amour et Carabine s'approchent du banc en avan» l'air de chercher des étoiles au ciel, quoiqu'on soit en plein midi. Puis, d'un air indifférent et sans regarder les jeune; bonnes, Fleur-d'Amour dit à son camarade .

— Si nous nous assisions sur ce banc pour jouir du spectacle de Porichinelle qui est en face?

— Mais je crrrois que c'est faisible! répond Carabine en tâchant d'imiter la gentillesse de son camarade.

Alors seulement Fleur-d'Amour regarde les jeunes bonnes et dit .

— Ah! pardon, mesdemoiselles, est-ce que ça vous gênerait-il que nous nous assisions à côté de vous?

— Pourquoi donc ça, monsieur? le banc est à tout le monde: d'ailleurs, il y a de la place.

— Tiens!... Ah ben! mais il me semble que je vous reconnais, mamseile; c'est à vous que j'ai offert du coco l'autre jour... devant Francheconi.

— Ah! je crois que oui, monsieur... je vous remets aussi.

— Et même que vous vous appelez Joséphine...

— C'est vrai.

— Comme on se retrouve pourtant!... Est-ce que vot' santé est bonne, mamseile?

— Oui, monsieur, vous êtes bien honnête.

— Moi, je me porte bien aussi.

Carabine n'est pas aussi avancé que son camarade; il s'est assis près de l'autre bonne et ne sait comment entamer la conversation. Il tousse, siffle, chantonne et lance des œillades à sa voisine, qui est une grosse paysanne et n'a pas encore le ton dégagé de sa compagne.

— Il fait bien beau, tout de même ! dit enfin Carabine après avoir fait un grand effort pour trouver une phrase.

— Ahl oui, répond la grosse bonne, mais le temps pourrait ben se gâter ce soir... et que nous ayons de l'eau.

— Vous croyez?... Ma foi, ce serait ben possible encorrre... Si le temps se met à la pluie, je crrrois aussi que ça nous amènerrra de l'eau.

— Voilîi un joli petit spectacle devant nous, dit Fleur-

f«0 UN TOURLOUROU.

d'Amour en regardant les marionnettes; faut convenir que Paris c'est le séjour de tous les genres d'agrément... Êtes-vous de Paris, mamselle?...

— Non, monsieur, je suis Bourguignonne.

— Ah ben! et moi qui suis Normand 1... je crois que ça se touche ; nous sommes presque pays.

— Vous croyez, monsieur?

— Oui, mamselle... D'ailleurs un jeune homme et une jeune fille... comme dit c't'autre, c'est presque toujours cousins... Eh! eh! eh!...

— Ah! ah! ah! cousins!...

— Hu! hu! hu!... s'écrie Carabine, qui ne sait pas de quoi on rit, mais qui rit toujours de confiance.

— Oh! oh! oh! fait la grosse bonne en se tordant la bouche pour faire la gentille, ce qui la rend encore plus laide, parce que ses lèvres forment deux bourrelets qui ressemblent à des saucisses.

Fleur-d'Amour, satisfait du succès de sa plaisanterie, se rapproche de la petite bonne , qui est assez gentille et parait fort délurée.

— Je vous ai offert du coco, l'autre jour, mamselle, mais aujourd'hui je vous en offre encore... et même si vous étiez sensible à quelques pommes...

— Oh! vous êtes bien honnête, monsieur... mais je ne suis pas altérée...

— Si vous étiez libre... et qu'un verre devin... sans conséquence... chez le marchand de vin... histoire de\ous faire une politesse, voilà tout.

— Je vous remercie, mais je ne suis pas ma maîtresse... Je ^arde les enfants... J'ai deux petites filles que je ne peux pas quitter d'une minute 1... C'est même bien triste de passer sa jeunesse à être esclave chez les autres, sans avoir jamais un moment de liberté.

— Ah! vous gardez deux petites filles? répond Fleur-d'Amour en cherchant de tous côtés les enfants qu'il ne voit pas. C'est dommage!... C'est vrai que le sort d'une bonne d'enfants c'est sans comparaison comme celui d'un soldat, faut toujours être au poste et rentrer à la retraite...

— Je vous assure que ça m'ennuie bien de faire ce métierlà... d'autant plus que je suis chez des gens qui ne sont pas

UN TOURLOUROU. Ht

généreux du tout!... des parvenusl... des liardeurs l... On me coupe mon pain pour mon dîner.

— On vous le coupe?... ah! fi! quelle petitesse! Il y a des bourgeois qui sont de grands pékins!

— Je crrrois que j'ai senti une goutte d'eau, dit Carabine en tenant la main en avant.

— Oh! qu' non... c'est le serin qui vole, répond la grosse bonne.

— Comment que vous vous appelez, mamselle? reprend Carabine en se donnant de l'assurance,

— Je m'appelle Adélaïde.

— C'est un ben joli nom.

— Et vous, monsieur?

— Moi, je m'appelle Carabine.

— Oh! oh! Carabine... quel drôle de nom!

— Oui, il est facétieux.

— F m'semble que je l'ai déjà entendu.

— Ah ! c'est qu'il y a une chanson où l'on parle de mon nom, où l'on dit :

Il était un p'tit homme Qui s'appelait toto,

Carabo , 11 allait à la chasse, A la chasse aux perdrix,

Carabine!...

-- Eh non! dit Fleur-d'Amour, c'est pas Carabine, c'est Ca~ ro.bi dans la chanson.

— Tu crrrois que c'est Carabi?... c'est possible... c'est pas moi qui Va faite.

— Ohé! Pierre!... ohé! viens donc avec nous... il y a encore de la place sur notre banc.

C'est Fleur-d'Amour qui fait des signes au jeune soldat qui se promène lentement, seul, dans une contre-allée.

— C'est un de vos camarades que vous appelez? dit mademoiselle Joséphine en regardant Fleur-d'Amour.

— Oui, mamselle; c'est parce qu'il était avec nous tout à l'heure que je l'appelle.

— Pourquoi donc reste-t-il tout seul, alors?

— Ah! je vas vous dire... c'est que le camarade que vous

\oyez là-bas... il aime l'isolement de la solitude., parce que son cœur a delà tristesse pour de l'amour au sujet d'une femme... qu'il a laissée au pays.

— Ce pauvre garçon!... il pense à sa bonne amîe!... ah! c'est bien joli d'élre fidèle comme ça!

— C'est-à-dire que c'est bien bête, puisque la celle qu'il aimait ne l'aimait pas, et qu'elle ne pense pas du tout à lui, tandis qu'il se chagrine à cause d'elle.

— Ah! si elle ne l'aimait pas, il est sûr que ce n'est pas trop la peine de se gonfler les yeux pour des indifférentes.

— Oh ! mamselle, je parie que vous ne seriez pas indifférente, vous, si vous aimiez quelqu'un? je lis ça dans vos petits yeux... Ah! queux petits yeux! c'est comme des boutons d'acier 1 eh ! eh I eh !

— Oh! oh! oh! farceur que vous faites 1 répond mademoiselle Joséphine.

— Ah ! ah ! ah ! dit la grosse bonne.

— Hu! hul hu! fait Carabine.

— Avez-vous été queuquefois voir les polichinelles? reprend Fleur-d'Amour, quand on a cessé de rire.

— Non. Oh! je n'aime pas les marionnettes, moi!... c'est bon pour les enfants... Quand madame m'ordonne de mener ses petites chez Séraphin, il n'y a pas de danger que j'y aille; mais je dis aux enfants : — Vous direz à votre maman que vous avez été chez Séraphin, ou sans cela je vous fouetterai; et les petites disent tout ce que je veux.

— C'est juste, et voilà comme on doit élever les enfants, ça leur z'y apprend la discipline.

— Voilà le temps qui se remet à présent, dit Carabine en levant le nez en l'air.

— Oh! oui... je crois ben que nous n'aurons pas d'eau, répond la grosse bonne.

— Ce que j'aime beaucoup, moi, reprend l'autre bonne en s'adressant à Fleur-d'Amour, c'est la comédie... Oh! la comédie, je me passerais de manger pour y aller.

— Moi, je préfère le spectacle, répond Fleur-d'Amour.

— Mais c'e^t la môme chose, monsieur.

— Vous croyez, mamselle? Au fait, c'est possible ; je n'y suis encore allé qu'une fois que j'avais une permission de neuf heures, que je suis rentré à minuit, où l'on m'a mis à la salle

de police. Mais c'est égal, j'ai vu une bien belle pièce, la Tour des Nèfles.

— Ah! oui, j'en ai entendu parler ; on dit que c'est superbe... Ah! si vous vouliez me la raconter, ça me ferait bien plaisir.

— Je vous raconterai tout ce que vous voudrez, mamselle; je me nomme Fleur-d' Amour, c'est vous dire que je suis galant près du sexe.

En disant ces mots, Fleur-d'Amour passe ses doigts sur se* lèvres, où il cherche en vain des moustaches; il lance son Œillade, puis commence son récit.

— Car d'abord faut vous dire qu'on est chez un marchand de vin de l'antiquité; que ce sont de bons enfants qui viennent là s'amuser... jouer à la drogue et autres récréations; pour lors il vient aussi du grand monde, des officiers qui boivent. Moi, je disais si on m'en offrait, je boirais tout de même... mais on ne m'en a pas offert. Alors voilà que les officiers causent entre eux de leurs affaires, vous pensez ben que je n'ai pas eu l'insubordination de les écouter. Je me suis même retourné par honnêteté ; pendant ce temps-là on a baissé un rideau. Vous comprenez !

— Oui, monsieur.

— Je persévère! le rideau se relève. On voit l'intérieur de la Tour des Nèfles. Voilà qu'il revient un officier avec une dame... Oh! une belle damel... soignée... c'est dommage qu'on ne voyait pas sa figure, qui avait un petit masque d'arlequin ; malgré ça, l'officier avait l'air de la chauffer ferme; il la serrait de près, et il batifolait gentiment!... mais voilà qu'en jouant, il l'attrape avec une épingle, que ça fait à la belle dame une égratignure au visage. Elle se fâche tout rouge... c'est-à-dire on ne voit pas si elle est rouge, vu qu'elle a toujours son petit masque, mais c'est égal, elle se fâche... Moi, j'ai dit qu'elle avait raison . on ne doit pas égratigner le beau sexe. Elle s'en va en disant à son amoureux : — Je ne t'en dis pas plus! Bon, voilà qu'on amène un autre officier qui est malade, qui a reçu un mauvais coup. Il vient dire à l'autre qui est son ami : — Adieu, je meurs, tu retourneras au pays sans moi... ou autre chose, mais ça doit être à peu près ça. Bien; la-dessus, l'autre se jette par la fenêtre dans la rue, vu que, sachant nager, il ne se blessera point. On baisse encore le rideau. On voit ensuite un palais, tout plein de princes et de princesses qui ont des queues... à leurs robes,

164 UN TOURLOUROTT.

s'entend. Ils parlent encore de leurs affaires; moi, je mange des noix jusqu'à ce qu'ils aient fini. On voit après un vieux palais... au bord de l'eau... un vieux quartier, un quartier où il ne doit pas faire bon la nuit. Il vient un grand maigre qui dit à des soldats : — Arrêtez-moi cV homme-là!... Bon, il est arrêté; mais il en vient un autre, qui dit au grand maigre : — Je t'arrête!... Lev'là arrêté aussi, si bien qu'ils s'en vont en s'arrèlant tous. Et comme je riais tout haut, moi, en voyant ça, il y a des gens qui m'ont dit : — Si vous ne vous taisez pas, on va vous arrêter aussi, vous. Alors je me suis tait tout de suite. On voit après ça une prison... Ah! une belle prison!... avec de gros piliers comme vous et moi ! Le grand, qu'on avait arrêté, est là, attaché et ficelé comme un saucisson î Mais la belle dame arrive, sans masque, cette fois; et comme elle ne veut pas que son amant reste ficelé, elle' le détache, et ils s'en vont très-bons amis... Moi, j'ai été boire alors. Quand je suis revenu, ils étaient encore dans leur Tour des Nèfles, et ils se disputaient I... ils se disaient des choses féroces... Puis, j'en ai entendu un, en dehors, qui crie qu'on l'assassine... et voilà ceux-ci qui veulent aller à son secours, et qui ne peuvent pas enfoncer leur porte. Moi, là-dessus, je n'en fais ni une ni deux, j'enjambe les banquettes, je veux grimper sur le théâtre, je leur crie : — Attendez! j'vas vous donner un coup de main, je vas vous enfoncer ça!... Mais pas du tout, cinq ou six escogriffes me saisissent, m'empoignent, et on me met dehors... C'est égal, je me suis bien amusé. Voilà ce que c'est, mamselle, c'est comme si vous l'eussiez vu, maintenant.

— Je vous suis très -obligée, monsieur.

— Comme il raconte bien, dit Carabine en regardant la grosse fille. Il peut se flatter de manier la parole, celui-là!...

— Oh! oui... il parle bien longtemps sans s'arrêter 1

— La seule chose qui me surprenne dans cette pièce-là, c'est que ça s'appelle la Tour des Nèfles, et que je n'en ai pas vu... personne n'en a mangé 1 Mais est-il drôle, ce Pierre, de rester là-bas, et de ne pas vouloir venir avec nous.

— C'est peut-être nous qui faisons peur à votre camarade dit mademoiselle Joséphine en se rengorgeant.

— Peur! ah ! par exemple... il doit en avoir vu de plus laiûque vous !

— Oh ! que oui, dit à son tour Carabine, qu'il en a vu d aussi

laides... je veux dire de plus laides... Vlà le temps qui se soutient, quoique ça...

En ce moment on aperçoit beaucoup de monde courir vers le même point.

— C'est peut-être des individus qui se battent 1 dit Fleurd' Amour. Carabine, va donc un peu voir ça.

Carabine se lève, et va lentement vers l'endroit où le monde est rassemblé : pendant ce temps, son camarade continue de faire des yeux doux à mademoiselle Joséphine, qui n'y semble pas indifférente.

Carabine revient en se dandinant se placer près de la grosse bonne.

— Qu'est-ce qu'ils ont là-bas? demande Fleur-d'Amour.

— C'est rien!... c'est deux enfants qu'ont manqué d'être tués... par la chute d'un éventaire... près duquel ils jouaient.

— Deux enfants, dit Joséphine en regardant autour d'elle. Ah l mon Dieu ! mais si c'étaient mes mioches... Est-ce deux petites filles?

— Justement...

— Ah, mon Dieu ! c'est ça.

— Ah ben, soyez calme... elles n'ont que deux grosses bosses à la tête... qui ont saigné un brin...

— Ces maudits enfants... il faut toujours que ça vous cause du tourment.

Mademoiselle Joséphine se lève, et, suivie de Fleur-d'Amour, va dans le groupe de monde, où elle trouve les deux petites filles confiées à sa surveillance pleurant à chaudes larmes, et ayant chacune la figure toute meurtrie. Quelques personnes cherchaient àconsoler les enfants, et leur demandaient déjà leur adresse.

— Ah! vous voilà, mesdemoiselles... c'est bien heureux... depuis le temps que je vous cherche!... dit la bonne en prenant avec colère chaque petite fille par la main. Vous êtes dans un joli état!... vos robes salies... chiffonnées!

— Ce n'est pas à leur robe qu'il faut faire attention maintenant, dit un vieux monsieur, c'est à leur tète... elles ont chacune une forte bosse...

— Cela vous apprendra, mesdemoiselles, à faire le diable... à jouer comme des polissonnes... Homl fi ! les vilaines !...

— Si vous ne les aviez pas quittées, cet accident no leur serait pas arrivé, reprend le même monsieur.

— Ah ça! et de quoi donc vous mélez-vous, monsieur? répond mademoiselle Joséphine en regardant d'un air furibond la personne qui vient de parler. Je vous trouve encore plaisant

avec vos avisl Êtes-vous le père et la mère de ces petites,

pour me parler ainsi?

— Si j'étais leur parent, répond le monsieur, je vous promets que vous ne resteriez pas longtemps leur bonne.

— Voyez-vous ça! vieux singe!,.. Vous les feriez promener sur des chameaux, peut-être... Allez donc râper vot' tabac... vieux cornac...

— C'est vrai? dit Fleur-d'Amour en s'avançant d'un air menaçant. Je voudrais bien savoir qui' qui vous a donné le droit de parler à mamselle... vieil infirme?

Ce mot fait beaucoup rire les badauds rassemblés là, et la vieux monsieur s'éloigne, hué par la multitude, pour avoir voulu prendre le parti de deux enfants que leur bonne gronde au lieu de les secourir. Mais c'est presque toujours ainsi que la multitude fait justice.

Joséphine est revenue à son banc avec les deux petites filles auxquelles elle dit:

— Voulez-vous bien ne pas pleurer comme ça... braillardes!... et ne vous avisez pas de dire que je vous ai quittées, ou je vous fiche le fouet à toutes les deux, quand vos parents seront sortis.

— Oui, ma bonne... hi, hi, hi...

— Nous dirons que c'est un ivrogne qui s'est jeté sur nous et vous a fait tomber, entendez-vous?

— Oui, ma bonne... hi, hi, hi...

— Allons, taisez-vous donc, pleurardes... je vas vous acheter du pain d'épice.

— Ah l oui, dit Fleur-d'Amour, le pain d'épice, il n'y a rien de bon comme ça pour les bosses à la tête.

La bonne achète du pain d'épice qu'elle donne aux deux petites filles, et celles-ci le mangent tout en poussant de gros soupirs, et portant leurs petites mains à leur tête. La conversation s'est renouée entre les bonnes et les soldats, lorsque tout à coup mademoiselle Joséphine s'écrie :

— Tiens, voilà Félicité qui passe... Félicité... viens donc oous dire bonjour.

Ces mots s'adressaient à la jeune bonne que M. Daulay avait placée près de Marie : c'était elle qui passait alors seule sur le boulevard.

Félicité a reconnu la voix de son amie, elle s'approche du oanc de pierre.

— Tiens, bonjour... C'est toi, Joséphine?... Est-ce que tu es en maison par ici, maintenant?

— Oui, je suis rue Chariot... bonne d'enfant, mais je n'y resterai pas... je suis dans une baraque... des gens qui sont gênés... du petit monde, ça ne me convient pas; j'ai pris ça en attendant. D'ailleurs, tu sais que je suis comme toi, je n'aime pas à moisir dans une condition.

— Oh! c'est vrai, que t'es pas mal changeusel

— Et toi, Félicité, chez qui'que t'es?

— Moi... Ahl ma foi, je suis joliment bien, val... et je t'assure que je n'ai pas envie de quitter d'où que je suis.

— C'est ben étonnant... Est-ce que tu sers chez un Grand- Turc?

— Ohl mieux que ça! je sers chez une jeune personne qui arrive de son village... qui ne connaît encore rien de rien... qui me laisse faire tout ce que je veux, et qui ne fait rien sans me consulter. Si bien que c'est absolument comme si c'était moi qui étais la maîtresse.

— Es-tu heureuse!... Où donc as-tu trouvé une si bonne place?...

— Ah ! dame l c'est toute une histoire I... aussi, je n'ai qu'une crainte, c'est que ça ne dure pas longtemps... parce que quand la jeune fille découvrira ce qui en est... ahl dame... elle se fâchera peut-être.

— Bah... il y a donc du mystère dans ta maîtresse?

— Puisque je te dis que c'est toute une histoire; je te conterai cela un jour que j'aurai le temps... mais aujourd'hui je ne peux pas rester... je crains que le monsieur ne vienne, et j'aurais un savon, s'il voyait que je laisse mamselle seule...

— Ah! il y a un monsieur... bon, je commence à comprendre,

— Oui, et un monsieur qui a diablement peur qu'on ne lui enlève sa belle, car il me défend de la quitter d'une minute! mais tu entends bien que je brûle l'ordre quelquefois.

— Pardi! Ils sont étonnants, il faudrait, pour les satisfaire, s'attacher sur une chaise avec des épingles!

Pendant cette conversation, Fleur-d'Amour s'est levé, il a été rejoindre Pierre, et passant son bras sous le sien, il parvient à l'amener près du banc et à le faire asseoir au bout, près de lui.

Mademoiselle Félicité, qui a regardé venir les deux soldats, dit à son amie :

— Tu es avec ces militaires?

— Oui... nous causions; il y en ? un qui est presque mon pays.

Félicité se met à rire, et répond :

— Oui! nous connaissons ça! et lequel qui est ton amoureux?

— Que t'es bête!... mon amoureux... nous venons seulement de jaser pour la première fois!...

— Enfin... s'il te parle... on sait ben où il veut en venir... Est-ce le brun?...

— Non, c'est l'autre... le gros blond... il a l'air bien gai, n'est-ce pas?

— Oui... mais moi j'aimerais mieux le brun... Quelle belle figure! ah! ma chère, quel superbe tambour-major ça ferait.

— Je lui trouve l'air trop triste... et puis il ne parle pas... il ne veut pas venir causer comme ses camarades... parce qu'il regrette une bonne amie qu'il a laissée au pays.

— C'est égal! il me plairait bien à moi...

Et mademoiselle Félicité toussait, chantait, se retournait et .faisait son possible pour attirer les regards de Pierre, qui avait ses yeux baissés et ne les levait pas.

— Ohl c'est comme si tu te mouchais, dit Joséphine en riant.

— Tu crois... peut-être!... et si j'avais le temps... écoute, Joséphine, viens t'asseoir et te promener les matins autour du Château-d'Eau... là-bas sur l'autre boulevard... tu sais?

— Ah! pardil je connais bien le Château-d'Eau, et même le Wauxhall... j'y ai dansé.

— Je demeure en face; j'irai y causer avec toi... tache que ton amoureux amène son camarade...

— Lequel?... celui-là... ou celui-ci?

— Ahl fi donc... celui-ci! je n'en voudrais pas pour mon «•liât! il ressemble aux tOtes de Curtius... C'est du beau brun que je parle... c'est étonnant comme il me plairait, celui-là!... ah! ma chère, quel bouillon je lui offrirais I...

— Tu es bien heureuse de pouvoir offrir du bouillon, toi 1 où je suis, on ne man^e due d« la «ûupe aux herbes... Monsieur

UN TOURLOUROtf. 169

et madame sont trop échauffés, apparemment ils veulent se rafraîchir!

— Adieu, Joséphine... il faut que je rentre... mais tu viendras où je t'ai dit, n'est-ce pas?...

— Sois tranquille, et on tâchera de t'amener le bel indiffèrent.

Mademoiselle Félicité s'éloigne; mais non sans avoir fait un gracieuse révérence aux militaires, accompagnée d'un regard très-tendre à Pierre.

— C'est une de vos amies que vous connaissez? dit Fleurd'Amour à Joséphine.

— Oui... c'est une bien bonne enfant !

Et la jeune bonne, se penchant vers le, jeune soldat, avec lequel elle semble déjà aussi sans façon que si c'était un de ses parents, lui parle bas et rit en lui montrant son camarade Pierre.

— Voyez-vous ça ! s'écrie Fleur-d'Amour, voilà un être sascestible de faire des passions et qui ne veut pas seulement lâcher un souris au beau sexe... mais patience, faudra ben que je le forme!... Votre amie est gentille à votre égal 1... elle offre du bouillon... nous ne serons pas assez malhonnêtes pour le refuser.

Après s'être donné renrîpv-vous pour se revoir, Joséphine se lève et dit à sa comudgae .

— Adélaïde, il est temps de rentrer.

— Ah! oui, faut rentrer! dit la grosse bonne en jetant un regard sur Carabine.

— Tiens, vous rentrrrez déjà... dit Carabine en se levant aussi, mais de quoi qui vous prrresse?

— Ah ben! et les maîtres... qui grondent toujours... Nous nous reverrons... quand il fera beau.

— Je l'espèrrre, mamselle.

Joséphine a pris les deux petites filles par la main, elle dit à sa compagne : — Est-ce que tu n'avais pas un petit garçon, toi?

— Ah '.c'est vrai... tiens, j'y pensais pas du tout!...L'avais-jo vraiment amené ?

— - Je crois ben que je vous ai vu un petit garçon ! dit Carabine.

— Oui, oui, elle l'avait, dit Joséphine, voyons, il faut le trouver... appelle-le... comment se nomme-t-il?

— Auguste.

— Auguste!... Auguste!... hé! petit Auguste!

Les soldats font chorus avec les bonnes pour appeler l'enfant; mais le petit Auguste ne paraît ni ne répond.

— Comme c'est embêtant, dit la grosse Adélaïde ; où se serat-il donc fourré, ce petit vaurien-là?... il est méchant comme une gale !... il ne m'en fait jamais d'autres ! il se perd au moins trois fois par semaine.

— Si on le sifflait, dit Fleur-d'Amour, entendrait-il?

— Ah ! la bonne farce 1 dit Joséphine, le siffler comme un caniche... ah! ah! ah l ah ! farceur, allez!. ..

— Oh! oh'.ohl...

— Eh! eh! eh!...

— Oh ! oui, nous sommes des farrrceurs !... hû hû hûl...

— Voyons, il faut retrouver le moutard, pourtant... dit Joséphine. Toi, Adélaïde, tu ne te remues pas, tu ne bouges pas plus que si ça ne te regardait pas.

— Damel... quoi que tu veux donc que je remue?

— Mais M faut s'informer... demander aux marchandes; il ne peut pas être fondu, ce petit I

Les bonnes et les soldats courent de divers côtés, s'informant si l'on a vu un petit garçon dont ils Ûotwôï;* le signalement. Les recherches sont longtemps infructueuse», e; la grosse bonne n'en est pas plus alarmée ; elle répète toujours :

— Oh ! je suis tranquille sur le petit Auguste; M a une langue, celui-là 1 ... et quoiqu'il n'ait que six ans, c'est un petit gaillard qui sait joliment se faire servir. Je gage qu'il est queuque part à s'amuser, le vagabond !

Enfin une marchande d'oranges dit à Joséphine : J'ai vu un p*tit garçon comme celui que vous cherchez... il avait cassé un carreau avec son cerceau... on l'a mené au corps de garde làbas... parce qu'il a dit qu'il n'avait pas d'argent, mais qu'on viendrait le réclamer.

— Voyez-vous le petit malfaisant! s'écrie la grosse bonne; faut que j'aille le chercher au corps de garde à c't'heure... et ce carreau... s'il faut que je le paye... j'ai pas d'argent, moi...

— Va toujours, on te le rendra peut-être sans argent... Adélaïde va au corps de garde du Château-d'Eau, escortée

UN TOURLOUROU. ITi

par Carabine, et elle revient bientôt tenant par la main le petit garçon, l'officier de la garde nationale ayant payé les verres cassés par l'enfant, qui semble fort gai et crie à tuetète :

— J'ai bu de l'eau-de-vie, moi î... on m'a fait boire la goutte!... ils sont bien gentils les soldats 1 c'est bon la goutte!...

— Oh! fameux, l'enfant! dit Fleur-d' Amour. Ce sera un luron fini!... Au revoir, mesdemoiselles... à celui d'une autre rencontre.

— Au plaisir, monsieur Fleur-d'Amour, répond mademoiselle Joséphine en lançant au militaire un regard d'intelligence.

— A l'agrément de vous retrouver, mademoiselle Adélaïde, dit Carabine à la grosse bonne, qui lui répond en souriant :

— Oui, monsieur le militaire, j'y viens queuquefois. Alors les trois soldats retournent du côté de leur caserne. La grosse bonne s'en va avec le petit garçon en lui disant :

— Si tu as le malheur d'avouer que tu as bu de l'eau-de-vie, je te rosserai ferme...

— Et si je ne le dis pas, m'en donneras-tu, ma bonne?

— Oui, je t'en donnerai.

— Ah! je ne dirai rien alors .. je veux encore boire la petite goutte, moi; c'est bien bon... la petite goutte.

Quant à mademoiselle Joséphine, elle rentre de son côté avec les deux petites filles, auxquelles elle répète tout le long du chemin :

-— Qu'on n'ait pas le malheur dédire que j'ai causé avec des soldats, ou je donne une fessée soignée.

— Oh ! nous ne dirons rien, ma bonne.

— A la bonne heure... et pour les bosses à la tête, vous vous rappelez l'histoire que j'ai faite!

— Oui, ma bonne.

— C'est bien... Alors, quand on est sage, on a du nanan. C'est ainsi que les bonnes font l'éducation des enfants qu'on

leur confie.

472 Ulf T0URL0UR0U.

Page 1