OR AMI
— Viens donc promener avec moi, Pierre, dit Fleur-d' Amour à son camarade, quelques jours après sa conversation avec les bonnes sur le boulevard du Temple. Viens donc... je dois rencontrer ma payse, et elle aura avec elle une de ses amies... ben gentille, ben tournée, et bonne enfant!
— Qu'est-ce que cela me fait à moi que ta payse amène une de ses amies? répond Pierre en se croisant les bras.
— Tu ne comprends donc pas?... Oh! es-tu en retard! Quand un séducteur comme moi va causer avec une particulière, s'il a avec lui un camarade, et que la particulière ait une amie, alors ceux-là causent de leur côté, tandis que ceux-ci jasent d'un autre. Et finalement, l'amie de Joséphine serait parfaitement ton affaire. Et nous irions promener hors barrière... parce que le vin y est meilleur marché.
— Je t'ai déjà dit, Fleur-d' Amour, que j'aimais quelqu'un... Tu vois bien que je ne puis pas faire une autre maîtresse.
— Et moi je t'ai répondu que le militaire devait avoir au moins une passion dans chaque garnison... On est Français, on se doit à l'amour comme à la patrie... et puis l'amie de Joséphine a une cuisine à sa disposition... elle a le maniement des légumes et de la viande avec indiscrétion.
— Eh! que m'importe tout cela?...
— On ne fera jamais rien de lui, se dit Fleur-d'Amour en s'éloignant; il monte sa faction proprement, c'est vrai! mais après ça, il ne monte plus rien du tout! came vexe pour l'amitié... Au reste, si mamselle Félicité voulait, je m'en arrangerais également avec son amie, vu que je suis un gaillard à poil I que j'en prendrais des sentiments sans compter.
Pierre a laissé Fleur-d'Amour s'éloigner, il préfère la solitude aux promenades sur les boulevards. Il refuse souvent les parties que lui proposent ses camarades, afin de pouvoir à son aise penser à celle qui a tout son amour.
Pierre se promenait devant sa caserne, lorsque tout à coup il se sent frappé à l'épaule; il se retourne... deux bras l'entourent, le pressent : c'était Gaspard qui embrassait le jeune soldat.
— C'est toi ! mon cher Gaspard! s'écrie Pierre avec un sentiment de joie. Et depuis qu'il avait quitté son pays, c'était la première fois que le plaisir animait ses yeux.
— Eh oui, sacrédié, c'est moi!... 11 y a assez longtemps que j'avons envie de t'embrasser? ma fine, je m'sommes dit : Je serais ben bête de ne pas contenter notre envie... Pierre, j'en suis sûr, ne sera pas non plus fâché de me voir!... Tu m'avais écrit... il y a déjà queuque temps que t'étais en garnison à Paris .. C'est le père Martineau qui m'a lu ta lettre... alors je suis parti, et me v'ià!
— Ce bon Gaspard !.... Oh! oui, je suis bien content de te voir... Et c'est pour moi seul que tu as fait ce voyage!
— Ah ! j'avions aussi queuques commissions que j'aurions ou donner à faire à d'autres, mais j'ai dit : J'vas y aller moimême, comme ça je verrons not' pauvre Pierre... Ah ouf 1... j'en peux plus, je meurs de soif... Viens donc là-bas boire un coup... moi, je peux pas parler quand j'ai le gosier sec.
Pierre suit le paysan dans un cabaret. Il n'a pas encore osé le questionner sur ce qui l'intéresse le plus, car il sait que et n'est qu'en buvant que Gaspard aime à causer.
Le paysan s'assied à une table en face de Pierre, et après avoir bu et trinqué, lui dit :
— Eh ben, sacrebleu, voyons!... comment que ça va l'état militaire?... Es- tu officier, major, colonel?... Te pousses-tu un km?... L'uniforme ne te va pas mal!... ça te donne un air... nne mine... Oh ! t'es fièrement bien, tout de même!
— Mon cher Gaspard, avant tout, je t'en prie, donne-moi des nouvelles du pays... de tout le monde... de tous ceux que j'aime.
— Ah! ma fine, au pays tout le monde se r?nrte bien... excepté Jacques qui est mort, et Françoise qui o une fluxion de poitrine, tout ça va bien... Ton oncle boit et se grise comme à son ordinaire... Le père Martineau lâche toujours des mots hébreux en parlant... mais ça l'amuse c't homme!... Gobinard se dispute avec lui pour des sauces, mais le soir on boit un coup et on n'y pense plus! A ta santé, Pierre l
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— Et?... et Marie... tu ne m'en parles pas, Gaspard... Marie... Ah ! tu sais bien pourtant que c'est d'elle surtout que je désire entendre parler...
— Marie... dame... je ne savais pas si tu pensais encore à elle. Depuis que tu es parti, est-ce que tu n'aurais pas pu l'avoir oubliée... elle qui ne t'aimait pas... qui a refusé ta main? une coquette, une mijaurée!... si tu l'avais oubliée, t'aurais ben fait, vois-tu, Pierre, car elle ne méritait que ça.
— Non, Gaspard, non, je n'ai pas oublié Marie... car je l'aime toujours... je l'aime peut-être plus encore depuis que je suis loin d'elle... Ici, c'est sans cesse à Marie que je pense... Tiens, vois-tu... ce n'est pas mon pays que je regrette... c'est Marie... Et en te voyant... si j'ai eu tant de plaisir... ah! Gaspard... pardonne-moi! mais j'ai pensé seulement que tu me parlerais de Marie.
— Ça tombe toujours comme ça ! s'écrie Gaspard, il n'y a toujours qu'un homme fidèle, et c'est celui-là qui est rebuté... Que les femmes viennent donc encore me dire : Ah! les hommes sont des ci, des ça!... Je leur répondrai : Ils font bien. Quand par hasard il s'en présente un qui est sage et fidèle, on est ben sûr que vous n'en voulez pas.
— Voyons, Gaspard, réponds-moi... Que fait Marie?... sans doute elle est toujours aussi jolie... aussi avenante?... et... a-t-elle... a-t-elleun amoureux?...
— Un amoureux!... ah! morgue, elle a ben autre chose, va!... Tu veux des nouvelles, j'vas t'en donner... C'est que depuis que t'as quitté le pays, il est arrivé ben du changement...
— Oh! mon Dieu, t\\ me fais trembler...
— Oh! faut pas trembler pour ça... Est-ce qu'un soldat tremble?... ça serait du joli...
— Mais parle donc!... Marie serait-elle mariée?...
— Eh non! c'est bien autre chose... Figure-toi que Marie n'est plus Marie... c'est-à-dire n'est plus une paysanne servante d'auberge... c'est une grande dame à présent... c'est la fille d'une duchesse... d'une princesse! c'est peut-être une reine 1 que sait- on?...
— Je ne te comprends pas, Gaspard.
— Pardi, je crois ben... c'est emberlificoté qu'on n'y reconnaît pas g rand'chose... Enfin, v'IMe fait. Madame de Stainville
UN TOURLOUR Mb
avec sa société est venue chez Gobinard... La dame avait une lettre d'une duchesse de ses amies, qui lui disait que jadis elle avait logé au Tourne-Bride, et qu'elle y avait laissé queuque chose à quoi elle tenait beaucoup. Là-dessus, comme les dates, comme les époques correspondaient, et puis, comme on n'» jamais pu découvrir les parents de Marie, ils ont dit tous qut, ben sûr c'était elle qui était le queuque chose que la grande dame a laissé au Tourne-Bride, donc, que Mariedoit être la fille de la duchesse de... de Férousky... Tapousky, un nom comme ça; et comme madame de Stainville est très-amie avec cette duchesse, elle a commencé par emmener Marie avec elle... et je te réponds que celle-ci n'a pas mieux demandé que de s'en aller... et qu'elle a tout de suite pris des airs de princesse, que c'était à se crever de rire!...
— Marie une grande dame!... Marie fille d'une duchesse!... serait-il possible! et moi qui voulais l'épouser...
— Eh ben!... que'que ça fait... on a vu des rois épouser des bergères I
— Ah! Gaspard... c'est bien maintenant qu'il faut que je l'oublie pour jamais... Marie est riche... Marie épousera un grand seigneur.
— Une minute... Faut d'abord voir ce que dira cette duchesse de Taposky quand elle reviendra de ses voyages... et elle doit revenir dans queuques mois. Mais d'ailleurs c'est pas encore tout... v'ià qu'il est arrrivé ben autre chose...
— Autre chose à Marie?
— Eh ! oui, à Marie... Ah ! vois-tu, quand une jeune fille est riche, il lui arrive ben plus de choses qu'à une petite servante d'auberge... Nous ne sommes pas au bout, val
— Eh bien! que lui est-il donc arrivé encore?...
— A ta santé... Marie était chez madame de Stainville déjà depuis quelque temps... Elle était là dans du coton!... habillée en belle dame, se donnant de grands airs toute la journée... ça devait être drôle. Mais il y a un mois à peu près, Marie a disparu pendant que madame de Stainville était à une campagne voisine.
— Disparu... Marie... ô mon Dieu!...
— Allons, te v'ià encore avec tes crispations... Bois donc un coup.
— *JVfais où est-elle?... Qui donc l'a enlevée?...
— Ah! voilà le hic!... Quand elle est revenue cheux elle et qu'elle n'a plus retrouvé Marie, madame de Stainville a jeté les hauts cris ; tout son monde s'est mis en campagne ; on est venu tout de suite au Tourne-Bride, croyant que la jeune fille y était retournée pour revoir le séjour de son enfance. Ah ben oui 1 le plus souvent que celle-là aura des souvenirs d'enfance! Le père Gobinard n'avait pas vu Marie ; si bien que madame de Stainville s'en est allée désolée, et promettant une récompense honnête à celui qui retrouvera mamselle Marie...
— Elle n'est donc pas retrouvée?... s'écrie Pierre en se levant à demi sur sa chaise.
— Pas jusqu'à présent.
— Et tu me dis cela aussi froidement... Ah ! Gaspard ! peut-on montrer tant d'indifférence pour Marie... pour Marie si belle!... si jeune!... Oh! mais je la trouverai, moi... je saurai ce qu'elle est devenue... qui est son ravisseur... je la vengerai !...
Pierre s'est levé, il va s'élancer hors du cabaret; Gaspard le retient par le bras en lui disant :
— Où vas-tu?... Oublies-tu que tu es soldat... que tu n'es plus libre de tesactions... Vas- tu déserter... te perdre?... Après avoir sacrifié à Marie ta liberté, veux-tu encore lui sacrifier ton honneur?
Pierre retombe sur sa chaise, il semble anéanti... Mais bientôt il cache sa figure dans ses mains en murmurant :
— Hélas! oui... je suis soldat... et c'est pour elle!... j'ai tout quitté pour elle... mais pour la retrouver... pour la sauver... je donnerais tout de suite ma vie! Marie! Marie!... que j'aime tant!...
Deux ruisseaux de larmes s'échappent des yeux de Pierre, qui, pour cacher ses pleurs, tient sa tète dans ses mains. Gaspard, ému de la douleur du jeune soldat, fait mille grimaces pour cacher son attendrissement, tout en s'écriant :
— Sapredié! que c'est bête de se désoler comme ça... Un soldat pleurer!... si on te voyait, tous les camarades se moqueraient de toi. Si je t'avais cru si faible, je ne t'aurais rien dit... Voyons!... calme-toi!... Eh! mon Dieu! sois donc tranquille, on la retrouvera, ta Marie; une femme, ça ne se perd pas comme un couteau!... Et puis... veux-tu que je te dise mon idée à moi?... car j'ai des idées en moi-môme...
— Ah! parle, Gaspard, que sais-tu?... que penses-tu? ■
— Eh ben ! je pense que Marie aura disparu exprès, c'est-àdire qu'elle a été enlevée par queuqu'un de ces beaux messieurs qui vont chez madame de Stainville... Ils se seront dit : Puisque c'est une riche héritière, faut tâcher de l'avoir pour nous et ne pas la laisser aux autres...
— Comment 1... tu penserais...
— Ce qu'il y a de ben sûr, c'est que tant qu'elle ne fut que servante d'auberge, personne n'a essayé à l'enlever, et pourtant elle était tout aussi jolie alors qu'à présent. Mais la v'ià duchesse! crac!... enlevée, dénichée!... ça n'a pas été long... Ohl c'est queuque finot qui a fait le coup... Mais sois tranquille, il n'a pas emporté la petite pour la cacher toujours; quand la mère Bambocheky reviendra, l'enleveur ira lui présenter Marie en lui disant : Vlà vot' enfant; nous nous sommes épousés sans xot' permission; à présent, ce que vous avez de mieux à faire, c'est de nous la donner, et voilà. Reste à savoir ensuite ce que la mère aux écus répondra.
— Marie enlevée! Marie au pouvoir d'un autre!
— Après ça, tu comprends ben que ce ne sont que des coniectures... chacun se fait son idée... mais le fait est qu'on ne sait pas ce que Marie est devenue. Quant à madame de Stainville, depuis quinze jours elle est revenue à Paris...
— Si Marie était retournée près d'elle...
— Non... j'ai été m'en informer... j'ai été voir cette dame... je suis pas fier, moi... j'vas partout... elle m'a ben reçu... elle m'a fait rafraîchir. Mais pas pus de Marie que dans mon chapeau. Cette dame m'a encore prié, si je la retrouvais, de la lui ramener ben vite... Elle est vraiment peinée de cet événement-là.
— Et on ne sait rien?... on n'a aucun indice?
— Rien du tout. Marie était à la maison de campagne avec le jardinier et sa femme. Un beau matin elle est descendue déjeuner... elle est allée au jardin... et puis bonsoir, pus personne... et ils assurent qu'ils ne l'ont pas vue sortir...
— C'est incompréhensible...
— Mais moi... je me suis rappelé, ce même matin où Marie a disparu, avoir rencontré un cabriolet qui allait comme le vent, et qui suivait la route de Paris par la traverse...
— 0n cabriolet... et Marie était dedans?...
— Pour ça, je ne peux pas te l'affirmer... ça allait si vite; je n'ai pu rien distinguer.
— Oh 1 n'importe... cette voiture emmenait Marie, cela est certain...
— C'est ben présumable. Voilà tout ce que je sais, Pierre, et maintenant que je t'ai vu... que je t'ai embrassé, j'vas reprendre le chemin de cheux nous.
— Quoi! Gaspard, tu vas déjà repartir I...
— 11 le faut ben... j'ai de l'ouvrage là-bas, et ici on dépense vite et on ne gagne rien,
— Et sans avoir de nouvelles de Marie*...
— Si tu en apprends, toi, tu me les écriras... je me ferai lire ça par Martineau...
— Ohl oui... si je la retrouvais, tu le saurais sur-le-champ. De ton côté, Gaspard, si tu apprends quelque chose... jure-moi de me le faire savoir aussitôt...
— C'est convenu...
— Mais déjà me quitter... et pour longtemps peut-être I
— Oh que non ! je reviendrai; je ne suis pas chiche de mes pas, moi; je fais dix-huit lieues comme un autre tousse... Je pars à deux heures du matin, et j'arrive à midi, et je bois plus d'une fois en route, encore. Adieu, Pierre ; je te le répète, ne te désole pas... ça ne mène à rien... Marie se retrouverai... et d'ailleurs rappelle-toi qu'elle a repoussé ton amour... qu'elle a ri de tes larmes... et tu trouveras comme moi qu'elle ne vaut pas la peine qu'on s'inquiète d'elle.
Gaspard vide son verre, embrasse Pierre, lui serre cordialement la main, puis reprend le chemin de son village en sifflant un air du pays.
Quant à Pierre, il retourne à la caserne, où son devoir l'appelle; mais il est encore plus triste que de coutume, et la pensée que Marie a été enlevée ne lui laisse pas un moment de repos, et le rend plus que jamais inaccessible aux propositions de Fleur-d'Amour.
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