‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 19 sur 28 · IL ÉTAIT LA · texte numérisé non relu

IL ÉTAIT LA

Pierre est toujours sur sa chaise ; ses yeux sont fixés vers le parquet, il semble enseveli dans ses réflexions.

Félicité referme la porte du carré et revient s'asseoir près du jenne soldat en se pinçant la bouche et tâchant d'avoir l'air ému et craintif. Mais ne pouvant parvenir à se donner celte expression d'embarras et de pudeur qui ne va pas à sa physionomie, le jeune homme ne tarde pas à reprendre ses manières habituelles.

— Ils sont partis ! dit enfin Félicité, qui s'étonne que son beau convive ne lui souffle pas mot.

Pierre pousse un profond soupir et ne répond pas.

— Mais il n'est guère que neuf heures et quart... mon monde ne reviendra certainement pas avant onze heures... nous avons encore bien le temps... de jaser...

Pierre soupire de nouveau et ne répond rien.

— Ah ça ! mais ce n'était pas trop la peine qu'il restât, s'il ne veut pas m'en dire davantage, pense Félicité qui est fort étonnée du silence que garde le jeune soldat depuis qu'ils sont en tête-à-tête.

La petite bonne attribue la conduite de Pierre à l'amour et à la timidité. Pour donnner un peu d'assurance à celui qu'elle croil épris de ses charmes, Félicité propose à Pierre de prendre un petit verre de doux.

— - Merci, mademoiselle, je ne prendrai plus rien, répond le jeune soldat d'un ton fort sérieux.

UN TOUKLOUROU. 1»5

— Mon Dieu, comme vous êtes sobre, monsieur Pierre! vous ne buvez pas plus qu'une demoiselle.

— Ah!... c'est que ce soir... j'ai autre chose qui m'occupe... STous verrez bientôt, mademoiselle, que ce n'est pas pour votre souper que je suis venu ici.

— Ah I vous êtes bien honnête, monsieur Pierre, certainement... on voit bien que ce n'est pas la gourmandise qui vous fait agir... et je suis bien sensible... Moi non plus je ne suis pas grande mangeuse... Eh bien, alors, je vas ôter le couvert, ce sera autant de fait.

Félicité se lève et commence à ranger; Pierre est toujours à sa place, il ne semble pas s'occuper de ce que fait la petitebonne. Cependant, tout en allant et venant, celle-ci lui adresse souvent la parole.

— Moi, j'ai beaucoup d'ordre d'abord, ditFélicité ; je ne laisse jamais rien traîner... comme Joséphine, par exemple! Ah! Dieu, sa cuisine est un vrai chenil... Je ne sais pas comment elle reste huit jours en condition, celle-là... Dans cinq minutes il n'y paraîtra plus, et on ne se doutera pas que nous avons rien gobichonné... Ah! passez-moi donc ce pîat-là, s'il vous plaît... dites donc, ce plat qui est devant vous.

Absorbé dans ses pensées, Pierre n'entend ni ne répond.

— Par exemple! se dit Félicité, j'ai eu bien des bons amis, mais voilà le premier de ce genre-là... est-ce que l'amour le rendrait imbécile?... ça commence à devenir très-ridicule... avec tout ça l'heure se passe... Est-ce qu'il dort donc?... mais non, il a les yeux bien ouvepts... Tra, la, la... deri,dera... Ah! que l'amour est agréable... tra, la, la, deri, dera... Connaissezvous cette chanson-là, monsieur Pierre?

Pierre ne répond rien. Félicité va lui secouer le bras en lui disant

— Est-ce que vous dormez, monsieur Pierre?

— Non, mademoiselle... oh!... je n'en ai pas envie, je vous assure.

— On le croirait pourtant, vous ne dites rien... vous ne me regardez même pas... pourquoi donc?.,, pourquoi... alors... avez-vous voulu rester?... je pensais, moi, que c'est que vous aviez quelque chose d'intéressant... à me faire... savoir...

Pierre se lève et parcourt la salle à grands pas. Dix heures sonnent à la pendule.

— Dix heures! s'écrie le jeune soldat; il n'est encore que dix hiures!

— Ah! vous en êtes fâché?... c'est gentil!

— Comme le temps va lentement!...

— Le temps! dame! pour la manière dont vous l'employez, je conçois qu'il vous semble long... voyons, tenez, venez voir ma chambre... ça vous distraira.

— Votre chambre... ah! oui, que je voie ou je pourrai me cacher d'abord.

— Vous cacher! mais puisque... je vous dis qu'on n'y va jamais, dans ma chambre... venez... mais vous serez sage au moins!

Ces mots étaient dits d'un ton qui engageait à faire tout le contraire... mais Pierre n'y a pas fait attention. Il suit Félicité, qui a pris une lumière et traverse une cuisine d'où l'on entre dans une petite chambre, assez mal rangée, où est un lit qui n'est pas fait.

— Voilà ma chambre... monsieur Pierre, dit Félicité; je n'ai qu'une chaise... mais quand je reçois du monde, je m'assieds sur mon lit... c'est très-commode... Tiens! j'ai oublié de le faire, mon lit... Ah ben! tant pis!... il restera comme ça... Je suis lasse. ..j'aime mieux me reposer...

En disant cela, Félicité sejettesurson lit en riant comme une folle, puis elle fourre sa tète sous son oreiller, et quand elle la relève elle s'aperçoit que Pierre n'est plus là.

— Ahî... est-il malhonnête! s'écrie la petite bonne en quittant son lit, comment!... il me laisse là toute seule... mais c'est donc un jobard que ce jeune homme-là! ou bien si c'est qu'il a voulu se moquer de moi... Oh! mais nous allons voir... je veux qu'il m'explique pourquoi il a voulu rester ici... et puisqu'il se moque de moi , je vais joliment le mettre à la porte.

Félicité rarrange son bonnet, qu'elle a mis un peu de travers en se jetant sur son lit, puis elle retourne dans la salle à manger. Pierre y était, il avait l'oreille collée contre la porte du carré pour entendre le moindre bruit qui se ferait dans l'escalier.

— Que faites-vous donc ainsi contre cette porte? lui dit Félicité avec humeur.

Pierre ne répond rien, mais de la main il lui fait seulement signe de se tairf.

— Monsieur, dit Félicité, je ne comprends rien à vos gestes, je ne sais pas si vous avez voulu rester seul avec moi pour jouer la pantomime ; mais je vous préviens que ça ne m'amuse pas du tout. J'aime un amoureux qui parle, qui s'explique' Vous ne me dites rien, il vaut autant vous en aller. D'ailleurs voici l'heure qui s'avance, ma jeune maîtresse va revenir, et...

— Ah! je l'espère bien! dit Pierre d'une voix altérée.

— Comment! vous l'espérez bien?...

— Oui... car c'est elle que j'attends...

— Elle... mademoiselle Marie?...

— Oui, Marie... que j'adore... Marie pour qui je donnerais ma vie, et que je veux arracher à un infâme séducteur.

— Ah! mon Dieu! qu'ai-je entendu!... Comment! ce n'est pas pour moi que vous êtes venu ici? Comment! vous n'êtes pas amoureux de moi? Ah! monsieur Pierre, allez-vous-en, je vous en prie.

— Non!... non!... je ne partirai qu avec Marie.

— Ah! j'ai fait là une belle chose, moi... Songez que M. Daulay va revenir avec elle...

— Tant mieux...

— Mais s'il vous voit... je suis perdue...

— Silence... on a frappé en bas...

— 0 mon Dieu! que dois-je faire?...

— Ne pas me trahir... sinon, tremblez! Pour sauver Marie, je suis capable de tout.

Pierre a porté la main sur son sabre, et en ce moment son regard a une expression qui porte la terreur dans l'âme de Félicité. Elle devient pâle et tremblante; elle joint les mains en murmurant :

— Ah! monsieur Pierre... je ne dirai rien, mais je...

— Taisez-vous... on monte l'escalier... on approche... j'entends sa voix... c'est elle... c'est Marie!

— Ah! je suis toute tremblante...

— Je vais me cacher dans votre chambre pendant qu'ils entreront... mais pas un mot, un signe à cet homme qui est avec elle... sans quoi... vous le payeriez cher,

— Oh 1 je ne dirai rien.

— Chut ! les voici.

On venait de sonner à la porte du carré. Pierre se cache dans la cuisine, dont il tire la porte tout contre. Alors Félicité va ouvrir.

C'est Daulay qui ramène Marie du spectacle. C'était la première fois que la jeune fille de Vétheuil prenait ce plaisir, et elle en aurait eu beaucoup si la conduite de celui qui était avec elle n'avait troublé sa joie en lui inspirant de secrètes inquiétudes. Depuis quelques jours Marie commençait à s'étonner de ce que madame de Stainville ne revenait point à Paris. En allant voir celle qu'il a enlevée, Daulay lui a fait une histoire, pour motiver l'absence prolongée de madame de Stainville, et Marie a dû croire qu'on lui disait la vérité. Cependant les visites de Daulay sont devenues très-fréquentes, et ses assiduités ont pris un caractère qui inquiète, qui embarrasse celle qui en est l'objet.

De son côté, Daulay, qui a dépensé le peu qu'il possédait pour avoir Marie en sa puissance, n'entend pas que cette possession lui soit stérile. Il veut triompher de la vertu de la jeune fille, vertu qu'il ne croit pas bien rigide, parce qu'au retour de la duchesse de Valousky, en lui rendant sa fille, il veut pouvoir lui dire :

— Ce que vous avez de mieux à faire maintenant, c'est d*. nous marier.

Ayant de telles intentions, on conçoit que Daulay soit devenu très-galant, très-tendre près de Marie. Il l'a conduite au spectacle, mais il a eu soin de la mener dans une loge grillée; car il ne faut pas qu'elle soit vue, et il veut pouvoir lui parler de son amour. Marie n'a pas eu l'air de l'entendre. Toute au spectacle, elle n'a pas répondu aux déclarations de Daulay ; et celuici en la ramenant chez elle s'est promis d'y obtenir une victoire complète.

Félicité est allée porter une lampe dans le salon aussitôt après avoir ouvert. Sur un regard que lui a jeté Daulay, elle va s'éloigner lorsque Marie lui dit :

— Félicité, vous allez éclairer monsieur, qui a eu la bonté de me ramener jusqu'ici...

— Je vous demanderai la permission de me reposer un moment avant de vous quitter, dit Daulay.

Marie semble contrariée, cependant elle n'ose refuser; elle entre dans le salon en disant à sa bonne .

UN TOURLOUROU. It»

— Vous n'allez pas vous coucher encore, n'est-ce pas?

— Non, non, mademoiselle...

— Qu'avez-vous donc ce soir, Félicité?... Vous êtes bien pâle... Êtes-vous malade?

— Moi... mon Dieu non, mademoiselle...

— Le repos lui fera du bien, dit Daulay.

Félicité quitte le salon, et Daulay va refermer la porte après elle. Marie, après avoir jeté de côté son chapeau, son voile et son châle, s'assied près de la fenêtre. Daulay s'approche d'elle et lui prend la main

— Eh bien! chère Marie, avez-vous eu du plaisir ce soir?

— Oui, monsieur... Oh! c'est bien amusant le spectacle.

— Je me ferai une loi de ne suivre que vos goûts... Avec moi, Marie, vous serez toujours la maîtresse...

— Avec vous?... Vous êtes bien honnête, monsieur; mais quand madame de Stainville reviendra, je ne ferai plus que ses volontés... Comme elle est longtemps absente!... Est-ce qu'elle ne va pas revenir bientôt?...

— Ma chère Marie, vous n'avez pas du tout répondu à ce que je vous ai dit au spectacle... ce n'est pas bien...

— Au spectacle? Je n'ai pas entendu... je n'ai pas fait attention...

— Venez, Marie, venez donc causer près de moi.

Daulay tient la main de Marie, il l'attire du côté du divan et s'y assied près d'elle. La jeune fille cherche à maîtriser sa crainte, et s'efforce de paraître rassurée; mais ses yeux regardent la porte du salon qui est fermée, et elle voudrait bien appeler Félicité.

— Marie... je ne veux plus vous cacher mes sentiments, dit Daulay, je vous aime... oui, je vous aime passionnément...

— Monsieur, c'est pour plaisanter que vous me dites cela?

— Je parle très-sérieusement, et pourquoi cet amour vous étonnerait-il? N'êtes-vous pas assez jolie pour l'inspirer?... Rassurez-vous... Marie, mes vues sont honnêtes... je veux être votre époux... c'est là mon plus cher désir...

— Mais, monsieur... ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela... c'est à madame de Stainville; nous verrons si elle trouvera bien que vous m'aimiez.

— Hom! petite espiègle! je comprends votre malice; non, non, ce n'est pas à madame de Stainville que je m'adresserai.

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Et d'ailleurs, quel pouvoir a-t-elle sur vous? Elle vous a recueillie pour vous rendre à votre mère... Eh bien! moi, j'en ai fait autant, car il n'est plus temps de feindre, Marie, je vous ai enlevée à la tutelle de madame de Stainville, tutelle qui ne pouvait servir mes projets, et maintenant vous êtes ici... chez moi.

— Oh! mon Dieu! serait-il vrai!...

Et Marie fait un mouvement pour se lever et s'éloigner de Daulay, mais celui-ci la retient près de lui en passant un de ses bras autour de sa taille.

— Oui, chère Marie, oui, vous êtes en ma puissance... Mais ne voyez en moi que l'amant le plus tendre, le plus sincère... Dites que vous agréez mon hommage, et je tombe à vos genoux.

— Non, monsieur, non, répond Marie, je ne veux pas de votre hommage... je ne veux pas de votre amour... car je ne vous aime pas, moi, et je ne vous aimerai jamais.

— Ahl nous le prenons sur ce ton, ma belle : tant pis!... mais vous serez à moi. Si vous m'aviez dit : Votre amour me touche, je consens à être votre femme, peut-être me serais-je fié à votre promesse, et n'aurais-je point exigé davantage ; mais mademoiselle rejette bien loin mes vœux!.. Alors je vais prendre des arrhes, et j'aurai de force ce que l'on ne veut pas me laisser espérer.

— Monsieur Daulay... vous ne voudriez pas vous conduire ainsi... Félicité 1 Félicité!...

— Vous l'appelez en vain... elle a reçu mes ordres, elle ne viendra pas.

— Mon Dieu! suis-je donc perdue... Laissez-moi, monsieur! Marie veut fuir Daulay, celui-ci la retient, l'enlace, il va

l'emporter dans sa chambre, lorsque la porte du salon s'ouvre avec violence. Pierre parait, et, aussi prompt que la foudre, arrache Marie aux mains de son séducteur et repousse celui-ci à l'autre bout du salon.

— Un soldat!... s'écrie Daulay d'une voix étouffée par l'étonnement et la fureur.

— Pierrel... s'écrie à son tour Marie en s'attachant à son défenseur : Oh! oui... c'est lui... c'est Pierre!... qui vient me sauver!

— Oui, mademoiselle, dit le jeune soldat, c'est Pierre, votre ami en tout temps, en toute circonstance, et qui sera toujours très-heureux de pouvoir donner sa vie pour vous.

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— Ah ! monsieur est une connaissance de mademoiselle, dit Daulay en s' efforçant de sourire. Je ne m'étonne plus s'il se charge si chaudement d'être son chevalier; mais ce que je veux savoir, c'est comment il est entré ici... de quel droit il y est venu... et par quel hasard un soldat est caché chez moi.

— Oh! ce n'es! pas par hasard que je suis ici! dit Pierre, Dès que j'ai su que Marie y était, j'ai formé la résolution de la voir, de te l'arracher... car tu n'es qu'un misérable, toi! Tu l'avais attirée ici dans un piège, dans l'espoir de la déshonorer.

— Je vous trouve bien hardi de...

— Ah! tu me trouves hardi... parce que je défends une femme... une jeune fille que tu voulais perdre. Tu crois donc qu'on ne peut avoir de la hardiesse que pour faire du mal?

— Savez-vous que vous êtes ici chez moi?...

— Oh! sois tranquille, nous n'y resterons pas longtemps. Venez, Marie, laissons monsieur chez lui...

Pierre va emmener Marie ; Daulay court se placer devant la porte en s'écriant :

— Emmener Marie!... et vous croyez que je le souffrirai!...

— Je t'engage même à ne pas essayer de t'y opposer,

— Et moi je vous ordonne de quitter ces lieux, ou je vous fais arrêter comme un malfaiteur.

Pierre porte la main à son sabre, et le sort du fourreau en s'écriant :

— Si tu as du cœur, si tu veux bravement me disputer Marie, prends une arme et défends-toi... Mais non... tu trembles déjà... ceux qui insultent les femmes sont toujours des lâches avec les hommes... Venez, venez, Marie 1

— Félicité ! Félicité ! crie Daulay en courant dans la salle à manger.

— Oh! tu l'appelles en vain, dit Pierre, elle ne viendra pas, je l'ai enfermée dans sa chambre.

Daulay s'élance alors vers la porte du carré; il l'ouvre et va sortir, lorsque Pierre, qui a deviné son dessein, court à lui, le rattrape, le saisit par le milieu du corps et le porte dans le salon. Là, à l'aide d'un mouchoir, il lui attache fortement les deux bras derrière le dos. Daulay est si tremblant qu'il ne cherche plus à se défendre. Pierre le pousse au milieu du salon, et l'y enferme à double tour; il en fait autant à la porte du carré; puis, prenant Marie par la main, il lui fit descendre rapidement

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l'escalier. La portière tire le cordon sans difficulté, et ils sont sur le boulevard.

Marie a pris le bras de Pierre, car elle est toute tremblante et peut à peine avancer.

— Appuyez-vous sur moi, lui dit le jeune soldat, je vous soutiendrai... je vous porterai même, s'il le faut.

Us n'ont pas fait vingt pas qu'ils entendent du bruit, des cris. C'est Daulay qui a cassé un carreau avec sa tète, et crie de toute sa force :

— Arrêtez un soldat qui emmène une jeune fille... arrêtez-le... c'est un ravisseur...

— 0 mon Dieu! nous sommes perdus! dit Marie.

— Ne craignez rien... Doublons seulement le pas... Il fait nuit, on ne prend pas garde à nous.

Les cris de Daulay n'avaient d'ailleurs produit aucun effet. Quelques passants s'étaient arrêtés, et avaient levé la tête en l'air. Les uns avaient dit:

— A qui diable en a ce monsieur?

— Est-ce qu'il est fou?

— Un soldat qui emmène une jeune fille!... Qu'est-ce qu'il y a là de surprenant?... Si elle va avec lui, c'est qu'elle le veut bien.

Puis chacun avait suivi son chemin; ce qui ne serait pas arrivé si Daulay avait crié : Au feu! parce que la vue d'un incendie est un spectacle auquel on est toujours curieux d'assister.

Pierre et Marie ont gagné du terrain. Bientôt le jeune soldat dit à celle qui tient son bras :

— Nous pouvons ralentir le pas... Personne ne nous suit!... personne ne pense à courir après nous.

— Ahl Pierre!... que je suis heureuse que vous vous soyez trouvé là! répond Marie, ce monsieur m'avait trompée, je croyais être à Paris chez madame de Stainville, ma protectrice... car il est arrivé bien des changements dans ma position, Pierre!... savez-vous que je suis la fille d'une duchesse?,., que je serai bien riche un jour?

— Oui, mamselle Marie, oui... on m'a dit tout cela; mais je vous aurais également arrachée des mains de cet homme, quand même vous n'auriez encore été que la fille adoptive de M. Gobinard.

— Oh! je le crois bien, Pierre!... Ah ! ce M. Daulay... je ne me serais jamais attendue à cela de sa part...

— Dans le grand monde, mamselle, je crois, que vous serez plus exposée à de semblables événements que si vous étiez restée simple fille d'auberge...

— Ohl c'est égal, j'aime mieux être une grande dame! Ah! mon Dieu, que je suis fâchée...

— De quoi donc, mademoiselle?

— D'avoir oublié d'emporter mon châle et mon chapeau !

— Ah! en effet... vous avez froid, sans doute?...

— Non, ce n'est pas cela : mais mon chapeau était si joli, il m'allait si bien!... et mon châle était charmant!...

— Maintenant, mademoiselle, je crois que le plus essentiel est de penser à ce que vous allez devenir.

— Ah! oui, à propos, où me conduisez-vous, Pierre?

— Nous voici tout près de ma caserne, mademoiselle... mais je réfléchis que je ne peux pas vous loger là...

— Non, certainement!... dans une caserne!... la fille d'une duchesse!... ce serait joli?

— Tenez, mademoiselle Marie, quoique je n'aie pas de permission pour m'absenter, moi je m'exposerais à tout pour vous savoir en sûreté Si vous voulez retourner au pays, nous allons sur-le-champ nous mettre en route; nous ne manquerons pas de rencontrer quelque charrette, quelque carriole dans laquelle il y aura une place pour vous, vous y monterez, moi je suivrai à pied, et demain nous serons arrivés.

— Oh! non, Pierre, non, je vous remercie, mais je ne veux pas retourner au village... Ah! si madame de Stainville était à Paris... c'est chez elle que j'irais sur-le-champ.

— Madame de Stainville, mais elle y est, mademoiselle, elle est à Paris... Gaspard me l'a dit... il l'y a été voir pour s'informer de vous...

— Ah! quel bonheur!... En ce cas, Pierre, menez-moi tout de suite chez madame de Stainville.

— Il y a encore un embarras, mademoiselle... c'est que je ne sais pas où elle demeure... Gaspard ne me l'a pas dit.

— Quel contre-temps... et moi, je ne le sais pas non plus... et Paris... c'est bien grand, n'est-ce pas, Pierre? on ne trouve pas facilement ceux qu'on cherche?...

— Hélas l non.., et pourtant il faut que vous passiez la nuit

quelque part... Ah! mademoiselle... je crois avoir trouvé le seul parti qui vous reste à prendre.

— Voyons, Pierre.

— Je vais vous conduire chez une bonne femme qui demeure près d'ici. C'est une vieille dame bien honnête, qui travaille, qui ravaude chez elle pour le monde. J'ai fait sa connaissance en allant lui porter de l'ouvrage. Comme elle m'a vu souvent triste et toujours seul, elle m'a pris en amitié, elle m'a donné de bons avis, de bons conseils... Oh! c'est une bien bonne femme que la mère Dumont!

— Mais qu'est-ce que cela me fail à moi, Pierre?...

— C'est pour vous dire, mademoiselle, que je suis sûr qu'elle partagera volontiers son logement avec vous. Pendant que vous serez chez la mère Dumont, moi j'écrirai à Gaspard, je lui dirai que je vous ai retrouvée, et lui demanderai l'adresse de madame de Stainville ; il me la fera savoir, et alors je vous conduirai chez cette dame.

Marie ne paraît pas très-encnantee de la proposition dp Pierre ; cependant elle lui répond :

— Allons , conduisez-moi chez votre vieille ravaudsuse... je vais bien m'ennuyerlà...

— Oh! mademoiselle, c'est une très-brave femme!...

— C'est égal, je m'y ennuierai; mais puisque nous n'avons pas d'autre endroit... Encore, si j'avais emporté mon châle et mon joli chapeau!... Au moins, Pierre, vous me promettez d'écrire tout de suite à Gaspard, pour avoir l'adresse de madame de Stainville?

— Je vous le promets, mademoiselle.

— Et alors vous viendrez me chercher .ont de suite pour me conduire chez ma protectrice?

— Pouvez-vous en douter, mademoiselle?

— Eh bien, allons chez la mère Dumont.

Pierre fait rebrousser chemin à Marie. Il la conduit me <jfe Crussol. Ils arrivent devant une maison à allée, dont le je^r^ soldat connaît le secret; il monte devant, et Marie le suit tout en soupirant et en se disant : « Ça me parait bien vilain, la maison de la ravaudeuse. »

Pierre a frappé, tout en criant :

— C'est moi, mère Dumont; moi, Pierre, le jeune troupier...

je vous amène une personne dont je vous ai souvent parlé... ir.amselle Marie... qui vient vous demander a coucher.

— Vous lui avez souvent parlé de moi?... dit Marie d'un air surpris.

— Oui, mademoiselle... cela vous étonne?... mais songez donc que, ne pouvant plus vous voir, parler de vous était tout le bonheur qui me restait!...

— Ah! Pierre... vous n'oubliez pas les gens, vousl...

— Vous oublier... vous... Marie... mademoiselle...

— Ah! quel dommage que j'aie oublié mon châle et mon chapeau... Mais frappez donc; elle dort toujours cette bonne femme...

Pierre refrappe; enfin on entend marcher, et une vieille femme, en bonnet rond, en camisole, en petit jupon, ouvre la porte aux deux jeunes gens : c'était la mère Dumont, femme de soixante et quelques années ; sa figure respirait la bonté, son langage et ses manières inspiraient la confiance. Dans l'humble position où l'avait placée le destin, elle n'avait jamais envié le sort des riches, et avait encore trouvé moyen d'obliger de plus pauvres qu'elle. La mère Dumont était l'homme que Diogène voulait trouver.

— Comment! c'est mon ami Pierre... à une heure aussi avancée... et avec une demoiselle! s'écrie la bonne femme en apercevant les jeunes gens. Pierre commence par faire entrer et asseoir Marie, puis il explique à la mère Dumont ce qui est arrivé à la jeune fille pour laquelle il vient lui demander l'hospitalité, jusqu'à ce qu'on ait su l'adresse de sa riche protectrice.

— Vous avez bien fait de venir chez moi, mes enfants, dit la bonne femme, je suis toujours heureuse quand je puis rendre service!... D'ailleurs, j'aime bien notre brave Pierre, qui est un honnête garçon... qui fera son chemin... Par ainsi, ma belle demoiselle, vous resterez chez moi tant qu'il vous fera plaisir... J'ai justement le lit de sangle de ma nièce, qui est en Bretagne maintenant; vous le prendrez... ou ben mon lit, comme vous voudrez... vous choisirez; moi, je me trouve toujours bien.

— Excellente femme! dit Pierre; j'étais sûr que vous ne nous repousseriez pas... quoique nous ayons troublé votre sommeil!^,

— Mes enfants, je suis toujours bien aise d'être réveillée

quand c'est pour obliger quelqu'un; mais cette belle demoiselle doit avoir besoin de se reposer.

— Je vais vous laisser, dit Pierre, demain je reviendrai vous voir... je viendrai pendant tous les moments que mon service me laissera de libres... Vous le voulez bien, n'est-ce pas, mamselle Marie?

— Certainement, monsieur Pierre... Mais, je vous en prie, écrivez vite à Gaspard... qu'il nous donne l'adresse de madame de Stainville...

— Comptez sur moil... Adieu, Marie... Pardon, j'oublie toujours... adieu, mademoiselle, ou plutôt au revoir.

— Au revoir, monsieur Pierre, à demain.

La mère Dumont éclaire le jeune soldat; quand ils sont sur l'escalier, Pierre dit à la bonne femme :

— Madame Dumont, je vous en prie, que Marie ne manque de rien chez vous... je vous tiendrai compte de toutes les dépenses qu'elle vous occasionnera... Vous savez que je n'ai qu'une parole!...

— Mon cher Pierre, dit la vieille, c'est mal ce que vous me dites là... croyez-vous donc que j'aie besoin de faire payer mes services?... Allons... allons... prenez du repos... et à demain... Moi, j'aurai bien soin de votre jolie Marie.

Le soldat bais* les mains de la vieille femme, et retourne en courant à sa caserne.

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