CHAPITRE XVIII
DM AUTRE.
La mère Dumont n'avait que deux petites pièces: dans Tune elle fit un second lit, puis elle dit à Marie de choisir. Celle-ci répondit: — Oh, mon Dieu, cela m'est égall Cependant elle prit le meilleur.
Elle se coucha en se disant : « Ce n'est pas beau ici! Quelle différence d'avec mon joli appartement sur les boulevards... c'est-à-dire l'appartement de M. Daulay, puisque tout cela était à lui. Ahl le méchant 1... Qui est-ce qui se serait jamais douté
de cela?... m'enlever pour m'épouser !... Mais ce n'est pas lui que je veux épouser... je ne l'aime pas du tout... Ah! si le comte d'Aubigny m'avait enlevée!... quelle différence!... Il ne pense pas à moi, lui!... il ne songe qu'à madame Darmentière. Oh! je la déteste, cette femme-là... Je suis sûre qu'elle est enchantée que je ne sois plus là... Mais patiencel je retournerai chez madame de Stainville!... et puis la duchesse, ma mère, arrivera... et puis... nous verrons!... Jeseraibien riche... mais en attendant, je suis bien fâchée de ne plus avoir ce chapeau et ce châle, qui me donnaient tout de suite l'air d'une grande dame. »
Marie s'endort en songeant à tout ce qui lui est arrivé, et à ce qu'elle voudrait qu'il lui arrivât. Elle dort très-bien, parce qu'elle n'a encore aucune raison de s'inquiéter de l'avenir, qui, au contraire, s'offrait à elle sous les plus riantes couleurs! ce qui signifie, pour une jeune fille, avec l'amour de l'homme qu'elle préfère, de riches toilettes, des bals, des spectacles et de» friandises.
Les plus riantes couleurs sont toujours les choses qui nous font le plus de plaisir.
Le lendemain , en s'éveillant, Marie aperçut la bonne femme qui lui avait donné l'hospitalité, préparer déjà sur une table le café pour son déjeuner.
— J'ai dormi tard; je suis bien paresseuse! dit Marie. Excusez-moi, madame...
— Eh mais, ma chère enfant, je suis enchantée que vous ayez bien dormi ! dit la vieille mère. D'ailleurs, vous n'avez rien de mieux à faire ici. Voici maintenant le déjeuner... il n'est pas bien brillant, mais...
— Oh ! je ne suis pas bien difficile, madame... quoique depuis quelque temps je vive dans le grand monde... mais il n'y a pas longtemps que je suis duchesse.
— Quoi! vous êtes duchesse, mon enfant!
— Oui, madame. Gomment! Pierre ne vous l'a pas dit?
— Non... il me disait souvent : J'ai laissé au village une jeune fille que j'aimais bien... que j'aimerai toujours... Elle s'appelle Marie; elle est plus jolie que les plus belles filles de Paris...
— Il vous disait cela?... Pauvre Pierre l.„
— Oui; mais il ne me disait jamais : Je pense à une duchesse!...
— Je vais vous conter mon histoire en déjeunant.
- Marie se lève, déjeune, et raconte à la mère Dumont tout ce qui lui est arrivé. La jeune fille aimait beaucoup à parler de la manière singulière dont on avait découvert sa naissance, et du sort opulent qui lui était réservé lorsque la duchesse de Valousky serait de retour.
La bonne femme a écouté Marie sans l'interrompre. Quand celle-ci a cessé de parler, la mère Dumont secoue la tète en s'écriant:
— Ma chère enfant, je désire que toutes vos espérances se réalisent... Mais, tenez, je ne suis qu'une pauvre vieille femme... je puis me tromper... cependant...
— Eh bien'
— La bien, il me semble qu'une mère qui aime sa fille ne i» laisse pas pendant dix-sept ans... dix-huit ansl... sur les bras d'un étranger qui pouvait n'avoir pas pour elle tous les soins que M. Gobinard a eus pour vous.
— Mais, madame, vous ne comprenez donc pas que c'est un mystère?
— Le mystère n'empêche pas d'aimer ses enfants.
— Mais c'est que je suis un enfant de l'amour... on m'a expliqué ça, à moi. Madame de Stainville m'a même montré en secret la lettre qu'elle a reçue de ma mère, où celle-ci lui dit des choses qui prouvent... que ce n'est pas exprès... que c'est par prudence,... Enfin, madame de Stainville m'a dit que dans le grand monde ces choses-là arrivaient très-fréquemment.
— Dans le grand monde... c'est possible, mon enfant; on y a sans doute une manière d'aimer tout autre que dans le petit !... je ne suis qu'une pauvre ravaudeuse... je ne connais pas les grandes manières, moi. Enfin, devenez riche... devenez heureuse, surtout... c'est ce que je vous souhaite du fond de mon cœur.
— Puis la bonne femme ajoute tout bas : « Pourtant, j'aurais bien voulu que ce bon Pierre le fût aussi! »
Après avoir déjeuné, Marie a bientôt fait le tour du logement de madame Dumont. Les deux pièces étaient meublées trèsmodestement en vieux meubles de noyer ; mais tout était propre.
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tout annonçait l'ordre, la prévoyance, et une sage économie. Quelques mois auparavant, Marie eût trouvé ce logement suffisant; mais depuis qu'elle a vécu au sein du grand monde et de l'opulence, ses goûts ont changé avec sa fortune. Elle trouve le local de sa vieille hôtesse fort laid, fort triste, dépourvu de mille choses qu'elle juge maintenant indispensables, et son plus grand désir est de ne point faire un long séjour chez madame Dumont.
Marie se met à la fenêtre, mais ta rue de Grussol n'est point gaie, et il y passe fort peu de monde. La jeune fille quitte bientôt la croisée en disant :
— Oh! quelle vilaine rue vous avez là, madame! quelle différence avec les boulevards!... c'est si gai, si beau, les boulevards Pourquoi donc n'y demeurez-vous pas?
— Ma chère enfant, c'est que les loyers y sont trop chers.
— Ah ! c'est cher sur les boulevards?
— Certainement ; et puis cette rue vous semble triste parce que vous n'y êtes pas habituée... Moi, je l'aime beaucoup, car j'y habite depuis quarante ans!
— Quarante ans! oh, c'est bien long, cela!... Enfin, Pierre va venir, car il me l'a promis.
— Je suis bien sûre qu'il ne manquera pas à sa promesse. Cependant la matinée s'écoule, puis la journée, et Pierre ne
vient pas. Marie ne cesse d'aller de sa chaise à la fenêtre, tandis que la mère Dumont travaille à des bas. La jeune fille s'impatiente, elle s'écrie à chaque instant :
— Mais pourquoi donc Pierre ne vient-il pas?... qu'est-ce que cela veut dire?... il m'a donc oubliée?...
— Non, mon enfant, dit la bonne vieille, non, Pierre ne peut pas vous avoir oubliée... Ce pauvre garçon qui me parlait toujours de vous!... vous ne devez pas croire cela.
— Mais alors, pourquoi ne pas venir me tenir compagnie, me dire s'il a écrit à Gaspard 1
— Peut-être des obstaojes imprévus... Un soldat n'est pas toujours son maître 1... Mais il viendra; en attendant, nous dînerons, parce qu'il faut toujours dîner.
Marie fait la moue ; elle soupire, elle se met à table de mauvaise humeur, et le dîner frugal de son hôtesse ne lui rend pas sa gaîeté; car depuis quelque temps Marie avait une cuisine délicate. Chez madame de Stainville, la chère était constamment
ÎIO Ulf TOURLOUROU.
recherchée, et avec mademoiselle Félicite , qui prenait chez le traiteur, on avait aussi une table très-bien servie. On s'habitue vite aux douceurs de la vie, quoi qu'en disent ces gens qui font de la philosophie à froid, et donnent des leçons de sobriété et de sagesse qu'ils se garderaient bien de pratiquer. Il est dans notre nature d'aimer ce qui est bon, comme ce qui est beau, et lorsqu'on en a goûté, on revient difficilement aux privations. C'est pourquoi Marie dîna peu, ne parla presque pas, et fut se remettre à la fenêtre jusqu'à la nuit ; mais Pierre ne vint pas.
— Consolez-vous, mon enfant, dit la bonne vieille; Pierre viendra demain. En attendant... dame! je voudrais bien trouver le moyen de vous amuser. . . J'ai là trois ou quatre vieux livres... ce sont des volumes de roman que m'a laissés ma nièce; je crois qu'ils sont tous dépareillés; mais c'est égal, ça amuse toujours.
— Je vous remercie, madame, dit Marie, je n'aime pas la lecture.
— Ah! c'est dommage... Eh bien, alors, ma belle amie, si vous vouliez jouer au domino... j'en ai un là... nous ferons une partie toutes les deux.
— Non, madame, je ne sais pas le domino; d'ailleurs j'y ai vu jouer souvent quand j'étais une paysanne, et ce jeu-là ne me plaisait pas du tout.
— N'en parlons plus, mon enfant : j'aurais pourtant voulu vous amuser... Ah! si vous me chantiez quelques chansons... vous devez en savoir de jolies?
— Non, madame, et puis je n'ai pas envie de chanter,
— Moi, je n'en sais que de bien anciennes; cependant, ma belle, si cela pouvait vous distraire...
— Oh! non, madame, je vous remercie, mais j'aime mieu* me coucher.
— Comme vous voudrez, mon enfan ,
La jeune fille se couche et s'endort. La vieille femme veille e* travaille : dans le monde, il n'est tas r«r* w*p ies personne*. i*J soient point à leur place.
Le lendemain, même attente, même impatience de Marie, et Vierre ne vient toujours pas.
— Il m'a oubliée, dit la jeune 611e; sa vieille hôtesse lui trpond :
— Non, ne croyez pas cela... mais c'est bion extraordinaire qu'il ne vienne pas.
Marie s'ennuie horriblement chez madame Dumont; la bonne femme, qui s'en aperçoit, lui dit le troisième jour :
— Ma chère enfant, je n'ai rien ici qui puisse vous distraire... mais si vous vouliez vous occuper un peu. .. il n'y a rien qui fasse passer si vite le temps comme de faire quelque chose... J'ai là des bas à remonter... des fichus à repasser... mais vous ne savez ni ravauder, ni repasser, peut-être?...
— Oh! pardonnez-moi, madame, dit Marie, mais je ne veux plus rien faire de tout cela; au contraire, je veux l'oublier, car ma protectrice m'a dit que dans ma nouvelle position il ne fallait jamais avoir l'air de savoir travailler comme le petit monde.
— Ma chère enfant, dans telle position que l'on soit placé, je crois qu'il est toujours utile de savoir travailler... cela peut être une ressource dans l'adversité, et l'on se trouve bien heureux alors de n'avoir pas dédaigné de modestes travaux... Au reste, ce que j'en dis n'est pas pour vous faire prendre l'aiguille, ou le fer à repasser... Je voudrais seulement que vous pussiez trouver les journées moins longues, moins ennuyeuses chrz moi.
— S: J'avais eu mon petit chapeau et mon châle, je serais sortie un peu... j'aurais été me promener... cela m'aurait amusée ..
— Promener!... seule!... Homl... ma chère, vous ne savez pas qu'à Paris, lorsqu'une jeune fille est jolie comme vous, on la remarque, on la suit... et souvent on lui parle... Dame I il y a fièrement de galants dans Paris, et qui passent leur temps à guetter les jolis minois!...
— Eh bien! si l'on m'avait fait des compliments, cela ne m'aurait pas fait de peine; si l'on m'avait tenu des propos malhonnêtes, je ne les aurais pas écoutésl...
— Ah ! mon enfant, les jeunes gens sont bien dangereux à Parisl... Ensuite ne pourriez-vous pas rencontrer ce M. Daulay, que vous fuyez... et qui voudrait vous remmener chez lui?...
— Si je le voyais de loin, je me sauverais bien vitel...
— Et puis, que dirait Pierre, s'il venait et ne vous trouvait pas?
—"Mais vous voyez bien qu'il ne vient pas... il me laisse là... Ohl c'est bien vilain de sa part!
îlî UW TOURLOUROU.
— Mon enfant, vous ferez ce que vous voudrez, car je ne prétends pas vous tenir prisonnière ici ; mais, je vous le répète, vous êtes trop jolie pour ne pas être remarquée.
— Ahl je resterai... puisque je n'ai ni chapeau, ni bonnet à mettre sur ma tête.
Six jours se sont écoulés, et l'on n'a pas entendu parler de Pierre. La mère Dumont, ne pouvant croire que le jeune soldat ait oublié Marie, pense que peut-être son régiment a subitement quitté Paris; elle sort avec le dessein de s'en assurer; elle va rôder aux environs de la caserne, et ne tarde pas à rencontrer des soldats; elle apprend d'eux qu'aucun changement n'a eu lieu, et que le régiment dans lequel sert Pierre est toujours dans le même quartier.
— Alors, je n'y comprends plus rien, se dit la bonne femme en retournant chez elle ; et Marie, à qui elle fait part de ce qu'elle vient d'apprendre, s'écrie encore :
— Vous voyez bien que votre Pierre ne vaut pas mieux que les autres!...
Il y a quatorze jours que Marie habite chez la mère Dumont. Ces quatorze jours ont paru un siècle à la jeune fille. Au risque de tout ce qui peut en arriver, elle se décide à sortir, parce qu'elle veut absolument changer de position, et qu'à la rigueur elle aimerait encore mieux retourner au Tourne-Bride que de rester chez la vieille ravaudeuse. Cependant elle espère bien ne point être obligée d'en venir là.
Marie a emprunté à son hôtesse un petit fichu de couleur qu'elle met sur sa tête et avec lequel elle est encore charmante, parce qu'une jolie femme embellit tout ce qu'elle porte, ou plutôt parce que rien ne saurait rendre laid un joli minois de dix-huitans. Marie prend sous son bras un petit panier (la mère Dumont lui a dit que cela donnait un maintien plus convenable), et la voilà qui sort, se hasarde seule dans la rue et se dirige du côté du canal qui est au bout de la rue de Crussol.
Marie respire avec joie en se retrouvant dehors ; le grind air fait toujours du bien à l'esprit et au corps, elle trouve les bords du canal infiniment plus gais que la rue de Crussol; elle se promène en jetant un regard furtif sur chaque soldat qui passe, et dans lequel eile voudrait retrouver Pierre. Quelques hommes sourient en la regardant, quelques-uns même lui font un compliment en passant ; mais cela ue va pas plus loin, et
Marie pense que la mère Dumont lui a exagéré les dangers que courait une jeune fille en se promenant seule dans Paris. C'est pourquoi au lieu de se borner à parcourir les environs de la rue de Crussol, Marie va toujours en marchant tout droit devant elle et arrive ainsi à la place Saint- Antoine, où elle retrouve les boulevards.
La vue de cette belle promenade fait battre le cœur de la jeune fille ; elle se croit alors tout près de son ancienne demeure, ot se figurant déjà que Daulay va l'apercevoir et courir après elle, sans songer à retourner sur ses pas, ce qui eût été le plus sage, elle traverse la chaussée, entre dans la première rue qu'elle aperçoit, et marche très-vite pendant assez longtemps.
Marie éprouve le besoin de se reposer ; elle est alors sur la place Royale. Elle s'assied sur un banc de pierre, et pour la première fois se demande comment elle retrouvera son chemin; puis elle soupire en pensant qu'il faudra retourner chez madame Dumont, et, réfléchissant à tout ce qui lui est arrivé, se désole de ne point savoir la demeure de madame de Stainville, où elle ne doute pas qu'on ne désire aussi sa présence. Tout à coup, cédant à une pensée subite, elle court à la première personne qu'elle voit passer, et lui dit :
— Pourriez-vous m'indiquer la demeure de madame de Stainville?
— Qu'est-ce que c'est que madame de Stainville ?
— C'est une dame riche.
— Que fait-elle!
— Mais rien.
— Et dans quel quartier demeure-t-elle?
— Je n'en sais rien, puisque je vous le demande.
— Et pourquoi voulez-vous que je le sache, moi!
On quitte Marie en lui riant au nez ; plusieurs tentatives ne sont pas plus heureuses, et la jeune fille revient tristement suson banc en se disant .
— C'est singulier, personne ne se connaît à Paris!
La journée s'avançait, et déjà le jour commençait à baisser, Marie se lève en se disant :
— Retournons chez la ravaudeuse... je la retrouverai, cellelà! Je -sais son adresse, et on saura bien m'enseigner la rue de Crussol.
La jeune fille se remet en marche, mais elle n'a pas faitquativ pas qu'un cri de joie lui échappe.
— C'est lui! dit-elle... C&! oui, c'est bien lui... quel bonheur l
Et courant de toute sa force, elle a bientôt rejoint un monteur qui traversait la place Royale ; elle s'arrête devant lui en s'écriant :
— Ahl monsieur Bellepêche! que je suis contente de vous rencontrer !...
C'était en effet le vieux beau célibataire que Marie venait d'apercevoir, et dont jamais, jusqu'alors, la présence ne lui avait fait autant de plaisir. Bellepêche est demeuré frappé d'étonnement en voyant une jeune fille se poser devant lui et lui barrer le chemin, car d'abord il n'a pas reconnu Marie; mais lorsque sous le modeste fichu de couleur il a retrouvé les traits de celle à laquelle il a fait une cour assidue, il pousse à son tour un cri de surprise.
— Ahl mon Dieu!... dois-je en croire mes yeux!.., mademoiselle Marie ?...
— Oui, monsieur Bellepêche, c'est moi.
— Mademoiselle Marie... la fille de la duchesse de Valousky, avec un fichu sur sa tête!
— Oui, et un fichu qu'on m'a prêté, encore... car je n'avais plus rien!...
— Et un panier sous le bras... pauvre demoiselle!... Vous me rappelez les petites Suissesses qui font du fromage dans les chalets... au lieu d'un fichuellesont un petit bonnet en velours... avec des nattes qui tombent par derrière... quelquefois jusqu'au molet... Les Suissesses ont généralement la jambe bien fournie.
— Ah ! monsieur, il m'est arrivé bien des aventures depuis que je ne vous ai vu!
— Je le crois ! vous avez disparu si subitement. Mais ditesmoi donc pourquoi, vous... qui devez avoir un jour une granûa fortune, vous êtes dans Paris avec un fichu sur votre tête?... c'est extrêmement inconvenant!
Marie se hâte de raconter tout ce qui lui est arrivé depuis qu'on lui a fait quitter la maison de campagne de madame de Stainville. Elle n'omet aucun détail, et Bellepêche qui l'écoute avec la plus grande attention, s'écrie, lorsqu'elle a fini ;
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— C'était Daulay qui vous avait enlevée?... qui diable aurait deviné cela!... Moi, j'aurais plutôt soupçonné le comte d'Aubigny.
— Oh ! non, dit Marie en réprimant »r soupir, il ne pensées à m'enlever, luil
— Ma foi, ce Daulay est un garçon bien adroit!... il a joué parfaitement son rôle! Figurez-vous qu'il est revenu nous trouver au château où nous étions tous , il y est resté avec nous. Puis, en arrivant chez madame de Stainville, lorsqu'on découvrit votre fuite, il fut un des premiers à mettre tout le monde en l'air pour vous retrouver... Madame de Stainville n'eut pas le moindre soupçon de la vérité... Ah! il voulait vous forcer à être... sa femme !... Le plan était habilement conçu... parce qu'une fois à lui, madame la duchesse n'aurait pu vous marier à un autre... C'est extrêmement adroit!... Mais Daulay ne devait pas se flatter de vous plaire... Ce n'est pas un bel homme... il est trop petit...
Tout en disant cela, Bellepêche considérait la jeune fille, puis se grattait l'oreille et jetait de temps à autre un regard autour de lui; mais la nuit était venue, et le peu de personnes qui passaient sur la place Royale ne faisaient aucune attention a ceux qui étaient arrêtés pour causer.
— Monsieur Bellepêche, dit Marie, je suis bien heureuse de vous avoir rencontré, car vous savez où demeure madame de Stainville, et vous voudrez bien me conduire près d'elle, et ça fait que je ne retournerai plus chez cette vieille ravaudeuse, où je m'ennuie à mourir.
— Mademoiselle, dit Bellepêche en parlant fort lentement, comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il va dire ; certainement!... je suis tout à vos ordres... vous connaisse* mon... mon dévouement à votre charmante personne... et je vous ai plus d'une foislaissé voir que ce même dévouement...
— Eh bien! monsieur Bellepêche, est-ce que vous ne savez oas non plus l'adresse de ma protectrice?
— Si, parbleu! je la sais... je la sais très-bien... je vais cher elle assez souvent... Oh! ce n'est pas l'embarrassant...
— En ce cas, si vous voulez, nous allons y aller tout de suite...
— Moi, je ne demanderais pas mieux... mais je dois avant tout vous faire part d'une circonstance assez fâcheuse...
*!« UN T0URL0UR0U.
— Qu'est-ce donc encore?
— Madame de Stainville n'est pas à Paris en ce moment.
— Elle n'est pas à Paris?
— Non... elle est partie il y a huit jours... pour les eaux.
— Qu'est-ce que c'est que cela, les eaux?...
— C'est un pays, une ville... où il y a une source thermale des eaux qui sont bonnes pour la santé et que l'on ordonne aux malades... En Suisse, il y en a beaucoup de sources... je m'y suis plongé en simple caleçon, et j'en ai éprouvé un effet extraordinaire.
— Est-ce que madame de Stainville est malade?
— Elle se sentait des douleurs... dans les régions dorsales... 6on médecin lui a conseillé de prendre les eaux.
— Ah! mon Dieu! quel contre-temps! Et sera-t-elle longtemps absente?
— Je ne le pense pas... peut-être trois semaines... un
mois...
— C'est bien long encore ! mais il me semble que l'absence de ma protectrice ne doit pas m'empêcher d'aller m'établir chez elle : certainement elle ne le trouvera pas mauvais, et j'y attendrai son retour bien plus agréablement que chez ma vieille ravaudeuse.
Bellepêche se gratte encore l'oreille, et secoue la tète en murmurant :
— Certainement... vous pourriez toujours aller chez elle... cela ne souffrirait aucune difficulté... mais... je dois encore vous faire part d'une circonstance... fâcheuse pour vous...
— Parlez... parlez donc, monsieur!
— Madame de Stainville a laissé chez elle à Paris quelqu'un pour tenir la maison et soigner ses affaires en son absence... ce quelqu'un c'est M. Daulay.
— M. Daulay!
— Par conséquent , si vous allez maintenant chez madame de Stainville, vous y trouverez M. Daulay ei ""ta retomberez en son pouvoir... puisqu'en l'absence de votre pi^-cCirice il commande en maître chez elle.
— Retourner avec M. Daulay... après sa conduite infâme avec moi... ah! jamais! jamais!... D'ailleurs, je le haisl je le déteste, cet homme... Ohl non, non! je ne veux pas retomber en sa puissance !.. . Mon Dieu ! que je suis malheureuse ! . .. Enfin,.
UN T0URL0UR0U. Î17
puisqu'il le faut, je retournerai chez madame Dumont... rue de Crussol, où je m'ennuie tant!... Vous aurez la bonté de m'y reconduire, n'est-ce pas, monsieur, car je ne saurais plus trouver mon chemin.
— Ma belle demoiselle, dit Bellepêche en prenant un air gracieux, si j'osais vous faire un proposition... une offre... Vous connaissez mon dévouement à votre personne... c'est qu'en vérité il me peine de penser que la fille de la duchesse de Valousky loge chez une ravaudeuse, et sort avec un fichu sur la tète : cela n'est pas admissible! c'est même très-inconveiant!...
— Aussi, monsieur, c'est bien parce que j'y suis forcée!...
— Eh bien ! mademoiselle Marie, veuillez accepter un logement chez moi... j'ai un fort bel appartement composé de cinq pièces, dont une chambre d'ami... qui m'a toujours servi de bibliothèque; vous serez là aussi bien que chez madame de Stainville, et j'ose me flatter que rien ne vous y manquera.
— Que j'aille loger chez vous! monsieur Bellepêche, dit Marie en regardant le vieux garçon d'un air surpris, mais est-ce que cela ne serait pas mal?
— Mademoiselle, j'ai avec moi une gouvernante, une femme respectable, qui possède toute ma confiance... et fait parfaitement la cuisine; sans cela, je ne vous eusse point fait une telle proposition.
— Ahl vous avez une dame avec vous!... alors, c'est bien différent !
— Je loge sur le quai des Lunettes, dans un des plus beaux quartiers de Paris; on voit couler l'eau toute la journée.
— On voit la rivière, ah! c'est si gentil 1
— Enfin je n'ai pas besoin de vous dire que vous trouverez chez moi tout ce qui pourra vous être agréable, et que ma gouvernante veillera à ce qu'il ne manque rien à votre toilette.
— Oh! bien, en ce cas, j'accepte, monsieur Bellepêche; je logerai chez vous jusqu'à ce que madame de Stainville soit de retour à Paris.
— Voilà qui est parler, mademoiselle; veuillez venir avec moi... Je ne vous offre pas le bras, parce que vous avez un fichu... et que cela nous ferait remarquer; mais à deux pas d'ici il y a une place de fiacres , et nous allons prendre une voiture qui nous conduira chez moi. Mil pardon, matiemoi»
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selle Marie... pendant que j'y pense, si vous le /onlez bien, chez moi je vous appelerai ma nièce.... et je me dirai votre oncle...
— Pourquoi donc cela, monsieur?
— Parce qu'à Paris on est très-méchânt, les mauvaises langues sont toujours disposées à médire... Nous ne pouvons pas conter à tout le monde votre naissance mystérieuse et vos aventures. Mais un oncle et une nièce, cela va tout seul, et on trouve cela fort naturel.
— Mon Dieu ! comme vous voudrez , monsieur ; d'ailleurs c'est pour si peu de temps!
— Voilà qui est convenu... Partons... Ahl j'aperçois justement une voiture... Holà, cocher 1... es-tu pris?...
— Montez, not' bourgeois.
Le cocher arrête sa voiture : Bellepêche y fait monter Marie et se place près d'elle en se disant tout bas : — La petite duchesse est à moi !
Laissons rouler la voiture vers le quai des Lunettes, et sachons pourquoi Pierre n'était pas revenu chez la mère Dumont après lui avoir confié Marie.
Une circonstance bien naturelle, et que tout autre que le jeune soldat aurait dû prévoir, avait mis obstacle à ses projets. En arrivant à sa caserne, Pierre avait reçu l'ordre de se rendre à la salle de police , à laquelle il avait été condamné à rester quinze jours, pour n'être rentré qu'après minuit lorsqu'il n'avait qu'une permission de neuf heures.
Il fallait obéir; toutes réclamations eussent été inutiles. Pierre se rendit à la salle de police en disant: — Pauvre Marie!... que va-t-elle penser de moi!... quinze jours sans la voirl... Heureusement je suis certain que la bonne mère Dumont aura soin d'elle et ne la laissera manquer de rien.
Le lendemain, Pierre n'en écrivit pas moins à Gaspard pour lui demander l'adresse de madame de Stainville. Il le priait de la lui envoyef !e plus vite possible, en chargeant M. Martineau de l'écrire pour lui. Pierre pensait que Gaspard s'empresserait de lui envoyer cette adresse; alors il comptait prier son camarade Fleur-d'Amour de la porter chez la mère Dumont et de s'offrir à Manu pour la conduire jusque chez sa protectrice, si <î3:e n'aimait pas mieux attendre que le pauvre Pierre fût libre d<3 l'y mener iui-même.
ON fOURLOUROtJ. *19
Mais Gaspard était absent du pays lorsque la lettre arriva. Il était allé travailler à une ferme aux environs. Il fut huit jour3 sans revenir à Vétheuil, et il y en avait déjà six qu'il était de retour, et venait, comme à son ordinaire, passer sa soirée au Tourne-Bride, lorsqu'après avoir trinqué avec lui et le professeur Martineau, maître Gobinard s'écria :
— Ah! parbleu! Gaspard, pendant que j'y pense!... il y a là une lettre qui est arrivée de Paris pour toi. Elle est arrivée ici pour que je te la remette... c'est franc de port... il y a au moins une douzaine de jours qu'elle est là.
— C'est ben heureux alors que ça te revienne à la mémoire!... S'il y avait des choses pressées dans c'te lettre, tu serais cause du retard, toi.
— Je ne pouvais pas te la donner quand elle est arrivée, puisque tu étais absent 1
— Et depuis six jours que tu me vois tous les soirs... tu ne le pouvais pas non plus, hein?... Voyons, voyons vite ce papier, qu'est-ce qu'i' chante? J'ai dans l'idée que c'est de mon ami Pierre; car il n'y a guère que lui qui puisse m'écrire... 11 nous donne peut-être des nouvelles de Marie... Le père Martineau va nous traduire tout ça.
On cherche la lettre. On la trouve avec peine dans le fond d'un égrugeoir, et Gaspard la donne au professeur en lui disant :
— Dichiffrez-nous ce qu'il y a là-dedans, savant !
— Ah, Gaspard ! dit Martineau en prenant la lettre d'un air digne ; à votre âgel vous devez être honteux de ne pas savoir lire!...
— C'est justemement à mon âge qu'on n'apprend pus rien... Pourquoi donc que je m'amuserais à être honteux d'une chose qu'est la faute de mes parents?... Du reste, je ne leur en veux pas pour ça... car si j'avais su lire... je ne saurais pas ce que je sais...
— Vous ne sauriez pas ce que vous savez... en sachant lire? Je ne vous comprends pas... Gaspard.
— Eh ben , pourvu que je me comprenne, moi, ça suffit. Voyons, lisez-nous donc ça.
Le professeur décacheté la lettre, regarde la signature, et s'écrie : — En effet, c'est de mon élève Pierre.
— C'est de Pierre I... j'en étais sûr! dit Gaspard. Qu'est-ce qu'i* me veut ce pauvre garçon?... dites-nous vite ça...
M. Martineau pose ses lunettes sur son nez, et se met en devoir de lire. Gaspard et Gobinard attendent avec impatience ce qu'il va leur faire savoir; au bout d'un instant, le professeur s'écrie :
— C'est dommage... Ah! c'est bien dommage!...
— Quoi donc? dit Gaspard. Il estarrivéun malheur à Pierre?...
— Je dis que c'est dommage, reprend Martineau, parce que mon élève avait autrefois une belle cursive, et que sa main a perdu depuis qu'il est soldat !
— Que le diable vous patafiole avec vot' belle poussive!... J'ai cru que vous parliez de ce qu'il m'écrit... Y arriverez-vous enûn?
— M'y voici.
— C'est heureux.
Le professeur lut à haute voix :
« Mon cher Gaspard, je suis bien heureux, car j'ai retrouvé Marie... »
— Il a retrouvé Marie ! s'écrie Gaspard.
— Cette pauvre petite Marie! dit l'aubergiste; ah! je suis bien content qu'elle soit retrouvée!... car je l'aime toujours comme mon enfant!...
— J'en éprouve une vive satisfaction, dit Martineau, car Marie fut aussi mon élève... consilio manuque...
— Après, papa Martineau ; voyons la suite de la lettre.
— Je poursuis : « j'ai retrouvé Marie... je l'ai arrachée aux mains de son infâme ravisseur...» — Il paraît qu'il y a eu un ravisseur, alors?
— Pardi! cte bêtise! elle ne s'est pas ravie toute seule, c'te petite. Après ?
« ...infâme ravisseur... mais il me faut sur-le-champ l'adresse de madame de Stainville, pour que Marie puisse retourner près d'elle. Je ne pourrai l'y conduire moi-même, car je suis pour quinze jours à la salle de police. N'importe, envoie-moi vite cette adresse, mon cher Gaspard; il s'agit de servir Marie, et je compte sur ton amitié.
t Ton dévoué,
« Pierre. »
— Oh! il a raison de compter sur mon amitié, dit Gaspard, elle ne lui manquera jamais... Mais pourquoi diable a-t-il quinze jours de prison?...
— Ah! dame... quelque faute.., une bagatelle I dit Gobinard ; mais dans le militaire on ne plaisante pas.
— Et il ne nous dit pas le nom du ravisseur de Marie?...
— La lettre ne le donne point.
— C'est égal, il me le dira à moi...
— A toi, Gaspard? est-ce que tu as le projet de retourner toimême à Paris? Tu pourrais envoyer à Pierre l'adresse qu'il te demande. M. Martineau aurait bien la complaisance de lui écrire pour toi.
— Très-volontiers, dit le professeur. En ronde ou en bâtarde? cela m'est égal...
— Non, non, merci, j'aime mieux faire mes commissions moimôme. D'ailleurs, je suis ben aise de voir Pierre. S'il est en prison, ma présence le distraira, et puis je ne serai pas fâché non plus de revoir Marie... desavoir tout ce qui lui est arrivé... enfin je vais partir.
— Quand donc cela?
— Tiens, tout de suite ! nous allons boire encore un coup, et puis je me mets en chemin... Ah! je n'ai pas de cors aux pieds, moil...
— Comment! tu vas partir ce son... et il est près de huit heures?
— Eh ben ! justement, je vas m'en aller tout doucement, à la fraîche, et j'arriverai àParir smain matin au jour... Allons, un coup de piqueton et en rouv»! Quand il s'agit d'obliger un ami, faut pas être feignant.
— Au moins, as-tu de l'argent sur toi pour ton voyage?
— J'crois ben, j'ai trois f/cûcs quinze sousl... j'espère ben que je ne dépenserai pas tour. Allons, à vot' santé !
Gaspard trinque, boit, pir. J son chapeau, son bâton, et se met en route pour Paris, comme s'il allait faire une petite promenade dans les environs.
Le lendemain, à huit heures du matin, Pierre, qui avait fait ses quinze jours, venait d'être rendu à la liberté, et se disposait à courir chez la mère Dumonl, lorsqu'il voit Gaspard devant lui.
— Te voilà! dit le soldat •» autant au cou du paysan.
— Eh, sans doute, on ne m'a lu ta lettre qu'hier... parce qu'elle a été oubliée dans un égrugeoir... j'ai dit : Pierre a besoin de moi, je suis parti, et me v'iàl...
— Ce bon Gaspard!
— Je croyais que tu étais prisonnier, moi?
— J'ai fini mon temps ce matin.
— Tant mieux, ça fait que nous pourrons aller nous rafraîchir ensemble...
— Oh, Gaspard! Marie d'abord, Marie avant tout!... Que doit-elle penser de moi? voilà quinze jours qu'elle ne m'a vu, qu'elle n'a eu de mes nouvelles... quinze jours! Sens-tu combien cela est long?
— Pas plus pour elle que pour toi qui étais sous les verrous.
— Mais elle ne savait pas le motif qui m'empêchait d'aller près d'elle... Elle a pu m'accuser... croire que je l'avais oubliée... elle a pleuré, peut-être!... Moi, faire pleurer Marie!... Ah! Gaspard!... je ne m'en consolerais pas.
— Elle t'a pourtant fait pleurer plus d'une fois, ellel ... et elle s'en est toujours consolée... Tu l'aimes donc encore, toi?...
— Si je l'aime!... Ah! si tu savais combien j'ai été heureux en la revoyant!... elle est toujours si belle... plus belle même qu'autrefois.
— Et tout aussi coquette, sans doute?... Mais enfin, qu'en as-tu donc fait de cette belle fille?
— Je l'ai conduite chez une brave et honnête femme qui veillera sur elle... Oh! la mère Dumont est si bonne... Viens, viens, hâtons-nous de nous rendre chez elle.
Gaspard suit Pierre : chemin faisant, il lui raconte comment il a retrouvé Marie, et quel était le ravisseur.
— Ah! c'est M. Daulayl dit Gaspard, ce criquet qui faisait tant son faraud et donnait toujours le bras à la vieille muscadine de Paris!... Pardi! j'étais ben sûr que c'était un de ces messieurs qui avait fait le coup. Il se sera dit: C'est une petite duchesse! j'vas me l'approprier... elle m'enrichira, et ça me payera mes dettesl... Oh ! j'avais deviné leurs malices, moi... Et tu dis que Marie t'a suivi sans difficulté?
— Marie!... maiselle m'a cent fois remercié (Je l'avoirsauvée... de l'avoir délivrée de ce Daulay qu'elle déteste!... Pauvre petite, c'est le ciel qui m'avait envoyé là... Sans moi, Marie âiait
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perdue!... Cet homme ne rougissait point d'employer la violence pour triompher d'elle!...
— Ah, bah! laisse donc... quand une femme ne veut pas, elle a bec et ongles! et au Tourne-Bride, la petite servante savait ben donner une tape aux garçons qui voulaient l'embrasser... Le plus heureux dans tout ça, c'est que le M. Daulay n'était pas de son goût.
— Nous voici arrivés, Gaspard : c'est ici que demeure la bonne mère Dumont.
— Ici... diable, ça n'a pas l'air ben huppél... c'est égal! les honnêtes gens ne sont pas toujours les mieux .ogés.
Pierre monte le premier. Il gravit l'escalier si lestement que Gaspard est encore au premier étage lorsque le jeune soldat frappe à la porte de la nr%audeuse; mais comme la vieille femme n'était pas leste à ouvrir, le paysan a le temps de rejoindre son ami, ce qu'il fait en criant :
— Ah ça, est-ce que tu es devenu un oiseau, Pierre? il faudrait des ailes pour te suivre, et j'ai des souliers ferrés, ce qui n'est pas la même chose.
Pierre frappe de tooses ses forces ; enfin le pas lent de la vieille femme se fan entendre. On ouvre la porte. Le jeune soldat se donne à peine le temps de dire bonjour à la mère Dumont; il court dans la seconde chambre en criant •
— Me voilà... Marie a dû bien s'impatienter... mais ce n'est pas ma faute; j'étais à la salle de police... Gaspard est avec moi... ilarrive aussi... il... Eh bien!... où est donc Marie?
Après avoir fait le tour de la chambre et être revenu dans la première, Pierre s'est aperçu que celle pour laquelle il brûlait d'arriver n'est pas là et ne l'entend pas. Il revient alors vers la bonne vieille, en lui disant encore :
— Où donc est Marie?
Mais la bonne femme baisse la tôte sans répondre. Pour la première fois, Pierre remarque l'air profondément affligé de la mère Dumont, et il s'écrie .
— Ah! mon Dieu!... il est arrivé quelque chose à Marie! Gaspard, qui vient seulement d'entrer, regarde autour de lui,
et se jette sur une chaise en murmurant :
— Il parait que les oiseaux sont dénichés !
— Mariel... Marie!... où est-elle?... qu'en avez-vous fait,
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mère Dumont? reprend Pierre d'une voix tremblante. Je vous l'avais confiée... vous deviez me la rendre...
— Eh, mon Dieul mon ami, répond la bonne femme, ce n'est pas ma faute!... Vous m'aviez amené cette jeune fille, c'est vrai; mais vous ne m'aviez pas dit de la retenir de force, delà garder prisonnière chez moi... ce qui d'ailleurs ne m'eût pas convenu. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour lui rendre ma demeure agréable; mais je ne pouvais y réussir. Mademoiselle Mario
'ennuyait beaucoup chez moi. Elle soupirait... elle était triste... et elle ne voulait rien faire pour se distraire, parce qu'elle croit qu'une duchesse ne doit point travailler...
— Oh ! que je la reconnais ben là ! dit Gaspard.
— Vous ne veniez pas. . . elle a pensé que vous l'aviez oubliée...
— Moi, l'oublier... elle ne devait pas le croire.
— Je lui répétais en vain que vous reviendriez... Chaque jour elle semblait plus ennuyée de rester ici... Elle trouvait ma rue vilaine... elle voulait aller se promener, j'avais beau lui dire : A Paris, une jolie fille ne va pas se proni-^^r toute seule. Enfin, hier sur les deux heures, elle a voulu son; ...
— Hier?
— Je lui ai prêté un joli fichu pour mettre sur sa tête, car je n'avais à lui offrir que mon chapeau de paille dont elle n'a pas voulu... vu qu'il a bientôt sept ans. Elle a pris un panier à son bras, puis elle est sortie en me disant : Je ne serai pas longtemps... et je retrouverai bien mon chemin; en tous cas, je saurai bien redemander la rue de Crussol. Enfin... elle est partie... et depuis ce temps... elle n'est pas revenue...
— Pas revenue... depuis hier!...
— Non, mon cher garçon... Ah! j'en ai eu bien du chagrin... /'ai pleuré aussi, moi, depuis hier, car j'étais sûre que vous re viendriez, et je me disais: 11 va bien m'em vouloir en ne retrouvant pas celle qu'il aime tant .. et pourtant vous voyez qu'il n'y a pas de ma faute.
Et la bonne vieille verse des larmes en disant ces mets; Pierre ne le voit pas, car il semble acc'iblé par un nouvelle événement. Mais Gaspard se lève, et va prendre les mates de la ravaudeuse en lui disant :
— Allons, sacrebleu,la mère, faut pas vous désoler !.. Pardi! ou voit ben que c'est pas votre faute ! On la retrouvera, c'te
demoiselle i... bile a voulu se promener... elle se trouvait trop renfermée ici... Dame! depuis qu'on lui a dit qu'elle était duchesse, il lui faut beaucoup d'air... Le malheur de tout ça, c'esf ce pauvre Pierre, qui aime une fille qui ne pense pas à lui, e' qui se flattait peut-être que cette fois elle allait lui rester I... •loi, je me doutais ben que la petite lui ferait encore queuqufc oricole 1 et c'est pour ça que je sommes venu nous-mème à Paris, au lieu de lui envoyer l'adresse qu'il me demandait.
— Partie depuis hier! s'écrie de nouveau Pierre en marchant à grands pas dans la chambre. Mais que lui est-il doncarrivé?... Serait-elle retombée au pouvoir de ce Daulay?... Il faut la retrouver, Gaspard, il le faut... Voyons, mèreDumont, quel côté a-t-elle pris?...
— Elle m'a dit, mon ami, qu'elle irait se promener tout le long du canal... qui est ici près.
— Sur le bord du canal?... Mon Dieu! si quelque événement... Viens, Gaspard, viens, il faut absolument retrouver Marie.
En achevant ces mots, Pierre sort, sans écouter son ami, qui lui crie de l'attendre.
— Allons, faut que je coure après lui, maintenant, dit Gaspard en reprenant son bâton. Ce pauvre Pierre... l'amour le rendra fou... Je vais tâcher de le calmer... Adieu, mère Dumont, je reviendrai vous voir quand je passerai à Paris, car vous êtes une bonne femme, vous... Soyez tranquille... la jolie fille se retrouvera... Avec tout ça, vous en êtes toujours pour vot' fichu et vot' panier!...
— Ah! monsieur!... ce sont des misères! Et pourvu qu'il ne ioit arrivé aucun mal à cette jeune fille...
— Oh ! que non!... Encore queuque amoureux! queuque séjucteur, peut-être!... mais les filles ne meurent pas de ça! et à Paris on dit, au contraire, qu'il y en a qui en vivent. Adieu, mère Dumont, je reviendrai vous voir.
Gaspard secoue la main de la bonne femme comme s'il disait adieu à un ancien ami, puis il descend aussi vite que le lui permet sa chaussure, et se met à courir dans la rue pour rattraper Pierre. Il le retrouve sur les bords du canal, marchant avec agitation, regardant souvent autour de lui, s'arrêtant quelquefois pour questionner les marchands, les gens qui station-
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nent près de là, leur faisant le portrait de Marie, et leur demandant s'ils l'ont vue passer la veille.
Mais Pierre n'obtient aucun renseignement; car il ne faut pas demander aux habitants de Paris des souvenirs de la veille : c'est souvent avec peine qu'ils se rappellent ce qu'ils ont vu dans a journée. Au milieu de ce monde qui sans cesse va et vient, de ces passants qui se succèdent constamment, les yeux ont trop de distraction pour conserver des souvenirs. Ce n'est qu'en province qu'il est permis de demander si l'on a vu passer telle personne. Il y a des villes où une figure étrangère est remarquée, où une mode nouvelle fait accourir tous les habitants sur leur porte et à leurs fenêtres, où une voiture enfin fait événement.
Gaspard a longtemps marché à quelques pas de Pierre, laissant celui-<i regarder, s'arrêter, questionner à son aise. Lorsqu'il voit le jeune soldat plus abattu et ne sachant de quel côté diriger ses pas, il se rapproche de lui et lui prend le bras en lui disant :
— Et la caserne?... N'est-il pas bientôt l'heure d'y retourner? Pierre laisse tomber sa tête sur sa poitrine en murmurant:
— Puis-je rentrer sans avoir retrouvé Marie?
— Oui, tu le dois, parce que tu es soldat, d'abord. Tu as déjà eu quinze jours de salle de police à cause de cette jeune fille ; il ne faut pas qu'elle te fasse encore mériter quelque punition... Parce que mamselle Marie a envie de courir, de se promener, ça ne doit pas t'empècher de faire ton devoir... d'être un bon soldat... Allons, Pierre, du courage, Marie se retrouvera; d'ailleurs, je la chercherai, moi, et je te promets de t'en donner des nouvelles aussitôt, que j'en aurai.
— 0 mon cher Gaspard, tu me le promets... tu chercheras Marie... tu courras dans tout Paris... tu t'informeras d'elle à tout le monde...
— Oui... oui, sois tranquille.
— Moi, de mon côté, j'emploierai à la chercher tous les moments que j'aurai de libres.
— Ça, je n'en doute pas; mais, je te le répète, ne manque pas à tes devoirs ; faut jamais rien faire à demi... je ne connais queçal... Quand on commence une bouteille, faut la vider; quand on se bat, faut s'éreinter ; quand on prend un état, faut l'exercer. Allons, viens à la caserne.
Pierre se laisse conduire, et quoique ses yeux cherchent toujours Marie, il marche sans s'arrêter jusqu'au quartier. Là, avant de rentrer dans la caserne, il embrasse encore Gaspard en lui disant:
— Tu la chercheras partout, n'est-ce pas?... et à la moindre nouvelle... sur le plus léger indice, tu viendras me prévenir...
— Oui, c'est convenu ; mais toi, de ton côté, n'abandonne pa* le poste, sacrebleu!...
— Non, Gaspard, je ferai mon devoir... car je veux toujours être digne de Marie.
— Vlà qui est parlé... et ce que je souhaite, c'est qu'elle soit toujours digne de toi.
Gaspard se sépare de nouveau de Pierre, et, lorsqu'il l'a \u rentrer dans la caserne, il se dit :
— Le plus souvent que je vas user mes souliers à chercher Mariel... Non, non; d'ailleurs, les filles c'est trop capricieux : pus qu'on court après, et moins qu'on les attrape. J'vons retourner cheux nous, et j'y attendrai des nouvelles de Paris. D'ailleurs, j' sommes ben tranquille, on ne fera pas Marie duchesse sans m'en avertir.
Et Gaspard se remet en route pour son village.