‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 27 sur 28 · CHAPITRE XXV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXV

» QU'lLLK ÉTAIT.

Gaspard était revenu seul à Vétheuil, puisque Marie ne s'était pas trouvée au rendez-vous qu'il lui avait indiqué. A son retour au village, suivant son habitude, il était entré au Tourne- Bride, où le professeur Martineause rafraîchissait avec l'aubergiste.

— Eh bien! quelles nouvelles? lui crie Gobinard dès qu'il l'aperçoit.

— Quidnovi? dit M. Martineau en posant son verre sur la table; vous venez de Paris... Vous avez vu la duchesse de Valousky?

— Oui! j'ai vu tout le monde ! tout le tra la la! dit Gaspard en se versant à boire, et je croyais ben ramener quelqu'un avec moi, mais il paraît que la petite ne veut pas quitter Paris... Elle y tient!...

— De qui veux-tu nous parler, Gaspard?

— Eh pardi! de Marie, que je pensais ramener au villageavec moi, car à c't' heure qu'aile sait qu'elle n'est point duchesse, tous ses beaux amis, toutes ses connaissances vont ben vite lui tourner le dos!...

— Elle n'est pas duchesse! s'écrie l'aubergiste, c'est donc bien certain... et c'est seulement un méchant manuscrit que cette dame avait laissé à ma défunte?...

— Eh ouil oui, combien faut-il te répéter de fois que Marie n'a jamais été fille d'une grande dame... que tous ces gens-là se trompaient... et que moi, enfin, je leur ai laissé croire qu'ils avaient deviné juste, parce que j'étais ben aise de me gausser d'eux un brin, et puis de donner une petite leçon à c'te coquette de Marie, qui avait refusé d'épouser Pierre... Là, y êtes-vousà présent ?

— Je n'en reviens pas ! dit Gobinard.

— Monsieur Gaspard, vous êtes un madré! dit le professeur,^ ne vous aurais jamais cru capable de jouer un tour semblable!

300 BW TOURLOUROU.

— C'est que vous pensiez que je n'étais pas de vot' fore apparemment. Pourtant j'avoue que je ne voudrais pas av.oir fait trop de chagrin à c'te petite... Je croyais la ramener au village... puis j'aurais été dire à Pierre : — Marie est chez nous... elle y attend que tu reviennes de l'armée. Mais comme je suis revenu seul , je n'ai pas osé aller dire à Pierre tout qui s'est passé.

— Marie n'est plus duchesse , reprend Gobinard ; c'est fort bien; mais avec tout cela de qui est-elle fille?... c'est encore un mystère... Toi qui sais tout, Gaspard, ne saurais-tu pas aussi celui-là?

— Peut-être... c'est possible!... mais comme la petite n'est plus ici... je le garde pour moi... Au reste, je retournerai bientôt à Paris pour y chercher Marie... et il faudra bien que je la retrouve , sans quoi je n'oserais plus me présenter devant ce pauvre Pierre.

Gaspard boit et ne souffle plus mot, car, contre son ordinaire, il est triste et soucieux. Gobinard fait de nouveau mille conjectures sur l'origine de Marie, et le professeur Martineau retourne chez lui enchanté de ne point avoir épousé la petite.

Quelque temps s'est écoulé; Gaspard, qui se flattait encore de voir revenir Marie, commence à perdre cet espoir, et il se décide à retourner à Paris pour savoir ce qu'elle y fait.

C'est toujours à la fin de la journée que Gaspard a l'habitude de se mettre en route. Il est entré au Tourne-Bride, il a trinqué avec maître Gobinard et le professeur, et, après leur avoir serré la main, il ouvre la porte qui donne sur la route et va se mettre en marche... lorsque ses yeux aperçoivent au loin deux personnes qui viennent par le chemin de Paris.

Gaspard s'arrête... ses traits expriment l'étonnement, la joie la plus vive; il se frotte les yeux craignant de pas y bien voir, mais il ne s'est pas trompé : c'est bien Pierre et Marie qui reviennent ensemble au village, Pierre et Marie, qui se donnent le bras, qui causent en se regardant tendrement. Gaspard pousse un cri, jette de côté son bâton, rentre dans la salle de l'aubergt en criant :

— Les v'ià ! les v'ià 1 tous les deux et bras dessus bras dessous !... Ahl c'est-i' ça un bonheurl

Et le paysan retourne sur la route , et court au-devant de*

UN TOIJRLOUROU. 801

deux voyageurs, laissant Gobinard et le professeur se regarder et se dire :

— Il est fou!...

— Il a un coup de marteau!...

Gaspard a rejoint le jeune soldat et sa compagne de voyage, et, avant que ceux-ci aient eu le temps de lui parler, il leu: prend la tête avec ses mains et les embrasse à plusieurs reprises en s'écriant :

— C'est vous! c'est vous! Ah! jarni! je savais ben que vous finiriez par vous rapprocher, par vous réunir! Ohé! ohé! les v'ià!... C'est Pierre et Marie!... Ahl morgue, allons-nous nous en donner!

Et Gaspard prend le bras des jeunes gens et les ramène au Tourne-Bride en poussant des cris de joie tout le long de la route.

— Marie... ma pauvre petite Marie! dit l'aubergiste en courant embrasser la jeune fille. Chère enfant! on t'a fait croire bien des choses qui n'étaient pas!...

— » Il n'est pus question de ça ! dit Gaspard. Marie revient avec nous... c'est qu'elle sait ben qu'elle y sera plus à sa place qu'à Paris. Mais toi, Pierre, comment as-tu fait pour quitter la caserne?...

— Voici ma permission, pour vingt jours, dit le jeune soldat, et de plus celle de me marier... et c'est Marie que j'épouse... Marie qui a bien voulu consentir à devenir ma femme!... Ah! monsieur Gobinard , vous qui l'avez élevée, qui lui avez servi le père... vous ne me refuserez pas sa main?...

— Moi, te refuser, mon garçon! non, sans doute... mais... c'est que nous ne connaissons pas les parents de Marie...

— Je les connais, moi, dit Gaspard, et puisque Marie va se marier, je pense que c'est le moment de faire savoir ce qui er est... Papa Gobinard, ça va un brin vous chiffonner, mais vou. êtes un brave homme, et je suis sûr que vous n'en aimerez pas moins cette jeune fille.

— Eh! mon Dieu, qu'est-ce donc?... il me fait trembler, ce Gaspard... Voyons, explique-toi...

— Voulez-vous que M. Martineau entende ce que je vas vous dire?

— Oui... c'est mon ami, je n'ai point de secret pour lui... Le^professeur s'incline en disant :

— Je saurai justifier votre confiance.

Gaspard est allé fermer la porte de l'auberge, il s'assure qu'aucun étranger ne peut les entendre, puis, revenant vers l'aubergiste, lui dit :

— Vous rappelez-vous Guillaume, le vétérinaire... un mauvais sujet, un libertin, un ivrogne, qui était amoureux de votre femme, et furieux de ce qu'elle vous avait préféré à lui?

— Oui... oui, je me le rappelle fort bien, répond Gobinard.

— Vous fûtes forcé de quitter votre auberge... de faire un long voyage, d'aller à la Guadeloupe, pour recueillir un hérk tage?

— Sans doute. Il y a dix-huit ans et demi de cela.

— Justement! votre femme resta à l'auberge... et vous étiez parti ben tranquille 1... parce que c'était une femme sage et vertueuse...

— Oui, certes 1... et quiconque me dirait le contraire...

— Chut!... c'est pas ça!... votre femme resta toujours sage!... et pourtant, une nuit, ce vaurien de Guillaume, qui s'était caché dans l'auberge, parvint à s'introduire près d'elle... et, malgré sa résistance... dame... elle ne fut pas la plus forte...

— Gaspard!... tu mens!... cela n'est pas possible!... s'écrie l'aubergiste, que cette confidence vient de bouleverser. Et d'ailleurs ma femme ne t'aurait jamais confié cela!...

— Aussi ce n'est pas elle qui me l'a dit... c'est Guillaume quelques années plus tard... un soir qu'il était gris et qu'il disait tout!...

— Guillaume t'a fait des mensonges!...

— Ça aurait encore été possible!... mais maintenant lisez cette lettre que vot' femme me confia pour vous la remettre, si quelque jour on voulait marier Marie... Vous saurez au juste ce qui en est... Eh ben, père Martineau, vous voyez que j'avais raison l'autre fois en vous disant que, si j'avais su lire, je n'aurais pas su tant de choses!...

L'aubergiste prend la lettre, l'ouvre, reconnaît l'écriture de sa femme et lit :

« Marie est ma fille; pardonne-moi, mon ami, car je ne fus pas coupable, et pour l'amour de moi aime toujours cette enfant. »

Le pauvre Gobinard ne peut plus douter de la vérité; ii est

quelques moineuw consterné; mais bientôt, ouvrant ses bras à Marie, il s'écrie :

— Viens, mon enfant, viens, je serai ton père, moi!... et liés cet instant je t'adopte et te laisserai tout ce que je possède!...

— A la bonne heure!... v'ià qui est parlé! s'écrie Gaspard; papa Gobinard, vous êtes un brave homme... je vous aime de plus fort en plus fort... Touchez là... je crois que je pleure comme un veau!... mais c'est égal, cette histoire-là c'est entre nous, faut pas que ça sorte de la maison... Vous entendez, monsieur Martineau !... pas de cancans! ou je me fâche.

— Gaspard! cette recommandation est inutile... j'aime trop mon ami Gobinard pour vouloir jamais me brouiller avec lui!

— Et surtout avec sa cuisine ! ajoute Gaspard à demi-voix. Peu importait à Pierre quelle était la naissance de Marie :

ce qu'il désirait seulement, c'est qu'elle ne redevînt pas une grande dame qu'on aurait encore pu lui enlever. Mais elle est adoptée par l'aubergiste, et rien ne s'oppose plus à ce que le jeune soldat devienne l'époux de celle qu'il aime depuis si longtemps.

Quant à Marie, revenue de ses illusions qui n'avaient pas fait son bonheur, elle ne demandait plus qu'à vivre dans son village, bornant tous ses désirs à rendre heureux l'homme assez généreux pour lui sauver l'honneur.

Pierre fit presser son mariage, car son congé n'avait que vingt jours; mais le huitième qui suivit son retour à Vétheuil, il devint enfin l'époux de Marie.

La noce se fit sans bruit, sans apprêt. Gaspard et le professeur Martineau y furent seuls conviés ; mais les plaisirs les plus purs ne sont pas ceux qui font fe plus de bruit.

Ensuite il fallut que Pierre se séparât de sa femme pour retournera son régiment; mais, quelques mois après son mariage, son oncle le meunier mourut en lui laissant toute sa fortune. Alors Pierre put s'acheter un homme et retourner vivre près de sa femme; car pour lui la gloire avait peu de charmes, et il borna sa carrière au grade de tourlourou.

Marie était enceinte et elle rougissait lorsque tout le monde lui faisait compliment sur son état. Mais après cinq mois de mariage elle mit au monde un enfant qui n'existait déjà plus. O'^'^ues personnes jasèrent un peu sur cet accouchement pré-

coce ; mais tout l'honneur en fut attribué à Pierre, et nul ne soupçonna la vérité.

Madame de Stainville vendit sa maison de campagne, et finit par épouser Daulay.

D'Aubigny épousa madame Darmentière. il apprit aussi que Marie était revenue à Vétheuil, où elle était mariée, et il se fit un devoir de ne jamais retourner dans ce village, où sa présence aurait pu faire rougir quelqu'un.

M. Bellepèche eut beau soigner sa toilette et serrer la boucle de son pantalon, il ne fit plus de conquêtes et se décida à mourir garçon, et à garder avec lui madame Grosbec, avec laquelle il finit par aller au marché.

Le professeur Martineau termina sa carrière au hameau où il & était retiré. Mais il se consola de l'indifférence de ses contemporains en pensant qu'il habitait le séjour illustré par Boileau.

Et Gaspard continua de boire, de jurer et d'être dévoué à Pierre, dont le ménage devint un des plus heureux du pays ; car Marie eut plusieurs enfants qu'elle put sans rougir présenter à son époux, qu'elle finit par aimer tendrement ; et quelquefois, lorsquesa mémoire lui rappelait le passé, e#« était tout étonnée d'avoir pu en aimer un autre que lui.

C'est bien souvent ainsi en amour : îe passé a toujours tort, s» présent seul a raison.

Page 1