‹ Un tourlourou (volume 2)Chapitre 26 sur 28 · CHAPITRE XXIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIV

DÉCOUVERTH. — DÉSESPOIR. — CONSOLATION.

Madame Darmentière a conduit Marie chez elle; celle-ci a reccoai la maison dans laquelle Pierre l'a laissée pour aller chercher une voiture après l'avoir délivrée des entreprises de M. Bellepêche ; Marie soupire en se rappelant le jeune soldat qui lui a donné tant de preuves d'amour auxquelles elle n'a répondu que par l'oubli le plus complet. Mais bientôt le souvenir de Pierre s'efface encore, car elle est chez madame Darmentière , et chez cette dame , elle espère revoir le comte d'Aubigny.

Madame Darmentière n'est plus la même avec Marie depuis que celle-ci est dans la peine. A la froideur qu'elle lui témoignait autrefois ont succédé les soins les plus aimables, les paroles les plus douces. Elle installe Marie dans une jolie petite pièce qui communique avec la sienne.

— Calmez-vous, reposez-vous, dit madame Darmentière à Marie, vous devez avoir besoin de vous remettre, après les événements de cette journée ! Dans quelques jours nous causerons de votre position , nous aviserons aux moyens de vous assurer

un avenir; songez que vous avez en moi une amie qui ne vous Mssera jamais sans appui.

Marie remercie sa nouvelle protectrice; et, restée seule, elle peut tout à son aise réfléchir à ce qui vient de lui arriver. Elle pleure d'abord , car elle vient de voir s'évanouir toutes les illusions de grandeur, de fortune dont elle se berçait depuis quelque temps; et il est bien permis à une jeune fiile de regretter des biens après lesquels tant de gens courent toute leur vie; cependant le souvenir de d'Aubigny ramène l'espérance dans le cœur de Marie.

— Le comte m'aime, se dit-elle, il m'aime véritablement!... Ce n'est pas ma fortune qu'il désirait , ainsi cela doit lui être égal que je sois ou non duchesse, puisque je serai toujours $? petite Marie. Pourtant, si lui aussi allait me repousser... ne plus vouloir m'épouser... parce que je ne suis plus qu'une paysanne... qu'une orpheline... car je ne sais pas même ce que je suis... oh ! alors ce serait affreux!... Mais non... il tiendra ses promesses... il faut qu'il les tienne... car il me semble... ô mon Dieu ! je n'ose pas encore m'avouer cela I

Et Marie pleure de nouveau en cachant son visage dans ses mains, on dirait qu'elle craint que ses traits ne laissent lire la faute qu'elle a commise, et les suites que cette faute doit avoir.

Quelquefois Marie se rappelle les dernières paroles que G a? pard a prononcées en la quittant :

— Si tu veux t'en revenir au pays, et c'est ce que tu as de mieux à faire, je vais t'attendre jusqu'à quatre heures.

La jeune fille regarde une pendule ; le temps que Gaspard lui a donné pour venir à son rendez-vous n'est pas encore écoulé; elle réfléchit... elle hésite... mais bientôt son amour pour d'Aubigny et le souvenir de sa position la décident à rester à Paris.

— Je ne pttîq plus retourner à Vétheuil, se dit Marie, car si je deviens mère... tout le monde y connaîtra ma honte!... ei peut-être qu'alors on me chassera aussi du village 1... Oh. non!... > ne puis plus y retourner à présent. Mais le comte m'aime, il ne m'abandonnera pas, il tiendra ses promesses... je serai sa femme... Ohl oui, dès ^u'il me verra, je suis sûre qu'il s'empressera de me consoler.

C'est ainsi que Marie se berçai" encore d'espérances.

plusieurs jours s'écoulèrent, et d'Aubigny, qui devait avoir appris les événements arrivés chez madame de Slainviile, ne s'empressait pas de venir consoler la jeune fille. Il ne venait point chez madame Darmentière; ou du moins il ne se présentait jamais au salon lorsque Marie y était. Celle-ci ne sortait plus, elle ne voulait plus quitter la demeurer où elle avait trouvé un asile, elle se refusait à tous plaisirs, à toutes distractions; en vain, pour lui faire oublier ses chagrins, madame Darmentière voulait lui procurer quelques amusements : spectacles, promenades, Marie refusait tout, et chaque jour sa tristesse semblait augmenter.

— Ma chère enfant, disait la belle veuve à celle qu'elle avait recueillie, pourquoi vous abandonner ainsi à la douleur?... Vous perdez l'espoir d'un nom... d'un rang dans le monde... mais, à votre âge, est-ce donc là ce qui fait le bonheur?... D'ailieurs, je vous le répète, j'assurerai votre sort... Après avoir connu l'opulence, je neveux pas que vous puissiez jamais craindre la misère. Vous êtes jolie... vous trouverez facilement un mari... et nous tâcherons de vous en choisir un qui puisse vous rendre bien heureuse.

Marie se contentait de baiser la main de madame Darmentière, mais elle n'osait pas lui dire :

— Il n'y a qu'un homme maintenant que je veuille épouser... c'est celui qui m'a rendue mère.

Ul. jour pourtant, tandis que madame Darmentière essayait encore de ramener un sourire sur les lèvres de Marie, celle-ci lui dit d'une voix tremblante :

— M. le comte d'Aubigny ne vient donc jamais chez vous, madame?

— Pardonnez-moi, répond madame Darmentière en jetant un regard inquiet sur la • eune fille. Pourquoi me faites-vous cette question?

— C'est que depuis près de quinze jours que vous avez bien voulu me donner un asile... je ne l'ai pas vu ici une seule fois.

— M. d'Aubigny a fait un voyage... il a été dans son pays... il avait affaire dans sa famille... mais il est revenu, et je l'ai vu hier.

— Sait-il ce qui m'est arrivé? reprend Marie en hésitant.

— T)ui... je le lui ai appus.

— Et... qu'a-t-ildit?

— Il vous a plainte autant que je l'ai fait... Mais cet événement l'a peu étonné; car, ainsi que moi, il avait toujours douté que vous fussiez vraiment fille de la duchesse de Valousky.

Marie laisse retomber sa tête sur sa poitrine; elle semble accablée. Madame Darmentière va s'asseoir près d'elle, lui prend la main et lui dit du ton le plus doux :

— Marie... vous ne m'ouvrez pas entièrement votre cœur... mais j'ai lu au fond de votre âme... vous aimez le comte?...

— Moi... madame...

— Oui, vous l'aimez... Peut-être, jadis, vous a-t-il tenu quelques propos galants auxquels vous avez cru... Pauvre Marie!... auriez -vous encore la faiblesse de penser à lui?... Alors même que vous auriez été fille de la duchesse, d'Aubigny n'eût point songé à vous épouser... je puis vous l'affirmer... il me serait même facile de vous prouver ce que je vous dis... Maintenant, quel pourrait donc être votre espoir?... Allons, Marie, rappelez votre raison... chassez de votre cœur un sentiment qui ne peut être que passager... et, je vous le répète, vous pouvez encore être heureuse.

Madame Darmentière a quitté Marie; celle-ci rentre dans sa chambre en se disant :

— Que j'oublie celui que j'aime... oh! non, jamais!... Il ne tenait qu'à moi aussi de lui apprendre quels liens m'unissent au comte... Elle dit qu'il n'a jamais songé à la pauvre Marie!... mais je sais bien le contraire... et maintenant qu'il est revenu de son voyage, qu'il connaît ma nouvelle situation, je suis sûre qu'avant peu j'aurai de ses nouvelles. Pourtant madame Darmentière l'a revu... Il vient donc lorsque je suis retirée dans cette chambre?... Craint-il de me parler devant elle?... l'aimerait-il encore?... Oh! il faudra que je sache enfin la vérité!... S'il aimait encore madame Darmentière... alors je ne resterais pas davantage dans cette maison.

Marie tâche de cacher son trouble ; mais inquiète, agitée, le soir, elle se retire de bonne heure dans sa chambre. Un domestique vient bientôt lui remettre un paquet cacheté en lui disant :

— Voici ce qu'on a apporté pour vous, mademoiselle, et j"a attendu que vous fussiez seule pour vous remettre cela.

Marie remercie le domestique, et, restée seule, elle se hâte de briser l'enveloppe du paquet ; car elle ne doute pas qu'il ne contienne des nouvelles du comte. Elle trouve un grand papier plié en quatre, puis un petit billet ; le billet est signé : d' Aubigny. Marie le porte aussitôt à ses lèvres, et s'empresse de lire ce qui suit:

t Ma chère Marie, je viens d'apprendre que vos espérances de fortune sont détruites, et le triste résultat de votre entrevue avec la duchesse de Valousky. Ne croyez pas que ce soit votre nouvelle situation qui change mes sentiments pour vous; non, Marie, il n'est plus temps de vous abuser ; notr« liaison fut l'effet du hasard, elle ne pouvait être durable... d'autres serments m'engageaient ailleurs, et jamais vous ne deviez être pour moi plus qu'une amie. C'est à ce titre, Marie, que je vous supplie d'accepter ce que vous trouverez joint à cette lettre; et, si vous m'aimez encore, vous ne me refuserez point; songez que ie3 dons de l'amitié n'offensent jamais.

« Alfred d' Aubigny. »

A cette lettre était joint un contrat qui assurait à Marie une rente de deux mille francs. La jeune fille y porte machinalement les yeux, puis elle laisse tomber à terre et le contrat et la lettre, elle reste immobile et presque inanimée, n'ayant plus qu'une seule pensée à l'esprit et au cœur, c'est que d'Aubigny ne l'aimait pas et ne l'avait jamais aimée.

Marie reste longtemps dans cet état où l'excès de la douleur amène presque l'insensibilité, où l'on sent à peine si l'on existe, où l'on ne trouve point de larmes qui soulagent, point de sanglots qui déchirent. Enfin ses esprits se raniment, ses idées reviennent, et elle s'écrie :

— Mais il ne peut pas me repousser, car je suis mère... Ohl s'il l'avait su, il ne m'aurait pas écrit cette horrible lettre... mais il le saura... Ce ne sont pas ses bienfaits que je veux... c'est son amour... Madame Darmentière elle-même mar»prou\era... Oui... je vais tout lui dire... tout lui avouer...

Et Marie sort de sa chambre pour se rendre uans celle de madame Darmentière. Il était tard, et elle pensais que tout le monde devait être retiré; cependant, en traversant une bibliothèque, elle aperçoit encore de la lumière à travers une porta

J»ft UN TOURLOUIIOU.

qui donne dans le salon. Marie s'en approche; une voix qui lui est bien chère arrive jusqu'à son oreille. D'Aubigny est là avec madame Darmentière; tous deux causent avec chaleur; en se collant contre la porte, Marie peut tout entendre. Sans réfléchir <i son action est blâmable, la jeune fille reste immobile, le cou tendu, et retenant sa respiration, de crainte de perdre un seul mot de ce qui se dit dans le salon.

— Je veux que vous me parliez avec franchise, dit madame Darmentière ; je veux que vous me disiez si Marie a le droit de vous adresser des reproches... Alfred, je vous en supplie, ne me trompez pas... Si vous en aimez une autre, je suis prête à vous rendre vos serments... Cette jeune fille vous aime... je ne voudrais pas être cause de son malheur.

— En vérité, madame, je ne vous conçois pas, répond le comte avec chaleur. Quoil... c'est lorsque vous avez enfin consenti à me nommer votre époux, lorsque je reviens avec tous les actes qui me sont nécessaires pour que notre mariage n'éprouve aucun retard, c'est alors que vous semblez douter de mon amourl... Mais qu'ai-je donc fait pour cela? Est-ce ma faute si Marie n'est point duchesse ? si madame de Stainville a rendu cette jeune fille victime du plus sot quiproquo?

— Non, sans doute... mais pourquoi Marie vous aime-t-elle?... cet amour ne lui est pas venu sans qu'il y ait un peu de votre faute.

— Eh! mon Dieul le f^is-je? Mais lors même que je lui aurais dit qu'elle était jolie, adorable 1... quand elle était fiiie d'auberge, serait-ce une raison pour me forcer maintenant à lui adresser mes hommages?... Allons, madame, soyez juste, j'ai pu rire avec une paysanne 1... tout autre en aurait fait autant que moi; mais si cette jeune fille va ensuite s'imaginer que je l'adore véritablement... elle a grand tort. Je plains aujourd'hui son sorti je ferai tout pour adoucir sa peine; mais que pour elle je renonce à vous... à vous, que j'aime plus que je n'ai jamais aimé et à qui je suis fier de consacrer ma viel... ahl vc^ ne sauriez le vouloir... car vous aussi vous m'aimez, vous me l'avez avoué ; vous m'aimez, puisque vous m'avez accordé cette main chérie, et que dans trois jours je serai votre époux.

Marie n'en veut pas entendre davantage; déjà sa résolution est prise : elle ne veut pas faire le malheur du comte; en apprenant à madame Darmentière qu'elle porte dans son sein ic fruit

UN TOUBLOUROU. 2tJ

de son égarement, elle sait qu'elle mettrait obstacle au mariage de d'Aubigoy; mais celui-ci en aimerait-il plus Marie?... non, il la haïrait, au contraire, et le pauvre fille aime mieux mourir que de lui inspirer un tel sentiment.

Marie est sortie de l'appartement, elle gagne doucement la porte du carré, puis elle descend l'escalier; il est plus de minuit, les lampes qui l'éclairent le soir sont éteintes. Arrivée près du portier, qui est à moitié endormi, Marie frappe au carreau, on tire le cordon, et elle sort de la maison sans avoir rencontré personne.

Une fois dans la rue, Marie marche très-vite, non qu'elle éprouve aucune frayeur, mais parcs qu'elle a hâte d'accomplir le funeste dessein auquel elle vient de s'arrêter. Elle ne sait pas quel chemin il faut suivre pour arriver au but qu'elle se propose, mais en marchant toujours, elle espère trouver bientôt le terme de sa course.

La nuit est sombre, de temps à autre quelques personnes attardées passent près de la jeune fille ; mais sa démarche est si pressée, si déterminée, que nul ne songe à la suivre ou à lui parler. Après avoir marché assez longtemps, Marie sent un air plus vif frapper son visag«, et au détour d'une rue elle aperçoit les bords du canal.

— Ah!... me voici arrivée! se dit la jeune fille. C'est là... là, où tout doit finir pour moi...

Et la pauvre Marie presse encore le pas pour être plus vite au terme de sa course; parvenue tout au bord du canal, elle se jette à genoux et regarde le ciel en s'écriant :

— Ce que je fais là est bien mal sans doute! Pardonnezmoi, ô mon Dieu!... mais je ne vois plus pour moi sur la terre que honte et désespoir... et je n'ai pas la force de supporter ma peine.

Après avoir achevé cette courte prière, Marie se précipite... Un grand bruit se fait entendre dans l'eau... c'est ce fleuve qui vient de recevoir le corps de la jeune fille.

A peu de distance de là passait une patrouille de la ligne. Un des soldats s'est écrié :

— Entendez-vous... quelqu'un est tombé dans le canal!

Le caporal fait faire halte et s'approche du bord de l'eau. On aperçoit quelque chose qui flotte et parfois disparait.

— On crrroirait que c'est comme une femme, dit un soldat à son camarade...

— Oui... oui. . oh! mais je la sauverai!.,* Tiens mon fusil... mon sabre, Carabine... tiens mon schako aussi, et à moi maintenant...

— Commen* ' *n veux te risquer pour quelqu'un que tu ne connais pas?...

— Eh! qu'importe! il y ^ quelqu'un qui se noie, je sais nager... en avant!

C'était Pierre qui était de patrouille, et qui passait là. au moment où la pauvre Marie venait de se précipiter dans les flots; sans savoir quelle es* la personne qu'il va secourir, et mû seulement par ce sentiment d'humanité qui porte à sauver son semblable, Pierre se précipite dans le canal : il nage avec vigueur; il atteint la personne qu'il veut sauver, la ramène près du bord. Un fusil qu'on lui tend l'aide à se soutenir sur l'eau, tandis qu'il soulève la jeune fille de manière à ce que ses camarades parviennent à la saisir, bientôt tous deux sont à terre; et Pierre, oubliant l'eau qui imbibe ses vêtements, ne songe qu'à ranimer celle qui est sans connaissance devant lui.

Le caporal se dispose déjà à faire porter la jeune fille au poste le plus voisin, lorsque Pierre pousse un cri de surprise et d'effroi; dans cette femme qu'il a sauvée, il vient de reconnaître Marie.

— Marie!... ma pauvre Marie! s'écrie Pierre en se précipitant sur le corps de la jeune fille... 0 mon Dieu!... est-il possible! c'est elle qui allait périr!... mais elle est morte, peut-être... Elle ne m'entend pas... elle ne me voit plus!

— Non... elle n'est pas morte... le cœur bat encore, dit le caporal.

— Faudrrrait peut-être lui fairrre avaler un petit verre, dit Carabine.

— Oh! bonheur... elle respire... elle ne mourra pas! s'écrie Pierre en cherchant à réchauffer les mains de Marie dans les siennes. Ah! caporal!... par pitié... par grâce... permettez-moi de porter cette jeune fille ici près... chez une bonne femme de ma connaissance... qui lui prodiguera tous les secours que son état réclame...

— Tu connais donc cette jeune fille, Pierre?

— Si je la connais!... Mais c'est Marie... mon amie.„ ma

UN TOURLOUROU. Stl

compagne d'enfance!... celle que j'ai toujours aimée. . Ah! caporal, ne me refusez pas cette grâce... je vous .jure que Marie mérite bien que l'on s'intérC ise à elle !...

— Allons... eh bien, va porter ta Marie... tu nous rejoindras au quartier.

Pierre a déjà enlevé Marie dans ses bras, et, chargé de ce précieux fardeau, il ne court pas, il vole jusqu'à la rue de Crussol, dont la patrouille était fort éloignée lorsque Pierre avait dit qu'il allait porter la jeune fille à deux pas. Enfin ii arrive à la demeure de la mère Dumont; Marie respire, il sent battre son cœur contre le sien ; mais elle n'a pas encore ouvert les yeux ni prononcé une parole. Pierre pousse la porte de l'allée, il monte l'escalier avec précaution. Enfin il est devant le logement de la vieille ravaudeuse; il frappe à plusieurs reprises; il était une heure du matin, et la bonne femme dormait profondément; mais elle se réveille, et, reconnaissant la voix de Pierre qui l'appelle, se hâte de se procurer de la lumière pour aller ouvrir.

— Que vous est-il donc encore arrivé? dit la bonne vieille en ouvrant sa porte au jeune soldat; puis s'apercevant qu'il porte une femme dans ses bras, elle s'écrie : Ah! mon Dieu, qu'est-ce que cela?...

— C'est elle, mère Dumont... c'est Marie...

— Marie dans cet état!...

— Oui, Marie... que je viens de retirer de l'eau... Marie qui s'était précipitée dans le canal... qui avait voulu se donner la mort, je n'en saurais douter... mais le ciel a encore permis qu'en ce moment je vinsse à passer par là !... Ab ! c'est que nos deux existences sont liées ensemble!... c'est que je serais mort aussi si je n'avais pas sauvé Marie!...

— Pauvre fille!... Mais secourons-la d'abord.

On dépose la jeune fille sur un lit ; puis la bonne vieille se hâte de faire chauffer des serviettes et frotte d'eau de mélisse le front, les tempes, le nez de Marie : ce remède des pauvres gens a plus de vertu que beaucoup d'ordonnances de la Faculté. Au bout de quelques instants, Marie respire plus librement; enfin elle rouvre les yeux et les porte autour d'elle avec surprise en balbutiant :

— - Où suis-je donc? mon Dieu, ai-je fait un rêve?... il me semblait que j'avais dû mourir.

— Oh! mais j'étais là, moi! s'écrie Pierre, j'étais là pour vous retirer de l'eau ou y trouver la mort avec vous .

— Pierre... c'est vous... c'est encore vous qui m'avez sauvée! dit Marie en tendant sa main au jeune soldat, ah!... je roe reconnais à présent... j'ai déjà habité cette chambre... je suis...

— Chez quelqu'un qui vous aime bien, dit la bonne vieille, et qui vous supplie de ne plus vous abandonner au désespoir.

— Ah! madame... ah! Pierre... vous ne savez pas... combien ie suis malheureuse!... combien je suis coupable!...

— Coupable!... je ne puis le croire! dit Pierre, malheureuse! ... mais ne suis-je pas là pour vous consoler... pour vous dévouer ma vie... Ah! Marie, je ne connais pas vos peines... mais si vous avez pour moi quelque reconnaissance, promettezmoi , jurez-moi de renoncer à votre affreux projet! Vivez, Marie... ohl vivez pour moi... qui vous aime tant!... pour moi, qui ai pu supporter votre oubli, votre indifférence... parce que, malgré cela, je pouvais vous aimer, vous servir... vous défendre!... Ah! Marie... pour tout cela... un seul mot... une seule promesse de votre bouche... dites-moi que vous ne chercherez plus à vous donner la mort.

— Pierre... venez demain... je vous conterai mes peines... je vous dirai tout! oh! tout!... car vous êtes mon véritable ami, vous, et je veux aussi que vous soyez mon guide et mon juge. Venez demain m'entendre... puis après, ce que vous me direz de faire, je vous jure que je le ferai.

— Il suffit... je compte sur cette promesse. A demain, Marie, à demain.

Pierre presse tendrement la main de la jeune fille et s'éloigne en disant à la mère Dumont

— Je ne vous recommande pas d'avoir soin de Marie! je connais votre cœur, et vous savez combien je l'aime.

— Pauvre petite ! dit la bonne vieille en contemplant la jeune fille dont les yeux viennent de se fermer et qui semble céder à la fatigue, quel changement dans toute sa personne... et en si peu de temps!... Que sont devenues ses belles couleurs!... cette fraîcheur qui ajoutait à ses attraits? Comme elle a l'air souffrant, abattu!... et ces beaux rêves de grandeur!... de fortunel... voilà donc ce qu'ils ont amené 1... vouloir se tuer... à dix-huit

UN TOURLOUROU. Ît5

ans!... Mon Dieu !... on est las de vivre à présent à l'âge où nous autres nous n'avions pas encore goûté de l'existence I

La bonne femme ne se couche pas, elle passe le reste de la nuit à veiller près de Marie, et celle-ci goûte enfin quelques heures de repos.

Le lendemain, à dix heures, Pierre est chez la mère Dumont. A l'aspect du jeune soldat, Marie baisse les yeux et se sent rougir. La bonne vieille se retire dans son autre chambre et laisse les jeunes gens ensemble, présumant que sa présence pouvait gêner Marie pour les confidences qu'elle voulait faire à son ami.

Lorsqu'elle se voit seule avec Pierre, Marie cache sa figure dans ses mains et verse des larmes avec abondance; le jeune soldat s'approche d'elle et lui dit :

— Chère Marie... si vous ne voulez plus me conter vos peines... si vous éprouvez trop de chagrin à m'en faire le récit... eh bien, ne me dites rien, je n'en serai pas moins votre meilleur ami.

— Non... non, Pierre, je veux que vous sachiez tout, répond la jeune fille en cherchant à retenir ses sanglots, je veux tenir ma promesse. Pierre... vous m'aimiez au village... votre amour était sincère.., je le vois bien! j'aurais dû être fière de votre recherche, car vous étiez le garçon le plus estimé du pays. Mais j'étais coquette... je désirais voir Paris... je ne sais quelles idées me tourmentaient!... Bientôt ce fut bien pis, on viBt me dire que j'étais fille d'une duchesse... que je serais très-riche un jour! Oh ! c'est alors que dans mes rêveries je me vis une grande dame!... Eh bien! Pierre... tout cela était faux... madame de Stainville s'était trompée... la duchesse de Valousky n'a jamais eu d'enfant... c'est un manuscrit qu'elle avait laissé au Tourne- Bride... Ce manuscrit, c'est Gaspard qui en était dépositaire... Ainsi il savait bien, lui, que je n'étais pas duchesse... et il m'a laissé croire loutcela pour mepunir d'avoirdédaigné votre amour.

— Il se pourrait! s'écrie Pierre, quoi! vous n'êtes pas une grande dame! vous n'aurez pas une grande fortune!».. Ah! quel bonheur!... Mais pardon... pardon Marie... je me réjouis d'une chose qui vous afflige... Ah! c'est bien mal à moi... c'est que je n'ai pas été maître... Mais, mon Dieu!... serait-ce de chagrin de n'être plus duchesse que vous aviez voulu mourir?... Oh4 non, non... ce n'est pas possible!... à votre âge on ne meurt pas de chagrin pour la perte de sa fortune!

£9« UN TOURLOUROD.

— Non, Pierre... vous avez raison, ce n'est pas cela qui m'avait réduite au désespoir. Quoique j'aie été humiliée... chassée par cette dame qui m'avait fait quitter la maison où l'on m'a élevée... j'aurais pu supporter tout cela... mais un autre motif... Ah 1 c'est maintenant que vous allez me mépriser !...

— Moi, vous mépriser!... jamais! jamais 1... Mais, parlez donc, Marie... achevez...

— Pierre... deux fois vous m'avez sauvée... lorsque, tombée dans un piège... j'allais être victime de ma confiance... mais, hélas!... vous n'avez pas toujours été là... et puis... cette fois... ce n'était point un piège que l'on m'avait tendu... ce fut... le hasard... ma faiblesse... Pierrel... je ne puis plus retourner au village... car je porte dans mon sein un gage de ma faute, et celui qui m'a rendue mère ne sera jamais mon époux!...

— Mère !... murmure Pierre en pâlissant. Et le front du soldat se courbe vers la terre, et pendant quelques instants il semble atterré par l'aveu que Marie vient de lui faire, tandis que la jeune fille pleure en cachant encore sa figure dans ses mains. Mais bientôt les traits de Pierre se raniment, ses yeux lancent des flammes, et il s'écrie :

— Quel est-il, le lâche qui vous a ravi l'honneur?... son nom... parlez! parlez, Marie I... il vous épousera, ou j'aurai sa vie...

— Je ne vous dirai pas son nom, Pierre, car je ne puis être sa femme... et je ne veux pas que vous répandiez son sang... Non, je ne dois pas être vengée... car cette fois, il n'y eut ni piège... ni séduction... Je crus être aimée... parce que j'aimais, je "Volai au-devant de celui qui ne me cherchait pas... qui ne pensait pas à moi... Ne me demandez plus son nom, Pierre, car, je vous le répète, je ne le dirai jamais.

— Vous l'aimiez! dit Pierre en poussant un profond soupir, vous l'aimiez... et il ne vous aimait pas... tandis que moi!...

Et deux grosses larmes tombent des yeux du soldat.

— Vous voyez bien, Pierre, que j'avais raison de vouloir mourir... ci que je ne puis plus retourner au village...

Le soldat est quelque temps sans répondre; sa tète est retombée sur sa poitrine, il semble réfléchir profondément. Tout à coup il relève la tète; son front s'est éclairci, et il tend la main à Marie en lui disant :

UN TOURLOUROU. 2fl7

— Chère Marie, vous m'avez dir. que désormais je dispose de votre sort... le voulez-vous toujours?

— Oui, Pierre, car si je n'avais jamais suivi que vos conseil aujourd'hui je n'aurais rien à me reprocher!

— Eh b;en! Marie, tous vos malheurs peuvent encore se séparer... devenez ma femme... je serai le père de votre enfant et jamais, je vous le jure, je ne vous reparlerai de la faute que ▼ous avez commise...

— Pierre!... que dites-vous! moi; votre femme! vous voudriez encore de la pauvre Marie?...

— Écoutez-moi, répond Pierre, si j'ai supporté la vie, n'est-ce pas pour vous la consacrer tout entière?... il m'a fallu du courage aussi à moi, pour ne pas céder à mon désespoir, lorsque vous avez repoussé mon amour... aujourd'hui, voulez-vous donc que ce courage ait été inutile?... et me refuserez-vous encore lorsque je puis vous rendre l'honneur, le repos... lorsque je puis vous épargner un crime!

Pierre s'était jeté aux genoux de Marie, et il pressait contre son cœur et sur ses lèvres les mains de la jeune fille ; celle-ci, attendrie par un si noble dévouement, par un amour si vrai, sent qu'elle peut encore éprouver un sentiment de bonheur, et elle tend sa main à Pierre, en lui disant :

— Disposez de moi!... mon existence vous appartient. Pierre couvre de baisers les mains de Marie; son amour pour

la jeune fille a toujours été si respectueux qu'en ce moment même il n'ose point céder au désir qu'il éprouve de la presser dans ses bras. Après lui avoir encore renouvelé le serment de l'aimer toujours, et reçu d'elle la promesse que désormais elle ne lui parlerait plus du passé, le jeune soldat prend congé de Marie pour retourner à sa caserne, où il veut demander une permission de quelques jours, afin de pouvoir ramener Mari? à Vétheuil : cette permission il espère l'obtenir, parce qu'il est aimé de ses chefs, et que la belle action qu'il a faite en arrachanî une jeune fille à la mort a encore augmenté l'estime que l'on a pour lui.

Pourtant, au moment de laisser encore Marie chez la mère Dumont, Pierre éprouve comme un mouvement d'inquiétude. Mais la jeune fille, qui lit dans ses yeux ce qui se passe dans son ame, lui sourit tendrement, en lui disant :

— Ne craignez plus rien, Pierre; désormais vous me trouverez toujours!... je n'ai plus envie de m'éloigner.

Pierre est parti. Pendant son absence, la bonne vieille voil avec plaisir que Marie est plus calme; qu'elle ne songe plus à sortir, qu'elle ne veut pas même se mettre à la fenêtre, et enfin qu'elle lui demande de l'ouvrage, parce qu'elle ne veut plus passer sa journée à rien faire.

— Mais, mon enfant ! vous n'êtes plus la même demoiselle qu'autrefois, dit le mère Dumont en regardant coudre Marie.

— Ah! madame... c'est que je ne suis plus une duchesse!...

— Eh mon Dieu !... vous ne vous en trouverez peut-être que plus heureuse ! Je sais beaucoup de gens qui, du haut de leur grandeur, envient le sort de ceux qui vivent ignorés!

Quelques jours se sont écoulés, lorsqu'un matin Pierre arrive une canne à la main, un petit paquet sur le dos.

— J'ai ma permission ! s'écrie-t-il dès qu'il aperçoit Marie, il m'a fallu attendre le retour du colonel pour l'obtenir. Mais je suis libre pour vingt jours!... Ah! Marie, nous allons partir... retourner au village... nous marier...

— Vous marier! s'écrie la mère Dumont.

— Oui, oui, nous marier! Marie a consenti, elle sera ma femme... j'ai obtenu aussi cette permission de mon colonel... parce que je lui ai dit que c'était pour épouser celle que j'ai eu le bonheur de sauver... Mais déjà j'ai retenu deux places dan: la voiture qui va jusqu'à une lieue de Vétheuil... Venez, Marie ne perdons pas de temps... Adieu! adieu! bonne mère Dumont^ je vais épouser Marie, vous n'avez plus besoin de faire de* vœux pour mon bonheur !

— Adieu, mes enfants ! dit la bonne vieille, pensez quelquefois à celle qui fera toujours des prières pour vous.

Pierre et Marie embrassent la bonne femme, et le jeune soldat entraine la jeune fille, car il lui tarde de la ramener à soi village, et surtout de lui faire quitter ce Paris... dont le séjoului a été si funeste*

Page 1