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CHAPITRE III

Un ami.

« Viens done promener avec moi , » Pierre , » dit Fleur-d'Amour à son camarade, quelques jours après sa conversation avec les bonnes, sur le boulevard du Temple. « Viens donc. . je dois rencontrer ma » payse, et elle aura avec elle une de ses » amies.... ben gentille, ben tournée, et » bonne enfant !

» — Qu'est-ce que cela me fait, à moi , » que ta payse amène ime de ses amies ? » répond Pierre, en croisant ses bras.

« — Tu ne ne comprends donc pas ?.... » Oh ! es-tu en retard ! Quand un séduc- » teur comme moi, va causer avec une par-

» ticullère, s'il a avec lui un camarade, et « que la particulière ait une amie, alors » ceux-là causent de leur côté, tandis que » ceux-ci jasent d'un autre. Et finalement , » l'amie de Joséphine serait parfaitement » Ion affaire. Et nous irions promener hors » barrière... parce que le vin y est meilleur » marché.

» — Je t'ai déjà dit, Fleur-d'Amour, que » j'aimais quelqu'un... Tu vois bien que je » ne puis faire une autre maîtresse.

» — Et moi, je t'ai répondu que le mi- » litaire devait avoir au moins une passion » dans chaque garnison... on est Français, » on se doit à l'amour comme à la patrie... » et puis l'amie de Joséphine a une cuisine » à sa disposition... elle a le maniement des » légumes et de la viande avec indiscrétion. » — Eh! que m'importe tout cela?...

» — On ne fera jamais rien de lui, » se dit Fleur - d'Amour en s'éloignant : « il » monte sa faction proprement , c'est vrai ! » mais après ça, il ne monte plus rien du » tout!.... ça me vexe pour l'amitié.... Au

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» reste, si mamselle Félicité voulait, je m'en » arrangerais également avec son amie, vu » que je suis un gaillard à poils!... que j'en » prendrais des sentiments sans compter.» Pierre a laissé Fleur-d'Amour s'éloigner , il préfère la solitude aux promenades sur les boulevards. 11 refuse souvent les parties que lui proposent ses camarades, afin de pouvoir à son aise penser à celle qui a tout son amour.

Pierre se promenait devant sa caserne, lorsque tout à coup il se sent frappé à l'épaule ; il se retourne.... deux bras l'entourent, le pressent : c'était Gaspard qui embrassait le jeune soldat.

« C'est toi! mon cher Gaspard! » s'écrie Pierre avec un sentiment de joie. Et depuis qu'il avait quitté son pays , c'était la ^iremière fols que le plaisir animait ses yeux. « — Eh oui, sacredié, c'est moi!... Il « y a assez longtemps que j'avons envie de » t'embrasser! ma fine, je m'sommes dit : » Je serais ben bête de ne pas contenter » notre envie... Pierre, j'en suis sûr, ne III. fi.

» sera pas non plus fâché de me voir!... » Tu m'avais écrit... il y a déjà queuque » temps que t'étais en garnison à Paris.... » C'est le père Martineau qui m'a lu ta » lettre... alors je suis parti, et me v'ià!

» — Ce bon Gaspard!... Oh! oui, je suis » bien content de te voir... Et c'est pour » moi seul que tu as fait ce voyage? — Ah! » j'avions aussi queuques commissions que » j'aurions pu donner à faire à d'autres, » mais j'ai dit j'vas y aller moi-même , » comme ca je verrons not' pauvre Pierre... » Ah! ouf!... j'en peux plus, je meurs de » soif... Viens donc là-bas boire un coup... » moi, je peux pas parler quand j'ai le gosier » sec. »

Pierre suit le paysan dans un cabaret. Il n'a pas encore osé le questionner sur ce qui l'intéresse le plus, car il sait que ce n'est qu'en buvant que Gaspard aime à causer

Le paysan s'assied à une table en face de Pierre, et, après avoir bu et trinqué, lui dit :

« Eh ben, sacrebleu, voyons!... Gom-

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» ment que ça va l'état militaire?... Es-tu » officier , major , colonel ?... Te pousses-tu » un brin ?... L'uniforme ne te va pas mal!... » ça te donne un air... une mine... Oh! t'es » fièrement bien, tout de même!

» — Mon cher Gaspard, avant tout, je » t'en prie , donne-moi des nouvelles du » pays... de tout le monde... de tous ceux » que j'aime.

» — Ah ! ma fine , au pays tout le monde » se porte bien... excepte Jacques qui est » mort, et Françoise qui a une fluxion de » poitrine, tout ça va ben... Ton oncle boit » et se grise comme à son ordinaire... Le » père Martineau lâche toujours des mots » hébreux en parlant... mais ça l'amuse, » c'homme!... Gobinard se dispute avec lui » pour des sauces, mais le soir on boit un » coup et on n'y pense plus!... A ta santé, » Pierre.

» — Et... et Marie!... tu ne m'en parles » pas, Gaspard, Marie... Ah! tu sais bien, » pourtant que c'est d'elle, surtout, que je » désire entendre parler...

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» — Marie... dame... je ne savais pas si » tu pensais encore à elle. Depuis que tu es » parti , est-ce que tu n'aurais pas pu l'avoir » oubliée... elle qui ne t'aimait pas... qui a » refusé ta main.f* une coquette, une mijau- » rée!... Si tu l'avais oubliée, t'aurais ben » fait, vois-tu, Pierre, car elle ne méritait » que ça.

» — Non, Gaspard, non , je n'ai pas ou- » blié Marie... car je l'aime toujours... je » l'aime peut-être plus encore depuis que je >• suis loin d'elle... ici, c'est sans cesse à Marie » que je pense... Tiens, vois-tu... ce n'est » pas mon pays queje regrette... c'estMarie... » et en te voyant... si j'ai eu tant de plaisir... » Ah! Gaspard... pardonne-moi! mais j'ai » pensé seulement que tu me parlerais de » Marie.

» — Ça tombe toujours comme ça! »

s'écrie Gaspard,» il n'y a qu'un homme fidèle, » et c'est celui-là qui est rebuté... Que les » femmes viennent donc encore me dire : « Ah! les hommes sont des si, des ça!... je » leur répondrai : Ils font bien. Quand par

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r liasard ils s'en présente un qui est sage et " fidèle, on est ben sûr que vous n'en vou- » lez pas.

» — Voyons, Gaspard, réponds-moi...

Que fait Marip... sans doute elle est toujours aussi jolie... aussi avenante?... et... a-t-elle... un amoureux?...

» — Un amoureux!... ah! morgue, elle a ben autre chose, va!... Tu veux des nouvelles , j'vas l'en donner... C'est que depuis que t'as quitté le pays, il est arrivé ben du changement....

» — Oh! mon Dieu, tu me fais trembler... — Oh! faut pas trembler pour ca... et-ce qu'un soldat tremble... ca serait du joli... — Mais, parle donc!... Blarie serait- elle mariée ?... — Eh non ! c'est ben autre chose... Figure-toi que Marie n'est plus Marie... c'est-à-dire n'est plus une paysanneservante d'auberge... c'est unegrande dame à présent... c'est la fille d'une duchesse... d'une princesse !... c'est peut-être une reine! que sait-on?... — Je ne te comprends pas, Gaspard. — Pardi, je crois

» ben... c'est emberlificoté qu'on n'yrecon- » naît pas grand'chose... enfin, v'ià le fait. Madame de Stainville avec sa société est venue chez Gobinard... La dame avait une lettre d'une duchesse de ses amies , qui lui disait que jadis elle avait logé au Tourne- Bride, et qu'elle y avait laissé queuque choseà quoi elle tenait beaucoup. Là-dessus, comme les dates, comme les époques correspondaient, et puis, comme on n'a jamais pu découvrir les parents de Marie, ils ont dit tous que, ben sûr, c'était elle qui était le queuque chose que la grande dame a laissé au Tourne-Bride, donc, que Marie doit être la fille de la duchesse de... de Férousky... Tapousky, un nom comme caret comme madame de Stainville est très-amie avec cette duchesse, elle a com- » mencé par emmener Marie avec elle... et » je le réponds que celle-ci n'a pas mieux » demandé que de s'en aller... et qu'elle a » tout de suite pris des airs de princesse, que » c'était à se crever de rire!.,.

> — Marie une grande dame!... Marie

» fille d'une duchesse!... serait-il possible! ■ et moi qui voulais l'épouser...

» — Eh ben... quèque ça fait... on a vu » des rois épouser des bergères!.... — Ah ! » Gaspard... C'est bien maintenant qu'il faut » que je l'oublie pour jamais... Marie est » riche... Marie épousera un grand seigneur. » — Une minute... faut d'abord voir ce que » dira cette duchesse de Taposky quand elle » reviendra de ses voyages... et elle doit re- » venir dans queuques mois. Mais d'ailleurs , » c'est pas encore tout... v'ià qu'il est arrivé » ben autre chose... — Autre chose à Marie ? » — Eh, oui , à Marie... Ah! vois-tu , quand 3 une jeune fille est riche, il lui arrive ben pus de choses qu'à une petite servante » d'auberge... Nous ne sommes pas au bout, va! — Eh bien , que lui est-il donc arrivé encore?... — A ta santé... Marie était chez madame de Stainville déjà depuis quelque 0 temps... elle était là dans du coton !... ha- ■> billée en belle dame, se donnant de grands airs toute la journée... ca devait être drôle. Mais il y a un mois à peu près , Marie a

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» disparu pendant que madame de Stainville » était à une campagne voisine. — Disparu... » Marie... ô mon Dieu! — Allons, te v'ià » encore avec tes crispations... Bois donc un ■> coup. — 3Iais où est-elle ?... qui donc l'aen- » levée? — Ah! voilà le hic!... Quand elle est » revenue cheux elle et qu'elle n'a plus re- » trouvé Marie, madame de Stainville a jeté » les hauts cris; tout son monde s'est mis en » campagne; on est venu tout de suite au » Tourne-Bride, croyant que la jeune fille y » était retournée pour revoir le séjour de son » enfance. Ah ben oui! le plus souvent que » celle-là aura des souvenirs d'enfance! Le » père Gobinard n'avait pas vu Marie; si « ben que madame de Stainville s'en est allée » désolée, et promettant une récompense » honnête à celui qui retrouvera mamselle » Marie...

» — Elle n'est donc pas retrouvée!'.... » s'écrie Pierre en se levant à demi sur sa chaise. « — Pas jusqu'à présent. — Et lu » me dis cela aussi froidement... Ah ! Gas- » parcl ! peut-on montrer tant d'indifférence

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» pour Marie... pour Marie si belle!... si » jeune!... Oh! mais je la retrouverai , moi... » je saurai ce qu'elle est devenue.... qui est » son ravisseur... je la vengerai!... »

Pierre s'est levé, il va s'élancer hors du cabaret; Gaspard le retient par le bras , en lui disant :

« Où vas-tu ?... oublies-tu que tu es sol- » dat... que tu n'es plus libre de tes actions?... » vas-tu déserter... te perdre?... après avoir » sacrifié à Marie ta liberté, veux-tu sacri- » fier ton honneur? "

Pierre retombe sur sa chaise, il semble anéanti... mais bientôt il cache sa figure dans ses mains, en murmurant :

« Hélas! oui... je suis soldat... et c'est pour » elle!... j'ai tout quitté pour elle... mais » pour la retrouver... pour la sauver... je » donnerais tout de suite ma vie!... Marie!... » Marie!... que j'aime tant!... »

Deux ruisseaux de larmes s'échappent des

yeux de Pierre qui, pour cacher ses pleurs,

tient sa tête dans ses mains, Gaspard, ému

de la douleur du jeune soldat , fait mille gri-

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maces pour cacher son atiendrissement, tout en s'écriant :

« Sapredlé! que c'est bête de se désoler » comme ça... un soldat, pleurer!... si on » te voyait! tous tes camarades se moque- » raient de toi... Si je l'avais cru si faible je » ne t'aurais rien dit... Voyons!... calme- 0 toi!... Eh! mon Dieu! sois donc tran- » quille, on la retrouvera, ta Marie, une » tenmîe ca ne se perd pas comme un cou- » teau!... et puis... veux-tu que je te dise » mon idée à moi?... car j'ai des idées en » moi-même... — Ah! parle, Gaspard , que » sais-tu?... que penses-tu? — Eh ben! je » pense que Marie aura disparu exprès, » c'est-à-dire qu'elle aura été enlevée par K par queuqu'un de ce beaux messieurs qui » vont chez madame de Stainville... ils se r> seront dit : pisque c'est une riche héri- « tière, faut tâcher de l'avoir pour nous et » ne pas la laisser aux autres... — Com- » ment... tu penserais!... — Ce qu'il y a de » ben sûr, c'est que tant qu'elle ne fut que » servante d'auberge, personne n'a essayé

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"à l'enlever, et pourtant elle était tout aussi jolie alors qu'à présent. Mais la v'ià duchesse! crac!... enlevée, dénichée!...

ça n'a pas été long... oh! c'est queuque finot qui a fait le coup... mais sois tranquille, il n'a pas emporté la petite pour la cacher toujours ; quand la mère Bambocheby reviendra , l'enleveur ira lui présenter Marie en lui disant : V'ià vot'enfant; nous nous sommes épousés sans vot'permission ; à présent, ce que vous avez de mieux à faire , c'est de nous la donner, et voilà. Reste à savoir ensuite ce que la mère aux écus répondra. — Marie enlevée!... Marie au pouvoir d'un autre! — Après ça, tu comprends ben que ce nesontque des conjectures... chacun se fait so.n idée... mais le fait est qu'on ne sait pas ce que Marie est devenue. Quant à madame de Stainville, depuis quinze jours elle est revenue à Paris... — Si Marie était rétournée près d'elle... — Non... j'ai été m'en informer... j'ai été voir cette dame... je suis pas fier,

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moi... j'vas partout... elle m'a benreçu... elle m'a fait rafraîchir. Mais pas pus de Marie que dans mon chapeau. Cette dame m'a encore prié, si je la retrouvais, de la lui ramener ben vite... elle est vraiment peinée de cet événement-là... — Et on ne sait rien?... on n'a aucun indice? — ■ Rien du tout. Marie était à la maison de campagne avec le jardinier et sa femme. Un beau matin elle est descendue déjeuner... elle est allée au jardin... et puis bonsoir, pus personne... et ils assurent qu'ils ne l'ont pas vue sortir... — C'est incompréhensible... — Mais moi... je me suis rappelé ce même matin où Marie a disparu, avoir rencontré un cabriolet qui allait comme le vent et qui suivait la route de Paris par la traverse... — Un cabriolet... et Marie était dedans ?... — Pour ca , je ne peux pas te l'affirmer... ca allait si vite; je n'ai pu rien distinguer... — Oh ! n^importe... cette voiture emmenait Blarie, cela est certain... — C'est ben présumable. Voilà tout ce que

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» je sais, Pierre, et maintenant que je t'ai » vu... que je t'ai embrassé, je vas reprendre le chemin de dieux nous. — Quoi !

Gaspard... tu vas déjà repartir. — Il le faut ben... j'ai de l'ouvrage là-bas, et ici on dépense vite et on ne gagne rien. — Et sans avoir de nouvelles de Marie?...

— Si tu en apprends, toi, tu me les écriras... je me ferai lire ça par iMartineau...

— Oh! oui... si je la retrouvais tu le saurais sur-le-champ ! De ton côté^ Gaspard, si tu apprends quelque chose... jure-moi de me le faire savoir aussitôt... — C'est convenu...— Mais déjà me quitter... et pour longtemps peut-être! — Oh que non; je reviendrai; je ne suis pas chiche de mes pas, moi! je fais dix-huit lieues comme un autre tousse..; je pars à deux heures du matin et j'arrive à midi , et je bois plus d'une fois en route encore. Adieu , Pierre; je te le répète , ne te désole pas... ca ne mène à rien... IMarie se retrouvera!... et d'ailleurs rappelle-toi qu'elle a repoussé ton amour... qu'elle a ri de tes larmes...

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