‹ Un tourlourouChapitre 33 sur 55 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

H était li.

Pierre est toujours sur sa cluiise;, s(;s youx sont fixés vers le parquet, il si;iiii> enseveli dans ses léflexions.

Félicité refei'me la porte du carré et revient s'asseoir près du jeune solda!:, en se pinçant la bouche et tâchant d'avoir l'air ému et craintif. Mais, ne pouvant parvenir à se donner cette expression d'embarras et de pudeur qui ne va pas à sa physionomie, la jeune bonne ne tarde pas à reprendre ses manières habituelles.

« Ils sont partis! » dit enfin Félicité, qui s'étonne que son beau convive ne lui souffle pas mol.

tn. lo

lld UN' TOLUI.OLROU.

Pierre pousse un profond soupir et ne l'i'pond pas.

« Mais il n'est guère que neuf heures et » quart... mon monde ne reviendra certai-

» nement pas avant onze heures nous

» avons encore bien le temps... de jaser... »

Pierre soupire de nouveau et ne répond rien.

« Ha çà , mais, ce n'e'tait pas trop la » peine qu'il re^^tàt s'il ne veut pas m'en dire » davantage, » pense Félicité qui est fort étonnée du silence que garde le jeune soldat depuis qu'ils sont en tète à tète.

La petite bonne attribue la conduite de Pierre à l'amour et à la timidité. Pour donner un peu d'assurance à celui qu'elle croit <*pris de ses charmes, Félicité propose à Pierre de prendre un petit verre de doux.

« Merci, mademoiselle, je ne prendrai ■' plus rien , » répond le jeune soldat d'un ton fort sérieux.

■ — Mon Dieu, comme vous êtes sobre, » monsieur Pierre ! vous ne buvez pns plus - q '.'ur.e dcmo:se:L'.° — /:h!... c est que ce

UN TOURLOLilOU. 1 Hl

' poir..... j'ai autre cb.ose qui m'occiipt'

» Vous verrez l^ientôt, mademoiselle, que » ce n'est pas pour voire souper que je suis » venu ici, — Ah ! vous êtes bien honnête, • .monsieur, Pierre, certainement... on voit » bien que ce n'est pas la gourmandise qui » vous fait agir... et je suis bien sensible... « Moi non plus je ne suis pas grande man- » geuse.... Eh ben alors, jti vas ôter le cou- ». vert, ce sera autant de fait. »

Félicite' se lève et commence à ranger ; Pierre est toujours à sa place, il ne semble piis s'occuper de ce que iait la petite })onrje. Cependant tout en allant et venant celle-ci lui adresse souvent la parole.

« Moi , j'ai beaucoup d'ordre, d'abord, » dit Félicité, a Je ne laisse jamais rien traî- » ner... comme Joséphine, par exemple!

>> Ah! Dieu, sa cuisine est un vrai chenil... » Je ne sais pas comment elle reste huit » jours en condition, celle-là... dans cinq >' minutes il n'y paraîtra plus, et on ne se » doutera pas que nous avons rien gobi- " chonné... Ah! passez-moi donc ce plat-là,

?12' UiN rourvLouROU.

» s il vous plaît... dites donc, ce plat qui est » devant vous. •»

Absorbé dans ses pensées, Pierre n'entend ni ne répond.

« Par exemple! » se dit Félicité, « j'ai eu » bien des bons aniis, mais voilà le premier " de ce ^enre-ià... est-ce que l'amour ie » rendrait imbécile?,., ca commence à de- » venir très-ridicule... avec tout ca 1 heure s se passe... Est-ce qu'il dort donc... mais » non, il a les yeux bien ouverts... Tra , la , B la... deri, dera... Ah ! que V amour est » agréable... tra, la, la, deri, dera... Con- " naissez-vous cette chanson-là, monsieur >■• Pierre ? »

Pierre ne répond rien. Félicité va lui se- <>)iier le bras en lui disant : * Est-ce que » vous doi-mez, monsieur Pierre?

» — Non, mademoiselle... oh!... je n'en » ai pas envie, je vous assure. — On le » croirait pourtant; vous ne dites rien... » vous ne me regardez même pas... pour- '- (|uoi donc .^ pourquoi... aîois... avezvous « voulu rester?... je p'jnsais, mai , qiie «:'cst

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» que vous aviez quelque cliose d'intéres- » sarit.., à me faire... savoir... »

Pierre se lève et parcourt la salle à grands [)as. Dix heures sonnent à la pendule.

« Dix heures! » s'écrie le jeune soldat; - il n'est encore que dix heures. — Ah ! » vous en êtes fâché... vous êtes gentil' » — ■ Comme le temps va lentement!... — Le ' temps! dame! pour la manière dont vous = l'employez, je conçois qu'il vous seu)h!e • long... voyons, tenez, venez voir ma » chambre... ca vous distraira.

» — Votre chambre... ah! oui, que je » voie où je pourrai me cacher, d'abord. » — Vous cacher' mais puisque... je vous ^ dis qu'on n'y va jamais dans ma chambre... » venez... mais vous serez sage^ au moins! »

Ces mots étaient dits d'un ton qui engageait à faire tout le contraire. Mais Pierre n'y a pas fait attention. Il suit Félicité qui a pris une lumière et traverse une cuisine d'où l'on entre dans une petite chambre assez mal rangée, où est un lit ([ui n'est pas fait.

lî-i UN TOUKLOUROU.

« Voilà nici cliambre... monsieur Pierre, » tilt Félicilë, « je n'ai qu'une chaise... mais » quand je recois du inonde, je m'assieds ' sur mon lit... c'est très-commode... Tiens! » j'ai oublié de le faire, mon lit... Ah ben! » tant pis!... il restera comme ça... Je suis « lasse... j'aime mieux me reposer... s

En disant cela, Félicité se jette sur son ht en rianlcomme une folle, puis elle fourre .-a tête sous son oreiller; et quand elle lu relève, elle s'aperçoit que Pierre n'est plus là.

« Ah!... est-il malhonnête! >. s'écrie la petite bonne en quittant son lit; « Com- » ment!... il me laisse là toute seule... mais » c'est donc un jobard que ce jeune honime- » là ! ou bien si c'est qu'il a voulu se moquer » de moi... Oh! mais nûus allons voir... je » veux qu'il m'explique pourquoi il a voulu » rester ici... et puisqu'il se moque de moi, " je vais joliment le mettre à la porte. »

Félicité r arrange son bonnet qu'elle a mis un peu de travers en se jetant sur son lit, puis elle retourne dans la salle à manger.

UN TOtiIlLOUÎlOU. ï]'/)

Pierre y était, il avait l'oreille colle'e contre la porte du carré pour entendre le moindre bruit qui se ferait dans l'escalier.

a Que faites-vous donc ainsi contre cette « porte? » lui dit Félicité avec humeur. Pierre ne répond rien, mais de la main il lui fait seulement sicne de se taire.

« — Monsieur, » dit Félicité, » je ne » comprend rien à vos gestes , je ne sais pas » si vous avez voulu rester seul avec moi » pour jouer la pantomime, mais je vous » préviens que ça ne m'amuse pas du tout. y J'aime un amoureux qui parle, qui s'expli- » que! Vous ne me dites rien , il vaut autant » vous en aller. D'ailleurs, voici l'iieure qui » s'avance, ma jeune maîtresse va reve- » nir, et...

» — Ah! je l'espère bien! » dit Pierre d'une voix altérée.

« — Comment! vous l'espérez bien?...

» — Oui... car c'est elle que j'attends... » — Elle... mademoiselle Marie ?... — Oui , » Marie... que j'adore... Marie pour qui je » donnerais ma vie , et que je veux arracher

ilu I?N TODRLOljîlOr.

» à un inlànie séducteur. — Ali , mou Dieu ! » qu'ai-je entendu!..» Comment! ce n'est » pas poui- moi que vous êtes venu ici ? r> Comment , vous n'êtes pas amoureux de » moi .^ Ah! monsieurPierre, allez-vous-en , » je vous en prie. — Non! non!... je ne » partirai qu'avec Blarie. — Ah! j'ai fait la B une belle chose, moi.... Songez que » M. Daulay va revenir avec elle. — Tant » mieux... — Mais s'il vous voit... je suis » perdue... — Silence... on a frappé en » bas... O mon Dieu ! que dois-je faire?... » — Ne pas me trahir... sinon, tremblez! » Pour sauver jMarie , je suis capable de » tout. »

Pierre a porté la main sur son sabre, et, en ce moment, son regard a une expression qui porte la terreur dans l'àme de Félicité. Elle devient pâle et tremblante. Elle joint les mains, en murmurant ; « Ah ! » monsieur Pierre... je ne dirai rien, ma. s » je... — Taisez-vous... on monte l'escii- » lier... on approche... J'entends sa voix... » c'est elle... c'est Marie! — Ah! je sui?

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» toute tremblante... — Je vais me cacher » clans votre chambre pendant qu'ils entre- " ront... mais pas un mol ! un signe à cet » homme qui est avec elle... sans quoi... » vous le paieriez cher. — Oh! je ne dirai » rien. — Chut! les voici. »

On venait de sonner à la porte du carré. Pierre se cache dans la cuisine, dont il tire la porte tout contre. Alors Félicité va oiivrir.

C'est Daulay qui ramène Marie du spectacle. C'était la première fois que la jeune fille de Vétheuil prenait ce plaisir, et elle en aurait eu beaucoup , si la conduite de celui qui était avec elle n avait troublé sa joie , en lui inspirant de secrètes inquiétudes. Depuis quelques jours, jMarie commençait à s'étonner de ce que madame de Stainville ne revenait point à Paris. En allant voir celle qu'il a enlevée, Daulay lui a fait une histoire pour motiver l'absence prolongée de madame de Stainville , et Marie a dû croire qu'on lui disait la vérité. Cependant, les visites de Daulay sonl déni. 1 1

venues très-fréquentes, et ses assiduités ont pris un caractère qui inquiète , qui embarrasse celle qui en est l'objet.

De son côté, Daulay, qui a dépensé le peu qu'il possédait pour avoir Marie en sa puissance, n'entend pas que cette possession lui soit stérile. 11 veut triompher de la vertu de la jeune fille , vertu qu'il ne croit pas bien rigide, parce qu'au retour de la duchesse deValousky, en lui rendant sa fille, il veut pouvoir lui dire : « Ce que » vous avez de mieux à faire maintenant, » c est de nous marier. »

Ayant de telles intentions, on conçoit que Daulay soit devenu très-galant, trèsteudre près de Marie. Il l'a conduite au spectacle, mais il a eu soin de la mener dans une loge grillée, car il. ne faut pas qu'elle soit vue, et il veut pouvoir lui parler de son amour. Marie n'a pas eu l'air de l'entendre. Toute au spectacle, elle n'a pas répondu aux déclarations de Daulay, et celui-ci , en la ramenant chez elle, s'est promis dy obtenir une victoire complète.

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Félicité est allée porter une lampe dans le salon , aussitôt après avoir ouvert. Sur un regard que lui a jeté Daulay, elle va s'éloigner, lorsque Marie lui dit :

• Félicité, vous allez éclairer monsieur, » qui a eu la bonté de me ramener jus- » qu'ici... — Je vous demanderai la per » mission de me reposer un moment avant » de vous quitter, » dit Daulay.

Marie semble contrariée, cependant elle n'ose refuser, elle entre dans le salon, en disant à sa bonne : « — Vous n'allez pas » vous coucher encore, n'est-ce pas ? — ■ » Non , non , mademoiselle... — Qu'avez- » vous donc ce soir. Félicité?... vous êtes

bien pâle... Etes-vous malade? — Moi...

» mon Dieu non, mademoiselle... — Le re- » pos lui fera du bien , » dit Daulay.

Félicité quitte le salon, et Daulay va refermer la porte après elle, Marie , api'ès avoir jeté de coté son chapeau, son voile et son chàle, s'assied près de la fenêtre. Daulay s'appi'oche d'elle, et lui prend la main :

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« — Eh bien , chère Marie , avez-vous ■ eu du plaisir cesoir? — Oui , monsieur... » Oh! c'est bien amusant le spectacle. — » Je me ferai une loi de ne suivre que vos » goûts... Avec moi, Blarie , vous serez » toujours la maîtresse... — Avec vous?... » vous êtes bien honnête, monsieur, mais » quand madame de Stainville reviendra, » je ne ferai plus que ses volontés... Comme

» elle est longtemps absente! Est-ce

» qu'elle ne va pas revenir bientôt?...

» — Ma chère Marie, vous n'avez pas du » tout répondu à ce que je vous ai dit au » spectacle... ce n'est pas bien... — Au spec- » tacle! je nai pas entendu... je n'ai pas fait » attention... — Venez, Marie, venez donc » causer près de moi. »

Daulay tient la main de Marie, il l'attire du côté du divan et s'y assied près d'elle. La jeune fille cherche à maîtiiser sa crainte , et s'efforce de paraître rassurée ; mais ses yeux regardent la porte du salon qui est fermée , et elle voudrait bien appeler Félicité.

« — Marie... je ne veux plus vous cacher

tJN TOrRLODROU.

mes sentiments,» dit Daulay, « je vous aime... oui , je vous aime passionnément... — Monsieur... c'est pour plaisanter que vous me dites cela !^ — Je parle très-sérieusement, et pourquoi cet amour vous étonnerait-il ?.., n êtesvous pas assez jolie pour l'inspirer?... Rassurez-vous... Marie, mes vues sont honnêtes... je veux être votre époux... c est la mon plus cher désir... — Mais, monsieur... ce n'est pas à moi qu'il faut dire cela... c'est à madame de Stainviile; nous verrons si plie trouvera bien que vous m'aimiez. — Hum ! petite espiègle ! je comprends votre malice; non, » non , ce n est pas à madame de Stainviile » que je m'adresserai. Et d'ailleurs, quel » pouvoir a-t-elle sur vous?... Elle vous a » recueillie pour vous rendre à votre mère... » Eh bien, moi, j'en ai t'ait autant, car il » n'est plus temps de feindre , JMarie, je vous » ai enlevée à la tutelle de madame de Stain- » ville, tutelle qui ne pouvait servir mes pro- » jets, et maintenant vous êtes ici... chez » moi. — Oh! mon Dieu! serait-il vrai!...» m. II.

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Et Marie fait un mouvement pour se lever et s'éloigner de Daulay ; mais celui-ci la retient [jrès de lui, en passant un de ses bras autour de sa taille.

< — Oui, chère Marie, oui , vous êtes en » ma puissance... mais ne voyez en moi que » l'amant le plus tendre, le plus sincère.... » Dites que vous agréez mon hommage, et » je tombe à vos genoux.

» — Non, monsieur, non, «répond Marie, € je ne veux pas de votre liommage... je ne » veux pas de votre amour... car je ne vous » aime pas, moi, etje ne vous aimerai jamais.

» — Ah! nous le prenons sur ce ton, ma » belle 5 tant pis!... mais vous serez à moi. » Si vous m'aviez dit : Votre amour me tou- » che , je consens à être votre femme , peut- » être me serais-je fié à votre promesse, et • n'aurais-je point exigé davantage; mais » mademoiselle rejette bien loin mes vœux... » alors je vais prendre des arrhes et j'aurai » de force ce que l'on ne ne veut pas me lais- » ser espérer.

» — Monsieur Daulay... vous ne voudriez

» pas VOUS conduire ainsi... Félicité! Féli- » cité!... — Vous l'appelez en vain... elle a » reçu mes ordres, elle ne viendra pas. — » Mon dieu! suis-je donc perdue... Laissez- » moi, monsieur! »

Marie veut fuir Daulay , celui-ci la retien t, l'enlace, il va l'emporter dans sa chambre^ lorsque la porte du salon s'ouvre avec violence. Pierre paraît, et, aussi prompt que la foudre, arrache Marie aux mains de son séducteur, et repousse celui-ci à l'autre bout du salon.

« — Un soldat!... » s'écrie Daulay, d'une voix étouffée par l'étonnement et la fureur.

• — Pierre!.... » s'écrie à son tour Marie , en s'attachant à son défenseur.

« — Oh! oui... c'est lui... c'est Pierre!... « qui vient me sauver !

» — Oui, mademoiselle, » dit le jeune soldat, « c'est Pierre, votre ami en tous » temps, en toute circonstance , et qui sera » toujours trop heureux de donner sa vie » pour vous.

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