i UN TorELounotT
» — Ah! monsieur est une connaissance » de mademoiselle! » dit Daulay en s'efforçant de sourire. « Je ne ra'ëtonne plus s'il se » charge si chaudement d'être son chevalier, r mais ce que je veux savoir, c'est comment » il est entré ici..., de quel droit il y est » venu... et par quel hasard un soldat est » caché chez moi.
» — Oh ! ce n'est pas par hasard que je » suis ici! » dit Pierre, « dès que j'ai su » que Marie y était, j'ai formé la résolution » de la voir, de te l'arracher... car tu n'es » qu un misérable, toi, tu l'avais attirée ici » dans un piège , dans l'espoir de la désho- » norer...
» — Je vous trouve bien hardi de... — Ah! » tu me trouves hardi... parce que je dé- » fends une femme... une jeune fille que tu » voulais perdre.Tu crois donc qu'on ne peut » avoir de la hardiesse que pour faire du » mal? — Savez vous que vous êtes ici chez • moi?... — Oh! sois tranquille, nous n'y » resterons pas longt»mps. Venez, Marie, " laissons ce nioiïsieur chez lui.,.. »
UX TOVRLOUROU. 12->
Pierre va emmener IMarie ; Daulay court se placer devant la porte en s écriant :
• — Emmentr Marie!... et vous croyez » que je le souffrirai!... — Je t'engage même • à ne pas essayer de t'y opposer. — Et moi, » je vous ordonne de quitter ces lieux, ou » je vous tais arrêter connue un malfaiteur. »
Pierre porte la main à son sabre, et le sort du fourreau , en s'écriant:
« — Si tu as du cœur, si tu veux bra- » vement me disputer Marie, prends une » arme et defends-toi... Mais non. ..tu treni-
» blés déjà ceux qui insultent les femmes
» sont toujours des lâches avec les hommes... » Venez , venez Marie !
» — Félicité ! Félicité! » crie Daulay en courant dans la salle à manger.
« — Oh ' tu l'appelles en vain, » dit Pierre, » elle ne viendra pas, je l'ai enfermée dans j> sa chambre. »
Daulay s'élance alors vers la porte du carré ; il l'ouvre et va sortir, lorsque Pierre , qui a deviné son dessein, court à lui, le rattrape , le saisit par le milieu du corps et le
126 UN TOCRLOtIROC.
porte dans le salon. Là , à l'aide d'un mouchoir, il lui attache fortement les deux bras derrière le dos. Daulay est si tremblant qu il ne cherche plus à se défendre. Pierre le pousse au milieu du salon , et l'y enferme à double tour ; il en fait autant à la porte du carré , puis, prenant Marie par la main , il lui fait descendre rapidement 1 escalier. La portière tire le cordon sans difficulté , et ils sont sur le boulevard.
Marie a pris le bras de Pierre, car elle est toute tremblante et peut à peine avancer.
« Appuyez-vous sur moi , » lui dit le jeune soldat, « je vous soutiendrai ... je vous por- » terai même, s'il le faut. »
Ils n'ont pas fait vingt pas qu'ils entendent du bruit, des cris : c'est Daulay qui a cassé un carreau avec sa tète, et crie de toute sa force :
a — Arrêtez un soldat qui emmène une » jeunefille... arrêtez-le... c'est un ravisseur...
» — O mon Dieu! nous sommes perdus!»
dit Marie. « — Ne craignez rien... Doublons
» seulement le pas il fait nuit, on ne
» prend pas garde à nous. »
Les cris de Daulay n'avaient d'ailleurs produit aucun effet. Quelques passants s'étaient arrêtés, et avaient levé la têle en l'air. Les uns avaient dit : » — A qui diable 0 en a ce monsieur ? — Est-ce qu'il est fou ? » — Un soldat qui emmène une jeune fille!... «qu'est-ce qu'il y a là de surprenant... Si B elle va avec lui, c'est qu'elle le veut bien.»
Puis chacun avait suivi sou clieniin, ce qui ne serait pas arrivé si Daulay avait crié : au feu , parce que la vue d'un incendie est un spectacle auquel on est toujours curieux d'assister.
Pierre etMarie ont gagné du terrain. Bientôt le jeune soldat dit à celle qui tient son bras :
« — Nous pouvons ralentir le pas... Per- » sonne ne nous suit !... personne ne pense » à courir après nous. — Ah! Pierre!... que « je suis heureuse que vous vous soyez » trouvé là ! » répond Marie ; « ce monsieur » m'avait trompée; je croyais être à Paris » chez madame de Stainville , ma protec- » trice... car il est arrivé bien des chan£[e-
128 LN TOUKLOUnOU.
" inents clans ma position, Pierre!... savez- » vous que je suis la fille d'une duchesse?... » que je serai bien riche un jour ? — Oui , » mamselle Marie, oui... on m'a dit tout » cela; mais je vous aurais également arra- » chée des mains de cet homme quand même » vous n'auiiez eie encore que la fille adop- » tive de M. Gobinard. — Oh ! je le crois bien, * Pierre!... Ah! ce M. Daulay... je ne me » serais jamais attendu à cela de sa part... — » Dans le grand monde, mamselle , je crois » que vous serez plus exposée à de sembla- » blés événements que si vous «iliez restée » simple fille d'auberge... — Oh ! c'est égal , » jainie mieux être une grande dame !... Ah ! » mon Dieu, que je suis fâchée... — De quoi » donc , mademoiselle. — D'avoir oublié » d'emporter mon chàle el mon chapeau!
» — Ah! en elftît... vous avez froid, sans n doute?... — JNon , ce n'est pas cela; mais B mon chapeau était si joli, il m'allait si » bien!... et mon chàle était charmant!... — » ]\Iaintenant, mademoiselle, je crois que le » plus essentiel est de penser à ce que vous
» allez devenir. — Ah ! oui , à propos , où » me conduisez-vous , Pierre ? — Nous voici » tout près de ma caserne, mademoiselle... » mais je réfléchis que je ne peux vous loger » là... — Non , certainement !... dans une » caserne! la fille d'une duchesse!... ce » serait joli! — Tenez, mademoiselle Marie, « quoique je n'aie pas de permission pour » m'absenter, moi je m'exposerais à tout » pour vous savoir en sûreté. Si vous voulez » retourner au pays, nous allons sur-le- » champ nous mettre en route; nous ne » manquerons p.is de rencontrer quelque » charette, quelque carriole dans la(juelle » il y aura une place pour vous; vous y » monterez, moi je suivrai à pied, et demain » nous serons arrivés. — Oh! non, Pierre, » non, je vous remercie, mais je neveux pas » retourner au village... Ah! si madame de » Stainville était à Paris... c'est cliez elle que » j'irais sur-le-ch.mip. — Madame de Stain- » ville, mais elle y est , mademoiselle, elle » est à Paris... Gasp;ird me l'a dit... il l'y a » été voir pour s'informer de vous... — Ah ! m. la
ISO €N TOURLOCROU.
» quel bonlieur!...En ce cas, Pierre , menez- » moi tout de suite chez madame de Stain- » ville — 11 y a encore un embarras, made- » moiselle... c'est que je ne sais pas où elle » demeuie... Gaspard ne me l'a pas dit. — » Quel contre-temps... et moi , je ne le sais » pas non plus... et Paris... c'est bien grand , » n'est-ce pas , Pierre ? on ne trouve pas f'ar> ciiement ceux qu'on clierche ?... — Hélas! » non... et pourtant il faut que vous passiez » la nuit quelque part... Ah ! mademoiselle... » je crois avoir trouvé le seul parti qui vous » reste à prendre. — Voyons, Pierre. — Je » vais vous conduire chez une bonne femme » qui demeure près d ici. C'est une vieille » dame bien honnête, qui travaille, qui ra- » vaude chez elle pour le monde. J'ai fait sa » connaissance en allant lui porter de lou- » vra^e. Comme elle m'a vu souvent triste » et toujours î-eul , elle ma pris en amitié , » elle m'a donné de bons avis, de l)ons con- » seils... Oh ! c est une bien bonne femme « que la mère Dumont !.. — Mais qu'est-ce » que cela me fait à moi , Pierre ?.., — C'est
ex TODRLOUROU. 131
» pour VOUS dire, mademoiselle, que je suis » siir qu'elle partagera volontiers son loge— » ment avec vous. Pendant que vous serez » chez la mère Dumont, moi j'écrirai à Gas- » pard , je lui dirai que je vous ai retrouvée , » et lui demandei'ai l'adresse de madame de » StainviUe ; il me la fera savoir , et alors je » vous conduirai chez cette dame. «
Marie ne paraît pas très-enchantée de la proposition de Pierre; cependant elle lui répond : « Allons , conduisez-moi chez votre » vieille ravaudeuse. . . je vais bien m'en- » nuyer là... — Oh ! mademoiselle , c'est une » très-brave femme!... — C'est égal, je m'y » ennuierai ; mais puisque nous n'avons pas » d'autre endroit... Encore, si j'avais em- » porté mon chàle et mon joli chapeau... Au » moins, Pierre, vous m(^ promettez d écrire » tout de suite à Gaspard, pour avoir l'a- » dresse de madame de StainviUe? — Je vous » le promets^ mademoiselle. — Et alors vous » viendrez me chercher tout de suite pour » me conduire chezma proleclrice. — Pouvez- » vous en douter mademoiselle ? — Eh bien! « allons chez la mère Dumont. »
132 UN TOURLOUROTJ.
Pierre fait rebrousser chemin à RIarie. Il la conduit rue de Crussol. Ils arrivent devant une maison à allée, dont le jeune soldat connaît le secret; il monte devant, et Marie le suit tout en soupirant, et en se disant: « Ça me paraît bien vilain la maison » de la ravaudeuse. »
Pierre a frappé, tout en criant : « C'est moi, mère Dumont, moi , Pierre, le jeune troupier... je vous amène une personne dont je vous ai souvent parlé... mamselle Marie... qui vient vous demander à coucher.
» — Vous lui avez souvent parlé de moi ?... » dit Marie d'un air surpris. « — ■ Oui , mademoiselle... cela vous étonne.... mais songez donc que, ne pouvant plus vous voir, parler de vous était tout le bonheur qui me restait!.... — Ah! Pierre
vous n'oubliez pas les gens, vous!... — Vous oublier... vous... Marie... mademoiselle... — Ah ! quel dommage que j'ai oublié mon chàle et mon chapeau... Mais frappez donc; elle dort toujours cette bonne femme... »
UN TOTIRLOrROU. ISJ
Pierre refrappe; enfin on entend marcher, et une vielle femme, en bonnet rond, en camisole, en petit jupon, ouvre la porte aux deux jeunes gens: c'était la mère Dûment, femme de soixante et qut-lques années ; sa figure respirait la bonté; son langage et ses manières inspiraient la confiance. Dans l'humble position où l'avait placée le destin, elle n'avait jamais envié le sort des riches, et avait encore trouvé moyen d'obliger de plus pauvres qu'elle. La mère Dumont était l'homme que Diogène voulait trouver.
« — Comment ! c'est mon ami Pierre
» à une heure aussi avancée... et avec une » demoiselle ! » s'écrie la bonne femme en apercevant les jeunes gens. Pierre commence par faire entrer et asseoir Marie, puis il explique à la mère Dumont ce qui est arrivé à la jeune fille pour laquelle il vient lui demander l'hospitalité, jusqu'à ce qu'on ait su l'adresse de sa riche protectrice.
« — Vous avez bien fait de venir chez m. 12.
l'M VS TOURLOUROU.
» moi, mes enfants, dit la ])onne femme, » je suis toujours heureuse quand je puis » rendre service!,.. D'ailleurs, j'aime bien » notre brave Pierre, qui est un honnête
» garçon qui fera son chemin par
» ainsi , ma belle demoiselle, vous reste- » rez chez moi tant qu'il vous fera plaisir... » J'ai justement le lit de sangle de ma nièce, » qui est en Bretagne maintenant; vous le » prendrez... ou ben mon lit, comme vous
» voudrez vous choisirez; moi je me
» trouve toujours bien.
» — Excellente femme ! » dit Pierre , « j'étais sûr que vous ne nous repousseriez » pas !... quoique nous ayons troublé votre » sommeil ! — Mes enfans, je suis toujours ï bien aise d'être réveillée quand c'est pour » obliger quelqu'un ; mais cette belle de- » moiselle doit avoir besoin de se reposer. >■ — Je vais vous laisser, » dit Pierre, « de- » main je reviendrai vous voir... je viendrai » pendant tous les moments que mon ser- » vice me laissera de libres... Vous le vou- » lez bien, n'est-ce pas, mamselle Marie :
U:t TOCRLOUnOD. ISo
■ — Certainement, monsieur Pierre
» Mais, je vous en prie, écrivez vite à Gas- » parcl.. . qu'il nous donne l'adresse de nia- » dame de Stainville. — Comptez sur moi !... » Adieu, Marie.... Pardon, j'oublie tou- » jours... adieu, mademoiselle, ou plutôt, » au revoir. — Au revoir, monsieur Pierre , » à demain. »
La mèi-e Dumont éclaire le jeune soldat; quand ils sont sur l'escalier, Pierre dit à la l)onne femme: « Madame Dumont , je vous » en prie , que Marie ne manque de rien
» chez vous Je vous tiendrai compte de
» toutes les dépenses qu'elle vous occasion-
» liera Vous savez que je n'ai qu'une
» parole !...
» — Mon clier Pierre, » dit la vieille , « c'est mal ce que vous me dites là!... croyez- » vous donc que j'aie besoin de faire payer » mes services?... Allons... allons... prenez B du repos... et à demain... Moi j'aurai bien » soin de votre jolie Marie. »
Le soldat baisse les mains de la vieille femme, et retourne en courant à sa caserne.
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