CHAPITRE VI
Un autre.
La. mère Dumont n'avait que deux petites pièces, dans l'une elle fit un second lit, puis elle dit à Marie de choisir. Celle-ci répondit: « Oh, mon Dieu, cela m'est égal!» Cependant elle prit le meilleur.
Elle se coucha en se disant: « Ce n'est pas » beau ici ! Quelle différence d'avec mon » joli appartement sur les boulevards... c'est- » à-dire l'appartement de ]M. Daulay, puis- » cjue tout cela était à lui. Ah , le méchant!... » Qui est-ce qui se serait jamais douté de
• cela? m'enlever pour m'épouser!
» Mais ce n'est pas lui que je veux épouser... » je ne l'aime pas du tout... Ah ! si le comte
UN TOURLOUROtr. 1B7
» d'Aiibigny m'avait enlevée !.. quelle diftee rence !... 11 ne p«Mise pas à moi , lui !... il » ne songe qu à madame Darmentière. Oh î » je la déteste, cette femme-là... Je suis svire » qu'elle est enchantée que je ne sois plus » là... Mais patience! je retournerai chezma- » dame de Stainville!... et puis la duchesse ,
» manière, arrivera et puis.... nous vcr-
» ronsl... Je serai bien riche... mais en atten- » dant, je suis bien fâchée de ne plus avoir » ce chapeau et ce chàle , qui me donnaient
» tout de suite 1 air d'une orande dame. »
Marie s'endort en songeant à tout ce qui lui est arrivé, et à ce qu'elle voudrait qu'il lui arrivât. Elle dort très-bien , parce qu'elle n'a encore aucune raison de s inquiéter de l'avenir, qui, au contraire, s'oflrait a elle sous les plus riantes couleurs ! ce qui signïHe, pour une jeune fille, avec l'amour de l'homme qu'elle préfère, de riches toilettes, des bals, des spectacles et des friandises.
Les plus riantes couleurs sont toujours les choses qui nous font le plus de plaisir.
Le lendemain, en s'éveillant, Marie aper-
138 UN TOTJRiOUROU.
çut la bonne femme qui lui avait donné
Ihospitalité , préparant déjà, sur une table,
le café pour son déjeuner.
■ — J'ai dormi tard ! je suis bien paresseuse! ■ dit Marie, i Excusez-moi , madame...
» — Eh! mais, ma chère enfant, je suis enchantée que vous ayez bien dormi ! •
dit la vieille mère. « D'ailleurs, vous n'avez rien de mieux à faire ici. Yoici maintenant le déjeuner... il n'est pas bien brillant , mais...
s — Oh ! je ne suis pas bien difficile , madame... quoique , depuis quelque temps ^ je vive dans le grand monde... mais il ny a pas longtemps que je suis duchesse. — Quoi ! vous êtes duchesse, mon enfant.^ — Oui, madame. Comment! Pierre ne vous Ta pas dit.^^ — Xon... Il me disait souvent: J'ai laissé au village une jeune fille que j'aimais bien... que j'aimerai toujours... Elle s'appelle IMarie, elle est plus jolie que les plus belles filles de Paris... — Il vous disait cela ?... Pauvre
UN TOUULOUROU. 139
v Pierre!... — Ofù ; mais il ne me disait » jamais : Je pense à une duchesse!.., — Je » vais vous couler mon histoire en dëjeu- » nant. »
Marie se lève, déjeune, et raconte à la mère Duniont tout ce qui lui est arrivé La jeune fille aimait beaucoup à parler de la manière singulière dont on avait découvert sa naissance , et du sort opulent qui lui était réservé lorsque la duchesse de Valousky serait de retour.
La bonne femnie a écouté Marie sans linterrompre. Quant celle-ci a cessé de parler, la mère Dumont secoue la tête ea disant :
« — Ma chère enfant! je désire que toutes " vos espérances se réalisent... Mais, tenez... » je ne suis qu'une^pauvre vieille femme... " je puis me tromper... cependant... — Eh » bien? — Eh bien, il me semble qu'une » mère qui aime sa fille ne la laisse pas » pendant dix-sept ans... dix-huit ans!... » sur les bras d'un étranger qui pouvait » n'avoir pas pour elle tous les soin.s que
140 CN TOXJRLOUROU.
» M. Gobinarci a eiis pour vous. — Mais, » madame, vous ne comprenez donc pas » que c'est un mystère? — Le mystère n'em- » pcche pas d'aimer ses enfants. — Mais » c'est que je suis un enfant de l'amour... » on m'a expliqué ça, à moi. Madame de » SLaiiîville m'a même montré en secret la » lettre qu'elle a reçue de ma mère, où » celle-ci lui dit des choses qui prouvent... » que ce n'est pas exprès... que c'est par » prudence... Enfin, madame de Stainville » m'a dit que dans le grand monde ces « choses-là arrivaient très fréquemment! — » Dans le grand monde... c'est possible, » mon enfant; on y a sans doute une ma- » nière d'aimer tout autre que dans le « petit!... Je ne suis qu'une pauvre ravauï deuse... je ne connais pas les grandes » manières , moi. Enfin , devenez riche... » devenez heureuse, surtout... c'est ce que » je vous souhaite du fond de mon cœur!... ■ Puis la bonne femme ajoute tous bas :
■ Pourtant, j'aurais bien voulu que ce bon » Pierre le fût aussi ! »
UN TOnRl,OUROU. 141
Après avoir déjeuné , 3ïarie a bientôt fait le tour du logement de madame Dumont.
Les deux pièces étaient meublées très-modestement en vieux meubles de noyer; mais tout étiiit propre, tout annonçait l'ordre, la prévoyance et une sage économie. Quelques mois auparavant, Marie eût trouvé ce logement suffisant, mais depuis qu'elle a vécu au sein du grand monde et de 1 opulence , ses goûts ont changé avec sa fortune. File trouve le local de sa vieille hôtesse fort laid, fort triste, dépourvu de mille choses quelle juge maintenant indispensables, et son plus grand désir est de ne point faire lin long séjour chez madame Dumont
3Iai ie se met à la fenêtre , mais la rue de Crussol n'est point gaie, et il y passe fort peu de monde. La jeune fille quitte bientôt la croisée en disant :
« — Oh! quelle vilaine rue vous avez » là, madame! quelle dilférence avec les » boulevards!... c'est si gai, si beau, les » boulevards ! Pourquoi donc n'y demeu- » rez-vous pas.^* — Ma chère enfant, c'est III. i3
142 us TODRLOUROU.
» que les loyers y sont trop chers. ■ — Ah! » c'est cher sur les boulevards?... — Cer- » tainenient, et puis celte rue vous semble » triste^ parce que vous n'y êtes pas habi- » tuée... Moi, je Tainie beaucoup, car j'y » habite depuis quarante ans ! — Quarante » ans! oh! c'est bien long cela!... EiiHn, » Pierre va venir, car il nie l'a promis. — Je » suis bien sûre qu'il ne manquera pas à sa « nromesse. »
Cejjendant la matinée s'écoule, puis la journée, et Pierre ne vient pas. Marie ne cesse d aller de sa chaise à la fenêtre , tandis que la mère Duniont ti'availle à des bas. La jeune fille s'impatiente, elle s'écrie à chaque instant :
• — i\îais pourquoi donc Pierre ne vient- » il pas ?... qu'est-ce que cela veut dire .i^... » il m'a donc oubliée ?..
» — INon, mon enfant, » dit la bonne \ieille, « non, Pierre ne peut pas vous » avoir oubliée... Ce pauvre garçon qui me » parlait toujours de vous!... vous ne de- » vez pas croire cela.
» — Mais alors pourquoi ne vient-il pas » nie tenir compagnie, médire s'il a écrit » à Gaspard?
» — Peut-être des obstacles imprévus...
» Un soldat n'est pas toujours son maître!... » Mais il viendra; en attendant, nous dîne- » rons, parce qu'il faut toujours dîner. »
Marie fait la moue : elle soupire , elle se met à table de mauvaise humeur, et le dîner frugal de son hôtesse ne lui rend pas sa gaîtéj car depuis quelque temps Marie avait une cuisine délicate. Chez madame de Slainville, la chère était constamment recherchée, et avec mademoiselle Félicité, qui prenait chez le traiteur, on avait aussi une table très-bien servie. On s habitue vite aux douceurs de la vie, quoi qu'en disent ces gens qui font de la philosophie à froid, et donnent des leçons de sobriété et de sagesse, qu'ils se garderaient bien de pratiquer. Il est dans notre nature d'aimer ce qui est bon, comme ce qui est beau, et lorsqu'on en a goûté on revient difficilement aux privations. C'est pourquoi Marie
141 UN TOTJRLOUROD.
dîna peu, ne parla presque pas, et fut se remettre à la fenêtre jusqu'à la nuit; mais Pierre ne vint pas.
« Consolez vous, mon enfant, » dit la bonne vieille; « Pierre viendra demain. Ea » attendant... dame, je voudrais bien trou- » ver le moyen de vous amuser... J'ai là » trois ou quatre vieux livres... ce sont des » volumes de romans que m'a laissés ma » nièce; je crois qu'ils sont tous dépareil- » lés, mais c'est égal, ca amuse toujours.
» — Je vous remercie, madame, » dit Marie, « je n'aime pas la lecture. — Ah! » c'est dommage... Eh bien alors, ma belle
■ amie, si vous vouliez jouer au domino..,
■ j'en ai un là... nous ferons une partie " toutes les deux. — Non, madame je ne » sais pas le domino; d'ailleurs, j'y ai vu » jouer souvent quand j'étais une paysanne, » et ce jeu-là ne me plaisait pas du tout. — » N'en parlons plus, mon enfant : j'aurais » pourtant voulu vous amuser... Ah! si » vous me chantiez quelques chansons...
» vous devez en savoir de jolies? — Non,
U>- TOUBLOUROU. J4o
« madame, et puis je n'ai pas envie de chan- » ter. — Moi , je n'en sais que de bien » anciennes; cependant, ma belle, si cela » pouvait vous distraire. — Oh! non, ma- » dame^ je vous remercie, mais j'aime » mieux me coucher. — Comme vous vou- » drez, mon enfant, »
La jeune fille se couche et s'endort. Lu vieille femme veille et travaille : dans le monde , il n'est pas rare que les personnes ne soient point à leur place.
Le lendemain même attente, même impatience de Marie , et Pierre ne vient toujours pas.
€ — Il m'a oubliée, » dit la jeune fille; sa vieille hôtesse lui répond :« — Non , ne » croyez pas cela,., mais c'est bien extraor- » dinaire qu'il ne vienne pas. »
Marie s'ennuie horriblement chez madame Dumont; la bonne femme, qui s'en aperçoit, lui dit le troisième jour: « Ma «chère enfant, je n ai rien ici qui puisse » vous distraire.... mais si vous vouliez » vous occuper uu peu... il n'y a rien qui IH. i3.
146 UN TOrRLOUROU.
» fasse passer si vite le temps comme de » faire quelque chose... J'ai là des bas à re- » monter... des fichus à repasser... mais • vous ne savez ni ravauder, ni repasser, » peut-être ?...
» — Ohl pardonnez-moi, madame, dit » Marie, mais je ne veux plus rien faire de » tout cela; au contraire, je veux l'oublier, » car ma protectrice m'a dit que dans ma » nouvelle position il ne fallait jamais avoir » l'air de savoir travailler comme le petit » monde.
» — Ma chère enfant, dans telle position » que l'on soit placé, je crois qu'il est tou- » jours utile de savoir travailler... cela peut » être une ressource dans l'adversité , et » l'on se trouve bien lieureux alors de >' n'avoir pas dédaigné de modestes tra- » vaux... Au reste , ce que j'en dis n'est pas )' pour vous faire prendre l'aiguille , ou le » fer à repasser... je voudrais seulement que >' vous pussiez trouver les journées moins » longues, moins ennuyeuses chez moi...
»— Si j'avais eu mon petit chapeau et mon
» châle, je serais sortie un peu... j'aurais • été me promener... cela m'aurait anmsée...
» — Promener!... seule!... Hum!., ma » chère, vous ne savez pas qu'à Paris, lors- » qu'une jeune fille est jolie comme vous, on ' la remarque, on la suit... et souvent on lui » parle... Dame! il y a fièrement des galants » clans Paris, et qui passent leur temps à x guetter les johs minois!...
» — Eh bien ! si l'on m'avait fait des com- » pliments, cela ne m'aurait pas fait de peine; » si l'on m'avait tenu des propos malhon- « nêtes , je ne les aurais pas écoutés !... — Ah ! " mon enfant, les jeunes gens sont bien dan- » gereux, à Paris!... Ensuite, ne pourriez- » vous pas rencontrer ce M. Daulay que vous » fuyez... et qui voudrait vous rammener » chez lui?... — Si je le voyais de loin , je me '■ sauverais bien vite!... — Et puis, que » dirait Pierre, s'il venait t^t ne vous trou— » vait pas ? — Mais vous voyez bien qu'il ne » vient pas... il me laisse là... Oh ! c'est bien » vilain de sa part! — Mon enfant, vous ferez » ce que vous voudrez, car je ne prétends
» pas vous tenir pinsonnière ici ; mais, je vous » le repète, vous êtes trop jolie pour ne pas » être remarquée. — Ah! je resterai... puis- » que je n'ai ni chapeau , ni bonnet à mettre » sur ma tète. »
Six jours se sont écoulés, et Ton n'a pas entendu parler de Pierre. La mère Dumont, ne pouvant croire que le jeune soldat ait oublié Marie , pense que peut-être son régiment a subitement quitté Paris • elle sort avec le dessein de s'en assurer; elle va rôder aux environs de la caserne, et ne tarde pas à rencontrer des soldats; elle apprend d'eux qu'aucun changement n'a eu lieu, et que le régiment dans lequel sert Pierre est toujours dans le même quartier.
« Alors, je n'y comprends plus rien , » se dit la bonne femme, en retournant chez elle; et]Marie,à qui elle fait part de ce qu'elle vient d'apprendre, s'écrie encore : « Vous » voyez bien que votre Pierre ne vaut pas » mieux que les autres!... »
Il y a quatorze jours que Marie habite chez la mère Dumont. Ces quatorze jours onl
XJJ» TOURLOUROC. 149
paru un siècle à la jeune fille. Au risque de tout ce qui peut en arriver , elle se d^'cide à sortir, parce qu'elle veut absolument changer de position , et qu'à la rigueur elle aimerait encore mieux retourner au Tourne- Bride, que de rester chez la vieille ravau- (leuse. Cependant elle espère bien ne point être obligée d en venir la.
Marie a emprunlé à son hôtesse un petit fichu de couleur qu'elle met sur sa tète, et avec lequel elle est encore charmante, parce qu'une jolie femme embellit tout ce qu'elle porte, ou plutôt parce que rien ne saurait rendre laid un joli minois de dix-huit ans^ Marie prend sous son bras im petit panier (la mère Dumont lui a dit que cela donnait un maintien plus convenable), et la voilà qui sort, se hasarde seule dans la rue, et se dirige du côte du canal qui est au bout de la rue de Crussol.
Marie respire avec joie en se retiouvant dehors; le grand air fiiit toujours du bien à l'esprit et au corps; elle trouve les bords du canal infiniment plus gais- que la rue de
180 UN TOCRLOCROC.
Crussol, elle se promène , en jetant un regard furtif sur chaque soldat qui passe et dans lequel elle voudrait retrouver Pierre. Quelques hommes sourient en la regardant, quelques-uns même lui font un compliment en passant; mais cela ne va pas plus loin , et Marie pense que la mère Dumont lui a exagéré les dangers que courait une jeune fille en se promenant seule dans Paris : c'est pourquoi, au lieu de se borner à parcourir les environs de la rue de Crussol, iMarie va toujours en marchant tout droit devant elle et arrive ainsi à la place Saint-Antoine, où elle retrouve les boulevards.
La vue de celte belle promenade fait battre le cœur de la jeune fdle; elle se croit alors tout près de son ancienne demeure, et, se figurant déjà que Daulay va l'apercevoir et courir après elle, sans songer à retourner sur ses pas, ce qui eût été le plus sage, elle traverse la chaussée, entre dans la première rue qu'elle aperçoit, et marche très-vite pendant assez longtemps.
Marie éprouve le besoin de se reposer;
UN TOURLOtJROU. lol
elle est alors sur la place Royale. Elle s'assied sur un banc de pierre , et pour la première fois se demande comment elle retrouvera son chemin,' puis elle soupire en pensant qu il faudra retourner chez la mère Dumonl, et , rëfléchissan t à tou t ce qui lui est arrive, se désole de ne point savoir la demeure de madame deStainville, où elle ne doute pas qu'on ne désire aussi sa présence. Tout a coup, cédunl aune pensée subite, elle court à la première personne qu'elle voit passer, et lui dit :
« Pourriez-vous m'indiquer la demeure de » madame de Stainville ? — Qu est-ce que c'est » que madame de Stainville? — C'est une dame « riche. — Que fait-elle .f* — Mais rien. — Et ■> dans quel quartier demeure-t-elle ? Je n'en » sais rien, puisque je vous le demande. — Et » pourquoi voulez-vous que je le sache, moi?»
On quitte Marie en lui riant au nez ; plusieurs tentatives ne sont pas plus heureuses, et la jeune fille revient tristement sur son banc en se disant: «C'est singulier! per- » sonne ne se connaît à Paris 1 •>
La journée s'avançait et déjà le jour com-
mençait à baisser; Mnrie se lève en se disnnt: « Retournons chez la ravaudeuse. . . je la î> trouverai ,ce!le-là! je sais son adresse, et on V saura bien m'enseigner la rue de Crussol. »
La jeune fille se remet en marche, mais elle n'a pas fait quatre pas qu'un cri de joie lui échappe. «C'est lui!» dit-elle... «Oh, » oui, c'est bien lui... quel bonheur! »
Et, courant de toute sa force, elle a bientôt rejoint un monsieur qui traversait la place Royale; elle s'arrête devant lui, en s'écriant : « Ah! monsieur Bellepêche! que " je suis contente de vous rencontrer! »
Celait en effet le vieux beau célibataire que Marie venait d'apercevoir, et dont jamais, jusqu'alors, la présence ne lui avait fait autant de plaisir. Bellepêche est demeuré frappé d'étonnenient en voyant une jeune fille se poser devant lui et lui barrer le chemin, car d'abord il n'a pas reconnu Marie ; mais lorsque sous le modeste fichu de couleur il a retrouvé les traits de celle à laquelle il a fait une cour assidue, il pousse à son tour un cri de surprise.
vy TOURLOUROtr. 1S3
t Ah, mon Dieu !... dois-je en croire » mes yeux!... mademoiselle Marie,.. — Oui, • monsieur Bellepèclie, c'est moi ! — Made- » moiselle Marie... la fille de la duchesse de » ^ alousky , avec un fichu sur la tète ! — » Oui, et un fichu qu'on m'a prêté, encore!... » car je n'avais plus rien !... — Et un panier » sous le bras... pauvre demoiselle!... vous B me rappelez les petites Suissesses qui font » du fromage dans les chalets... au lieu d'un « fichu elles ont un petit bonnet en velours... » avec des nattes qui tombent par derrière... » quelquefois jusqu'au mollet... Les Suis- » sesses ont généralement la jambe bien- ■ fournie. — Ah! monsieur! il m'est arrivé 1 bien des aventures depuis que je ne vous » ai vu!... — Je le crois ! vous avez disparu » si subitement... Mais dites-moi donc poiir- » quoi, vous... qui devez avoir un jour une ï grande fortune, êtes dans Paris avec un » fichu sur votre tête ?... c'est extrêmement » inconvenant ! »
Marie se hâte de raconter tout ce qui lui est arrivé depuis qu'on lui a fait quitter la m. i4
rS^ UN TOURLOUROtJ.
maison de campagne de madame de Stainville. Elle n'omet aucun détail, et Bellepêche , qui l'écoute avec la plus grande attention, s'écrie, lorsqu'elle a fini : « C'était . » Daulay qui vous avait enlevée?... qui diable » aurait deviné cela !... moi , j'aurais plutôt » soupçonné le comte d'Aubigny...
» — Oh non! » dit Marie en réprimant un soupir, « il ne pense pas à m'enlever , lui !
» — Ma foi , ce Daulay est un garçon bien » adroit!... il a joué parfaitement son rôle!... » Figurez-vous qu'il est revenu nous trouver » au château où nous étions tous; il y est » resté avec nous. Puis, en arrivant chez » madame de Stainville , lorsqu'on découvrit » votre fuite, il fut un des premiers à mettre » tout le monde en l'air pour vous re- » trouver... Madame de Stainville n'eut pas « le moindre soupçon de la vérité... Ah ! il « voulait vous forcer à être... sa femme... » le plan était habilement conçu!... parce » qu'une fois à lui... madame la duchesse » n'aurait pu vous marier à un autre... c'est • extrêmement adroit !... Mais Daulay ne
■ devait pas se flatter devons plaire... ce n'est » pas un bel homme... il est trop petit... »
Tout en disant cela , Bellepêche considérait la jeune fille, puis se grattait l'oreille , et jetait de temps à autre un regard autour de lui; mais la nuit était venue, et le peu de personnes qui passaient sur la place Royale ne faisaient aucune attention à ceux qui étaient arrêtés pour causer.
« Monsieur Bellepêche, » dit Marie « je » suis bien heureuse de vous avoir rencon- » tré , car vous savez où demeure madame » de Stainville, et vous voudrez bien me » conduire près d'elle, et ça fait que je ne » retournerai plus chez cette vieille ravau- » deuse, où je m'ennuie à mourir.
» — Mademoiselle, » dit Bellepêche en parlant fort lentement, comme quelqu'un qui n'est pas bien sûr de ce qu'il va dire , « certainement... je suis tout à vos ordres... » vous connaissez mon.,, mon dévoûment » à votre charmante personne... et je vous » ai plus d'une fois laissé voir... que ce » même dévoûment.... — Eh bien! mon-
sieur Bellepêche , est-ce que vous ne savez pas non plus l'adresse de ma protectrice ?
— Si, parbleu! je la sais... je la sais trèsbien... je vais chez elle assez souvent... Oh! ce n'est pas l'embarrassant... — En ce cas, si vous voulez, nous allons y aller tout de suite... — Moi , je ne demanderais pas mieux... mais... je dois avant toutvous faire part d'une circonstance assez fâcheuse...
— Qu'est-ce donc encore? — Madame de Stainville n'est pas à Paris en ce moment. — Elle n'est pas à Paris?...- — Non , elle est partie il y a huit jours... pour les eaux. — Qu'est-ce que c'est que cela, les eaux.^.. — ^ C'est un pays... une ville... où il y a une source thermale, des eaux qui sont bonnes pour la santé et que l'on ordonne aux malades... En Suisse, il y a beaucoup de sources... je m'y suis plongé en simple caleçon et j en ai éprouvé un effet extraordinaire. — Est-ce que madame de Stainville est malade? — Elle se sentait des douleurs.... dans les régions dorsales... son médecin lui a conseillé de prendre les
rN TOURLOTTROU. 187
» eaux. — Ali! mon Dieu ! quel contretemps ! » Et sera-t-elle longtemps absente? — Je ne » le pense pas... peut-être trois semaines... » un mois... — C'est bien long encore! mais « il me semble que l'absence de ma protec— » trice ne doit pas m'enipêcber d'aller m'eta- » blir chez elle : certainement elle ne le » trouvera pas mauvais, et j'y attendrai son » retour bien plus agréablement que chez » ma vieille ravaudeuse. »
Bellepêche se gratte encore l'oreille et secoue la tête , en murmurant :
« Certainement... vous pourriez toujours » aller chez elle... cela ne souffrirait aucune » difficulté... mais... je dois encore vous faire » part d'une circonstance.... fâcheuse pour T> VOUS... — Paillez... parlez donc, monsieur! » — Madame de Stainville a laissé chez elle » à Paris quelqu'un pour tenir sa maison et » soigner ses affaires en son absence... ce » quelqu'un, c'est M. Daulay... — M. Daulay! » Par conséquent si vous allez maintenant » chez madame de Stainville î vous y trou- » verez M. Daulay, et vous retomberez en iir. 14.
» son. pouvoir.. .puisqu'en l'absence de votre » protectrice il commande en maître chez » elle. — Retourner avec M. Daulay... après » sa conduite infâme avec moi... ah! jamais ! » jamais!... D'ailleurs je le hais ! je le déteste » cet homme... Oh! non, non! je ne veux » pas retomber en sa puissance!... Mon Dieu! » que je suis malheureuse!... Enfin, puis- » qu'il le faut, je retournerai chez la mère » Dumont... rue de Crussol, où je m'ennuie » tant !... Vous aurez la bonté de m'y recon- » duire, n'est-ce pas, monsieur, car je ne » saurai plus trouver mon chemin.
» — Ma belle demoiselle, » dit Bellepêche en prenant un air tout gracieux, « si » j'osais vous faire une pi'oposition... une » offre... Vous connaissez mon dévoûment » à votre personne... c'est qu'en vérité il me » peine de penser que la fille de la duchesse » de Valousky loge chez une ravaudeuse , » et sort avec un fichu sur la tête : cela » n'est pas admissible ! c'est même très-in- » convenant !... — Aussi, inonsieur , c'est » bien parce que j'y suis forcée!... — Eh
UN TOURLOUROU. lo9
■ bien ! mademoiselle Marie , veuillez ac- » cepter un logement chez moi... j'ai un fort » bel appartement composé de cinq pièces, » dont une chambre d'ami... qui m'a tou- » jours servi de bibliothèque ; vous serez là » aussi bien que chez madame de Stainville, ï et j'ose me flatter que rien ne vous y man- » quera.
» — Que j'aille loger chez vous ! monsieur » Belleoêche, » dit Marie en regardant le vieux garçon d'un air surpris , « mais est-ce » que cela ne serait pas mal ? — Mademoi- » selle, j'ai avec moi une gouvernante, une » femme respectable, qui possède toute ma » confiance... et fait parfaitement la cuisine ; » sans cela , je ne vous eusse point fait une » telle proposition. — Ah! vous avez une » dame avec vous!... alors, c'est bien dif- » férent! — Je loge sur le quai des Lunettes, » dans un des plus beaux quartiers de Paris ; » on voit couler l'eau toute la journée. » — On voit la rivière, ah! c'est si gentil! » — Enfin je n'ai pas besoin de vous dire » que vous trouverez chez moi tout ce qui
160 UN TOURLOUaOU.
» pourra vous être agréable , et que ma gou- » vernante veillera à ce qu'il ne manque » rien à votre toilette. — Oh ! bien , en ce » cas, j'accepte, monsieur Bellepêche; je » logerai chez vous jusqu'à ce que madame » de Stainvi!le soit de retour à Paris. — » Voilà qui est parler, mademoiselle; veuillez » venir avec moi.. Je ne vous offre pas le » bras, parce que vous avez un fichu... et » que cela nous ferait remarquer; mais à » deux pas d ici il y a une place de fiacres, » et nous allons prendre une voiture qui » nous conduira chez moi. Ah! pardon, » mademoiselle Marie... pendant que j'y » pense , si vous le voulez bien , chez moi » je vous appellerai ma nièce... et je me » dirai votre oncle... — Pourquoi donc cela, » monsieur? — Parce qu'a Paris on esttrès- » méchant, les mauvaises langues sont tou- » jours disposées à médire... Nous ne poU' » vons pas conter à tout le monde votre » naissance mystérieuse et vos aventures. » Mais un oncle et une nièce, cela va tout » seul , et on trouve cela fort naturel. — Mon
TJN TOURLOUP.OU. 161
» Dieu! comme vous voudrez, monsieur; » d'ailleurs c'est pour si peu de temps!... » — Voilà qui est convenu... Partons... Ah ! » j'aperçois justement une voiture... Holà , » cocher!... est-tu pris ?... — Montez, not » bourgeois. »
Le cocher arrête sa voiture : Bellepêche y fait monter Marie et se place près d'elle en se disant tout bas : » La petite duchesse » est à moi ! »
Laissons rouler la voiture vers le quai des Lunettes , et sachons pourquoi Pierre n^était pas revenu chez la mère Dumont après hii avoir confié IMarie.
Une circonstance bien naturelle , et que tout autre que le jeune soldat aurait du prévoir, avait mis obstacle à ses pi'ojets. En arrivant à sa caserne, Pierre avait reçu l'ordre de se rendre à la salle de police, à laquelle il avait été condamné à rester quinze jours, pour n'être rentré qu'après minuit lorsqu'il n'avait qu'une permission de neuf heures.
Il fallait obéir ; toutes réclamations eus-
sent été inutiles. Pierre se rendit à la salle de police^ en se disant : « Pauvre IMarie!... » que va-t-elle penser de moi !... quinzejours » sans la voir!... Heureusement je suis cer- » tain que la bonne mère Dumont aura soin » d'elle et ne la laissera manquer de rien. »
Le lendemain, Pierre n'en écrivit pas moins à Gaspard pour lui demander l'adresse de madame de Stainville. Il le priait de la lui envoyer le plus vite possible , en chargeant M. Martineau de l'écrire pour lui. Pierre pensait que Gaspard s'empresserait de lui envoyer cette adresse; alors il comptait prier son camarade Fleur-d'Amour de la porter chez la mère Dumont et de s'offrir à Marie pour la conduire jusque chez sa protectrice , si elle n'aimait pas mieux attendre que le pauvre Pierre fût libre de l'y mener lui-même.
Mais Gaspard était absent du pays lorsque la lettre arriva. Il était allé travailler à une ferme aux environs. Il fut huit jours sans revenir à Vétheuil , et il y en avait déjà six qu'il était de retour et venait,
comme à son ordinaire, passer sa soirée au Tourne-Bride , lorsqu'après avoir trinqué avec lui et le professeur Martineau , maître Gobinard s'écrie :
« Ah! parbleu! Gaspard, pendant que 'j'y p^nse!... il y a là une lettre qui est » arr-ivée de Paris pour toi. Elle est adres- » sée ici pour que je te la remette... c'est » franc de port... il y a au moins une dou- » zaine de jours qu'elle est là.
» — C'est ben heureux alors que ça te » revienne à la mémoire!... s'il y avait des " choses pressées dans c'te lettre, tu serais » cause du retard, toi. — Je ne pouvais » te la donner quand elle est arrivée, puis- » que tu étais absent ! — Et depuis six » jours que tu me vois tous les soirs... tu
» ne le pouvais pas non plus, hein?
» Voyons, voyons vite ce papier, qu'est-ce » qui chante.^ J'ai dans l'idée que c'est de » mon ami Pierre; car il n'y a guère que lui » qui puisse m'écrire... Il nous donne peut- » être des nouvelles de Marie... Le père » Martineau va nous traduire tout ca. »
164 UN TOCRLOUROU.
On cherche la lettre. On la trouve avec peine dans le fond d'un égrugeoir, et Gaspard la donne au professeur, en lui disant :
a Déchitfrez-nous ce qu'il y a là-dedans , » savant!
» — Ah, Gaspard! » dit Martineau, en prenant la lettre d'un air digne; « à votre «âge! vous devez être honteux de ne pas » savoir lire!...
» — C'est justement à mon âge qu'on B n'apprend pus rien... Pourquoi donc que » je m'amuserais à être honteux d'une chose «qu'est la faute de mes parents?... Du » reste, je ne leur en veux pas pour ca... » car si j avais su lire... je ne saurais pas ce » que je sais...
» — Vous ne sauriez pas ce que vous sa- » ve7... en sachant lire? Je ne vous corno prends pas... Gaspard. — Eh ben, pourvu » que je me comprenne , moi , ça suffit, » Voyons, lisez-nous donc ça. »
Le professeur décachette la lettre, regarde la signature et s'écrie: » En effet, » c'est de mon élève Pierre.
> — C'est de Pierre!... j'en étais sûr ! • tilt Gaspard. « Qu'est-ce qui me veut ce » pauvre garçon?... dites-nous vite ça... «
M. Martineau pose ses lunettes sur son liez, et se met en devoir de lire. Gaspard et Gobiuard attendent avec impatience ce ([u'il va leur faire savoir ; au bout d'un instant le professeur s'écrie :
« C'est dommage!... Ah! c'est bien dom- » mage!...
» — Quoi donc .^ » dit Gaspard. « Il est » arrivé un malheur à Pierre ?...
« — Je dis que c'est dommage , « reprend Martineau, « parce que mon élève avait » autrefois une belle cursive , et que sa » main a perdu depuis qu'il est soldat!
' — Que le diable vous patafiole avec
■ vot' belle poussive!... J'ai cru que vous
■ parliez de ce qu'il m'écrit... Y an iverez- » vous enfin .^ — M'y voici. — C'est heureux. •
Le professeur lit à haute voix.
« Mon cher Gaspard, je suis bien heureux, » car j'ai retrouvé Marie...
» — Il a lelrouvé Marie ! » s'écrie Gasiir. i5
» — Cette pauvre petite Marie !» dit l'aubergiste j « ah! je suis bien content qu'elle » soit retrouvée ! car je l'aime toujours » comme mon enfant!...
» — J'en éprouve une vive satisfaction , » dit Martineau, « car Marie fut mon élève... » consilio manuque...
» — Après, papa Martineau; voyons la » suite de la lettre. — . Je poursuis : j'ai re- » trouvé Marie... je l'ai arrachée aux mains » de son infâme ravisseur... Il paraît qu'il y » a eu un ravisseur alors ?
» — Pardi! c'te bêtise! elle ne s'est pas » ravie toute seule, c'te petite. Après?
» Infâme ravisseur.... mais il me faut sur- » le-champ l'adresse de madame de Stain- » ville, pour que Marie puisse retourner I» près d'elle. Je ne pourrai l'y conduire moi- « même, car je suis pour quinze jours à la » salle de police. N'importe, envoie-moi vite » cette adresse , mon cher Gaspard ; il s'agit » de servir Marie, et je compte sur ton amitié. » Ton dévoué, » Pierre. »
UN TOURIiOUROU. 167
■ — Oh! il a raison de compter sur mon » amitié, » dit Gaspard, « elle ne lui man- » quera jamais... Mais pourquoi diable a-t-il » quinze jours de prison?... — Ah ! dame... » quelque faute... une bagatelle! » dit Gobinard; « mais dans le militaire on ne » plaisante pas. — Et il ne nous dit pas le » nom du ravisseur de Marie?... — La lettre » ne le nomme point. — C'est égal, il me le » dira , à moi... — A toi , Gaspard ? est-ce que » tu as le projet de retourner toi-même à » Paris P Tu pourrais envoyer à Pierre l'a- » dresse qu'il te demande. ]\I.[Martineau au- » rait bien la complaisance de lui écrire pour » toi. — Très-volontiers , » dit le professeur. « En ronde ou en bâtarde ? cela m'est égal... » — Non, non, merci, j'aime mieux faire » mes commissions moi-même. D'ailleurs je » suis ben aise de voir Pierre. S'il est en » prison , ma présence le distraira, et puis je » ne serai pas fâché non plus devoir Marie... » de savoir tout ce qui lui est arrivé... enfin » je vais partir. — Quand donc cela ? — Tiens, » tout de suite ! nous allons boire encore un
168 UN TOURLOTIROU.
» coup , et puis je me mets en chemin... Ah! » je n'ai pas des cors aux pieds; moi!... — » Comment! tu vas sortir ce soir... et il est » près de huit heures. — Eh ben , justement, ■ je vas m'en aller tout doucement, à la fraî- » che, et j'arriverai à Paris demain malin au » jour.-. Allons! un coup de piqueton et en » route! Quand il s'agit d'obliger un ami, faut » pas être feignant. — Au moins, as-tu de » l'argent sur toi pour ton voyage? J' crois » ben, j ai trois francs quinze sous!... j'espère » ben que je ne dépenserai pas tout. Allons, » à vot' santë! »
Gaspard trinque, boit, prend son chapeau, son bâton , et se met en route pour Paris, connne s il allait faire une petite promenade dans les environs.
Le lendemain , à huit heures du matin , Pierre qui avait tait ses quinze jours , venait d'être rendu à la liberté et se disposait à courir chez la mère Dumont, lorsqu'il voit Gaspard devant lui.
« Te Voilà! ■ dit le soldat, en sautant au cou du paysan.
vu TOURtOUROTT. 169*
« Eh, sans doute! on ne m'a lu ta lettre qu'hier... parce qu'elle avait été ouhliée dans un égrugeoir... j'ai dit': Pierre a besoin de moi , je suis parti et me v'ià !... — Ce bon Gaspard! — Je croyais que tu étais prisonnier, moi ? — J'ai fini mon temps ce matin. — Tant mieux, ca fait que nous pourrons aller nous rafraîchir ensemble... — Oh , Gaspard ! Marie d'abord , Marie avant tout!... Que doit-elle penser de moi! voilà quinze jours qu'elle ne m'a vu, qu'elle n'a eu de mes nouvelles... quinze jours ! Senstu combien cela est long ! — Pas plus pour elle que pour toi qui étais sous les verrous. — Mais elle ne savait pas le motif qui m'empêchait d'aller près d'elle... elle a pu m'accuser... croire que je l'avais oubliée... elle a pleuré peut-être!... Moi, faire pleurer Marie!... Ah ! Gaspard!... je ne m'en consolerai pas. — Elle t'a pourtant fait pleurer plus d'une fois, elle !... et elle s'en est toujours consolée. . . tu l'aimes donc encore, toi?. .. — Si je l'aime!... Ah! situ savais combien j'ai été heureux en la revoyant!... elle est touin. i5.
» jours si belle... plus belle même qu'autre- » fois. — Et tout aussi coquette , sans » doute?... Mais enfin, qu'en as-tu donc fait « de cette belle fille? — Je l'ai conduite chez » une brave et honnête femme qui veillera » sur elle.... Oh! la mère Dumont est si «bonne... Viens, viens, hâtons-nous de » nous rendre chez elle. »
Gaspard suit Pierre : chemin faisant, il lui raconte comment il a retrouvé Marie, et quel était son ravisseur.
« — Ah! c'est le M. Daulay!» dit Gaspard, « ce criquet qui faisait tant son faraud, et » donnait toujours le bras à la vieille musca- » dine de Paris!... Pardi! j'étais ben sûr » que c'était un de ces messieurs qui avait » fait le coup. Il se sera dit : c'est une petite » duchesse ! j' vas me l'approprier... elle m'en- » richira , et ça me paiera mes dettes !... Oh! » j'avais deviné leurs malices , moi. Et tu dis » que Marie t'a suivi sans difficultés ?... — » Marie !... mais elle m'a cent fois remercié » de l'avoir sauvée... de l'avoir délivrée de « ce Daulay qu'elle déteste !... Pauvre petite,
» c'est le Ciel qui m'avait envoyé là... Sans » moi, Marie était perdue!... Cet homme ne » rougissait point d'employer la violence » pour triompher d'elle !... — Ah, bah ! laisse » donc... quand une femme ne veut pas , elle » a bec et ongle ! et au Tourne-Bride , la » petite servante savait ben donner une » tappe aux garçons qui voulaient l'em- • brasser... Le plus heureux dans tout ça, » c'est que le M. Daulay n'était pas de son » goût.
» — Nous voici arrivés, Gaspard : c'est ici » que demeure la bonne mère Dumont.
» — Ici... Diable, ça n'a pas l'air ben » hupé!... c'est égal! les honnêtes gens ne » sont pas toujours les mieux logés. »
Pierre monte le premier. Il gravit l'escalier si lestement, que Gaspard est encore au premier étage , lorsque le jeune soldat frappe à la porte de la ravaudeuse; mais comme la vieille femme n'était pas leste à ouvrir, le paysan a le temps de rejoindre son ami, ce qu'il fait en criant : « Ha ça est-ce que tu es » devenu un oiseau , Pierre ? il faudrait des
172 tiî^ ToraLOUROu.
» ailes pour te suivre, et j'ai des souliers » ferrés , ce qui n'est pas la même chose. »
Pierre frappe de toutes ses forces ; enfin le pas lent de la vieille femme se fait entendre. On ouvre la porte. Le jeune soldat se donne à peine le temps de dire bonjour à la mère Dumont; et court dans la seconde chambre, en criant :
« — Me voilà... Marie a dû bien s'impa- » tienter... jMais ce n'est pas ma faute; j'étais » à la salle de police... Gaspard est avec » moi... il arrive aussi... il... Eh ben !... où » est donc Marie? »
Après avoir fait le tour delà chambre, et être revenu dans la première , Pierre s'est aperçu que celle pour laquelle il brûlait d'arriver n'est pas là, et ne l'entend pas. Il revient alors vers la bonne vieille , en lui disant encore :
« — Où donc est Marie ? »
Mais la bonne femme baisse la lête sans répondre. Pour la première fois , Pierre remarque l'air profondément affligé de la mère Dumont , et il s'écrie :
UN TOURLOnROU. 173
• — Ah , mon Dieu!... il est arrivé quelque » chose à Marie ! »
Gaspard, qui vient seulement d'entrer, regarde autour de lui, et se jette sur une chaise en murmurant : « il paraît que les » oiseaux sont dénichés !
» — Marie!... Marie!... où est-elle.''... » qu'en avez-vous fait, mère Dumont? » reprend Pierre d'une voix iremhlante. « Je vous » l'avais C(mfiée... vous deviezme larendre...
» — Eh, mon Dieu ! mon ami, » répond la bonne femme, « ce n'est pas ma faute!... » Vous m aviez amené cette jeune fille, c'est » vrai; mais vous ne m'aviez pas dit de la » retenir de force , de la garder prisonnière » chez moi... ce qui d'ailleurs ne m'eût pas » convenu. J'ai fait tout ce que j'ai pu pour » lui rendre ma demeure agréable; mais je » ne pouvais y réussir. IMademoiselle Marie » s'ennuyait beaucoup chez moi. Elle sou- ■ pirait... elle était triste... et ne voulait » rien faire pour se distraire, parce qu'elle » croit qu'une duchesse ne doit point tra- » vailler...
» — Oh! que je la reconnais ben là! » dit Gaspard.
» — Vous ne veniez pas... elle a pensé que
• vous l'aviez oubliée...
» Moi, l'oublier... elle ne devait pas le ï croire. — Je lui répétais en vain que vous » reviendriez... Chaque jour elle semblait » plus ennuyée de rester ici... elle trouvait » ma'rue vilaine... elle voulait aller se prome- » ner. J'avais beau lui dire: A Paris, une jolie » fille ne vas pas se promener toute seule. » Enfin, hier, sur les deux heures, elle a
■ voulu sortir... — Hier? — Je lui ai prêté » un joli fichu pour mettre sur sa tête , car » je n'avais à lui offrir que mon chapeau de » paille , dont elle n'a pas voulu... vu qu'il a » bientôt sept ans. Elle a pris un panier à
■ son bras, puis elle est sortie, en me di- » sant : Je ne serai pas longtemps... et je re- » trouverai bien mon chemin; en tous cas^
• je saurais bien redemander la rue de Crus- » sol. Enfin... elle est partie... et depuis ce » temps... elle n'est pas revenue...
» — Pas revenue... depuis hier...!... Non,
IIN TOURLOUROU. 17S
» mon cher garçon... Ah ! j'en ai eu du cha- » grin... J'ai pleuré aussi, moi, depuis hier, « car j'étais siire que vous reviendriez , et je » me disais : Il va bien m'en vouloir, en » ne retrouvant plus celle qu'il aime tant... » et pourtant vous voyez qu'il n'y a pas de » ma faute. »
Et la bonne vieille verse des larmes en disant ces mots; Pierre ne les voit pas, car il semble accablé par ce nouvel événement.
Mais Gaspard se lève, et va prendre les mains de la ravaudeuse, en lui disant :
« — Allons, sacrebleu, la mère, faut pas » vous désoler!... Pardi! on volt ben que » c'est pas vot' faute ! on la retrouvera, c'te » demoiselle!... elle a voulu se promener... » elle se trouvait trop renfermée ici... Dame! » depuis qu'on lui a dit qu'elle était du— » chesse, il lui faut beaucoup d'air!,.. Le » malheur de tout ça, c'est ce pauvre Pierre, » qui aime une fille qui ne pense pas à lui , » et qui se flattait peut-être que cette fois elle » allait lui rester !... Moi , je me doutais hen » que la petite lui ferait encore queuque bri-
176 UN TOCRLOUROU.
• cole ! et c'est pour ça que je sommes venu » nous même à Paris , au lieu de lui envoyer » 1 adresse qu'il me demandait.
» — Partie depuis hier! » s écrie de nouveau Pierre en marchant à grands pas dans la chambre. « Mais que lui est-il donc ar- » rivé.^... serait elle retombée au pouvoir » de ce Daulay?... Il faut la retrouver^ » Gaspard, il le faut... \ oyons, mère Du- » mont, quel côté a-t-elle pris?...
» — Elle m'a dit , mon ami , qu'elle irait » se promener tout le long du canal... qui ■ est ici près. — Sur le bord du canal ?... » Mon Dieu! si quelque événement... Viens, » Gaspard, viens, il faut absolument re- » trouver Marie. »
En achevant ces mots, Pierre sort, sans écouter son ami qui lui crie de l'attendre.
« — Allons, faut que je coure après lui, » maintenant, » dit Gaspard en reprenant sou bâton. « Ce pauvre Pierre... l'amour » le rendra fou... Je vais tâcher de le cal- » mer... Adieu, mère Dumont, je reviendrai » vous voir quand je passerai à Paris, car
UK TOURLOCROU. 177
» VOUS êtes une bonne femme, vous... Soyez » tranquille... la jolie fille se retrouvera... » Avec tout ça , vous en êtes toujours pour » vot' fichu et vot' panier!...
« — Ah, monsieur!... ce sont des mi- » sères I et pourvu qu'il ne soit arrive au- » cun mal à cette jeune fille. .. — Oh ! que » non!... Encore queuque amoureux! queu- » que séducteur, peut-être!... mais les filles » ne meurent pas de ca ! et à Paris , on dit au » contraire qu il y en a qui en vivent. Adieu, » mère Dumont, je reviendrai vous voir. »
Gaspard secoue la main de la bonne femme, comme s'il disait adieu à un ancien ami, puis il descend aussi vite que le lui permet sa chaussure, et se met à courir dans la rue pour rattraper Pierre. Il le retrouve sur les bords du canal , marchant avec agitation , remaniant &ouvent autour de lui, s'arrêtant quelquefois pour questionner les marchands, les gens qui stationnent près de là^ leur faisant le portrait de Marie, et leur demandant s'ils l'ont vue passer la veille.
178 UN TOTJRLOUROU.
Mais Pierre n'obtient aucun renseignement; car il ne faut pas demander aux habitants de Paris des souvenirs de la veille : c'est souvent avec peine qu'ils se rappellent ce qu'ils ont vu dans la journée. Au milieu de ce monde qui sans cesse va et vient , de ces passants qui se succèdent constamment, les yeux ont trop de distraction pour conserver des souvenirs. Ce n'est qu'en province qu'il est permis de demander si l'on a vu passer telle personne. Il y a des villes où une figure étrangère est remarquée, où une mode nouvelle fait accourir tous les habitants sur leur porte et à leurs fenêtres, où une voiture enfin fait événement.
Gaspard a longtemps marché à quelques pas de Pierre, laissant celui-ci regarder, s'arrêter, questionner à son aise. Lorsqu'il voit le jeune soldat plus abattu et ne sachant de quel côté diriger ses pas, il se rapproche de lui et lui prend le bras, en lui disant :
€ — Et la caserne?... n'est-il pas bientôt » l'heure d'y retourner? »
Pierre laisse tomber sa tète sur sa poitrine, en murmurant : « Puis-je rentrer » sans avoir retrouvé Marie !
» — Oui, tu le dois, parce que tu es » soldat d'abord. Tu as déjà eu quinze » jours de salle de police à cause de cette » jeune fille; il ne faut pas qu'elle te fasse » encore mériter quelque punition... Parce » que mamselle Marie a envie de courir, de » se promener, ça ne doit pas t'empecher » de faire ton devoir... d'être un bon sol- » dat... Allons, Pierre, du courage; Marie » se retrouvera; d'ailleurs je la chercherai, » moi, et je te promets de t'en donner des » nouvelles aussitôt que j'en aurai.
» — O mon cher Gaspard , tu me le pro- » mets... tu chercheras Marie... tu courras » dans tout Paris... tu t'informeras d'elle à » tout le monde... — Oui... oui, sois tran- » quille. — Moi, de mon côté , j emploie- » rai à la chercher tous les moments que • j'aurai de libres. — Ça, je n'en doute » pas; mais je te le répète, ne manque pas » à tes devoirs ; faut jamais rien faire à
180 UN TOCnLOUROU.
» demi... je ne connais que ca !... quand on » commence une bouteille, faut la vider;
■ quand on se bat, faut s'éreinter; quand » on prend un ëtat, faut l'exercer. Allons, » viens à la caserne. »
Pierre se laisse conduire , et quoique ses yeux cherchent toujours Marie, il marche sans s'arrêter jusqu'au quartier. Là, avant de rentrer dans la caserne, il embrasse encore Gaspard, en lui disant :
« Tu la chercheras partout, n'est-ce » pas:*... et, à la moindre nouvelle... sur le » plus léger indice, tu viendras me preve-
■ nir... — Oui... c'est convenu; mais toi,
■ de ton côté, n'abandonne pas le poste, » sacrebleu !... — j\on, Gaspard, je ferai » mon devoir... car je veux toujours être » digne de Marie. — V'ià qui est parlé... et » ce que je souhai^e , c'est qu'elle soit tou- » jours digne de toi. ■>
Gaspard se sépare de nouveau de Pierre, et, lorsqu'il l'a vu rentrer dans la caserne, il se dit :
« Le plus souvent que je vas user mes
Vy TOURLOUROU. 181
» souliers à chercher ÎMarie!... Non, non; » d'ailleurs les filles c'est trop capricieux : » pus qu'on courre après et moins qu'on » les attrape. J' vas retourner dieux nous, » et j'y attendrai des nouvelles de Paris. » D'ailleurs , j' sommes ben tranquille , on » ne fera pas Marie duchesse sans m'en » avertir. »
Et Gaspard se remet en route pour son villaj^e.